‹ Memoires de Saint-SimonChapitre 206 sur 351 · Après sans, il y a un f, corrigé en m · texte numérisé non relu

Après sans, il y a un f, corrigé en m

le Roi et les ducs de Vendôme et de Noailles, sans que le grand prieur même en sût un mot, ni que Barbezieux en eût le moindre vent. Chacun partit pour sa destination à l'ordinaire, et tout s'exécuta pour la Catalogne comme je viens de l'expliquer1. Mais l'exécution même trahit tout le

1. La première lettre écrite de Perpignan, le 13 mai, par M. de Noailles, débute ainsi : « J'ai l'honneur, Sire, de rendre compte à V. M. de mon arrivée en ce pays-ci, où je suis depuis hier, et, sans le zèle que j'ai pour son service et la confiance qu'il m'a paru que V. M. y vouloit bien avoir, et à mes bonnes intentions, je ne serois pas parti sitôt, étant encore très-incommodé et ayant de violentes douleurs, qui ont pensé me faire demeurer trois fois en chemin. Je souhaite qu'elles n'augmentent pas, afin d'être en état de servir. On a tellement gâté toutes choses en ce pays-ci, qu'il est presque impossible de les raccommoder ; et quand on auroit voulu seconder en cela le dessein des ennemis, on n'auroit pas pu y mieux réussir, etc. » (Dépôt de la guerre, vol. 1337, n° 91.) Chacune des lettres suivantes est pleine de détails semblables. Le 18 (n° 99), le maréchal accuse réception du paquet du 3 mai, et promet de ne s'en servir ni trop tôt ni trop tard. Le 22 (n°108), il dit à Barbezieux que son mal, une espèce de colique néphrétique', est trop violent pour qu'il puisse partir avec l'armée, et que, si les douleurs continuent, il sera obligé de se servir des ordres du Roi. L'intendant Trobat parle également (n° 119) d'un rhumatisme violent et de remèdes : très-mauvaises nuits, faiblesse, abattement, impossibilité de monter à cheval, etc. Est-ce là de la comédie ? En tout cas, Barbezieux était averti. Après un répit momentané, les douleurs redevinrent telles, que force fut au maréchal d'adresser cette lettre autographe au Roi! le 3 juin : « C'est avec un extrême déplaisir que je me trouve obligé de me servir des ordres que V. M. m'a fait l'honneur de m'envoyer; mais mon mal continuant toujours de la même force, et les médecins m'ayant^ assuré que, quelque bien que je pusse être, je ne pourrois monter à cheval avant quinze jours, et que, quand même je le pourrois, je ne serois pas en état d'agir ni de faire les mouvements qu'il conviendroit peut-être de faire dans la suite pour le service de V. M., je croirois manquer en conscience à ce que je dois et à Dieu et à V. M., si je retardois l'arrivée d'une personne à ma place, qui puisse gouverner les affaires en ce pays-ci. J'ai même à me reprocher, et j'en demande pardon à V. M., de ne l'avoir pas fait plus tôt, quoique, grâce au Seigneur, il n'en soit rien arrivé. Au contraire, deux places près d'être rendues ont été ravitaillées pour deux mois. J'ai donné d'ici des ordres, jusques à présent, à toutes choses ; mais enfin j'appréhenderois que

MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. II jQ

secret. On fut surpris d'apprendre M. de Noailles, à peine arrivé à Perpignan, demander1 à revenir, et beaucoup plus qu'il avoit envoyé en même temps, et sans attendre aucune réponse, chercher M. de Vendôme2 vers Nice, pour lui remettre le commandement de son armée ; et ce qui acheva de lever tous les voiles, c'est qu'on sut incontinent

