‹ Memoires de Saint-Simon (volume 2)Chapitre 413 sur 495 · LE MARQUIS DE SAISSAC · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE SAISSAC

(Fragment inédit de Saint-Simon*.)

« Le marquis de Saissac, du nom de Castelnau '-Clermont-Lodève, maison illustre et ancienne qui pourroit faire ici un long article, si elle n'étoit pas éteinte en la personne de ce même M. de Saissac, qui l'a fort mal enterrée. On fut surpris qu'il achetât une charge de maître de la garde-robe de M. de Quitry4, qui ne la vendoit que parce qu'il enétoit fait grand maître, et qui à peine l'avoit possédée. On le fut bien davantage de l'aventure qui l'en fit défaire. C'étoit un homme de plaisir, de jeu, de bonne chère, de débauche, de femmes et du grand monde, dans qui rien ne répondoit à sa naissance, quoiqu'avec beaucoup d'esprit. Il avoit très mauvaise réputation au jeu et jouoit5 tant qu'il pouvoit partout le plus gros jeu du monde. En ces temps-là le Roi jouoit aussi beaucoup ; c'étoit alors au brelan6 à cinq, et fort gros, et Saissac en étoit. Un soir7, au milieu de la partie, M. de Louvois se présenta. Le Roi, qui vit que ce ministre ne venoit point à son jeu sans quelque chose de pressé à lui dire, se lève, et, trouvant le comte, depuis maréchal, de Lorge près de lui, qui, sans être assez gros joueur pour être de la partie du Roi, jouoit volontiers en ces temps-là, lui dit de prendre son jeu en attendant qu'il revînt. Saissac, délivré du Roi, ne ménagea pas sa bourse entre les mains du comte de Lorge et lui emporta un va-tout fort gros avec un jeu qui surprit la compagnie et qui, dans l'ordinaire, ne paroissoit pas devoir faire risquer un si gros va-tout. Le comte de Lorge s'étoit aperçu que Saissac, qui donnoit alors, avoit lestement fait quelque manège : il regarda la compagnie, et ne dit mot. La partie s'acheva sans que le Roi revînt. Le comte de Lorge, trop homme d'honneur pour ne pas rendre bon compte de ce qui lui avoit été confié, dit au Roi ce qu'il avoit vu et ce qui lui étoit arrivé. Le Roi voulut être éclairci, et il se trouva que Saissac avoit des cartes fausses, qu'il connoissoit et manioit comme il vouloit ; que le cartier étoit de part avec lui, et le garçon du château qui présentait le panier où, à chaque fois, le joueur à qui c'étoit à mêler et à donner prenoit les cartes. Le tout avéré et avoué par le garçon du

1. Ci-dessus, p. 118-122, et Additions 250, p. 421, et 250 bis, p. 609.

2. Extrait des notices sur les Maîtres de la garde-robe, vol. 45 des papiers de Saint-Simon (aujourd'hui France 200), fol. 185.

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