SURTOUT A L'HOMME
« Nous n'avons jamais su d'où venait cette couronne, mais nous avons pensé qu'elle était adressée par la jeunesse des écoles qui accueillait les conférences du comédien à l'École de médecine avec tant d'enthousiasme et le saluait au départ de ces cris répétés :
« La croix d'honneur à Samson ! »
« Quand le rideau fut baissé, îa salle entière redemanda Samson ; mais il se passait une autre scène derrière la toile. Tous ses camarades, dont il était aimé et estimé pour la loyauté de son caractère, s'étaient réunis sur la scène, les hommes en habit noir, les femmes en toilette de bal, tous un bouquet à la main. On avait écarté un peu mon mari pour laisser se placer sur deux rangs toute la Comédie-Française, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, et quand la toile se releva aux cris mille fois répétés de : « Samson ! Samson ! » on le vit reparaitre entoure de tous ses camarades qui, mêlaient leurs applaudissements à ceux du public, celui-ci les prolongeant
indéfiniment comme pour jouir plus longtemps de ce spectacle. Enfin la toile baissa; mais alors une scène encore plus touchante eut lieu. Tous les camarades de Samson, dont la plupart étaient ses élèves, Mmes Arnould, Brohan, Favart, Dubois, Jouassain, Guy on, Bouval, Nathalie, se jettent au cou du vieux comédien en pleurant. Les hommes lui prennent les mains et lui font la conduite jusqu'à sa loge, trop petite pour recevoir tous ceux qui s'y présentent.
« On s'échelonnait sur l'escalier pour attendre son tour. Les amis qui venaient de la salle se joignaient aux artistes, et ce fut pendant une heure une telle foule que Samson ne savait à qui entendre et ne pouvait arriver à se déshabiller. Il était donc fort tard quand tout ce monde se retira, et je pressai mon mari de se hâter, car il me tardait de le voir enfin se reposer après tant de fatigues et d'émotions. Nous n'étions pas au bout. Notre ami Duvernoy (père du jeune compositeur déjà célèbre) venait de partir le dernier, lorsque nous le voyons remonter: « Mon ami, dépêche-toi de t'habiller, dit-il; il y a une foule immense qui t'attend à l'entrée des artistes et qui envahit toute la place du Palais-Royal. Ne pourrais-tu sortir par une autre porte ? »
— « Ce serait bien mal reconnaître la patience, qu'ils ont mise à m'attendre, répondit Samson, et je braverai la foule pour gagner ma voiture. » « Là-dessus il acheva sa toilette sans se presser,
car il était très fatigué et, enfin, nous descendîmes. Notre domestique était partie la première, chargée des bouquets et des couronnes. Aussitôt qu'on l'aperçut, la foule cria : « Faites place, Messieurs, et chapeau bas ! voilà Samson ! » Alors tout le monde s'écarta pour faire passage à l'artiste, en criant : « Vive Samson! » Des mains se tendaient vers lui, désirant toucher la sienne. Lui, ému jusqu'aux larmes, serrait les mains de ces amis d'un jour et nous avancions lentement. Il v eut un mo-
ment de confusion, chacun désirant s'avancer et toucher la main de l'artiste qu'on ne devait plus applaudir ; je me trouvai séparée de mon mari, cherchant en vain à gagner notre voiture. Sandeau, que je rencontrai, me demanda où était Samson : je le lui indiquai à peu près, et, pour me débarrasser de cette foule compacte qui m'entourait Je m'empressai de dire : « Voilà l'auteur de Mlle de la Seighère, criez : Vive Sandeau! » Ils suivirent en effet l'auteur et nous pûmes enfin, grâce à cela, arriver à notre voiture qui fut encore escortée pendant quelque temps par d'enthousiastes jeunes gens. Ainsi se termina cette dernière représentation, une des plus touchantes et des plus belles que l'on ait vues.» Ces représentations firent courir tout Paris. Tous les chefs d'emploi tinrent à honneur d'entourer le grand artiste, et les plus petits rôles y furent joués par un acteur d'élite.
Citons parmi ceux-ci M. Delaunay qui ne dédaigna pas les plus petits rôles de son emploi pour jouer dans toutes les représentations de Samson. Il faut dire que celui-ci faisait un cas extrême de l'excellente diction, de la finesse exquise et du ton parfait de ce jeune comédien d'alors qui a tenu tout ce qu'il promettait. Dans V Etourdi, le Menteur, Valère de l Ecole des Maris, Horace de l École des Femmes, Samson disait qu'il n'avait jamais vu jouer ces rôles avec cette perfection, même aux beaux temps de la Comédie-Française et qu'il laissait loin ses devanciers.
Ceux qui ne jouaient pas, allaient pour la plupart dans la salle entendre leur vieux camarade et graver dans leur mémoire sa diction et ses inflexions toujours si justes et si vraies. Ce fut là le dernier enseignement de Samson. L'autre, il l'avait légué aux comédiens dans ce magnifique poème sur leur art qui s'appelle l'Art théâtral.
A mon Père i
Avant-Propos V