SCENE PREMIERE
zBUSippx ( seul ).
Ahl malheureux Zeusippel qu'as-tu gagné à prendre fièrement dans l'académie des sots le surnom de SophocUen, tandis que l'heure approche où de^ mains barbares vont peut- ^e t'arracher le cothurne? Je sue et je gèle, quand je songe au destin de ma pauvre tragédie. Mais aussi quel diable de cariée de vouloir arriver d'un bond au sommet du Parnasse, et écrire le poème le plus difficile à bien faire, avant que d'avoir achevé d'apprendre les élémens de la grammaire et da toscan? Véritable hardiesse de poète I... Mais ces réflexions, c'était avant qu'il les fallait faire } maintenant il est
939 VIE p'alfieei.
dans l'upe et Fantre ^ quelquq laeur se laissait voir,
trop tard, elles ne sont plus que ridiculeç... Et cependant je ne puis retrouver mon courage, et Je tremble comme si je me sfintais coupable de quelque friponnerie. Hais ne vaudrait-il pas mieux Tavoir commise que d*avoir écrit an«méchftnte tri^gédi^? Tou»l«« voleum ne tremblent pat, d'accord; mais tous les mauvais poètes non plus. Zeusippe, que n'imites-tu hardjmeiit ces impertinens poétraux? Si ta tragédie ne plaît pas, conclus à leur exemple, que le public n*a ni goût ni discernement; qu'il juge avec les yeux de Tenvie, et que tu es un excellent poète. Muses toujours cbastes, quoique tant de fois profanées ; blond Phébus, dont la lyre vaut peut-être mieux que la mienne; orgueilleux Pégase, qui broncbes si souvent sous le poids importun d^un cavalier mal habile ; toi, qui si rftrem^nt déploies tes ailes pour prendre ton vol et nous emporter avec toi, je vous implore tous, tous, dans ces déplorables conjonctures. Fascinez les yeux , cbarmea Us oreilles des spectateurs, pour que la pauvre Cléopàtre leur semble digne au moins de pitié. Mais, 6 barbares déités, je vous vois sourdes à ma prière... Je vous abandonne... je ne fais plui de vcri; c'est trop d'ingratitude. Je dirai du mal de vous , je ferai un madrigal ; je déshonorerai toute la famille... Tremblez.
ApoUqui triite autant que moi, banni du ciel, exilé, pauvre, «rranti tu te fis, dani ti détresse, berger d'Admôte, en Tboisalie) et quoique toujours leuli lu u'as pas su garder ton treupnUiM Mercure t« Ta volô...T«iPa volé Mercure... MerouroteTa tqI^...,
niable I il me manque une rime k troupeau; elle ne vont pu venir. Va» lu ei trop heureux, ApoUony ear si la rime ve« ii«il....«
^elqne sel se Eaisait sentir . l)àiis les poètes ^ je m'étais
BGÈNE BBCONDB* omPH^i, nusippi.
Très-cher Zeusippe^ que fais-tu làî^.. Tu m'as Tair troublé... TeujQurs pensées nouvelles? Ehl compose f compose...
ZIISIPPI.
Seigneur Orphée le déguenillé ^ ne tous moquet pàèé II y tbeg-temps que l'ai renoncé à la poésie» je faisais là quelques vers pour m« venger d*Âpdllolit Puis o'est flni.i. |i n'en
fais plus.
ORPHti.
Tons férea mal, très-mal. It quel malheur toua forée à dégringoler du Parnasse? Votre tragédie aura grand sttceèS, Je crois. J*ai vu beaucoup de monde se fouler à la porté; c'est bon signe, l'y serais allé moi-mémoi si vous m*aviea régalé d^un billet; mais voua m'avea oublié, l'aurais pu cependant vous être d'un bon socourOé l'aurais battu des maina & propos I je fflo serais écrié avoe enthousiasme t Oh t la belle tirade! Quelle ftoènel quels sentimens! Et comme J*ai encore an certain crédit ( je ne le dis pas pour me vanter ) dans la république des lettres, le petit nombre des sots qui m'attraient entouré t n'auraient pas manqué , me voyant faire, d'applaudir chaudementi et peut-être, peut-être
ZEVSIPPË.
Non, cher Orphée, ce sont là des moyens trop vils; et potlr Irons régaler, cher ami, ce n'est pas Un billet d'entrée que je voudrais vous donner .Tous n'avez pas besoin de vous nourrir
^0 VIE b'alfibbi.
mis moi-même en scène sons le nom de Zensippe,
Tesprit. Nous avons, nous autres poètes, des besoins plai essentiels; et si j'étais riche, ce n*est pas ainsi que je voudrais récompenser votre cordiale amitié. Hais, croyez-moi, le génie ne fait pas fortune ; et à nous voir accouplés, os nous prendrait pour la discorde et.Tenvie, telles que les représentent les poètes et les peintres. Ahl c*est vraiment un dur métier que le nétre. Comment faites-vous, Orphée, pour avoir une face si sereine et si enjouée 7 Jamais le Tasse, je le crois, jamais Pétrarque, jamais aucun des poètes les plus célèbres de l'Italie, n'eut une mine si 6 ère, et un visage qui décelât mieux le contentement de soi-même. Moi , au contraire, pâle, sec, chétifet malade, je porte gravés sur le front les plus funestes attributs de la poésie malheureuse.
ORPHÉS.
Et tout cela vous sied à merveille. Ainsi doit être un poète tragique; toujours pensif, il doit regarder de travers , et traiter la faim en héros ; louer peu, et en secret ; solliciter des récompenses dans ses épitres dédicatoires , choisir les plus hauts seigneurs pour leur dédier ses compositions, soit parce qu'ils s'y connaissent moins, soit parce qu'ils sont en mesure de se montrer plus généreux que les autres. Moi, au coB« traire, il me faut un visage de lyrique, grave, riant, jovial, moqueur, mais point gras, il ne serait plus poétique* A moi, il ne me faut qu'un sonnet, pour me faire un ami d'un amoureux transi qui veut louer sa maîtresse , mais qui, dans ses premières années, a par malheur oublié d'apprendre à lire. Moi, avec un épithalame, je m'invite adroitement à un diner de noce, et là je fais poétiquement taire la faim pour plusieurs jours. Moi , avec un tout petit madrigal, une épigramme, que sais-je encore? avec quelques autres bagatelles de ce genre, je me fais des jours heureux
yiE b'alfib&i. 241
et j'étais le premier à me moquer de ma Gléopàtre.
et une réputation raisonnable. Et de ma basse condition, j^élève, en riant , mes regards téméraires jusqu*à la plus haute plume du cimier des tragiques , sans leur porter envie.
ZEUSIPPE.
Ah ! n^nsultez pas ainsi le cothurne. Si je ne voulais pai renoncer à la poésie, j'aimerais mieux encore mourir de faim au milieu de mes acteurs, au cinquième acte d'une médiocre tragédie de ma façon, que de m'enrichir à composer des madrigaux et des sornettes. Mais quelqu'un approche; le tremblement m'a repris... Ciell... c'est Léon, mon rival, il a un air satisfait. Ma Gléopàtre n'a pas réussi... Je suis perdu.