‹ Mémoires de ThérésaChapitre 3 sur 38 · S MÉMOIRES · texte numérisé non relu

S MÉMOIRES

trouver un trésor, voire même une pièce de dix sous !

Mais dans ce quartier, l'argent a trop de prix pour qu'on le laisse flâner sur le trottoir.

La nuit venait, et Ton commençait déjà à allumer les réverbères.

Je cherchais toujours et je ne trouvais rien.

Tout à coup je m'arrêtai.

Dans une cour, un pauvre vieillard psalmodiait d'une voix chevrotante le refrain à la mode :

Fouler le bitume Du boulevard, charman* séjour ;

Avoir pour coutume De n'exister qu'au jour le jour.

Je me blottis dans un coin et j'écoutai ! Au bout de quelques secondes une fenêtre s'ouvrit et une pièce de monnaie tomba aux pieds du chanteur, qui la ramassa.

Je jetai un cri de joie.

J'avais trouvé le moyen d'aller au théâtre.

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Quand le vieillard fut parti, j'entrai dans la cour ; j'essayai de chanter.,, mais l'émotion m'étranglait, j'allai plus loin... j'entrai dans cinq maisons, et j'en sortis toujours sans avoir eu le courage d'exécuter mon projet.

Enfin, après bien des luttes et bien des hésitations, l'amour du théâtre triompha.

J'entrai bravement dans une cour, et d'une voix tremblante je me mis à entonner la ronde des Bohémiens de Paris.

On me jeta deux sous !

Par un sentiment bien naturel de honte, je n'osai ramasser l'argent.

J'attendis que les fenêtres se fussent refermées pour m'emparer de l'aumône...

Puis je m'enfuis comme si j'avais volé cet argent.

On a bien raison de dire qu'il n'y a que le premier pas qui coûte.

Quand je fus un peu remise de cette émotion, inséparable d'un premier début, j'entrai hardiment dans une seconde cour... puis dans une troisième.

J'avais récolté huit sous!

Je courus à l'Ambigu. Le spectacle était déjà commencé.

Je passai à la buraliste le premier argent que j'aie gagné par mes chansons...

Il me manquait deux sous.

Je la suppliai de me faire crédit, de me donner un billet pour n'importe quelle place.

Elle ne me répondit pas.

L'inexorable guichet rejeta mes premiers jeux.

Je m'élançai comme une folle dans les rues voi-

DE THÉKÊSA 21

sines. On comprend que je n'étais pas disposée à renoncer au spectacle après tant d'efforts.

Je m'arrêtai près du canal devant un marchand de vins...

J'entrai et je commençai :

Fouler le bitume Du boulevard, charmant...

Je ne pus continuer, car deux bras vigoureux me saisirent assez brusquement.

En ce moment la porte de l'arrière-bou tique s'ouvrit.

— Laissez donc faire cette pauvre petite! dit un ouvrier.

Et il me fit entrer.

Je recommençai la ronde.

Quand j'eus fini, on me donna quelques sous... Je ne les comptai pas... Je courus au théâtre... Je tendis l'argent à la buraliste... et, pour la première fois de ma vie, j'entrai dans une salle de spectacle.

Je ne me rappelle plus les sensations de cette

mémorable soirée... Je n'ai dans la tête qu'un souvenir confus de toutes ces émotions... mais c'est de ce moment que date ma résolution de paraître, un jour ou l'autre, sur les planches.

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