Devant alla, est effacé il
qui se rangea même, croyant que le Roi vouloit passer outre ; mais le Roi le prit par le bras, sans lui dire un mot, et le mena en laisse1 à l'autre bout du cabinet, aux cardinaux de Bouillon et de Fùrstenberg2, qui causoient ensemble, et tout de suite leur dit : « Messieurs, je crois que vous me remercierez de vous donner un confrère comme Monsieur d'Orléans, à qui je donne ma nomination au cardinalat. » A ce mot, l'évêque, qui ne s'attendoit à rien moins, et qui ne savoit ce que le Roi vouloit faire de le mener ainsi, se jeta à ses pieds et lui embrassa les genoux3. Grands applaudissements des deux cardinaux, puis de tout ce qui se trouva dans le cabinet, ensuite de toute la cour et du public entier, où ce prélat étoit dans une vénération singulière \
G'étoit5 un homme de moyenne taille, gros, court, en- [Add. S'-S. 130} tassé, le visage rouge et démêlé6, un nez fort aquilin, de beaux yeux, avec un air de candeur, de bénignité, de
1. Saint-Simon écrit lesse (voyez tome I, p. 50, note 4). L'Académie admet encore lesse et laisse, renvoyant du premier au second.
2. Guillaume-Égon, prince de Fùrstenberg, fils d'un célèbre général des armées impériales, né le 21 octobre 1629 et entré dans les conseils de l'électeur de Cologne, s'était attaché, comme ce prince, aux intérêts de la France, Il remplaça son frère, d'abord à l'évêché de Metz (1663), puis à celui de Strasbourg, reçut de Louis XIV les abbayes de Gorze, de Saint-Vincent de Laon, de Barbeaux, etc., et fut nommé ensuite par lui pour un chapeau de cardinal, que le pape Innocent XI lui accorda en 4686. Son élection à la coadjutorerie de Cologne, en 1688, fut un des prétextes de la guerre, et Louis XIV lui donna alors, comme compensation du siège dont les alliés l'écartaient, l'abbaye de Saint-Germaindes-Prés, où il fit depuis lors son séjour ordinaire. En 1694, il avait été nommé commandeur du Saint-Esprit. Il mourut à Paris, dans son hôtel abbatial, le 10 avril 1704.
3. Ce récit est copié presque mot pour mot de l'article du Journal de Dangeau, tome V, p. 255.
4. Voyez son éloge dans le Mercure, août 1695, p. 280 et suivantes.
5. Comparez le portrait qui va suivre avec ceux que Saint-Simon fera en 1700 et 1706, tome II, p. 310, et tome IV, p. 366.
6. Par démêlé, Saint-Simon entend probablement ouvert et franc, sans rien de trouble, de nuageux. M. Littré dit: « une physionomie où tout est démêlé, clair, décidé. » Le dernier mot est, croyons-nous, de trop; il ne
vertu, qui captivoit en le voyant, et qui touchoit bien davantage en le connoissant. Il étoit frère du duc de Goislin, fils de la fille aînée du chancelier Séguier, qui, d'un second lit avec M. de Laval, avoit eu la maréchale de Rochefort1. Le frère2 du chancelier étoit évêque de Meaux et premier aumônier de Louis XIII, puis de Louis XIV, dont il avoit eu la survivance pour son petitneveu tout jeune, de manière qu'il avoit passé sa vie à la cour; mais sa jeunesse y avoit été si pure, qu'elle étoit non-seulement demeurée sans soupçon, mais que jeunes et vieux n'osoient dire devant lui une parole trop libre, et cependant le recherchoient tous, en sorte qu'il a toujours vécu dans la meilleure compagnie de la cour. Il étoit riche en abbayes et en prieurés, dont il faisoit3 de grandes aumônes et dont il vivoit*. De son évêché, qu'il eut fort jeune, il n'en toucha jamais rien, et en mit le revenu entier tous les ans en bonnes œuvres. Il y passoit au moins six mois de l'année, le visitoit soigneusement, et faisoit toutes les fonctions épiscopales avec un grand soin, et un grand discernement à choisir d'excellents su-
va guère avec la suite du portrait, ni avec la physionomie que prêtent à M. de Coislin les gravures du temps. 4. Voyez tome I, p. 84 et 82.
2. Dominique Séguier, né en 1593, fut d'abord conseiller au Parlement (1616), puis doyen de l'Église de Paris (1623), évêque d'Auxerre et premier aumônier (4634), et enfin évêque de Meaux (4637). Il mourut le 46 mai 4659.
3. Après faisoit, est biffée la syllabe initiale à'au[mônes].
4. Voici quel pouvait être son revenu : comme premier aumônier, il touchait douze mille livres environ (État de la France, 4698, tome I, p. 24-25); l'évêché d'Orléans valait vingt-quatre mille livres; Saint-Victor de Paris, trente-cinq mille livres; Saint-Jean d'Amiens, dix-sept mille livres; Saint-Gildas , trois mille cinq cents livres; le prieuré d'Argenteuil, six mille cinq cents livres; celui de Longpont, dix mille livres; celui de Notre-Dame des Champs, quatre mille livres, etc. Soit, au moins, cent vingt mille livres. C'était fort peu en comparaison du cardinal de Fùrstenberg, qui passait pour avoir, en pensions ou en bénéfices, plus de sept cent mille livres de rente.
jets pour le gouvernement et pour l'instruction de son diocèse. Son équipage, ses meubles, sa table sentoient la frugalité et la modestie épiscopales, et, quoiqu'il eût toujours1 grande compagnie à dîner et à souper, et de la plus distinguée, elle étoit servie de bons vivres, mais sans profusion et sans rien de recherché2. Le Roi le traita toujours avec une amitié, une distinction, une considération fort marquée; mais il avoit souvent des disputes, et quelquefois fortes, sur son départ et son retour d'Orléans : il louoit son assiduité en son diocèse, mais il étoit peiné quand il le quittoit, et encore quand il demeuroit trop longtemps de suite à Orléans 3. La modestie et la simplicité avec laquelle Monsieur d'Orléans soutint sa nomination, et l'uniformité de sa vie, de sa conduite et de tout ce qu'il faisoit auparavant, qu'il continua également depuis, augmenta fort encore l'estime universelle.
L'archevêché de Paris ne fut guère plus long à être Noailics,