Vol. Espagne 118, fol
deur nous ait fait signer, à M. Orry et à moi, un mémoire pour le Roi. Je n'y mis mon nom qu'avec une répugnance infinie, et uniquement pour lui complaire. Son intention étoit bonne; mais cette formalité ne convient pas au caractère dont il a l'honneur d'être revêtu.
« Au nom de Dieu ! faites-moi l'honneur de m'écrire aussi clairement que la volonté du Roi est que je ne me mêle que de la maison de la reine. Depuis le départ de M. le cardinal d'Estrées, M. l'ambassadeur et M. Orry m'ont fait entrer malgré moi dans presque tout ce qui s'est fait par leurs soins : le premier, en me disant qu'il s'en tiendroit aux seules affaires de l'ambassade, si je n'agissois pas de concert avec lui dans le reste, et l'autre, en me jurant qu'il demanderoit à se retirer, si je ne le soutenois pas. Il ne me convient point de partager avec eux ce qui est à leur charge, et je me serois bien gardée de le faire, s'ils ne s'étoient servis, pour m'y engager, de raisons auxquelles je ne sais jamais résister. Quand j'aurai l'ordre que je demande, ils trouveront facilement en eux-mêmes les secours qu'ils croient que je puis leur donner, et je ferai bientôt taire, je vous assure, quelques gens qui, pour mériter la protection de M. le cardinal d'Estrées, me rendent responsable en France de tout ce qu'ils désapprouvent ici sans raison....
P. S. — « Depuis ma lettre écrite, j'apprends des choses qui m'obligent à croire que l'intention de M. l'abbé d'Estrées a été très mauvaise en nous forçant, M. Orry et moi, à signer son mémoire. Voici, Monsieur, comme le fait s'est passé. Si vous ne m'en croyez pas, envoyez, s'il vous plait, ma lettre à M. l'abbé d'Estrées et à M. Orry; j'aurai soin de vous la renvoyer avec leur approbation.
« Il a été question de choisir des sujets propres à remplir les charges des quatre capitaines des gardes du corps et celle de colonel des gardes d'infanterie espagnole que S. M. a jugé à propos de créer dans les conjonctures présentes. M. l'ambassadeur et M. Orry m'ont consultée avant que de proposer ces sujets au roi d'Espagne. Je leur ai dit mon sentiment; j'ai même procuré d'avoir dans notre parti les gens qui ont le plus de suite ici, et qui pouvoient donner un meilleur tour à ces nouveautés. Elles se sont enfin publiées, et S. M. Catholique a distribué en même temps quelques autres emplois considérables, avec une approbation quasi générale. M. l'abbé d'Estrées voulant en rendre compte au Roi, il me dit que, pour détruire tout ce que les donneurs d'avis pouvoient mander contre cette promotion, il lui paroissoit nécessaire que je signasse la lettre qu'il alloit écrire, et que je fisse de même dans toutes les affaires qui se présenteroient de cette nature, afin que S. M. fût assurée que nous agissions de concert et pour le mieux. Je rejetai cette proposition, parce qu'elle me parut ridicule; mais je ne me figurai point que ce fût un piège qu'il me tendit. Le lendemain, il vint encore me faire la même instance, tâchant à me persuader par toutes sortes de raisons. Cependant il ne put me faire changer d'avis. Enfin il se servit de M. Orry, qui, m'ayant représenté de sa part que. ce n'étoit point une dépêche, mais bien un mémoire de charges données,
SOi APPENDICE VI.
et que d'ailleurs cette complaisance pouvoit faire cesser les bruits qui couroient en France que nous étions plus désunis que jamais, me fit promettre de signer, à condition qu'il signeroit aussi.
« Ce fait, que j'avoue être contre les règles, raconté avec ces circonstances, pouvoit bien donner quelque étonnement; mais il ne devoit pas me faire passer auprès des ministres de S. M. pour une femme qui veut partager l'emploi de l'ambassadeur, comme je vois qu'on en a jugé : d'où je conclus que M. l'abbé d'Estrées doit avoir écrit, à son* ordinaire, des choses qui aient donné lieu à cette idée, et j'en ai quasi une preuve, puisque, m'ayant voulu montrer un article de votre lettre, j'y ai lu que vous le porterez toujours à bien vivre avec moi, mais que vous ne lui conseillerez jamais de me faire signer les siennes pour y parvenir.
« Si la chose est comme je me la figure, je ne sais, Monsieur, ce que vous pouvez dire de ce nouveau procédé. Oserois-je vous supplier de me justifier auprès du Roi et de ses ministres sur une sottise que je suis au désespoir qu'on puisse me reprocher? C'est la première, je vous assure, que j'ai faite ici, et je vous assure que ce sera aussi la dernière.
« La princesse des Ursins.
« A Madrid, le 2 décembre 1703.
(Autographe.) « Je reçus hier matin, Monsieur, votre lettre du 25 du mois passé. Elle me confirme, avec bien du plaisir pour moi, tout ce que mon frère me mande dans la sienne. C'est tout ce que je puis vous dire présentement sur cet article, quoiqu'il soit si essentiel pour moi. Les troupes que le Roi a la bonté de nous promettre seront très nécessaires, si la désertion dont on nous donne avis par ce courrier a les suites qu'on peut appréhender. »