S MÉMOIRES
Mon père mourut dans la nuit., •
Je n'avais pour toute parente qu'une vieille cousine, qui vint me chercher le lendemain et me fit rentrer, à force de protestations, dans mon atelier de modiste.
Comment se passèrent les quatre années qui me séparaient de l'âge où l'enfant devient jeune fille, c'est ce que je ne sais plus .
Mon amour pour le théâtre élait toujours aussi vif.
Un jour, — j'avais seize ans alor^:, — je fis, je ne me souviens plus comment, la connaissance d'une dame choriste au théâtre de la Porte- Sain l-M art in.
Il va sans dire que je lui avais, dès le début, communiqué ma résolulion de monter sur les planches.
Elle me proposa d'entrer avec elle dans les chœurs de son théâtre.
Je chantais suffisamment, — disait-elle. — Elle me faisait espérer quarante francs par mois. C'était peu, mais, avec de l'économie, on pouvait vivre. Enoutre, rienne m'empêcherait de profiler des loisirs que me laisseraient les répétitions et les représentations, pour continuer mon état de modiste.
J'acceptai avec reconnaissance.
Le soir même, elle me présenta au régisseur, qui me lit entrer dans son cabinet et m'invita à chauler.
J'obéis avec cette bonne volonté que l'on me connaît lorsqu'il s'agit de roucouler.
^ J'avais à peine terminé le second couplet d'une romance dont je ne me rappelle .plus ni l'air ni les paroles, que la porte s'ouvrit brusquement et qu'un étranger parut.
C'était le directeur, M. Marc-Fournier.
— C'est vous qui chantez ainsi ? me dit-il.
— Oui, monsieur, répondis-je assez étonnée de cette brusque interpellation, c'est moi.
— =■ Vous voulez entrer dans les chœurs ? ' — C'est mon plus grand désir.
— Vous n'avez jamais joué la comédie?
— Jamais.
Et, tout en m*interrogeant, il ae cessait de me regarder.
— Chantez encore, fit-il.
Je me tournai vers le régisseur, comme pour lui demander son autorisation.
— Obéissez, me dit-il ; monsieur est le directeur du théâtre.
Je chantai le troisième couplet.
Le monde théâtral connaît M. Fournier, un des directeurs les plus intelligents de Paris, mais aussi un des plus fantaisistes.
Il me faisait chanter ainsi parce qu'il cherchait, depuis quelques jours, une jeune fille pour remplacer madame Deshayes dans le Fils de la Nuit,
DETHÉRÉSA 51
Un rôle de bohémienne qui ne chante pas !
Mais il paraît que mon allure et mon visage lui plaisaient ou, du moins, lui représentaient bien le personnage.
Il me fit donner le rôle sur-le-champ, en me disant de me tenir prête à le lui réciter le lendemain.
Je ne revenais pas de ma surprise, et la dame qui m'avait présentée non plus.
Je dois même avouer qu'elle me regardait déjà avec une certaine jalousie.
En effet, il y avait de quoi fournir matière à l'étonnement.
Il y avait juste un quart d'heure que je faisais partie des chœurs, et déjà je passais au rang d'actrice.
Le lendemain, je vins répéter mon rôle à RI. Fournier, qui me le fit jouer le soir même et me donna des appointements de cent francs par mois.
Et tout cela parce qu'il m'avait entendue chanter.
Ce qui m'a toujours étonnée, c'est qu'il ne m'ait pas donné ce rôle pour m'avoir vue coudre.