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prit au Roi, qui la remit comme il put, et qui lui donna les lettres, sur lesquelles il la chapitra, mais assez humainement. Après il lui dit que ce n'étoit pas tout, et qu'il en avoit d'autres à lui montrer, par lesquelles elle verroit combien elle avoit mal placé ses affections et à quelle rivale elle étoit sacrifiée. Ce nouveau coup de foudre, peut-être plus accablant que le premier, renversa de nouveau la princesse. Le Roi la remit encore, mais ce fut pour en tirer un cruel châtiment : il voulut qu'elle lût en sa présence ses lettres sacrifiées et celles de Clermont et de la Choin. Voilà où elle pensa mourir. Elle se jeta aux pieds du Roi, baignée de ses larmes et ne pouvant presque articuler : ce ne fut que sanglots, pardons, désespoirs, rage, et à implorer justice et vengeance. Elle fut bientôt faite : la Choin fut chassée le lendemain1, et

1. Dangeau écrit, à la date du 22 août 1694 : « Mme la princesse de Conti est mécontente de Mlle Choin, la plus ancienne de ses filles d'honneur, et elle lui a ordonné de se retirer ; elle s'en va dans un couvent à Paris. » (Journal, tome V, p. 62.) Comparez une lettre de Mme de Sévigné, du 27 août 1694. — Nous croyons devoir rapprocher du texte de Saint-Simon celui de l'annotateur du Chansonnier, c'est-à-dire de Gaignières, quia dicté à son secrétaire le même récit, presque dans les mêmes termes : « Clermont de Chaste, enseigne des gendarmes du Roi, étoit assez heureux pour être aimé de Mme la princesse de Conti et être en commerce de lettres avec elle. La Choin recevoit et rendoit les lettres de part et d'autre, mais elle aimoit de son côté Clermont et en étoit aimée, de manière qu'elle trahissoit sa maîtresse, qui ne servoit, tout aimable qu'elle étoit, que de prétexte aux amours de Clermont et de la Choin, trèslaide et très-puante. La pauvre princesse de Conti vivoit dans cette ignorance, et étoit trahie par sa suivante et son amant, car celui-ci sacrifioit à la Choin les lettres de la princesse, au point qu'il les lui renvoyoit de l'armée. Par malheur, une de ces lettres sacrifiées, avec celles de Clermont, fut interceptée par le Roi, qui fut surpris, comme on peut se l'imaginer, apprenant les amours de la princesse, sa fille naturelle, et la perfidie des deux autres. Il envoya chercher cette princesse, et lui montra les lettres. Elle ne put soutenir cet affront, elle tomba évanouie sur le canapé du Roi, et ce prince, tout en colère qu'il étoit de la conduite de sa fille, fut attendri de son état présent : il la releva, l'embrassa, et lui promit qu'il ne lui parleroit jamais de cette affaire. Elle, de son côté.

M. de Luxembourg eut ordre en même temps d'envoyer \Add. S'-S. 9ï] Glermont dans la place la plus voisine, qui étoit Tournay1, avec celui de se défaire de sa charge, et de se retirer après en Dauphiné, pour ne pas sortir de la province2. En môme temps, le Roi manda à Monseigneur ce qui s'étoit passé entre lui et sa fille, et par là le mit hors de mesure d'oser protéger les deux infortunés. On peut juger de la part que le prince de Gonti, mais surtout M. de Luxembourg et son fils, prirent à cette découverte, et combien la frayeur saisit les deux derniers.

Cependant, comme l'amitié de Monseigneur pour la Choin avoit été découverte par ces mêmes lettres, la princesse de Conti n'osa ne pas garder quelques mesures. Elle envoya Mlle Choin, dans un de ses carrosses, à l'abbaye de Port-Royal3, à Paris, et lui donna une pension* et des voitures pour emporter ses meubles. La comtesse de

supplia Sa Majesté de chasser sur-le-champ la Choin et d'éloigner Clermont,afin qu'elle ne le vît jamais : ce qui fut exécuté à l'heure même. » (Chansonnier, ras. Fr. 12 691, p. 351 et 412.) On voit qu'il y a beaucoup d'analogie entre le récit de Saint-Simon et celui de Gaignières. Il faut encore comparer une relation du temps, curieuse, mais inexacte, que Barrière a publiée dans son recueil de la Cour et la Ville sous Louis XI V, Louis XV et Louis XVI (1830), et dont M. Éd. de Barthélémy a donné un texte quelque peu différent, dans sa notice sur Mlle Choin.

1. « Qui étoit Tournay » est ajouté au-dessus de la ligne, de même que le, devant mit, quatre lignes plus loin.

2. Dangeau, qui n'avait pas dit mot de M. de Clermont en 1694, note ceci, le 6 avril 1695 : « Le Roi a donné ordre à M. le chevalier de Clermont, cornette des chevau-légers, de se défaire de sa charge; et défense à lui de paroître à la cour. Le Roi lui envoie cet ordre-là par l'évêque de Laon, son frère. » (Journal, tome V, p. 178-179.)

3. Le siège de la communauté des religieuses de Port-Royal-des- Champs avait été transféré, en 1626, à Paris, rue de la Bourbe, dans l'ancien hôtel de Clagny; un vaste monastère y avait été construit, sous les auspices de plusieurs grandes dames, et divers corps de logis s'étaient élevés à l'extérieur, pour recevoir des personnes du monde.

4. Journal de Damjcau, tome V, p. 62 et 91. Monseigneur ajouta à la pension cent pistoles par trimestre. — Nous retrouverons plus d'une fois Mlle Choin, et, lorsque Saint-Simon en parlera longuement, nous

Bury, qui ne s'étoit doutée de rien sur sa nièce, fut inconsolable, et voulut se retirer bientôt après1.

Mme de Lillebonne et ses filles se hâtèrent d'aller voir la Choin, mais avec un extrême secret : c'étoit le moyen sûr de tenir immédiatement à Monseigneur ; mais elles ne vouloient pas se hasarder du côté du Roi, ni de la princesse de Conti, qu'elles avoient toutes sortes de raisons de ménager avec la plus grande délicatesse. Elles étoient princesses, mais le plus souvent sans habits et sans pain, à la lettre, par le désordre de M. de Lillebonne. M. de Louvois leur en avoit donné souvent ; Mme la princesse de Conti les avoit attirées2 à la cour, les y nourrissoit, leur faisoit des présents continuels, leur y procuroit toutes sortes d'agréments, et c'étoit à elle qu'elles avoient l'obligation d'avoir été connues de Monseigneur, puis admises dans sa familiarité, enfin dans son amitié la plus déclarée et la plus distinguée.

Les chansons achevèrent de célébrer cette étrange aventure de la princesse et de sa confidente3.

Monsieur de Noyon* en avoit fourni une autre à notre Monsieur de retour5, qui lui fut d'autant plus sensible qu'elle divertit Noyonde

aurons à examiner s'il y eut mariage entre elle et Monseigneur, comme entre Mme de Maintenon et Louis XIV. En 1694, cette supposition est inadmissible, puisque M. de Clermont avait pour but de l'épouser; aussi ne comprenons-nous pas que Lavallée, trouvant clans une lettre du Dauphin à Mme de Maintenon {Correspondance générale, tome III, p. 413, 19 juillet 1694) cette phrase : « J'ai été assez étonné que vous me parlassiez de ma femme ; cela m'a surpris d'abord et m'a fait demeurer tout court, » en ait conclu qu'il s'agissait de Mlle Choin, déjà mariée à Monseigneur.

1. Elle s'était retirée dès le mois d'avril 1693 (Dangeau, tome IV, p. 266).

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