Memoires de Saint-Simon
Ma mère, qui avoit eu beaucoup d'inquiétude de moi 1694 *. pendant toute la campagne, desiroit fort que je n'en fisse1 Origine de mou pas une seconde sans être marié. Il fut donc fort question intime ;alïutie
i pp ' - s\ ■ f avec le duc
de cette grande affaire entre elle et moi. Quoique tort de Beauviliie, jeune, je n'y avois pas de répugnance; mais je voulois me jusqu'à sa marier à mon gré. Avec un établissement considérable, je me sentois fort esseulé * dans un pays où le crédit et la considération faisoient plus que tout le reste. Fils d'un favori de Louis XIII et d'une mère qui n'avoit vécu que pour lui, qu'il avoit épousée n'étant plus jeune ellemême, sans oncles ni tantes, ni cousins germains, ni
1. Saint-Simon a écrit par mégarde : « que je ne n'en fisse ».
2. Ce mot ne se trouve pas dans Furetière, mais l'Académie le donne dès 1694, avec cette remarque : « On ne s'en sert guère que dans le style familier. » Elle l'omet dans ses deux éditions suivantes ; il reparaît dès la quatrième (1762). Saint-Simon s'en servira plusieurs fois.
* Saint-Simon a ainsi mis en marge: « 1G94 » (par inadvertance, « 1794 »), bien qu'il parle d'abord de faits antérieurs à cette date.
parents proches, ni amis utiles 1 de mon père et de ma mère, si hors de tout par leur âge, je me trouvois extrêmement seul2. Les millions ne pouvoient me tenter d'une mésalliance, ni la mode, ni mes besoins me résoudre à m'y ployer.
Le duc de Beauvillier s'étoit toujours souvenu que mon père et le sien avoient été amis, et que lui-même avoit vécu sur ce pied-là avec mon père, autant que la différence d'âge, de lieux et de vie l'avoient pu permettre , et il m'avoit toujours montré tant d'attention chez les princes3 dont il étoit gouverneur, et à qui je faisois ma cour, que ce fut à lui que je m'adressai à la mort de mon père, et depuis4 pour l'agrément du régiment, comme je l'ai marqué5. Sa vertu, sa douceur, sa ^politesse, tout m'avoit épris de lui. Sa faveur alors étoit au plus haut point : il étoit ministre d'État 6 depuis la mort de M. de Louvois, il avoit succédé fort jeune au maréchal de Vil-