Mémoires, tome XIX de 1873, p
5. Notre tome IV, p. 76-77 et 275-276. C'est le Parlement qui avait exigé, en 1651, que l'entrée des Conseils fût fermée à tous les cardinaux, même français, comme ayant prêté serment à un supérieur étranger. (Procès-ver baux des assemblées du clergé de France, tome III, p. 663 et suivantes; Journal d'Ol. d'Ormesson, tome II, p. 770; Mémoires d'Orner Talon, p. 4 14-422 et 432.)
Roi ne doit pas s'étendre au delà de la sphère religieuse; si elle et» franchit les limites, et, dans certaines circonstances, pèse sur les déterminations du souverain, ce ne peut être, comme Saint-Simon le déclarera à plusieurs reprises, que par une action purement morale, sans caractère officiel.
Quand Louis XIV atteignit sa majorité, le conseil d'en haut était « rempli de beaucoup de grands seigneurs, » nous dit André d'Ormesson1 : on y comptait, outre la Reine, le Chancelier et le Garde des sceaux, les deux surintendants et le premier ministre, trois princes du sang, quatre autres princes, quatre secrétaires d'État et six maréchaux de France. Mazarin mort, le jeune roi mit bon ordre à cette afïluence inutile, et, jusqu'aux derniers jours de son règne, le conseil d'État d'en haut fut aussi peu nombreux que possible : trois, quatre ou cinq membres au plus. Spanheim suppose plusieurs raisons d'agir ainsi : ou bien le Roi a voulu exclure du Conseil les princes, les grands seigneurs, les officiers de la couronne, et abaisser ainsi l'autorité de cette noblesse qui lui a suscité tant de « méchantes affaires » pendant la Minorité ; ou bien il lui a semblé prudent de réserver le secret des affaires et des délibérations les plus importantes à un très petit nombre de conseillers d'une fidélité éprouvée ; ou encore espère-t-il « paroitre d'autant plus, et au dedans et au dehors du Royaume, le maître des affaires et revêtu de toute l'autorité du gouvernement, en n'y admettant au maintien et à l'expédition des mêmes affaires qu'un si petit nombre de personnes, qui ne tiroient d'ailleurs tout leur éclat et leur considération que des bienfaits, des bonnes grâces et de la confiance de leur roi ; » ou peut-être enfin redouterait-il, si ses choix étaient moins circonscrits, de retomber sous le joug d'un premier ministre2. Ainsi, ajoute Spanheim, « l'amour-propre, les sentiments de la gloire, la défiance, la jalousie, l'esprit de vengeance, d'épargne et de précaution se joignirent ensemble, ou eurent au moins leur part dans cette forme du gouvernement et du ministère qui s'établit, et qui subsiste depuis la mort de ce cardinal3. »
Les membres du conseil d'État d'en haut recevaient le nom de « ministres d'État4, » ou plus absolument de « ministres, » qu'il ne faut
1. A la suite du Journal d'Olivier d'Ormesson, tome II, p. 674 et note.
2. Gourville (p. 588) dit aussi que, pour cette raison, le Roi empêchait avec grand soin qu'aucun ministre n'empiétât sur le terrain de ses collègues. Louis XIV a lui-même insisté, dans ses Mémoires (tome II, p. 267- 269), sur la nécessité d'éviter qu'un d'eux, « par l'inclination du prince ou par son industrie, ne vienne à se distinguer de ses pareils. »
3. Relation de la cour de France en 1690, p. 163-164. Comparez un chapitre de YHistoire de France de M. de Ranke, trad. Miot, tome IV, p. 234-252.
4. Les (Economies royales (tome II de l'éd. Michaud et Poujoulat, p. 99) parlent, en 1605, des « ministres d'État auxquels le Roi communiquoit le plus des affaires d'icelui. » Le livre du Ministre d'État de Jean Silhon, académicien et conseiller d'État, est daté de 1631-1643; YHistoire des ministres d'État, par Ch. de Gombault, baron d'Auteuil, est de 1642, et YEntrelien du sage ministre d'État (par E. Rreuché de la Croix), de 1645.
donc point que nous appliquions aux simples secrétaires d'État non honorés de cette dignité1.
En latin, dans les inscriptions, dans les légendes de portraits ou de médailles, on disait : Regni administer.
A trois exceptions près, ce fut parmi les secrétaires d'État que Louis XIV choisit toujours ses ministres ; mais aucun d'eux ne faisait de droit partie du Conseil, pas même celui des affaires étrangères, dont la présence était cependant le plus nécessaire en raison des attributions politiques qui afféraient à son département 2.Torcy, par exemple, alors même qu'il fut devenu titulaire par la mort de son père, dut faire un stage de deux ou trois ans5, pendant lequel il apportait les dossiers jusque dans le cabinet du Conseil ou dans la chambre royale, mais les laissait présenter par son beau-père Pomponne, qui avait depuis longues années le titre de ministre d'État, et qui inscrivait en apostille sur chaque pièce les résolutions prises par le Roi, pour que le jeune secrétaire d'État fît faire les expéditions conformes4.
