‹ Memoires de Saint-Simon (volume 5)Chapitre 479 sur 610 · Enlèvement du premier écuyer Beringhen. (Page · texte numérisé non relu

Enlèvement du premier écuyer Beringhen. (Page

24 mars 4707. — Ce parti avoit résolu d'enlever Monseigneur ou un des princes ses fils : c'est pour cela qu'il demeura si longtemps sans rien faire. Enfin, lassé d'attendre, dans la peur d'être découvert, trompés encore par la livrée et le carrosse du Roi, ils enlevèrent le premier écuyer. Le Roi en fut piqué à l'excès, et toutefois Guestein2 en fut traité avec des faveurs et couru de tout le monde, et à Paris, aux spectacles, des bourgeois et du peuple, avec une admiration singulièrement indécente.

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9 avril 1707. — Harlay étoit un cynique, esclave de la cour et tyran de tout ce qui avoit affaire à lui, qui avoit asservi le Parlement et faisoit trembler les plaideurs; savant à fond, brillant d'esprit, de lumières, de reparties; plein d'orgueil, de venin, de malignité; masqué de probité, d'humilité, de frugalité; superbe et scélérat par nature, désintéressé par hypocrisie, magnifique par vanité, insolent et entreprenant par audace, bas et rampant devant ses besoins, équitable entre Pierre et Jacques, et l'iniquité même entre des parties élevées, suivant son intérêt et le vent de la cour ou de la fortune. Sa figure peignoit tous ces traits, et, chez lui, jusqu'au moindre rayon de nature étoit repoussé par l'affectation et par l'art. Ses talents, qui n'étoient ni médiocres ni en petit nombre, n'étoient consacrés qu'au crime, et, s'il leur laissoit quelquefois quelques honnêtes fonctions, c'étoit pour sacrifier à la réputation, et conséquemment à la tromperie. Ce fut lui

i. En tête de cette Addition, au milieu du verso réservé pour recevoir les commentaires qu'il ajoutait ainsi au Journal, Saint-Simon a écrit de sa main les lignes qui suivent : « Nota. Il faut rendre témoignage à la vérité. Je me suis trompé. Ce M. de Lezignem l'estoit véritablement, et de la branche de Lezay, sortie de Hugues VII, sire de Lezignem, par Simon son 4me fils, vers l'an H00, que c'estoient desjà de fort grds sgrs, mais avant que les Couronnes de Chypre et de Jérusalem et les Comtés de la Marche, d'Angoulesme et d'Eu fussent entrés dans cette grde Maison. Pour ce qui est de personnel est exact, et ce qui est dit des S. Celais aussy, desquels ce M. de Lezignem n'estoit point, et c'est où consiste mon erreur. »

2. Telle était aussi l'orthographe primitive de Dangeau ou de son copiste; mais, postérieurement, une autre main a corrigé ce nom en Grovestein, dans l'article du 23 mars.

qui, ('tant procureur général, inventa les légitimations des bâtards ^;ni< nommer la mère, pour les enfants du Roi et de Mme de Montospan, 'I qui en fit l'essai sur le chevalier de Longuevillc tué depuis, en 1688, au siège de Philipsbourg, et qui étoit lils de la maréchale de la Ferté ol du comte de Saint-Pol tué au passage du Rhin, dont il n'avoit point été reconnu. Harlay lit proposer par la cour, à Mme de Longueville, de le reconnoitre ; elle se laissa persuader, sans imaginer l'usage qu'on en vouloit faire, et le Parlement encore moins, qui se laissa surprendre à l'artifice du procureur général. Ce fut en 1672, au mois de septembre, et, en décembre 4673, la légitimation des enfants du Roi et de Mme de Montespan passa sur cet exemple. Le père de M. d'Harlay, étant maitre des requêtes, fut, en 1661, procureur général, à la place de M. Foucquet, quand on voulut perdre ce surintendant, à qui on persuada de se défaire de sa charge pour éviter l'embarras du Parlement en l'arrêtant. En 1663, le fils de M. d'Harlay dont il s'agit ici eut la survivance de sa charge, et il épousa eu même temps la fille du premier président de Lamoignon, qui fut très vertueuse, et qui en eut grand besoin avec lui. Elle lui dit un jour qu'elle voudroit être un livre, parce qu'elle en seroit plus souvent avec lui. « Et moi aussi, lui répondit-il gravement, je le voudrois, car on en change souvent. » Son humeur étoit insupportable aux autres, et surtout à sa famille, dont il fut constamment le fléau, et jusqu'à lui-même. Devenu premier président, il ne se contraignit plus, et vint à bout, par son crédit, par sa supériorité d'esprit et de talents, par la terreur de ses reparties, de dominer le Parlement à tel point, qu'il s'en rendit le maître absolu, sans qu'aucun de ce grand corps osât branler devant lui. Il fit un jour pleurer chez lui Mme de Lillebonne, à son audience, où il n'y avoit personne qui ne tremblât à son abord, même de ceux qu'il vouloit servir et qui avoient le plus de raison d'y compter. Il traitoit les gens du commun de haut en bas, et avec des expressions les plus offensantes. MM. Doublet, conseillers au Parlement, qui avoient pris les noms de Persan et de Crouy de terres qu'ils avoient achetées, étant venus à son audience et lui ayant été présentés, il leur fit une humble révérence ; puis, les regardant comme avec surprise, « Ah! leur dit-il, masques, je vous connois; » et leur tourna le dos. Un gros financier fut chassé par lui une autre fois en disant à ses gens : « Cet homme est fait pour attendre dans ma salle, mais son beau carrosse pour entrer dans ma cour. « Les Pères de l'Oratoire et les jésuites ayant un espèce de procès, il les voulut accommoder, et les manda. Après avoir travaillé avec eux : « Mes Pères, dit-il aux jésuites, c'est un plaisir de vivre avec vous; » et se tournant tout de suite aux Pères de l'Oratoire : « et un bonheur, mes Pères, de mourir avec vous. » Deux jeunes conseillers l'étant allés voir à Grosbois en habit de campagne, avec une cravate tortillée et passée dans la boutonnière, il ne dit mot. Quand on fut à table, il avisa un de ses laquais dont la cravate étoit ajustée de même : c'étoit

