CHAPITRE VIL
Revenu pour six mois dans ma patrie , je me livre à Tôtude
de la philosophie.
1769. Tel fdt mon premier voyage ; il dura deux ans et quelques jours. Je restai six semaines à la campagne avec ma sœur, et lorsqu'elle revint à la ville, j'y retournai avec elle. Peu de personnes me reconnurent, ma taille , pendant ces deux années, s' étant singulièrement développée. Mon tempérament avait beaucoup gagné à cette vie inconstante, oisive ^et surtout dissipée. En passant à Genève, j'avais acheté une pleine malle de livres : dans le nombre étaient les œuvres de Rousseau, 'de Montesquieu, d'Helvétius et de quelques autres. A' peine de retour dans ma patrie, et le cœur encore ^ plein de mélancolie et d'amour, je sentis le besoin irrésistible d'appliquer fortement mon esprit à une étude quelconque ; mais à laquelle, je ne savais; mon éducation si négligée d'abord , et couronnée ensuite par six ans de dissipation et d'oisiveté, m'avait rendu également inhabile à toute espèce d'étude. Incertain du parti que j'avais à prendre, et si je devais rester dans ma patrie ou voyager de
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plm beUei je m'établis pour cet hiver dans la maison de ma sœur» tout le jour occupé à lire ou à me promener un peu, mais ne frayant jamais avec personne. Je ne lisais toujours que des ouvrages français : je voulus lire THéloïse de Rousseau » et je ressayai à plusieurs reprises; mais» quoique mon caractère fût naturellement très-passionné» et qae je fusse alors éperdument amoureux» je trouvais dans ce livre tant de manière, tant de recherche, tant d'affectation de sentiment, et si peu d'émotion véritable , tant de chaleur de tète et si peu de celle du cœur, que je ne pus jamais aicheyfx le premier volume. Pour ce qui est de ses oàur ires politiques, le Contrat social, par exemple, je ne le comprenais pas, et partant je les laissai là.
La prose de Voltaire me charmait singulière ment; mais ses vers m^ennuyaient. Je n'ai jamais lu 3a Hemriado que par morceaux détachés , la Pu-* celle aussi peu, ayant toujours eu du dégoût pour les choses obscènes. Je lus enfin quelques-unes de ses tragédies. Montesquieu, au contraire, je le lus bien deux fois, d'un bout à l'autre, avec admirar* tien, avec plaisir, et peut-être aussi avec quelque fruit L'Esprit d'Helvétius me fit encore une im*^ pression profonde], mais pénible. Mais pour moi le Uvre des livres, celui qui, pendant cet hiver, me fit passer bien des heures de ravissement et de béatitude, ce fut Flutarque, et ses vies des vrais grands hommes. Il en est, celles, par exemple , de Timolëon, de César, de Brutus, de Pélopidas , de Caton, et d'autres encore, que je relu» jusqu'à quatre
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et cinq fois, avec nn tel transport de cris» de larmes » et parfois de colère, que, s'il y avait eu quelqu'un à m'écouter dans la chambre voisine, on n'eût pas manqué de me croire fou. Souvent, à la lecture de quelques beaux traits de ces grands hommes, je me levais tout hors de moi , et des pletirs de rage et de douleur jaillissaient de mes yeux, àla seule idée que j'étais né en Piémont, dans nn temps et sous un gouvernement où rien de grand ne pouvait se faire ni se dire, et où, tout au plus , pouvait-on stérilement sentir et penser de grandes choses.- Durant ce même hiver, j'étudiai encore avec beaucoup d'ardeur le système planétaire, les mouvemens et les lois des corps célestes, du moins ce que l'on peut en comprendre sans le secours de la géométrie, toujours inaccessible pour moi. C'est-à-dire que j'étudiai assez mal la partie historique de cette science toute mathémathique en elle-même.
Toutefois, dans l'étroite limite de mon ignorance, j'en compris assez pour élever mon intelligence à la hauteur de cette immense création ; et aucune science, à l'égal de celle-ci, tfeût ravi et rempli mon ame, si j'avais été en possession des principes nécessaires pour la suivre plus loin.
