‹ Memoires de Saint-Simon (volume 4)Chapitre 531 sur 556 · Louville au duc de Beauvillier · texte numérisé non relu

Louville au duc de Beauvillier

« A Madrid, ce 16e octobre 17031.

« .... D'Aubigny a poussé l'insolence jusqu'au comble. J'ai fait avouer à Orry, parce que je le savois d'ailleurs, que c'étoit lui qui faisoit tout décider contre les François, qu'il haïssoit, et qu'en dernier lieu, il avoit fait ordonner par la reine que, quand elle iroit avec le roi, les mousquetaires ne suivroient point, parce que d'Aubigny vouloit aller à cheval à la portière droite du carrosse, et qu'il ne vouloit pas céder cette place au capitaine des mousquetaires. Le même Orry m'a avoué, et à l'abbé aussi, qu'il perdoit la princesse par ses conseils et par son insolence, qu'il décidoit tout avec une autorité absolue, et que la princesse même n'osoit souffler. Toutes les rues sont pleines de pasquinades et de vers contre lui et la princesse, et, qui pis est, contre le Roi notre maître, de ce qu'il souffre un pareil scandale avec sa petite-fille, étant nuit et jour enfermé avec la reine, même pendant tout le temps que le roi est à la chasse : ce qui est plus contre les mœurs d'Espagne que si on faisoit assassiner tous les hommes dans la rue. On vous envoie un volume de ces pasquinades, et on est surtout indigné de ce qu'on lui a donné l'appartement des Infantes, qui est celui où la reine Marie- Thérèse d'Autriche a été élevée. A la vérité, il en a fait sa secrétairerie, et on dit que ce n'est qu'un appartement de jour; mais il en devroit au moins ôter le lit de repos, et il est bon de savoir que son appartement communique par le dedans à celui de la reine et de la princesse, sans pouvoir être vu de personne : ainsi il y peut être tout le jour seul, et la nuit, s'il le veut, sans que personne le sache, et il n'y a ni gardes, ni huissiers, ni duègnes qui s'en puissent apercevoir. Ce qui est de plus ridicule est que cette communication n'étoit point faite, et qu'on l'a fait faire en ôtant les garçons de la chambre du roi : ce qui montre la corde. Mais, quand il n'y auroit aucun mal, un pareil scandale, ou, si vous voulez même, une pareille indécence, dans un pays comme celui-ci, avec une jeune reine de quatorze ans, suffiroit, sans parler de ce qui a rapport à la camarera, et, en France même, où l'on est plus libre, je ne crois pas qu'on souffrit une pareille liberté avec Mme la duchesse

1. Lettre arrangée en une page dans les Mémoires secrets, p. 123, au milieu d'autres lettres du même mois. Elle ne partit que le 29, entre les mains de l'ambassadeur Rouillé.

de Bourgogne. Ainsi les Espagnols ne me surprennent point. On sait de plus ici, et je ne le sais que depuis très peu de jours, que le frère de d'Aubigny est actuellement aux galères de Sicile; mais il faut garderie secret pour en avoir la preuve et s'en servir quand on voudra. Vous pouvez juger de l'effet que cela fait pour un premier ministre, un favori et un amant déclaré. Le pis est qu'on se prend de tout cela au Roi notre maitre par l'autorité qu'il donne, qu'il est attaqué sur cela dans toutes les chansons et dans toutes les conversations, et que le cardinal Portocarrero, tout sage qu'il est, ne put pas s'empêcher de dire l'autre jour que le Roi avoit perdu cinquante ans de réputation par une conduite pareille. Ainsi comptez que cela ne peut pas durer et qu'il faut que tout crève. Il n'y a que moi que vous ne trouverez plus dans les chansons : mon état ne fait plus d'envie, et voilà au moins ce que j'en retire. La liaison que la princesse et d'Aubigny avoient avec l'ambassadeur de Savoie est intime, aussi bien que celle qu'ils ont avec le Nonce, et vous serez surpris que d'Aubigny eut l'insolence de s'opposer hier que l'on arrêtât l'ambassadeur de Savoie comme la France l'avoit ordonné : de sorte que Orry fut obligé de lui dire qu'il seroit bien hardi s'il prenoit une pareille chose sur lui. J'ai [su] cela sous le dernier secret, et vous savez de quelle conséquence cela est. En vérité, Monsieur, et par rapport au gouvernement et au sanctuaire du palais, ce scandale-ci est affreux, et, si on veut que la princesse gouverne, il faudroit au moins lui ôter un si mauvais conseiller. Cela la livreroit à Orry, qui certainement est bon François, et ce seroit un bien moindre mal, sans parler qu'il a plus d'esprit et de capacité que l'autre, qui est une bête brute et qui n'a aucune sorte de connoissance, quoique ce soit lui qui règle tout, et la princesse, qui en a beaucoup plus que lui, lui est soumise aveuglément. Quand l'abbé d'Estrées porta à la princesse la nouvelle de M. de Savoie, elle se mit à pleurer; elle fut enragée, car il n'y avoit que deux jours qu'elle tomba sur tous ceux qui parloient mal de M. de Savoie, de la conduite duquel elle répondoit sur la parole que lui en avoient donnée l'ambassadeur et le Nonce. On dit aussi que la reine en est extrêmement fâchée. Sa gloire souffre fort de l'affront qu'on a fait à son père, quoiqu'il mérite cent fois pis. Je ne sais si je vous ai mandé que la reine avoit fait dire au roi tout ce que le P. Daubenton lui disoit à confesse, et cela vous doit faire déplorer le malheureux état de ce prince, qui, foible et obsédé comme il est, n'a aucun secours et ne sait à qui parler, tout le monde ayant ordre de ne lui rien dire, les Espagnols craignant la reine, et les François étant retenus par la France, comme si tout conspiroit à le réduire et à le rendre ridicule aux yeux de tous ses peuples, qui ont pour lui le dernier mépris....