Quoi qu'en dise Spanheim5, le secrétaire d'État de la guerre n'avait pas plus de droits positifs que celui des affaires étrangères : Barbezieux mourut de chagrin de n'avoir pu entrer au Conseil 6.
En règle générale, aucun secrétaire d'État n'obtenait cette marque suprême de confiance qu'après avoir eu le temps de prouver sa capacité, son application, son zèle, sa discrétion7, et d'autres que Bar-
4. Le Dictionnaire de Trévoux dit : « Le secrétaire d'État qui a le département des affaires étrangères est ministre-né, attendu que sa fonction 1 appelle nécessairement au conseil des affaires étrangères ; on l'appelle ordinairement ministre des affaires étrangères. Les autres secrétaires d'État n'ont la qualité de ministre que quand ils sont appelés au conseil d'État; alors le secrétaire d'État de la guerre prend le titre de ministre de la guerre, le secrétaire d'État de la marine celui de ministre de la marine.... Le Contrôleur général est quelquefois appelé ministre des finances; il n'a le titre de ministre d'État que quand il est appelé au conseil d'État. Les ministres d'État s'appellent aussi absolument ministres.... » On voit donc comment, dans le langage courant, l'appellation de ministre a fini par s'appliquer indistinctement à tous les membres du gouvernement, surtout lorsque l'institution des ministres d'État sans portefeuille eut disparu.
2. Voyez, dans les Mémoires du marquis d'Argenson, tome II, p. 131 et suivantes, des considérations sur le rôle ingrat qui incombait au ministre des affaires étrangères. Torcy s'en plaint souvent aussi, dans son Journal inédit.
3. Il est porté par l'État de la France de 1698, tome III, p. 6 et 8, au nombre des ministres d'État, mais n'en a pas le titre dans l'article où sont énumérées, un peu plus loin (p. 25), ses qualités.
4. Journal de Dangeau, tomes V, p. 449, VI, p. 158, VII, p. 43 et 148; Mémoires de Saint-Simon, tome IV de 1884, p. 274-276, et tome II de 1873, p. 183; Mémoires de Sourches, tomes IV, p. 448, et V, p. 332.
5. Relation précitée, p. 160-163. Spanheim écrivait du vivant de Louvois.
7. On signala comme un fait extraordinaire, unique, que Voysin fût fait ministre le lendemain du jour où il remplaça Chamillart à la guerre (Journal de Dangeau, tome XII, p. 445; Mémoires, tome VI, p. 450).
bezieux n'y parvinrent jamais : par exemple, Châteauneuf, son père et son fils. De môme pour le Contrôleur général des finances, si vaste que fût son domaine * : Claude le Peletier fut nommé ministre d'État le jour même ou le lendemain du jour où il prit la succession de Colbert ; mais Pontchartrain attendit plus d'un an, Chamillart quatorze mois, et Desmaretz neuf mois. Sous Louis XV, Orry resta six ans sans entrer au Conseil, mais parce qu'il avait refusé une première fois le titre de ministre*. Même observation encore pour le chef du conseil des finances : quoique investi de toute la confiance de son ancien élève, le premier maréchal de Villeroy ne fut que ministre in partibus, « sans en faire la fonction, ni être appelé au conseil du Ministère qu'en des «as extraordinaires3. » Son successeur, le duc de Beauvillier, n'eut une place de ministre qu'au bout de six ans. Enfin le Chancelier lui-même, appelé à représenter, à suppléer le Roi dans les autres conseils, n'était point ministre de droit : Séguier, Boucherat ne le furent jamais4, ni Daguesseau sous Louis XV6.
1. Spanheim se trompe encore sur ce point, parce qu'il n'avait connu aux finances que Colbert et le Peletier. Du temps où il y avait des surintendants, il leur fallait une nomination spéciale pour avoir entrée et séance : voyez le règlement du 2 septembre 1624. Le premier brevet pour seoir aux Conseils après les officiers de la couronne est celui de Schonberg (7 septembre 1619).
2. Mémoires de Luynes, tome I, p. 123 : « Il y a trois ans qu'il avoit refusé cette même place dans le conseil d'État ; l'on vouloit alors qu'il remît au Roi celle de conseiller d'État. Aujourd'hui, le Roi lui permet de la garder. » Sous Louis XVI, Necker se retira une première fois du Contrôle parce que sa religion ne lui permettait pas d'être ministre, et il ne reprit les finances, en 1788, qu'à condition d'être nommé du Conseil.
