Il y avait d'abord : « en ce point
* Inutile est en interligne, au-dessus de ridicule, biffé.
rabattant à dire qu'elle me marioit si bien que je ne pouvois que désirer que la chose fût véritable. Elle me prit en particulier à deux ou trois reprises, espérant de réussir mieux ainsi qu'elle n'avoitfait, parles reproches qu'elle et ses deux nièces m'avoient faits de mon peu de confiance ; et je vis que son dessein alloit à essayer de rompre l'affaire par un aveu qui en auroit éventé le secret, auquel le maréchal étoit fort attaché, ou, par une négative formelle, se fonder un sujet de plainte véritable de ce mensonge. Toutefois elle n'eut pas contentement, et ne put jamais tirer de moi ni l'un ni l'autre. Je sortis d'un entretien si pénible outré contre Phélypeaux. Un éclaircissement, ou plutôt un reproche de sa trahison, m'auroit mené trop loin avec un homme de sa profession et de son état : je pris donc le parti du silence et de ne lui en faire aucun semblant , mais de vivre désormais avec la réserve que mérite la trahison. Mme de Bracciano me l'avoua dans les suites, et j'eus le plaisir qu'elle-même me conta sa folle espérance et s'en moqua bien avec moi1.
Mon mariage convenu et réglé, le maréchal de Lorge en parla au Roi, pour lui et pour moi, pour ne rien éventer2. Le Roi eut la bonté de lui répondre qu'il ne pou-
1 . Mme de Bracciano étant retournée à Rome au mois d'octobre suivant, ses deux nièces furent mises au couvent. Mlle de Royan épousa, dès l'année suivante, le duc de Châtillon, et Mlle de Cosnac se maria, en 1697, avec M. d'Egmont, comme nous le verrons à cette époque.
2. Dangeau n'annonce ce mariage que le 31 mars ; il donne le détail de la dot, à une inexactitude près. Dans un curieux article que nous reproduisons à l'Appendice, n° V, et que, nous l'avons déjà dit, Saint-Simon devait avoir sous les yeux lorsqu'il écrivit le récit de son mariage, le Mercure galant indique les faits dans l'ordre suivant : 1° démarche pour avoir l'agrément du Roi ; 2° le 2 avril (samedi saint), démarche analogue auprès des Condé, comme parents ; 3° mercredi 6, signature des articles et envoi à la mariée des « corbeilles de galanteries ; » 4° le lendemain (jeudi 7), signature du contrat par le Roi et la famille royale (Dangoau place cette signature par le Roi à la matinée du lundi 4), et grand souper à l'hôtel de Lorge; 5° à minuit sonnant (vendredi 8 avril), messe et mariage.
voit mieux faire, et de lui parler de moi fort obligeamment : il me le conta dans la suite avec plaisir. Je lui avois plu pendant la campagne que j'avois faite dans son armée, où, dans la pensée de renouer avec moi, il m'avoit secrètement suivi de l'œil, et dès lors avoit résolu de me préférer à M. de Luxembourg, au duc de Montfort, fils du duc de Chevreuse, et à bien d'autres. M. de Beauvillier, sans qui je ne faisois rien, me porta tant qu'il put à la préférence de ce mariage, sans aucun égard pour les vues de son neveu, nonobstant la liaison plus qu'intime qui étoit entre le duc de Chevreuse et lui et les deux sœurs leurs femmes.
Le jeudi donc avant les Rameaux1, nous signâmes les articles à l'hôtel de Lorge2; nous portâmes le contrat de
1. Ce serait donc le 24 mars, et non pas le 6 avril, comme le dit le Mercure, qu'eut lieu cette signature préliminaire des articles sous seing privé qui formaient la base du contrat à dresser. Le contrat même se signa en l'hôtel du maréchal de Lorge, le 7 avril. On y remarquera que M. et Mme de Frémont n'assurent pas trois cent mille livres à leur petite-fille, comme l'a écrit Dangeau (tome V, p. 175 et 204) : sur la dot de quatre cent mille livres, les parents en donnent trois cent mille, et le dernier quart seulement est représenté par une promesse de cent mille livres payables au décès de M. de Frémont, promesse que celui-ci passa le 5 avril, deux jours avant la signature du contrat, au profit de M. et Mme de Lorge, et qui fut transférée aux nouveaux époux, quand ils reçurent le reste de la dot, le 7 avril.
