‹ Memoires de Saint-Simon (volume 5)Chapitre 341 sur 610 · a écrit, par mégarde : encourgés · texte numérisé non relu

a écrit, par mégarde : encourgés

8. Real, qui a consacré un bref article à la Dîme royale dans sa Science du gouvernement, tome VIII (1764), p. 331-334, dénonçait la dime de l'industrie comme une des parties les plus inapplicables du système.

justesse, l'exactitude et la clarté1. Mais ce livre avoif un grand défaut : il dounoit, à la vérité, au Roi plus qu'il ne tiroit par les voies jusqu'alors pratiquées, il sauvoit aussi les peuples de ruine et de vexations, et les enrichissoit en leur laissant tout ce qui n'entroit point dans les coffres du Roi, à peu de choses près; niais il ruinoit une armée de financiers, de commis, d'employés de toute espèce2, il les réduisoit à chercher à vivre à leurs dépens, et non plus à ceux du public, et il sapoit par les fondements ces fortunes immenses qu'on voit naitre en si peu de temps. C'étoit déjà de quoi échouer. Mais le crime fut qu'avec cette nouvelle pratique tomboit l'autorité du contrôleur général, sa faveur, sa fortune, sa toute-puissance, et, par proportion, celles des intendants des finances, des intendants3 de provinces, de leurs secrétaires, de leurs commis, de leurs protégés, qui ne pou voient plus faire valoir leur capacité et leur industrie, leurs lumières et leur crédit, et qui, de plus, tomboient du même coup dans l'impuissance de faire du bien ou du mal à personne4. 11 n'est donc pas surprenant que tant de gens si puissants en tout genre, à qui ce livre

1. Il y eut, au contraire, beaucoup de critiques, analogues à celles de Boisguilbert, sur les difficultés insurmontables que présentait une pareille révolution, et même sur les calculs dont Vauban l'appuyait.

2. Nombre d'ouvrages du temps, et surtout de manuscrits, donnent le dénombrement de cette « armée » et des « affaires extraordinaires » dont elle faisait son profit et sa raison d'être. Je signalerai, entre autres, deux manuscrits de la bibliothèque de l'Institut, dont l'un, ms. 269 in-quarto, est un état des financiers et gens d'affaires et de leurs traités en 169-4, et l'autre, ms. 502 in-folio, est un recueil des affaires extraordinaires auxquelles le ministère eut recours de 1706 à 1712. D'ailleurs, Forbonnais a énuméré les affaires faites chaque année dans le tome II de ses Recherches et considérations sur les finances delà France (1758), et tous les dossiers existent aux Archives nationales, dans les Papiers du Contrôle général.

3. ïnttë, en abrégé, a été corrigé en intend'8, de peur de confusion.

4. Notre auteur, plus tard, à l'occasion de. l'essai de dime royale fait sous le nom de dixième, reviendra (éd. 1873, tomes VIII, p. 135-136 et 144, IX, p. 222, et XIV, p. 303) sur l'immensité des frais de perception et sur la nécessité de les simplifier.

arrachoit tout des mains, ne conspirassent contre un système si utile à l'Etat, si heureux pour le Roi, si avantageux aux peuples du Royaume1, mais si ruineux pour eux. La robe entière en rugit pour son intérêt : elle est la modératrice2 des impôts par les places qui en regardent toutes les sortes d'administration, et qui lui sont affectées privativement à tous autres, et elle se le croit en corps, avec plus d'éclat, par la nécessité de l'enregistrement des édits bursaux3. Les liens du sang fascinèrent les yeux aux deux gendres de M. Colbert, de l'esprit et du gouvernement duquel ce livre s'écartait fort*, et [ils] furent trompés par les raisonnements vifs et captieux de Desmaretz, dans

1. Boisguilbcrt disait : « Ce sont les peuples mêmes qui parlent (huis ces mémoires, au nombre de quinze millions, contre trois cents personnes, au plus, qui s'enrichissent de la ruine du Roi et des peuples ».

