I. Vol. Espar/ ne 123, fol. ifi
prévois tout ce qui peut m'arriver, ayant à vivre avec des gens qui ne m'ont que trop fait connoitre leur pouvoir et leur mauvaise volonté. Je sais que vous me condamnerez avec la même facilité, quelque nouveau tort qu'ils puissent avoir avec moi ; je vois même qu'il est comme impossible que nous soyons d'accord ensemble, aux fausses démarches qu'ils font tous les jours. Malgré cela, vous voulez que je reste, et, si je ne le fais pas, vous me laissez envisager que j'agis contre le service du Roi. Quelle situation, bon Dieu! après toutes les peines que j'ai prises et tout ce que j'ai souffert depuis que je suis en Espagne dans la seule vue de mériter les bontés de S. M. !
« Vous me dites, Monsieur, dans votre lettre du 9 mars, que le Roi a fait attention que le style de la lettre du roi catholique est différent de celui dont les lettres de ce prince étoient écrites avant son arrivée à Madrid ; qu'on me l'attribue, et qu'elle ne peut servir de preuve à ce que j'écris.
« On me croit bien méchante, et le roi catholique bien changé, si on s'imagine que je puisse lui faire avancer des faussetés. Je ne nie pas que je ne voie la plupart des lettres de LL. MM. ; mais je puis vous assurer que je ne les fais pas, et, pour celle dont vous me parlez, elle auroit été encore bien plus forte, si je n'avois fait supprimer des articles entiers qui marquoient davantage son ressentiment contre MM. d'Estrées. Je changeai aussi quelque chose à l'arrangement, parce que le roi eut la bonté de me l'ordonner. Je ne crois pas cependant que cela doive ôter à la foi qu'elle mérite, ce prince étant incapable de trahir sa conscience pour quelque chose que je puisse être. Il ne me semble pas non plus que le Roi puisse trouver mauvais que je retouche les lettres de LL. MM., lorsqu'elles les ont faites. Je ne prends cette liberté que pour former leur style autant qu'il m'est possible, et, personne ne le sachant, tout le mal qu'il peut y avoir, c'est que je ne sois pas plus capable de leur rendre ce service. Faites-moi l'honneur, néanmoins, de me marquer si je dois m'en abstenir.
« Je ne vous dis rien du chagrin mortel que me causent les soupçons que le Roi témoigne sur ma probité. Ce sont des coups qui accablent, mais qu'il faut recevoir avec soumission, venant de la main du maître. Je ne suis pas mieux traitée quand on croit que j'ai irrité LL. MM. contre MM. d'Estrées. La vérité est que le roi catholique a été pénétré de douleur, et la reine outrée de colère contre ces Messieurs, en apprenant les faussetés qu'ils ont écrites en France. Si vous ne me croyez pas, Monsieur, c'est que vous ne faites pas apparemment réflexion que rien ne pouvoit être plus terrible que la lettre du Roi pour de jeunes princes qui ont de la gloire, et plus de tendresse encore pour S. M.
« Vous me dites, dans la même lettre, qu'il est honteux que deux personnes que le roi choisit comme les plus capables d'avoir ici sa confiance se brouillent dans le temps que le concert et l'union sont le plus nécessaires entre elles. Je suis de votre avis, et j'ai été très tou-
chée que ce scandale m'ait ôté tout moyen de reprocher aux Espagnols, comme je le faisois continuellement, leurs divisions. Mais pourquoi ne me faites-vous pas la grâce de me marquer en même temps comment j'y ai contribué? Devois-je laisser entrer M. l'abbé d'Estrées chez la reine à sa fantaisie, et Monsieur son oncle seul dans le despacho? Est-ce là le passé que je dois songer à réparer, et est-ce làdessus que je dois faire des réparations à des gens qui ont tâché de me perdre par des calomnies indignes d'eux et de moi? Permettezmoi de vous dire, Monsieur, que vous ne serez jamais bon juge dans cette affaire tant que vous croirez qu'il est de ce différend comme de ceux où les deux parties ont tort, et que, par prévention, vous mépriserez une infinité d'avis que vous devez avoir eus pour peu que vous ayez été curieux de savoir la vérité. MM. d'Estrées, s'il leur convient de se raccommoder avec moi, doivent s'estimer trop heureux que je les reçoive. Ils savent très bien que tout ce qu'ils ont écrit est faux, et que je n'ai pas eu la moindre intention de leur déplaire. Ils seroient très embarrassés à me dire ce qu'il y a à condamner dans ma conduite, et ils ne sauroient ne pas avouer que ceux qu'ils croient les plus affectionnés à la France et de leurs amis, tant femmes que hommes, ne se soient pas autant affligés de mon départ que les autres qu'ils regardent comme mal intentionnés.
« Enfin, Monsieur, ils sont venus me voir, et je leur ai fait les reproches qu'ils méritoient en présence du P. Daubenton. Il ne tiendra pas à moi que nous ne soyons toujours très unis pour le service du Roi, surtout s'ils s'appliquent à faire aimer et estimer le roi catholique de ses sujets ; mais je ne serai jamais contente que vous ne m'ayez donné satisfaction. Je vous honore, Monsieur, plus que personne du monde.
« La princesse des Ursins.
P. S. — « Souffrez que je vous dise que qui que ce soit ne se hasardera de vous écrire la vérité tant que vous permettrez qu'on informe MM. d'Estrées de tout ce qu'on vous mande. Je ne sais par quel moyen il est revenu au cardinal que je vous ai écrit que son esprit est baissé. Comme il n'étoit pas du service du Roi qu'il sût cette circonstance, je ne puis m'imaginer que ce soit vous qui lui avez envoyé une copie de ma lettre. Il s'en est plaint au P. Daubenton, qui me l'a redit.... »