3. Relation de Spanheim, p. 161. Saint-Simon dit de même : « Le maréchal de Villeroy en demeura là et ne fut jamais ministre d'État; mais il fut toute sa vie dans un crédit et une considération infinie. » (Écrits inédits, tome IV, p. 439; comparez les Mémoires, tomes VI, p. 441, et XII, p. 20.) Dangeau dit aussi qu'il ne fut pas ministre (Journal, tome XV, p. 237); ni la Gazette, ni son acte mortuaire (Dictionnaire critique de Jal, p. 1272) ne lui en donnent le titre. Il ne l'a pas à son article de duc et pair de l'État de la France de 1682, tome II, p. 27, mais à l'article du conseil des dépêches, p. 207. En fait, il l'avait reçu dès le mois de décembre 1648, mais ne fut point recommandé, comme les trois autres, par Mazarin mourant.
5. Mémoires de Villars, p. 374, à l'année 1730, et Almanach royal. Dangeau écrit (tome VII, p. 148, à la date du 10 septembre 1699) : « Au conseil d'État, il faut être ministre pour y assister, et souvent les Chanceliers ne le sont pas. » Sur quoi Saint-Simon a fait une note qui prouve qu'il lisait parfois légèrement le texte si précis et si exact de Dangeau. — Un siècle plus tard, Sénac de Meilhan dit encore la même chose que Dangeau : « Le Chancelier était rarement de ce conseil, dont les objets étaient absolument étrangers à son ministère; et, comme le rang supérieur que lui donnait sa charge semblait lui accorder une prééminence qu'il aurait pu, dans quelques circonstances, ne pas borner à la séance, sa dignité était un obstacle à son ambition. » (Du gouvernement, des mœurs et des conditions en France avant la Révolution, éd. 1862,
A part deux ou trois nominations faites en dehors du corps des secrétaires d'État, on ne trouve, dans la chronologie des ministres de Louis XIV, que des noms appartenant à cette noblesse de robe ou de plume que Saint-Simon qualifiait de « pleine et parfaite roture1, » des gens à qui il fallait « faire des généalogies2. » Le Roi se plaisait à les tirer du néant, et, comme le dit notre auteur, à faire régner ces hommes si puissants de par lui, si humbles par eux-mêmes, « sur les plus élevés de ses sujets, sur les princes de son sang, en autorité comme sur les autres, et sur tout ce qui n'avoit ni rang ni office de couronne, en grandeur comme en autorité au-dessus d'eux.... C'est aussi ce qui éloigna toujours du ministère tout homme qui pouvoit y ajouter du sien5.... » On fut même fort surpris, en 1691, de la nomination du duc de Beauvillier 4, qui d'ailleurs représenta très dignement la noblesse titrée, la pairie, au témoignage unanime de ses ennemis comme de ses amis : « Quelque excessivement que le Roi lui imposât, quelque foible qu'il parût à lui parler pour des grâces, par une timidité qui étoit en lui, il n'étoit pas reconnoissable au Conseil.... lorsqu'il s'agissoit d'affaires de justice ou d'affaires d'État importantes. Il opinoit alors avec fermeté, embrassoit toute l'étendue de l'affaire avec netteté et précision, la développoit avec lumière, prenoit son parti avec fondement, et le soutenoit avec modestie, mais avec une force que le penchant montré du Roi n'ébranloit point3. »
Avant les réformes de 1661, la noblesse avait toujours eu une part beaucoup plus considérable dans le conseil intime du Roi, et Ton avait même abusé du titre de ministre d'État au profit des grands seigneurs : aussi Saint-Simon ne pouvait-il voir sans dépit le pouvoir tombé aux mains de gens de rien ; il y a une page bonne à citer à ce sujet dans le Mémoire sur la renonciation6 : « Les ministres et secrétaires d'État, quels qu'ils soient, n'ont pas plus de droit que les autres. Les ministres n'ont ni office, ni charge, ni patente, ni serment ; leur état est nul, et, quelque grandes, quelque considérables, quelque importantes que soient teurs fonctions, leur état, leur autorité, leur crédit, il est pourtant vrai
p. 139.) Le cardinal de Richelieu, très opposé à la prédominance des Chanceliers, écrivait ceci en 1624 (Lettres, tome II, p. 11) : « Ils n'ont eu l'entrée au Conseil que depuis un certain temps. Tous les Chanceliers, jusques à M. de Sillery, n'ont jamais été du conseil des affaires secrètes, ni de la direction des finances,... sinon que quand, pour quelques occasions extraordinaires, le feu roi les y faisoit appeler. »
1. A propos de Voysin, dans le tome VI de l'édition de 1873, p. 441.