2. Féminin que n'a jamais admis le Dictionnaire de V Académie.

3. Cette expression (Yédit bursal désignait les actes du pouvoir souverain par lesquels étaient émises les impositions nouvelles, les créations de charges, ou les autres affaires extraordinaires auxquelles on avait recours pour suppléer à la détresse financière. Elle se trouve déjà, au seizième siècle, dans la Satire Ménippée. — On a vu dans notre tome V, p. 274, et l'on verra encore ci-après, p. 436, ce qu'était l'enregistrement de ces édits par les Cours.

4. Boisguilbcrt surtout faisait remonter à l'année 1600, c'est-à-dire à Colbert, le principe de la décadence financière et économique, comme une suite fatale des entraves mises alors au commerce des grains. C'est ce que Voltaire a contesté en ces termes, dans te Siècle de Louis XIV, p. 508 : « Un Bois-Guillebert, lieutenant général au bailliage de Rouen, fit imprimer le Détail de la France en deux petits volumes, et prétendit que tout avait été en décadence depuis 4660. C'était précisément le contraire. La France n'avait jamais été si florissante que depuis la mort de Mazarin jusqu'à la guerre de 1689, et, même dans cette guerre, le corps de l'État, commençant à être malade, se soutint par la vigueur que Colbert avait répandue dans tous ses membres. L'auteur du Détail prétendit que, depuis 1660, les biens-fonds du Royaume avaient diminué de quinze cents millions. Rien n'était ni plus faux, ni moins vraisemblable; cependant ces arguments captieux persuadèrent ce paradoxe ridicule à ceux qui voulurent être persuadés. » En tout cas, Roisguilbert avait tort de ne tenir aucun compte des autres progrès réalisés par le grand ministre. Voyez Félix Cadet, les Précurseurs : Boisguilbert, Vauban, Quesnay, Turgot (4869), p. 33-39.

la capacité duquel ils avoient toute confiance comme au disciple unique de Colbert son oncle, qui l'avoit élevé et instruit. Chamillart, si doux, si amoureux du bien, et qui n'avoit pas, comme on l'a vu, négligé de travailler avec Boisguilbert , tomba sous la même séduction de Desmaretz. Le Chancelier, qui se sentoit toujours d'avoir été, quoique malgré lui, contrôleur général des finances, s'emporta. En un mot, il n'y eut que les impuissants et les désintéressés pour Vauban et Boisguilbert, je veux dire l'Eglise et la noblesse1; car, pour les peuples, qui y gagnoient tout, ils ignorèrent qu'ils avoient touché à leur salut, que les bons bourgeois seuls déplorèrent2. Ce

1. Ni l'un ni l'autre ordre ne paraissent s'être émus, ni même avoir prêté aucune attention à ces nouveautés; mais Vauban avait prévu l'insuccès de ce côté, n'attendant que « l'approbation des véritables gens de bien et d'honneur désintéressés et un peu éclairés, parce que la cupidité de tous les autres se trouverait lésée. » En revanche on voit dans la Correspondance de Madame (recueil Jaeglé, tome il, p. 109-110) que la Dime royale eut un lecteur du premier rang en Russie, le czar Pierre lui-même. Bien mieux, il parait qu'en Espagne, un exemplaire apporté par le chevalier du Bourk aux conseillers de Philippe V, ou à ce roi lui-même, provoqua la suppression d'une série de petits impôts dont le recouvrement était onéreux (Fr. Combes, Lectures faites en Sorbonne, tome II, p. 86 et 128-129).

