Par mégarde, Kit, pour une
8. Les dictionnaires du dix-septième siècle ont le verbe réfléchi s'é- (jueuler, signifiant, dit l'Académie, « se faire mal à la gorge à force de crier. » Elle ne donne le participe égueulé, pris substantivement, comme il l'est ici et au tome XIX, p. 264, dans une lettre à Chamillart, qu'à partir de sa troisième édition (1740).
barras au duc de la Trémoïlle, qui se chargea de faire trouver bon aux autres que je ne m'attirasse pas cette colère : de manière que j'étois au bal tandis qu'on signifioit mes lettres d'État1.
Le vendredi matin, je fus à l'assemblée, où tous m'approuvèrent, excepté M. de la Rochefoucauld, qui gronda, et que j'apaisai par mon départ, et qui se chargea de le dire au Roi, et sa cause.
En partant, je crus devoir tout faire pour me conserver dans les mesures où je m'étois mis avec M. de Luxembourg. J'écrivis donc dans cet esprit une lettre ostensible à Cavoye, où je mis tout ce qui convenoit à la différence d'âge et d'emplois, sur la peine que j'avois de la nécessité où je m'étois trouvé sur cette signification de lettres d'État. Cavoye étoit le seul des amis les plus particuliers de M. de Luxembourg qui eût été fort de la connoissance de mon père. Sans esprit, mais avec une belle figure, un grand usage du monde2, et mis à la cour par une maîtresse intrigante de mère3, qui y avoit, dans son médiocre état,
1. En effet, les lettres d'État du duc de Saint-Simon furent signifiées le jeudi 28 janvier 1694; dès le samedi 30, elles étaient cassées par le Conseil, et « ainsi, écrit Dangeau (tome IV, p. 444), ce procès-là sera fini au premier jour. » Nous verrons de même, en 1705, Saint-Simon faire casser les lettres d'État qu'on lui opposa dans le procès Brissac (tome IV, p. 340-343).
2. Le Chansonnier (ms. Fr. 12 688, p. 241) dit que Cavoye est brave et honnête, mais a fort peu d'esprit; le P. Léonard (Àrch. nat., MM 824, fol. 22) le représente comme fort bien fait et très-sage. Quelques clefs des Caractères ont mis son nom sous le portrait de Ménippe, « l'oiseau paré de divers plumages qui ne sont pas à lui ; » mais il semble que Ménippe soit plutôt le maréchal de Villeroy. (Œuvres de la Bruyère, tome I, p. 167 et 452.) Cavoye avait un renom incontesté de vaillance, que lui avait mérité sa conduite brillante dans toutes les campagnes de Hollande ou de Flandres, et ïurenne ne l'avait pas moins aimé que ne le faisait Luxembourg. Il habitait rue Saint-Père, près de l'hôtel de Saint-Simon.
3. Sa mère était Marie de Lort de Sérignan, mariée, en 1625, à François Oger, seigneur de Cavoye, et morte subitement en juillet 1665. Les deux époux passaient pour avoir autant d'esprit l'un que l'autre, mais Mme de Cavoye surtout était pleine de finesse et habile à manœu-
MKMOIRES DE SAINT-SIMON. II fi
<'avoye,ctmes ménagements
pour M. de Luxembourg
niai reçus.
beaucoup d'amis, il s'en otoit fait do considérables, mii très-bien auprès du Roi, et sur un pied de considération à se faire compter fort au-dessus de son état de gentilhomme très-simple et de grand maréchal des logis de la maison du Roi\
Il est aisé de comprendre avec combien de dépit M. de Luxembourg vit tous ses projets déconcertés par ces lettres d'État. Il courut au Roi en faire ses plaintes, et n'épargna aucun de nous dans celles qu'il fit au public. Les lettres d'État furent cassées au premier conseil de dépêches, comme nous nous y étions bien attendus; mais, comme ces Messieurs me l'avoient promis, elles ne le furent qu'à l'égard de cette seule affaire2. M. de Luxembourg en triompha, et compta qu'avec ce vernis3 de plus, son procès alloit finir tout court à son avantage. Il employa tout le lendemain de ce succès à le4 remettre sur le bureau au même point d'où il avoit été suspendu ; il remua tous ses amis et vit tous ses juges. En effet, aussi bien secondé qu'il l'étoit parmi eux, tout fut en état de le juger le lendemain, lorsque, rentrant chez lui bien tard et bien las de tant de courses, il y trouva la signification de M. de
vrer au milieu des intrigues de la cour. Voyez son historiette dans Tallemant desRéaux, tome V, p. 175-180, etles Mémoires de M. d\irtagnan, tome I, p. 36 et suivantes.
1. « La fonction de cette charge est de recevoir les ordres du Roi pour les logements de S. M., de sa maison et de toute sa cour, et de les faire entendre aux maréchaux et fourriers des logis; même pour les logements de toutes les troupes de la maison du Roi. » Le grand maréchal des logis avait environ vingt-cinq mille livres d'appointements. (Étal de la France.) Cavoye avait été pourvu le 1er février 1677 (Arch. nat., 0»21, fol. 110).
2. On trouvera dans l'appendice n° I le texte de cet arrêt de cassation, du 30 janvier 1694, conçu en termes fort sévères pour Saint-Simon et sa chicane.
3. L'Académie n'a pas ce sens figuré de vernit dans sa première édition (1694), mais elle le donne dès sa seconde (1718).
4. Saint-Simon a écrit ici la, au féminin, et, à la ligne suivante, il avait aussi mis d'abord -.elle.... suspendue, se rapportant à affaire.
Richelieu entre les mains de son suisse, que son intendant à peine osa lui dire avoir aussi été faite à son procureur*.
Ce coup porté, les opposants m'envoyèrent mon congé à Longnes, où mon exil n'avoit duré que six jours. Je trouvai tout en feu. M. de Luxembourg avoit perdu toute mesure, et les ducs qu'il attaquoit2 n'en gardoient plus avec lui. La cour et la ville se partialisèrent3, et, d'amis en amis, personne ne demeura neutre ni prenant médiocrement parti. J'eus à essuyer force questions sur mes lettres d'État. J'avois pour moi raison, justice, nécessité, et un parti ferme et bien organisé, et des ducs mieux avec le Roi que n'y étoit M. de Luxembourg. J'avois de plus eu soin de mettre pour moi les procédés : je les répandis, et, comme je sus que M. de Luxembourg et les siens s'étoient licenciés sur moi, comme sur la partie la plus foible et de qui le coup qui les déconcertoit étoit parti, je ne me contraignis sur aucun d'eux.
Gavoye, tout en arrivant, me dit qu'il avoit montré mon billet à M. de Luxembourg, qu'il vouloit bien pardonner à ma jeunesse une chicane inouïe entre des gens comme nous, et qui en effet étoit un procédé fort étrange. Une réponse si fière à mes honnêtetés si attentives me piqua. Je répondis à Gavoye que je m'étonnois fort d'une réponse si peu méritée, et que je n'avois pas encore appris qu'entre gens comme nous, il ne fût pas permis d'employer une juste défense contre une attaque dont les moyens l'étoient si1 peu; que, content pour moi-même
1. Cette signification de requête au Roi et à son conseil porte la date du 1er février 4694 ; voyez l'appendice n° I.