‹ Mémoires de Victor Alfieri, d'Asti, écrits par lui-mêmeChapitre 19 sur 84 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Suite dei Toyages. -—Je me déli?re aussi du gouverneur.

Cependant Tbiver approchait et nous pressait, et pins vivement encore je pressais, moi, notre indolent précepteur de nous mener à Naples, où il avait été convenu que Ton passerait tout le carnaval • Nous partîmes donc avec les voiturins, parce que, d'une part, la route de Rome à Naples n'était presque point praticable alors,etqne, de l'autre, Élie, mon valet de chambre» étant tombé, à Radicofani, sous son bidet de poste, et s'étant cassé un bras , nous l'avions recueilli dans notre voiture, où il avait eu horriblement à souffrir des cahots, en venant ainsi jusqu'à Rome. Il montra, dans cette occasion^ avec beaucoup de courage et de présence d'esprit, une véritable force d'ame; car il se releva lui-même, et^ prenant son cheval par la bride, il se traîna seul et à pied jusqu'à Radicofani qui était encore à plus d'un mille. Là, ayant fait chercher un chirurgien, en l'attendant, il fit ouvrir la manche de

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son habity visita lui-même son bras » et, le voyant cassé, il se fit tenir solidement la main de ce bras, en étendant le bras loi-méme autant qu'il lui fat possible » et avec son autre main » qui était la droite» U le remit si parfaitement, que le chirurgien» étant survenu presque au moment où nous-mêmes nous arrivions avec la voiture» trouva le bras assez artistement réduit pour ne pas y toucher davantage» et se contenta de le bander aussitôt; et en moins d'une heure nous repartîmes » après avoir établi dans la voiture le malheureux blessé» qui sous un visage calme et ferme cachait de cruelles souffrances. A Aqua-Pendente» le timon de notre voiture se trouva rompu» et nous voilà tous fort embarrassés. Tous» c'est-à-dire nous» les jeunes gens» le vieux précepteur» et les quatre autres sots qui nous servaient; car pour Élie» avec son bras atta* ché au col» trois heures après sa chute» il se donnait plus de mouvement et s'employait plus efScacément que nous tous à réparer le timon ; et il dirigea si bien cette réparation provisoire » qu'en moins de deux autres heures on se remit en route» et le timon malade nous porta sans autre accident jusqu'à Rome.

l'ai raconté avec complaisance cet épisode de mon voyage» parce qu'il peint un homme doué de plus de courage et de présence d'esprit qu'on eût dû l'attendre de sa modeste condition » et» en général» rien ne me platt comme d'avoir à admirer et à louer de ces vertus simples et naturelles. Elles doivent nous faire gémir sur les mauvais gouver-

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nemens qui n'en tiennent compte, on qni les craignent et les étonSènt.

Nons arrivâmes à Naples le second jonr des fêtes de Noél : on ponvait se croire an printemps . L'entrée de Capo di China, par les Etudes ei la rne de ToUdey me présenta cette ville comme la plus riante et la plus peuplée que j'eusse encore vue jusque \ky et demeurera toujours présente à ma mémoire. Plus tard, ce fut autre chose, lorsqu'il fallut aller nous loger à une espèce de cabaret» dans le plus obscur et le plus sale cul-de-sac de la ville. £t il le fallait bien, toutes les hôtelleries un peu propres étaient remplies d'étrangers. Cette contrariété répandit de la tristesse sur mon séjour à Naples, car le lieu que j'habite, joyeux ou non, a toujours eu sur mon foible cerveau une irrésistible influence jusque dans l'âge le plus avancé.

Dès les premiers jours, notre ministre me présenta dans plusieurs maisons ; et soit à cause des spectacles publics, soit pour le nombre des fêtes particulières et la variété des amusemens, le carnaral me parut plus brillant et plus agréable qu'aucun de ceux que j'eusse encore vus à Turin. Et cependant , au milieu de ce tourbillon nouveau et continuel, entièrement libre de ma personne, avec ma fortune, mes dix-huit ans et une figure avenante, je trouvais au fond de toutes ces choses la satiété, l'ennui, la douleur. Mon plaisir le plus vif, c'était la musique des boufles au théâtre nouveau ; mais toujours cette mélodie, si délicate qu'elle fftt, me laissait dans l'ame un long et triste mur-

