‹ Mémoires de Thérésa, écrits par elle-memeChapitre 16 sur 35 · J28 MÉMOIRES · texte numérisé non relu

J28 MÉMOIRES

J'ai déjà dit qu'à celte époque j'étais à la Poi'te-Saint-Martin, où je jouais le drame.

Chez Clémence, je chantais quelquefois au dessert. Un comédien du Cirque m'engagea à changer de théâtre, à chercher un engagement chez M. Billion^ son directeur, qui faisait répéter alors une nouvelle féerie.

Cette proposition me sourit beaucoup, car, dans une féerie, j'espérais trouver l'occasion de chanter quelques couplets.

Le lendemain, j'allai au théâtre du Cirque.

On me présenta à M. Billion, et c'est à moi qu'il fit ce mot des i/iuses à jamais célèbre. Rapportons-le pour ceux des lecteurs qui l'ignorent.

— Vous savez chanter? me demanda le directeur.

— Un peu !

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— Eli bien^ VOUS jouerez l'une des neuf Muses!

— Mais, monsieur le directeur, fit le régisseur, vous n'y songez pas, les neuf Muses sont distribuées.

— Qu'est-ce que cela fait? s'écria le directeur fantaisiste, nous aurons une dixième muse ; d ailleurs^, ça garnira bien plus la scène.

L'auteur ne voulut jamais consentir à ajouter une dixième muse à sa collection, et l'aiTaire n'eut pas de suites.

Je restai à la Porte-Saint-Martin, et je continuai à dîner chez Clémence.

Ici se place un incident qui mérite d'être raconté, et dont le souvenir me trouble et m'émeut encore aujourd'hui.

Depuis que je suis devenue, à tort ou à raison, une célébrité, j'ai vu bien de mes anciens amis se changer en ennemis.

Ils m'envient ma popularité, mes succès, l'argent que je gagne, que sais-je?

Ils ne savent pas, les malheureux, que j'ai chèrement payé tout cela, et que j'ai acheté chaque heure de calme et de joie par des journées entières de misère et de désespoir.

A la fin du mois, quand j'avais épuisé ma petite bourse, Clémence me faisait généralement crédit jusqu'au commencement du mois suivant, quoiqu'elle eût contre moi une antipathie qu'elle ne cachait d'ailleurs pas.

Un soir, j'arrivai comme d'habitude à l'heure du dîner.

C'était vers la iin du mois... 11 ne me restait plus d'argent depuis plusieurs jours, et je n'avais mangé qu'un petit pain... le matin, à neuf heures.

Jugez de mon appétit!

Au moment oîi j'allais me mettre à table, Clémence m'aborda brusquement :

— Que viens-tu faire là?

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— Parbleu ! je viens dîner.

— Du tout, du tout ! cria Clémence ; tu me dois déjà neuf francs, et c'est bien assez pour toi.

Je rougis de honte et de colère.

J'allais me lever et sortir, quand une main serra la mienne, et une voix douce et sympathique murmura à mon oreille :

— Payez cette femme sur-le-champ!

Je regardai mon voisin.

C'était Dumaine... l'excellent artiste de la Gaîté.

J'hésitai un instant... puis j'acceptai; et, tendant à Clémence les dix francs que Dumaine venait de me donner :

— Payez-vous, lui dis-je.

A la vue de l'argent, Clémence se radoucit; elle voulut s'excuser, mais déjà Dumaine était debout.

— Pas un mot! dit-il à Clémence. Tu viens

de faire un affront à cette pauvre Thérésa, lu vas être punie !

Et , s'adressant à nos camarades , Dumaine ajouta :

— ?i! -s amis, il s'est passé un fait scandaleux... on a outragé une pauvre fille dans sa misère. Mettons le restaurant en interdit pour quinze jours. Que ceux qui ont du cœur me suivent... Je connais un petit bouchon à Belleville où l'on n'est pas mal du tout. Allons-y î

— Bravo, Dumaine î s'écria la joyeuse bande.

Et nous allâmes dîner à BeDeville.

Le repas fut fort gai.

Moi seule je restai triste et je ne mangeai pas ; la noble conduite de mes camarades ne put efifacer le souvenir du sanglant affront que je venais de subir.

Je n'ai jamais rendu les dix francs à Dumaine ; il est des choses qu'on no peut restituer sans froisser une nature délicate.

Aujourd'hui que je puis braver le courroux des créanciers farouches, aujourd'hui que j'ai

de gros appointements, chaque fois qu'un pauvre artiste s'adresse à moi, qu'un nécessiteux quelconque invoque ma charité, je lui fais l'aumône en me disant à part moi :

— Ce sont les dix francs de Dumaine.

Je ne sais pas au juste combien m'ont coûté, jusqu'à ce jour, les dix francs de Dumaine, et cependant je suis toujours sa débitrice. Mais je connais Dumaine et son cœur, et il aime mieux cette restitution-là qu'une autre.

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