la mode de tout le monde alors. Il demanda son écuyer, et lui dit : « Monsieur, en regardant ce laquais, chassez-moi ce coquin-là tout à l'heure, qui a la témérité de porter sa cravate comme Messieurs; » et acheva de confondre les conseillers par l'inclination profonde qu'il leur fit en montrant leurs cravates à l'écuyer.

On ne tariroit point sur un personnage si rare. Le duc de Rohau descendoit son degré, où, après force compliments, le croyant retiré, il disoit rage pour n'avoir rien obtenu de ce qu'il desiroit. Un homme à lui, à qui il parloit, s'aperçut au milieu du degré que le premier président le suivoit, et s'écria. M. de Rohan se tourna, et complimenta. « Oh! Monsieur, lui dit le premier président, vous dites de si belles choses, qu'il n'y a pas moyen de vous quitter; » et le mena confondu à son carrosse. La duchesse de la Ferté, en pareil cas, l'appela vieux singe, comme elle ne l'apercevoit pas, qu'il la conduisoit encore. Il n'en fit pas semblant. A quatre jours de là, elle gagna son procès, et l'alla remercier. « Madame, lui dit-il au milieu de son audience, j'ai été bien aise de vous montrer qu'un vieux singe peut être quelquefois bon à quelque chose à une vieille guenon. »

Son aventure avec le Harlequin de la Comédie Italienne est tout à fait rare. Cet Harlequin s'appeloit Dominique. C'étoit un Harlequin excellent, mais, hors du théâtre, un homme très savant et très sérieux, et qui a eu un fils de même, qui est devenu capitaine d'infanterie et très bon ingénieur. Dominique alloit souvent à la bibliothèque de Saint-Victor, et le premier président, qui y alloit quelquefois, l'y avoit trouvé deux ou trois, et avoit lié conversation avec lui. 11 en avoit été si content, qu'il le pria enfin de l'aller voir. Il s'en défendit fort ; mais enfin il y fut, et lui apprit qui il étoit. Le premier président, bien étonné, l'en goûta davantage par le contraste du métier avec la science de cet homme et de1 son savoir-vivre, et le pria de revenir quelquefois. Quand la connoissance fut bien liée, le premier président exigea qu'il lui fit à huis clos quelques harlequinades, et tout à coup, saisi de belle humeur, il se mit à l'imiter et à faire à qui mieux mieux. Le bruit qu'ils firent tenta les valets de chambre de regarder par le trou de la serrure; on peut juger de leur surprise. Le fait est que, depuis, toutes les visites de Dominique, qui étoient toujours longues et savantes, finissoient, avec le premier président et lui, par quelque scène de comédie italienne, dont les valets se donnoient la farce par le trou de la serrure.

Il eut une autre aventure singulière avec Santeul. Celle de Monsieur de Noyon2 a été racontée sur ce prélat3. Il y en a des millions. Celle du dépôt de Ruvigny qu'il découvrit au Roi dans la colère de S. M. contre Milord Galloway son fils, qu'il fit confisquer, qu'il se fit

i. Ce de est bien au manuscrit.

"2. Dans l'Addition n° 57, tome I, p. 379.

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