2. L'hôtel de Lorge avait été bâti pour Frémont, dans la rue Neuve- Saint-Augustin, à côté de l'ancienne porte Gaillon, et donné par lui à sa fille, le 9 avril 1687. Le principal agrément de cette demeure était l'étendue des jardins, qui allaient jusqu'au rempart ou boulevard, avec une perspective fort belle sur Montmartre, les Porcherons et la plaine Saint-Denis. Beaucoup de financiers logeaient dans ces parages, Monnerot, la Touanne, Ferriol, Boisfranc, la Cour des Chiens, dont l'hôtel superbe passa plus tard au duc d'Antin, puis au maréchal de Richelieu. Douilly, beau-frère de Frémont et receveur général des finances de Poitiers, avait fait bâtir vis-à-vis les filles de Saint-Thomas une maison de cent mille écus. Plus proche de la porte Gaillon était l'hôtel d'Huxelles, dont Saint-Simon aura l'occasion de parler. Après les Lorge, l'ancien hôtel Frémont fut occupé par Chamillart, puis par la princesse douairière de Conti, et passa aux la Vallière; mais l'ouverture de rues nouvelles
mariage au Roi, etc., deux jours après, et j'allois tous les soirs à l'hôtel de Lorge, lorsque tout d'un coup le mariage se rompit entièrement, sur quelque chose de mal expliqué, que chacun se roidit à interpréter à sa manière. Heureusement, comme on en étoit là, buté de part et d'autre, d'Àuneuil1, maître des requêtes, seul frère de la maréchale de Lorge, arriva de la campagne, où il étoit allé faire un tour, et leva la difficulté à ses dépens2. C'est un honneur que je lui dois rendre, et dont la reconnoissance m'est toujours profondément demeurée. C'est ainsi que Dieu fait réussir ce qui lui plaît par les moyens les moins attendus. Cette aventure ne transpira presque point , et le mariage s'accomplit à l'hôtel de Lorge , le 8 avril, que j'ai toujours regardé, avec grande raison3, comme le plus heureux jour de ma vie. Ma mère m'y traita comme la meilleure mère du monde. Nous nous rendîmes à l'hôtel de Lorge le jeudi avant la Quasimodo, sur les sept heures du soir. Le contrat fut signé, on servit un grand repas à la famille la plus étroite de part et d'autre *, et à minuit le curé de Saint-Roch5 dit la messe
(la rue de Lorge, puis de Chamillart, plus tard de Port-Mahon, et la rue de la Michodière) détruisit en partie les jardins.
1. Nicolas de Frémont, seigneur d'Auneuil, oncle maternel de la future; voyez ci-dessus, p. 262, note 5.
2. Nous ne trouvons pas de trace, dans le contrat, de cette heureuse intervention, à moins qu'il ne s'agisse de la donation de cent mille livres payables au décès de M. de Frémont père, que celui-ci passa, le 5 avril, au profit de M. et de Mme de Lorge. On croirait volontiers que les Saint-Simon avaient découvert un peu tard le mauvais état de la fortune de Nicolas de Frémont, et qu'il fallut obtenir un sacrifice de M. d'Auneuil pour parfaire la dot de quatre cent mille livres, qui, après tout, n'était pas en rapport avec la fortune présumée du financier : Mlle de Brou en apporta tout autant, le mois suivant, au président de Mesmes (Dangeau, tome V, p. 173 et 204).