Ms. 18 832, fol
8. Lettre du 6 juin 1701, citée dans les Notes de M. Tamizey de I.arroque sur J.-J. Boileau, p. 63.
M. de Paraza lui prêta son carrosse, niais ne l'accompagna point. Au cours de ce trajet, elle fit encore un séjour à la Trappe, après avoir séjourné quarante-huit heures aux Clairets1. Ici les religieuses, là les
moines, fuient singulièrement étonnés de ne voir aucun si^ne de piété quelconque chez celte prétendue sainte. Aux Clairets, « comme 1 on y avoit dit beaucoup de bien d'elle, plusieurs religieuses l'observèrent, un jour entre autres, sans qu'elle les vit, comme elle entendoit la messe; mais elles furent si mal édifiées de la manière dont elle l'entendit, ne remarquant en elle ni attention, ni dévotion, qu'elles perdirent toute l'estime qu'elles avoient auparavant pour elle. — Le I\. P. abbé de la Trappe2 a témoigné à plusieurs personnes qu'il avoit trouvé en elle peu de piété, et qu'à la réserve d'une messe basse qu'elle entendoit tous les jours avec assez peu d'application, elle étoit dans une dissipation presque continuelle, cherchant compagnie, recevant des visites, se promenant avec des personnes de l'autre sexe, ne gardant nulle retraite, ne faisant nulle lecture. Elle a eu du chagrin de ce témoignage peu avantageux que le R. P. abbé de la Trappe a rendu d'elle. Elle s'en est plainte à luimême par une lettre qu'elle lui a écrite, et elle lui a fait aussi écrire par Mme de ***; mais cela ne l'a pas fait changer de sentiment, et il a répondu à leurs lettres d'une manière assez sèche et assez ferme. »
A Vibraye, où elle ne demeura pas moins de onze semaines, du 7 juin au 24 août, et où l'abbé de la Garde, cet ami des premiers temps, l'avait suivie en qualité de chapelain, l'effet fut encore plus déplorable, le toile plus général dans une pieuse population"'. Non seulement elle manqua à tous les engagements de miracles pris en son nom, mais elle scandalisa les paroissiens par sa tenue inconvenante à l'église, par des attitudes à la fois prétentieuses et grotesques. Pendant la grand' messe du dimanche, elle ne faisait que croiser ses deux mains l'une sur l'autre, en haussant les épaules, ou bien « chercher des puces dans la manche de sa chemise et autour de son cou, les presser entre ses doigts et les tuer, quand elle en avoit attrapé quelqu'une, regarder de côté et d'autre qui entrait et qui sortoit.... » Quand on lui reprocha et cette tenue et l'inutilité d'un séjour sur lequel ses partisans avaient tant compté, elle répondit4 « qu'elle aurait fait du bien à la paroisse, si le curé en avoit mieux usé avec elle. »
Ce curé n'était rien moins que Jean-Baptiste Thiers, l'auteur célèbre des traités sur les Superstitions, sur les Perruques, sur les Flagellants, et de quantité de livres d'érudition canonique et religieuse. Ses vertus, son savoir inépuisable, sa notoriété, son ardent amour du vrai et du bien eussent nécessairement élevé ce prêtre aux plus hauts postes, si une humeur, non seulement indépendante, mais processive et batail-
1. Ms. 18832, fol. 50 v» et 51. Voyez ci-dessus, p. 476 et 479.
2. Dom Jacques la Cour. Rancé était mort le 26 octobre précédent.
3. Ms. 18 832, fol. 49 V et 50. Voyez ci-dessus, p. 479. i. Ms 18832, fol. 87 v".
leuse, n'avait nui à tant de qualités. On sait quelle guerre il fit aux tètes et aux croyances locales, à la location inconvenante des porches d'église, à la cupidité de certains ecclésiastiques. Des querelles mémorables avec le chapitre de Chartres l'avaient forcé à se réfugier de ce diocèse dans celui du Mans, où l'évèque,M. de Tressan,lui avait donné un asile et la cure de Vihraye. En dernier lieu, il venait de publier, avec le concours de Mabillon, une dissertation sur la Sainte-Larme de Vendôme, qui avait fait grand bruit. Sa devise était : Falsitas tolerari non débet sub velamine pietatis. Singulier hasard qui mettait la Béate, dans sa dernière étape, aux prises avec ce prêtre renommé pour son inflexible bon sens !