Parmi ces douces et nobles occupations qui me charmaient, mais qui ne laissaient pas d'augmenter encore ma taciturnité, ma mélancolie, mon dégoût pour les amusemens vulgaires , mon beaufrère me pressait continuellement de prendre une femme. J'aurais été de ma nature fort enclin à la
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ne intérieure : mais , à dix-neuf ans , j'avais va rAngleterre, mais, à vingt ans, j'avais la et cbaadément senti Plutarque : je ne devais donc pas imaginer qn'on pût se marier et avoir des enfiins à Turin. Toutefois la légèreté de mon ftge me rendit peu ipea plus docile à ses conseils sans cesse répétés, et je permis à mon beau-frère de rechercher en mon nom* une jeune héritière d'une illustre (ji maison, assez belle d'ailleurs, avec des yeux trèsnoirs, qui n'auraient pas eu de peine à me faire oublier Plutarque, comme Plutarque lui-même avait amorti ma passion pour la belle Hollandaise. Et je dois confesser ici que, dans cette occasion , je convoitai lâchement la fortune de cette jeune fille plus encore que sa beauté : je calculais en moimême que mes revenus accrus à peu près de moitié me mettraient en état de fiiire, comme on dit, dans le monde une meilleure figure. Hais, dans cette affaire, mon heureuse étoile me servit beaucoup mieux que mon débile et vulgaire jugement, fils d'un esprit malsain. Au commencement, la jeune fille eût incliné de mon côté; mais une bonne tante fit pencher la balance en faveur d'un autre jeune seigneur qui, étant fils de femille, avec une multitude de firères et des oncles, était alors beaucoup moins à Faise que moi, mais qui jouissait à la cour d'un certain crédit auprès du duc de Savoie, héritier présomptif de la couronne, dont il avait été page , et de qui, dans la suite , il obtint en effet toutes les grâces que le pays comporte. Ce jeune homme avait de plus un excellent carac-
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tèreet des manières aimables. Moi, au contraire» je passais pour un homme extraordinaire » dans la mauvaises acception du mot ; je ne savais pas me conformer aux opinions» aux mœurs , aux commérages» à l'esclavage de mon pays» et me laissais trop aisément aller à blâmer ses usages et à m'en moquer» ce qu'on ne pardonne guère» et » k dire vrai, on a raison. Je fosdonc solennellement re*» fosé» et on me préféra le jeune homme dont j'ai parlé. La jeune personne fit parfisdtement pour son Jbonhaur» car elle a vécu la plus heureuse des femmes dans la maison où elle est entrée» et parfaitement aussi pour le mien » car si je tombais dans cet empêchement de. femme et d'enfens» assurément c'en était fiiit de mon commerce avec les muses «Ce refus me causa tout ensend)le du chagrin et de la joie. Pendant que se traitait l'aflEaire» j'en éprouvais souvent des regrets» et j'en avais» pour moi» une certaine honte que je ne montrais pas» mais qui ne m'en était pas moins sensible. Je rougissais inténeurement de m'abaisser à feire pour des écus une chose toute contraire à ma manière de penser; mais une petitesse en engendre bientôt une seconde» et elles vont ainsi se multipliant toa-> jours. La raison de cette cupidité peu philosophique assurément» c'était l'idée que; j'avais toujour»» depuis mon séjour à Naples» de viser un jour ou l'autre aux emplois diplomatiques. Je m'étais vu encourager dans cette pensée par les conseils de mon beau-firère» courtisan invétéré ; et l'espoir de ce riche mariage était précisément la base sur la-
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qaelle r^osaient mes futures ambassades ; car c'est une carrière qu'il ne faut affronter qu'^avec du bien. Heureusement pour] moi qu'avec ce mariage s'en allèrent aussi en fumée tontes mes relléités de fortune diplomatique ; jamais je ne sollicitai aucun emploi de ce genre , et ce qui m'ôta un peu de la honte, CQ désûr stnpide et d'ailleurs assez peu vif, éolos et mort en moi, ne ftit connu de personne que de monbean-firère.
Ces deux projets à peine tombés dans l'eau, je sentis tout-à-^coup renaître en moi la pensée de poursuivre mes voyages pendant trois autres atinies, afin de voir chemin feisant ce que je voulais iiaire de ma personne ; mes vingt ans me laissaient le loisir d'y songer. L'autorité du curateur cessant, dans mon pays, à vingt ans révolus, j'avais réglé tous mes comptes avec le mien. Voyant alors plus clair dans mes affaires , je me trouvai beaucoup plus d'aisance que mon curateur n'avait voulu en convenir jusque là. En quoi il me fut grandement utile, car il m'accoutuma à me contenter du moins, et depuis j'ai presque toujours été modéré dans ma dépense. Me voyant donc alors un revenu net d'environ deux mille cinq cents sequins, et beaucoup d'argent mis de côté pendant ma longue minorité, je me trouvai assez riche dans mon pays pour un garçon, etf renonçant à toute idée d'augmenter ma fortune, je me préparai à ce nouveau Toyage que je voulais faire plus largement et tout imon aise.
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