‹ Mémoires de Victor Alfieri, d'Asti, écrits par lui-mêmeChapitre 43 sur 84 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Mes deux premières tragédies, Philippe II etPolyniee, conçues et écrites en prose française. — Chemin faisant, un déluge de mauvaises rimes.

Me voilà donc, à Tàge de vingt-sept ans, ou à peu près, prenant avec le public et avec moimême le rude engagement de me faire poète tragique; pour soutenir une entreprise si téméraire, Toici quels étaient alors mes capitaux.

Un esprit résolu, indomptable, très-opiniàtre ; nn cœur rempli, débordant de passions de tout genre; deux entre autres dominaient toutes les autres, et se mêlaient étrangement , Famour avec toutes ses fureurs, et une haine profonde, une horreur invincible pour toute espèce de tyrannie. Venait se joindre à cet instinct confus de ma nature nue vague et lointaine réminiscence des différentes tragédies françaises que j'avais vues au théâtre, plusieurs années auparavant : et s'il faut dire toute la vérité, jusque alors je n'en avais jamais lu

2<^6 VIE p'AtFIERI.

ancane, loin d'en avoir médité une seale. Joignez à cela une ignorance à peu près complète des règles de Fart tragique, et une inexpérience tout aussi grande (le lecteur a pu le remarquer dans les fragmens que j'ai cités) en l'art indispensable et diyin de bien écrire et de manier ma propre langue , le tout enveloppé dans répaisse et dure écorce d'une présomption, ou, pour mieux dire, d'une pétulance incroyable, et d'une impétuosité de caractère qai ne me laissait qu'à grand' peine, et encore rarement et en rongeant mon frein, connaître , rechercher, entendre la vérité. C'étaient là, on le voit sans peine, des capitaux, d'où il était plus facile de tir^ un prince médiocre et vulgaire, qu'un auteur éclairé. Cependant une voix secrète se faisait entendre au fond de mon cœur, et m'avertissait plus énergiquement encore que ne le faisait ce petit nombre de mes vrais amis : <ic il te faut de toute nécessité retourner en arrière, et pour ainsi dire, redevenir enfant, recommencer ex professa Vétude de la grammaire et apfirendre successivement tout ce qu'il faut savoir pour écrire correctement et avec art.» Et cette voix parla si haut que je finis par me laisser convaincre, et par baisser la tête : chose dure cependant, et à mon âge plus mortifiante que je ne puis dire, d'aller avec la pensée etla manière desentir d'un homme, me remettre à l'école, pour épeler comme un petit garçon. Mais la gloire faisait luire à qies yeux un flambeau si brillant, et toujours courbé sous la honte de mes premiers essais , j['a-

VIE x>'alfie«i. Wi

Ym we tell© hâte de jeter là ce fardenu» qu'iasensiblement je trouvai le courage d'af&onter et de surmonter ces obstacleç non moina sérieux que ro* pous8ans<

J'ai dit que la représentation de Cléop&tre m'a* yait ouvert les yeux . £Ue ne m'ayait pas seulement éclairé sur Tabsurdité d'un sujet malheureux pap loi-mème, et qui ne pouvait venir en pensée qu'à qn auteur inexpérimenté, et encore pour son coup d'essai, elle m'avait encore rendu le service de me iiaire mesurer dans toute son immensité l'espace que j'aurais à parcourir en arrière, avant de ponvoir, pour ainsi parler» me remettre en selle, ren*« trer en lice , et me lancer vers le but avec plus ou moins de bonheur. Le voile qui jusque là avait si fort obscurci ma vue étant donc tombé de mes yeux» je pris avec moi-même un solennel engagement» je jurai de n'épargner ni encre, ni fatigue» pour me mettre en état de parler ma langue aussi bien que qui que ce fût en Italie ; et je fis ce serment» per** suadé que si une fois je parvenais à bien dire, il ne m'en coûterait pas beaucoup ensuite pour cou-* cevoir avec force et composer avec sagesse. Ce^ serment fait, je me précipitai aussitôt dans l'ahlmâ de ^grammaire, comme autrefois Gurtius dans le gouffire, tout armé et le regardant en face. Autant j'étais convaincu d'avoir toujours fait mal jus-^ que là, autant je m'assurais de pouvoir mieux faire avec le temps. J'en avais dans mon portefeuille ime preuve irrécusable à mes yeux« C'étaient mea

