‹ Memoires de Saint-Simon (volume 4)Chapitre 420 sur 556 · Labbé d'Estrées · texte numérisé non relu

Labbé d'Estrées

(Page 321.)

2 mars 1718. — L'abbé d'Estrées étoit un composé tout à fait singulier : une belle ligure, de la lecture, quelque sorte d'esprit, de l'avarice, et toutefois de la magnificence; grande opinion de soi, quelques ridicules assez plaisants; du reste, bon homme et homme d'honneur, avec une superficie de fatuité dont c'étoit dommage. 11 avoit fort le jargon et les manières du grand monde, où il avoit été fort rompu chez son oncle le cardinal d'Estrées, qui l'aimoit fort, mais qui ne pouvoit s'empècherde se moquer de lui quelquefois, et chez sa mère et ses sœurs et son frère, qui passoient leur vie au milieu de la cour. Ses mœurs, qui n'étoient pas ecclésiastiques, lui avoient fermé tout chemin à l'épiscopat sous le feu Roi, et l'avoient jeté aux ambassades; celle en Espagne1 lui valut l'ordre du Saint-Esprit. Il s'intrigua, avec toute la

i. Ces trois mots, de correction postérieure en interligne, remplacent le

frayeur du plus timide courtisan, auprès de M. le duc d'Orléans, dans les derniers temps du feu Roi, par les ducs de Saint-Simon et de Noailles principalement. Il fit des recherches historiques et des mémoires, ou les fit faire, et fut admis ainsi dans le conseil des affaires étrangères, où l'on vouloit des gens de qualité qui les eussent un peu maniées. L'embarras des exclusions l'avoit fait nommer à Cambray*....

508. Mariage du duc de Mortemart avec Mlle de Beauvillier. (Pages 330-331.)

24 novembre 1703. — Le duc de Mortemart n'avoit ni les mœurs ni la conduite d'un homme à devenir gendre du duc de Beauvillier; mais il étoit fils d'une mère chérie au premier degré de l'archevêque de Cambray2 et de Mme Guyon, et dans la dévotion la plus avancée de cette dame, l'oracle constant de ce petit troupeau, que rien ne put détacher d'elle. C'est ce qui emporta ce mariage par-dessus toute autre considération, et le désir encore du duc de Beauvillier de ne mettre point d'étranger dans son intrinsèque. Il ne pouvoit trouver personne qui dût l'être moins, puisque sa mère étoit sœur des duchesses de Chevreuse et de Beauvillier, et il arriva cependant que personne ne le fut davantage. Les charges, les biens immenses, la considération, toute la fortune enfin du beau-père tomba à grands flots sur le gendre. La fille n'en fut pas plus heureuse, quoique singulièrement clouée de tout ce qui doit attirer le bonheur personnel en tout genre, et le duc et la duchesse de Beauvillier ne furent pas longtemps à se repentir de ce mariage. Ils s'en repentirent même toujours de plus en plus, par des renouvellements d'occasions et d'amertumes, qu'ils tinrent sagement renfermés dans leur sein, mais qui les accompagna3 l'un et l'autre jusqu'au tombeau.

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