2. Et pourtant un représentant de ces « bons bourgeois, » l'avocat Mathieu Marais, écrivait au président Bouhier, en 1725, à propos du cinquantième établi sur les revenus pour douze ans (Journal et Mémoires, tome III, p. 342) : « M. de Vauban eût mieux fait de fortifier des places toute sa vie, eût-il dû fortifier Saint-Denis et Vaugirard, que d'aller imaginer cette Dime, dont on a pris l'utile et laissé l'onéreux. Il y a plus de vingt ans que j'entendis un grand magistrat blâmer ce projet par l'abus qu'on en pourroit faire. Tout le monde se plaint.... » Et, trois ans plus tard (p. 533) : « Ce M. de Vauban auroit bien pu ne point écrire; je vois qu'il a plus nui que servi par sa Dime royale. » Quant aux intendants, une lettre au duc de Noailles (Mémoire de la généralité de Paris, Appendice, p. 486) montre ce que Bâville en pensait : « J'ai fort examiné autrefois le plan de M. le maréchal de Vauban, et... j'avoue que j'ai été persuadé que ce seroit un coup bien hardi de le mettre en œuvre. J'ai considéré que les peuples payent par habitude, qu'ils n'ont presque point de répugnance pour

ne fut donc pas merveilles si le Roi, prévenu et investi de la sorte, reçut très mal le maréchal de Vauban lorsqu'il lui présenta son livre, qui lui étoit adressé dans tout le contenu de l'ouvrage1. On peut juger si les ministres

les anciennes impositions...; mais, si c'est un nouvel impôt, quoique beaucoup plus léger, ils ne peuvent le supporter.... Si, par cette raison, on suivoit un nouveau plan, comme celui de M. de Vauban ou quelque autre semblable, il seroit très à craindre que les peuples n'en prissent que la moitié, c'est-à-dire de ne plus payer suivant les anciennes manières d'asseoir les impositions, et qu'à l'égard des nouvelles, ils ne tissent beaucoup de difficultés.... » Bâville s'exprimait ainsi dans un temps où le nouveau conseil des finances se préparait à mettre en essai le système de taille proportionnelle dont notre auteur racontera l'insuccès complet par le fait même des peuples, de même que, en 1710, il montrera que la création de l'odieux impôt du dixième se fit sous le couvert de l'autorité de Vauban et sous le nom mémo de dîme royale. Il en fut ainsi de toutes les tentatives inspirées plus ou moins du Projet de dîme royale, jusqu'à la Révolution. — Quant aux gens du métier, ils critiquèrent unanimement les plans de Vauban, sinon ses principes fondamentaux, et nous pourrions citer, dans les livres des économistes du dix-huitième siècle, ou dans les traités manuscrits sur les finances, une série d'observations qui, tout au moins sous le rapport de la mise en œuvre du projet, ne laissaient pas d'être fondées. Toutefois, personne ne méconnut le généreux patriotisme du maréchal; à sa mort, l'Académie des sciences, non seulement fit célébrer un service solennel, mais chargea son secrétaire perpétuel, Fontenelle, de prononcer un éloge, où se lisent ces mots : « L'attention de M. de Vauban à procurer le bien des particuliers ne se bornoit pas aux gens de guerre; il compatissoit aussi aux misères publiques, et il s'est appliqué toute sa vie à y chercher des remèdes. Il consumoit une partie de ses loisirs à imaginer des moyens propres au soulagement des peuples, à les réduire en pratique, à calculer les deniers publics, et à chercher par d'activés et continuelles supputations le rare secret de remplir les coffres du Roi et de soulager le pays.... » On trouvera ci-après, dans l'appendice XIII, le jugement, désintéressé sans aucun doute, que porta sur la Dîme, mais aussi sur l'inopportunité de cette publication, un simple curé du bourg de Lyons.