« Je vous dis nettement que le roi devient faux et menteur, et que lui, qui n'avoit menti de sa vie, ment à présent depuis le matin jusques au soir. On a, sur cela, déjà gâté le plus beau naturel du monde, et c'est à la reine et à la princesse à qui on le doit, qui sont l'une et

l'autre encore plus méchantes et plus fausses que je ne puis vous le dire. Ne croyez pourtant pas que ce soit par goût que le roi devienne tel : ce n'est que par peur et à cause des menaces qu'on lui fait. Je vous réponds encore, sur ma part de paradis, car je ne saurois vous laisser tromper dans un point si essentiel, que la reine ne pense pas un mot de ce qu'on lui fait écrire par rapport à la France et sur le sujet de son père, qu'elle aime avec fureur et estime infiniment plus. Il est vrai pourtant qu'elle seroit fâchée d'être détrônée ; mais je mettrois ma tête dans le feu que l'ambassadeur de Savoie ou quelque autre lui fera entendre sous main que ce n'est qu'à la France à qui on en veut, et que tout ce qu'on veut de là, c'est de procurer en Italie quelque avantage à sa maison, qu'elle aime plus que sa propre vie. Et je ne vous dis pas cela en l'air, car c'est ce qu'on répand parmi les Espagnols ; et, comme l'on dit à Lisbonne que ce n'est point à la France à qui on en veut, mais à l'Espagne, de même, à Turin et à Madrid, les émissaires de M. de Savoie, qui sont tous les amis de la princesse, font courre le bruit, et ils sont crus de tous les malintentionnés, que M. de Savoie cherche réellement quelque avantage pour sa maison, mais qu'au surplus il est le meilleur ami et le plus fidèle allié qu'ait la couronne d'Espagne en tant que désunie d'avec la France, et que c'est seulement ce que l'on veut, et tirer cette monarchie hors de tutelle. Ne croyez point encore que la princesse, ni même Orry, quoique dans des principes, à la vérité, différents sur ce qui a rapport à la France, veuillent sincèrement des troupes françoises, quelques mines qu'ils fassent et quelques choses qu'ils écrivent. Ces troupes-là ne dépendroient point d'eux, et je doute qu'un maréchal de France, tel qu'il fût, même le patelin Tessé, s'accommodât d'être le commis et le petit valet de MM. Orry et d'Aubigny; et certainement tout ce qu'il y auroit d'officiers ici écriraient le diable de la princesse et du gouvernement. Cependant, s'il vient des troupes étrangères contre nous, le roi d'Espagne est perdu à moins qu'on envoie des troupes françoises1, et le seul fruit que vous aurez retiré de la succession d'Espagne, ce sera d'y avoir fait commander despotiquement pendant deux ans M. d'Aubigny, à moins que le ciel, par des miracles continuels et par des batailles gagnées partout ailleurs, ne détourne le coup qui nous menace ici. Je vous répète encore une fois que, s'il y a un voyage, on pourra faire rouvrir les yeux au roi, ce qu'on n'a osé tenter par retenue, si vous empêchez de là-bas que M. d'Aubigny ne vienne l'obséder : ce qui seroit la chose du monde la plus honteuse et qui feroit le plus crier les Espagnols avec raison. Il est bon de vous avertir encore, et certainement il ne tiendra pas à moi que vous ne sachiez tout, qu'un nommé le Roy, gentilhomme servant, parent de d'Aubigny, est encore un bureau d'adresse de la princesse indépendant d'Orry. Jugez en quelles mains on met tout le secret de l'État et de cette cour, et ce

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