mon absence, ou celle d'un autre qui pût rétablir un peu les affaires, ne fût nuisible au service de V. M. Celui qu'elle a choisi pour cela s'en acquittera beaucoup mieux que moi, et il ne lui peut manquer qu'une connoissance du pays qu'il aura bientôt acquise.... » (Dépôt de la guerre, vol. 1338, n°10.) En même temps, une autre lettre (n° 11) annonçait à Barbezieux que le courrier partait pour rejoindre M. de Vendôme. On ne savait rien de cette grave détermination dans l'armée de Catalogne; mais toutes les lettres des officiers généraux ou des intendants ne cessaient de donner de fâcheux renseignements sur l'affection, un rhumatisme graveleux, dont souffrait le maréchal, et qui, malgré les soins de Barbeyrac, venu exprès de Montpellier, produisait ses effets ordinaires sur l'esprit comme sur le corps du malade. Le jour même que M. de Vendôme arriva (12 juin), il fallut encore pratiquer une saignée, donner de l'opium, et Barbeyrac, qui avait mauvaise opinion du mal, emmena le maréchal à Montpellier. Le Roi avait répondu, le 8 juin, une lettre très-brève, finissant en ces termes : « Je suis très-fâché que vous ne receviez aucun soulagement au mal que vous souffrez, et vous permets de songer à votre guérison, que je souhaite qui puisse arriver bientôt. » Quant à Barbezieux, voici ce qu'il écrivait, le 13 juin, au nouveau général : « Je n'ai jamais douté de la parfaite joie que vous recevriez d'avoir de nouvelles marques de l'estime et de l'amitié que S. M. paroît avoir pour vous, et j'ose vous dire que je suis un de ceux qui prend le plus d'intérêt à ce qui peut vous faire plaisir. » Le premier soin de Vendôme, pour remercier le Roi, fut de promettre que Barcelone serait sans tarder en son pouvoir; mais on verra qu'il se borna à ravitailler les places prises en 1694 et à préparer ses quartiers d'hiver.

1. « D'apprendre M. de Noailles.... demander, » pour « d'apprendre que M. de Noailles demandait. » C'est une construction toute latine, dans laquelle apprendre, à l'imitation de voir, ^entendre, prend pour complément un infinitif; elle frappe d'autant plus qu'ensuite l'auteur continue par le tour français : « qu'il avoit envoyé, etc. » — Voyez au tome I, p. 72, une note relative à un tour analogue.

2. Après Vendôme est biffé à ; puis, à la suite, un N majuscule a été changé en vers.

après qu'il lui avoit remis des lettres patentes de général de l'armée, qu'il n'avoit pu recevoir d'ici, et que peu après il avoit pris le chemin du retour1.

Les princes du sang sentirent le coup dans toute sa force ; mais les apparences avoient été gardées en sorte qu'ils furent réduits au silence. M. de Noailles arriva, et fut reçu comme son adresse le méritoit2. Il fit l'estropié de rhumatisme, et le joua longtemps ; mais il lui échappoit quelquefois de l'oublier et de faire un peu rire la compagnie. Il se fixa pour toujours à la cour, où il fut en pleine faveur, et y gagna beaucoup plus qu'il n'eût pu espérer de la guerre, au grand dépit de Barbezieux, qui eut à compter avec M. de Vendôme, lequel3, secouru de M. du Maine, ne le laissa pas broncher à son égard.

Tout le monde partit pour les armées *. Celle du Rhin ne

1. Nous avons dit que les lettres patentes du duc de Vendôme étaient parties de Compiègne dès le 3 mai. Le maréchal ne rentra à Versailles que le 12 juillet.

2. On a déjà vu que le public, à en juger par le Chansonnier, interpréta la conduite du maréchal comme le fait Saint-Simon. Nous trouvons cependant cette note justificative dans une gazette, celle d'Amsterdam , qui n'était point inspirée d'ordinaire par la cour : « La santé du maréchal duc de Noailles n'est point encore rétablie (à la date du 18 juillet) , et il n'y a pas même d'apparence qu'elle le soit sitôt, tant son état est fâcheux, ce qui n'est que trop suffisant pour désabuser ceux qui ont cru que son retour avoit eu une autre cause que sa maladie, et à plus forte raison depuis qu'on sait le très-favorable accueil qu'il a reçu de Sa Majesté. » (Gazette d'Amsterdam, 1695, p. 234.) Ainsi on aurait cru soit à une maladie simulée, et c'est de cette première opinion que Saint-Simon se fait l'écho, soit à une disgrâce. Pour nous, qui avons sous les yeux la correspondance du maréchal avec le Roi, et qui suivons les progrès de la maladie depuis la campagne de 1694, nous ne pouvons, de ces divers bruits, admettre qu'un fait, c'est que tout avait été convenu et arrangé avant le départ du maréchal pour que le commandement passât à M. de Vendôme dans le cas, facile à prévoir et môme assuré, où M. de Noailles ne pourrait pas le conserver. Voyez d'ailleurs les pièces réunies dans notre appendice VI.

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