1. Comme je l'ai déjà dit, c'est à la fin de 169!) que le maréchal avait présenté le Projet, encore manuscrit, et sans les modifications dernières, au Roi et à son entourage immédiat. Seul, le duc de Bourgogne avait témoigné sa sympathie pour l'œuvre et pour son auteur0. Ce-

a F.a Gazette <F Amsterdam de 1712, n° i.ix, en racontant qu'on avait

à (jiii il Le présenta lui firent un meilleur accueil*. De ce

pendant, comme In bâton do maréchal, puis le cordon bleu, avaient été donnés depuis ce temps-là à Vauban, qu'on en appelait à sa science et à son dévouement en toute occurrence, que même, en dernier lieu, le commandement de la frontière menacée lui avait été confié en 1700, qu'il avait fourni des mémoires pour la prochaine campagne (Guerre, vol. 2017) et travaillait assidûment à son traité de la Défense des places, il pouvait croire que la publication du Projet, modifié et achevé en 1704, serait tout au moins tolérée. Toutefois, il le fit composer dans une des imprimeries de Rouen qui travaillaient clandestinement en dépit des rigueurs de la police, il ne mit pas son nom sur le titre, et il supprima le dernier chapitre intitulé : « Raisons secrètes et qui ne doivent être exposées qu'au Roi seul, qui s'opposeroient à l'établissement du système, «.lequel n'a été publié qu'en 4843, dans l'édition des Principaux économistes français. Cette première édition de 1707, de format in-i°, avait pour titre : Projet (lune dime royale qui, supprimant la taille, les aides, les douanes d'une province à Vautre, les décimes du clergé, les affaires extraordinaires et tous autres impôts, onéreux ou non volontaires, et diminuant le prix du sel de moitié et plus, produirait au Roi un revenu certain et suffisant, sans frais et sans être à charge à Vun de ses sujets plus quà Vautre, qui s augmenterait considérablement par la meilleure culture des terres. Le maréchal, qui était revenu de la frontière en novembre 1706, se borna à distribuer à ses amis des exemplaires de ce livre; la Bibliothèque nationale possède celui qu'il offrit aux Petits- Pères de la place des Victoires, et auquel notre P. Léonard joignit la copie des arrêts de condamnation. Le nom de Vauban ne parut que sur les éditions faites après sa mort, qui sont en assez grand nombre, et dont une, de 1708, est précédée de son éloge par Fontenelle. Une traduction anglaise fut imprimée dans cette dernière année.

1. En novembre 1699, Chamillart, nouvellement nommé contrôleur général au moment où le maréchal distribua les exemplaires manuscrits de sa première rédaction, crut devoir consulter les intendants sur ce « projet de capitation et de taille réelle, » comme on le voit dans les Mémoires de Foucault, p. 333, et une lettre de Boisguilbert,

trouvé le traité du Dixième, ou Mémoire concernant la Dîme royale, dans les papiers du duc de Bourgogne, ajoutait : « On dit qu'il remarque quelques erreurs que M. de Vauban a faites dans son livre sur le même sujet. On sait néanmoins que ce prince a toujours témoigné qu'il faisoit beaucoup cas de ce livre. » L'abbé Proyart, dans la Vie du même prince (tome II, p. 3 et 34), a reproduit une lettre où celui-ci écrivait : « J'aime à entendre raisonner Vauban sur l'agriculture; ses spéculations peuvent être quelquefois un peu outrées, mais elles offrent, de bien bonnes idées dont on peut faire usage, etc.; » et une autre lettre, de 1709. à Desmaretz, sur les impôts et les abus vexatoires du recouvrement.

moment1, ses services, sa capacité militaire, unique en son genre, ses vertus, l'affection que le Roi y avoit mise jusqu'à croire se couronner de lauriers en l'élevant2, tout disparut à l'instant à ses yeux : il ne vit plus en lui qu'un insensé pour l'amour du public, et qu'un criminel qui attentoit à l'autorité de ses ministres, par conséquent à la sienne; il s'en expliqua de la sorte sans ménagement3. L'écho en retentit plus aigrement encore dans toute la nation offensée4, qui abusa sans aucun ménagement de sa victoire5, et le malheureux maréchal, porté dans tous les

très jaloux de l'accueil fait à son concurrent, nous apprend qu'il fut question de faire un essai.

4. Ce corrige cet, et moment, en interligne, remplace instant, biffé.

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