Comme le devoir l'imposait à M. Thiers, il donna avis à son évêque des faits et gestes de cette nouvelle paroissienne, et l'évèque en référa à la cour. C'est alors que dom Lamy, que nous avons déjà cité plus haut, écrivit à Monsieur de Cambray1 : « Je ne sais si vous savez que la demoiselle Rose est enfin retournée en son pays, dans un bon carrosse que ses amis lui ont donné après avoir perdu toute espérance de la garder en ce pays ci; car, après l'ordre qu'elle reçut à Pâques de sortir de Paris, Mme de Vihraye l'ayant menée à Vibraye, Monsieur du Mans a reçu ordre de la cour de la faire examiner. Il a donné cette commission à M. Thiers, curé de Vibraye, qui, à ce que l'on a dit, l'a interrogée en forme. L'interrogatoire va paroitre »
Il y eut deux interrogatoires successifs, le 44 et le 16 juillet2. A défaut de leur texte, que je n'ai pas retrouvé, nous en avons d'assez nombreuses citations dans la Question curieuse. Là aussi nous trouvons des conversations entre la Béate et le curé, des lettres écrites ou communiquées à celui-ci dans le cours de l'enquête, qu'il poursuivit jusqu'en Rouerguer\ et il n'est pas impossible que la Question curieuse elle-même ne soit son oeuvre, et que les relations du ms. 19 85." n'aient été inspirées et rédigées par lui4. J'indique cette hypothèse sans chercher davantage à résoudre le problème.
Ni la cour ni l'Église ne pouvaient tolérer que ces scandales continuassent impunément : Rose fut expulsée du diocèse du Mans comme elle l'avait été de ceux de Paris et de Meaux, et, se dirigeant alors, non vers le Rouergue, mais vers cette Savoie si hospitalière jadis pour Mme Guyon et les mystiques, elle alla prendre son dernier asile à An-
1. Correspondance de Fénclon, tome II, p. 497; lettre de dom Lamy, datée à tort de 1703 par les éditeurs.
i. Ms. 18 83-2, fol. 5 V. C'est évidemment cet examen que Saint-Simon a attribué à l'archevêque de Paris.
3. Lettre de l'abbé de Moussy à M. Thiers, 30 août 1701; lettre de l'official de Rodez au conseiller Dejean, 29 août ; lettre de l'abbé Dejean à M. de Cœurduchesne, aumônier de Madame, sur le séjour de Rose aux Hospitalières de Toulouse, 31 août : ms. 18 832, fol. 9 v, 10, 13 et 39 v°.
4. Ci-dessus, p. 462. Mon hypothèse me semble fortifiée par la coinparaison des manuscrits avec les lettres autographes du curé.
nocy, résidence de l'ëvèque titulaire de Genève1. Seul, le chevalier de Gondé lui resta fidèle et la suivit sur la terre étrangère, à ce qu'affirme Saint-Simon*. Toutefois, Duguet y revit Rose plus tard. Est-ce pour elle qu'il fit son voyage de 1715, ou pour l'abbé de Jougla, devenu dom Arsène et abbé de Tamiers, par conséquent proche voisin de la Béate à qui il devait son salut3? Nous avons lieu de penser qu'il se désabusa à la longue; si, en 1706 ou 1707, il croyait encore à la sœur Rose4, si même il lui fit une visite en passant, plus tard pourtant, quand vinrent les Convulsions, « conséquence extrême de ces premières extases et folies, » on l'entendit dire : « J'ai été une fois trompé, je ne veux pas l'être deux5. »
Quant à l'abbé Boileau, M. de Noailles lui imposa-t-ii une rupture absolue avec sa pénitente? Cette rupture, si elle eut lieu, fut-elle réelle et sincère? Et lorsque l'affaire du Cas de conscience eut forcé l'archevêque à se priver de lui, à le reléguer dans un modeste canonicai6, les relations ne se rétablirent-elles pas entre Annecy et le cloître Saint- Honoré? — Quoi qu'il en ait été, la réputation officielle du chanoine ne se trouva compromise ni par les scandales de 1694, de 1700 et de 1701, ni par la répression qui y avait mis fin. Pour les rédacteurs du Mercure'1, pour MM. de Noailles8, pour tous les fidèles que sa sauvagerie ne rebutait point, il resta le cœur le plus droit, l'esprit le plus solide, le jugement le plus sûr, un modèle parfait de pureté de mœurs, de vertu, d'autorité, de science, de sûreté d'esprit, « un homme consommé dans
1. Voyez nos tomes II, p. 340, note 2, et IV, p. 63, note 4. L'évèque était M. de Rossillon de Bcrnex, 1697-1734.