^hS VIE b'alfieei.

deux tragédies de Philippe II et de Polynicty que j'avais écrites en français et en prose, entre le mois de mars et le mois de mai de cette même année 1775, c'est-à-dire environ trois mois avant la représentation de Cléopàtre. Je les avais laes à quelques amisy et il m'avait para qu'ils en étaient frappés. Je ne jugeais pas de l'impression que j'avais produite par le plus ou moins de louanges qu'ils me donnaient, mais par l'attention sincère , nullement commandée, qu'ils me prêtèrent d'un bout à l'autre, et par l'expression muette de leurs visages émus, qui en disait beaucoup plus que leurs paroles. Mais pour mon malheur, et il était grand, ces tragédies avaient été conçues, étaient nées en prose française, et j'avais à reprendre un long et pénible chemin, pour les faire passer dans la poésie italienne. Si je les avais écrites dans cette langue déplaisante et médiocre, ce n'était pas qu'elle me fût familière ou que j'eusse, le moins du monde, la prétention de la savoir ; mais pendant mes cinq années de voyage je n'avais parlé, je n'avais entendu que ce jargon-là, et il expliquait un peu mieux, ou, si l'on veut , il trahissait un peu moins ma pensée. ' Inhabile à parler quelque langue que ce fût, j'éprouvais précisément ce qui arriverait à l'un de ces fameux coureurs d'Italie qui, retenu malade dans çon lit, et rêvant qu'il dispute le prix de la course à ses rivaux ou à ses inférieurs, s'apercevrait que pour remporter la victoire il ne lui manque que des jambes.

VIE B'ALFIERI. 2k9

Et cette impuissance à m' expliquer, ou si Ton veut à me traduire moi-même, je ne dis pas en vers, mais simplement en prose italienne, elle allait si loin, que quand je voulais relire un acte, une scène, je dis de celles qui avaient plu à mes auditeurs, aucun d'eux n'y reconnaissait mon œuvre, et on me demandait sérieusement pourquoi j'avais changé tout cela. C'était bien la même figure, mais autrement drapée, et si différente dans ses nouveaux habits, qu'on ne pouvait ni la reconnaître, ni la tolérer. Je me mettais en fureur, je pleurais, le tout en vain. U n'y avait qu'un remède : prendre patience et recommencer ; et en attendant, il me fallait avaler les lectures les plus insipides, les plus anti-tragiques, pour me familiariser avec le génie toscan. Je dirais [ si je ne craignais le ridicule de l'expression), je dirais en deux mots qu'il me fallait tout le jour dépenser ^ pour repenser ensuite.

Toutefois , j'avais là en portefeuille le germe de deux tragédies, et cette pensée m'aidait à prêter une oreille un peu plus patiente à tous les avis pédantesques, qui de toutes parts pleuvaient sur moi. Ces deux tragédies m'avaient aussi donné la force d'affronter la représentation de cette absurde Cléopàtre; chaque vers que prononçait l'acteur retentissait dans mon cœur, comme la plus amère critique de tout l'ouvrage, qui, dès ce moment, cessa d'exister à mes yeux ; je ne le considérai plus que comme un aiguillon pour ceux qui devraient suivre. Aussi, d'une part, si je ne me laissai pas décou-

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rager par les critiques (justes peut-être eu partie, mais plus souvent perfides et ignorantes)» qui assaillirent la première édition de mes tragédies, celle de 1783, à Sienne , je ne me laissai pas non plus enorgueillir, ni convaincre par ces applaudissemens aveugles et immérités, que voulut bien m'aocorder le parterre de. Turin, prenant sans doute en pitié mon assurance et ma présomption de jeune homme. Mon premier pas vers la pureté toscane devait être, et fut en effet la résolution que je pris d'écarter impitoyablement toute lecture française. Depuis ce mois de juillet, je me refusai h prononcer un seul mot de français, évitant d'ailleurs soi-* gneusement les personnes et les sociétés qui par* laient cette langue ; malgré tout cela, je w venais pas encore hhoui de m' italianiser. J'avais toujours beaucoup de peine à me faire aux études graduées et réglées ; et recommençant, tous les trois joursy à regimber contre les conseils , sans cesse aussi je recommençais à vouloir voler de mes propres ailes.