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mure de mélancolie; et alors s'éveillaient en moi, par milliers, les idées les plus sombres et les pins funestes. J'y tronvais nn plaisir amer, et j'allais m'en nourrir solitairement sor les plages retentis* santés deChiajaetde Partiei. J'avais fait connaissance avec quelques jennes seigneurs de Naples, mais sans me lier avec eux; mon caractère assez sauvage ne me permettait pas de rechercher les autres, et cette sauvagerie, vivement empreinte sur mon visage» empêchait les autres de me rechercher à leur tour. Il en était de même avec les femmes : je me sentais beaucoup de penchant pour elles, mais je ne trouvais de charme qu'à celles qui étaient modestes, sans pouvoir jamais plaire qu'à celles qui ne l'étaient point ; toujours mon cœur restait vide. En outre, possédé du désir de voyager au-delà des monts, j'évitais avec soin de me laisser surprendre dans quelque lien d'amour. Aussi, pendant ce premier voyage, je ne donnai dans aucun piège. Tout le jour, je courais dans ces petits cabriolets si divertissans, pour voir les merveilles qui étaient à quelque distance t pour les voir, ncm, je n'en étais aucunement curieux, et d'ailleurs je n'y entendais rieui mais pour le plaisnr de la route. Je n'étais jamais las d'aller, mais dès que je m'ar* rètais, aussitôt je souffrais .

Lorsque je fiis présenté à la cour, quoique le roi Ferdinand lY n'eût alors que quinze ou seize ans» je lui trouvai néanmoins une très-grande ressemblance de tenue avec les trois autres souverains que j'avais vus jusque là : c'étaient mon excellent 4*oi

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Charles -Emmanuel, déjà vieillissant , le duc de Modène, gouverneur de MOan, et le grand duc de Toscane, Léopold, fort jeune aussi; d'où je conclus fort bien, depuis lors, que tous les princes n'avaient entre eux qu'un seul visage, et que toutes les cours n'étaient qu'une même antichambre. Pendant mon séjour à Naples, j'eus recours une seconde fois à la ruse ; ce fut pour obtenir de la cour de Turin, par l'entremise de notre ministre de Sardaigne, la permission de quitter mon gouverneur, et de continuer seul mon voyage. Je vivais avec ces jeunes gens en parfaite intelligence, et le précepteur ne me causait jamais non plus qu'à eux le moindre déplaisir. Toutefois, comme de ville en ville on avait besoin de s'entendre pour le logis, et de se mouvoir de con-^ cert, et que le boiAomme était toujours irrésolu, changeant et temporiseur, cette dépendance me blessait. Il fallut donc me résoudre A prier le ministre d'écrire en ma faveur A Turin, pour y témoigner de ma bonne conduite, et assurer que j'étais parfoitement en état de me diriger moi-même et de voyager seul. La chose réussit à ma grande satis^ fection, et j'en contractai une vive reconnaissance envers le ministre, qui, de son c6té, m'ayant pris en afiection, fut le premier qui me mit dans la tête de me livrer désormais à l'étude de la politique, pour entrer dans la carrière diplomatique. La proposition me plut fort, et il me parut alors que, de toutes les servitudes, c'était la moins servile. Je tournai donc ma pensée de ce côté, sans pour cela commencer aucune étude. Renfermant mon désir en moi-

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même) je ne le commaniqaai à qni qae ce Mt; eifll attendant, je me bornai à tenir en toute occasio une conduite régulière et décente , peut-être a dessus de mon âge. Mais en ceci mon naturel servait mieux encore que ma volonté. l'ai toujou eu de la gravité dans mes mœurs et dans mes ma-< nièresy sans hypocrisie toutefois^ mettant de Tordre, je le dirais volontiers, dans le désordre même» et n'ayant presque jamais foilli qu'à bon escient.

En attendant, je vivais en tout et partout inconnu à moi-même , ne me croyant aucune capacité pour quoi que ce fût au monde, ne me sentant de vocation décidée que pour cette mélancolie continuelle, ne goûtant ni paix ni repos, et ne sachant jamais bien ce que je désirais : j'obéissais aveuglément à ma nature sans la connaître ni l'étudier en rien. Plusieurs années après seulement je m'aperçus que mon malheur ne venait que du besoin , ou , pour mieux dire, de la nécessité de sentir en même temps mon cœur occupé d'un noble amour, et ma pensée d'une œuvre élevée ; chaque fois que l'une de ces deux choses m'a fait défont, je suis resté incapable de l'autre, dégoûté, ennuyé et tourmenté au-delà de toute expression.

Cependant, pour faire l'essai de ma nouvelle et pleine indépendance , le carnaval à peine fini, je voulus absolument m'en aller seul à Rome, attendu que notre vieux mentor, sous prétexte qu'il attendait des lettres de Flandre, ne fixait encore aucune époque pour le départ de ses pupilles. Moi, impatient de quitter Naples et de revoir Rome, ou, s'il

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faut dire la vérité, très-impatient de me voir seul et mon maître snr la grande route > à plus de trois cents mUles de ma prison natale, je ne voulus pas différer davantage, et je pris congé de mes compagnons : en quoi je fis bien , car ils finirent par passer à Naples tout le mois d'avril, et n'eurent plus assez de temps pour se retrouver à Venise pendant TAscension, dont la célébration était alors ce qui m'y attirait vivement.

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