UNE LEÇON CHEZ M. BOUDEVILLE
(// est dix heures du matin. Le professeur est dans son salon; entre Angèle' 9 jeune personne qui se destine au théâtre.)
boudeville. Bonjour, mademoiselle.
angèle. Bonjour! commençons, car je suis pressée.
boudeville. Vous êtes pressée, mademoiselle? Voulez-vous remettre votre leçon à un autre jour.
angèle. Non! allons-y gaiement!
H6 MÉMQÏRES
bquçevulu;. Voyons ! répétons le Misanthrope, Je vous donne la réplique d'Alceste; commençons.
Et je vous promettrais mille fois le contraire, Que je ne serais pas en pouvoir de le faire!
Allez, mademoiselle !
angèle {déclamant).
C'est pour me quereller donc, à ce que jevoi. Que vous avez voulu me ramener chez moi.
boudeville. En disant : me ramener chez moi! levez le bras droit, mademoiselle !
angèle. Je ne peux pas ! Ce monstre d'Alfred m'a pincée au bleu ce matin ! j'ai le bras en compote...
boudeville. Passons !
Vous avez trop d'amants qu'on voit vous obséder...
angèle. Cela ne vous regarde pas! Vous êtes un insolent !
boudeville. Pardon, mademoiselle! c'est dans la pièce !
angèle. Ah ! je croyais ! C'est qu'il ne faudrait
pas me la faire, celle-là... Je suis déjà bien assez agacée !
boudeville. Voyons, mademoiselle, étudions :
Vous avez trop d'amants qu'on voit vous obséder, fit mon cœur de cela ne peut s'accommoder.
angèle (avec tendresse). Que vous êtes bête, Boudeville!
boudeville. Soyez sérieuse, mademoiselle An gèle ! Allons ! à votre réplique !
angèle. J'y suis ! [Elle déclame.)
Des amants que je fais me rendez-vous coupable?
Dites donc, Boudeville, c'est bien canaille ! boudeville. Mademoiselle ! je vous en prie... angèle (récitant) :
Puis-je empocher les gens de me trouver s-ai niable?
boudeville... De me trouver z-aimable? Faites donc attention, mademoiselle !
angèle (continuant) :
De me trouver ^-aimable
Et lorsque pour me voir ils font de doux efforts, Dois-je prendre z-un bâton pour les mettre dehors?
l/»8 MÉMOIRES
boudeville. Mademoiselle, si vous dites prendre-z-un bâton, vous ne débuterez jamais à la Salie Lyrique. On dit : prendre un bâton!
angèle. On ne prononce donc pas PS?
boudeville. (A part.) Quelle grue ! [Haut.) Continuez, mademoiselle. Je vous donne la réplique :
Ou sa façon de rire, ou son ton de fausset Ont-ils de vous toucher su trouver le secret?
angèle (d'un ton d'indifférence):
Qu'injustement de lui vous prenez de l'ombrage!
boudeville. Allons, mademoiselle! un peu de grâce dans votre maintien !
angèle. Vous êtes encore poli, vous !
boudeville. Je n'ai pas dit cela pour vous insulter.
angèle. Vous n'avez que des choses désagréables à me dire.
boudeville. Il faut bien que je vous enseigne l'art dramatique. Continuez.
angèle. Je veux bien, mais ne recommencez pas.
Ne savez-vous pas bien pourquoi je le ménage, Et que, dans mon procès, ainsi qu'il m'a promis, II peut intéresser tout ce qu'il a d'amis?
boudeville {bâillant).
Perdez votre procès, madame, avec constance, Et ne ménagez point un rival qui m'offense.
angèle [avec tendresse). Ah! Boudeville, si c'était vrai ! Si vous vouliez me venger de ce monstre d'Alfred?
boudeville (avec dignité). Je vous en prie, mademoiselle, ces choses-là ne me regardent pas.
angèle. Vous n'aimez donc pas les femmes, Boudeville?
boudeville {exaspéré). Non ! Continuons notre leçon !
angèle. C'est pourtant bien gentil, les femmes,
boudeville. À la réplique, je vous prie !
angèle [récitant) .
Mais de tout l'univers vous devenez jaloux !
boudeville (bâillant pins fort).
C'est que tout l'univers est bien reçu de vous.
ange le, Àh ! c'est trop fort, Boudeville! Vous êtes un grossier personnage,
boudeville. Mais, mademoiselle ! c'est dans Molière !
àngèle. Je me fiche pas mal de votre Molière. Je ne connais que vous ! Vous êtes insolent avec les femmes. Ça ne me va pas ! Je m'en vais chez llicourt ! [Elle sort furieuse.)