Ce détail de rencontre ne \ienl pas de Dangeau
et quelle horreur à Saint-Cloud, ce palais des délices. Tout ce qui étoit à Marly courut comme il put à Saint- Cloud: on s'embarquoit avec les plus tôt prêts, et chacun, hommes et femmes, se jetoient et s'entassoient dans les carrosses sans choix et sans façons1. Monseigneur alla avec Madame la Duchesse; il fut si frappé par rapport à l'état duquel il ne faisoit que sortir2, que ce fut tout ce que put faire un écuyer de Madame la Duchesse qui se trouva là, de le traîner et le porter presque, et tout tremblant, dans le carrosse3. Le Roi arriva à Saint-Cloud avant trois heures du matin. Monsieur n'avoit pas eu un moment de connoissance depuis qu'il s'étoit trouvé mal'; il n'en eut qu'un rayon d'un instant3 tandis que, sur le matin, le P. du Trévou étoit allé dire la messe, et ce rayon même ne revint plus. Les spectacles les plus horribles ont souvent des instants de contrastes ridicules. Le P. du Trévou revint, et crioit à Monsieur : « Monsieur, ne connoissczvous pas votre confesseur? ne connoissez-vous pas le bon petit P. du Trévou qui vous parle? » et fit rire assez indécemment les moins affligés 6. Le Roi le parut beaucoup7. Naturellement il pleuroit aisément* : il étoit donc
1. Dangeau dit seulement (p. 121) : « Monseigneur, tous les princes,
toutes les princesses, suivirent le Roi à Saint-Cloud. » "2. Ci-dessus, p. °238 et suivantes.
3. Les détails sur Monseigneur ne viennent point du Journal. Malgré son abattement, nous verrons ee prince partir dès le lendemain matin pour courir le loup, comme à l'ordinaire.
4. Dangeau dit seulement qu'on ne crut pas que Monsieur eût reconnu le Roi, et il ne parle point de l'incident qui va suivre.
5. Un ravon de connaissance, comme dans l'éloge de Corneille par liossuet. U Académie employait ce ternie avec bon sens, espérance, faveur, etc.
6. Le Mercure dit (article de mai, p. 370) : « 11 reconnut son confesseur, qui lui parla assez de temps. Ce prince lui serra la main, ne pouvant parler, et il en reçut l'absolution. On lui donna l'extrème-onction. »
7. Les Mémoires de Sourches disent (p. 74) que le Roi « fut percé jusqu'au cœur de voir son frère, qu'il aimoit tendrement, dans un si pitoyable état. »
8. Nous l'avons vu pleurer lois de l'accident de Monseigneur, cidessus, p. "i'i"!.
tout en larmes. Il n'avoit jamais eu lieu que d'aimer Monsieur tendrement. Quoique mal ensemble depuis deux mois, ces tristes moments rappellent toute la tendresse. Peut-être se reprochoit-il d'avoir précipité sa mort parla scène du matin1; enfin il étoit son cadet de deux ans3, et s'étoit toute sa vie aussi bien porté que lui, et mieux. Le Roi entendit la messe à Saint-Cioud, et, sur les huit heures du matin. Monsieur étant sans aucune espérance, Mme de Maintenon et Mme la duchesse de Bourgogne l'engagèrent de n'y pas demeurer davantage, et revinrent avec lui dans son carrosse. Comme il alloit partir3, et qu'il faisoit quelques amitiés à M. de Chartres en pleurant fort tous deux, ce jeune prince sut profiter du moment : « Eh ! Sire, que deviendrai-je? lui dit-il, en lui embrassant les cuisses; je perds Monsieur, et je sais que vous ne m'aimez point. » Le Roi, surpris et fort touché, l'embrassa, et lui dit tout ce qu'il put de tendre4. En arrivant à Marly, il entra avec Mme la duchesse de Bourgogne chez Mme de Maintenon. Trois' heures après, M. Eagon, à qui le Roi avoit ordonné de ne point quitter Monsieur qu'il ne fût mort ou mieux, ce qui ne pouvoit arriver que par miracle, lui dit" dès qu'il l'aperçut : « Eh bien! Monsieur Fagon, mon frère est mort? — Oui, Sire, répondit-il; nul remède n'a pu agir. » Le Roi pleura beaucoup. On le pressa de manger un morceau chez Mme de Maintenon ; mais il voulut dîner à l'ordinaire avec les dames, et les