La moindre idée qui pie passait par la tête» j'essayais aussitôt de la mettre eii vers. Tous les genres, tous les mètres m'étaient bons ; j'y laissais mon orgueil et mes cornes, jamais mon indonoptable espoir. Entre autres rapsodies (car je ii'os^ rais les appeler des poésies), il me prit la fantaisie de composer un morceau, pour le chanter ensuite à un banquet de francs-maçons. C'était, ou ce devait être me allaaiop perpétuelle au:i( diferf \^r

YIE d'alpibri. 251

leàdilesfy grades et fonctions de cette société grotesclne . Bien que dans mon premier sonnet, celui que j'aî cité plus haut, j'eusse dérobé un vers à Pétrarque, telle était encore cependant mon insouciance et mon ignorance, que je commençai alors mon travail sans me souvenir, ou peut-être même, n'ayant jamais bien su la règle des tercets; et j'allai ainsi, de sottise en sottise, jusqu'au douzième. Un doute alors m'étant venu, j'ouvris Dante, et voyant ma faute, je pris garde de ne plus y retomber, mais je laissai les douze tercets tels qu'ils étaient. Je les chantai ainsi au banquet; mais ces honnêtes francs-maçons s'entendaient à la poésie presque autant qu'à la maçonnerie, et le morceau fit son eSét. Je veux encore le donner ici, tout entier ou en grande partie, comme un dernier échantillon, comme un dernier essai de mes efforts infructueux, si toutefois le papier ne ine manque pas, ou la patience ^

> Lyre qui jusqu'à te jour uniquement accoutumée à médire, as sans pitié porté la lumière au sein des vices , pour en montrer la laideur *;

Toi qui dans la main d'un poète impertinent, insensible aux risées de la foule, as pu te croire sage, quand tu n*étais que ■ette;

' Le traducteur a dû se Borner li rendre fidèlement ces vers, sans se mettre en peine de concilier entre elles des métaphores dont Alfieri est le premier à se moquer. (If. du T.)

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Âu^mois d'août de cette même année 1775, craignant de mener à la yjlle une vie trop dissipée, et de ne pouvoir y étudier à mon gré, je m'en allai

Que vas-tu chanter (et de quel front?) devant une assemblée si vénérable et si auguste , toi quvn*as pas même vu It fontaine sacrée ?

Téméraire lyre, tu veux plaire en babillant sur des choses que tu ne connais pas, et que respecte le Scythe glacé et le Libyen brûlé par le soleil! . ;

Quel sera ton guide dans une entreprise si haute? N'espère rien des muses, depuis long-temps lourdes & tes prières; vainement s'armeraient-elles pour te défendre.

Détends , brise, brûle tes cordes, si le feu divin ne vient t'embraser: ainsi tu tromperas l'espérance des Parques avides.

Tous les dieux dont l'imagination des Grecs a peuplé le ciel et l'enfer ne pourraient rien pour toi, ils courront se cacher.

Ne sais-tu qui invoquer, écoute, je vais te l'apprendre. Élève ton vol au-dessus de la terrestre plage , reconnais une divinité plus sublime et plus chère à nos cœurs.

Contemple le suprême fabricateur des mondes, puis pâlis et tremble; et si tu l'oses, demande-lui la vérité.

Déchire toi-même le voile de ton ignorance, et il te montrera le premier maçon, l'origine première de l'ordre universel.

Mais s'il te révélait ce grand mystère, aurais-tu , pour élever ton vol, d'assez nobles concerts, une main assez ferme?

Ah I prenez pitié de sa faiblesse, frères bien-aimés, la folie raisonne-t-ello? Elle délire, quand elle ose vous chanter des vers si dépourvus d'art.

0 lyre, voilà que déjà tu excites ma colère; tais-toi , respecte, crois et l'incline humblement , c'est là tout ce que t'accorde celui qui t'inspire.

TIB d'alfibbi. 253

dans les montagnes qui séparent lePiémontdu Danphinéy et je passai près de deux mois dans un petit village appelé Cizannes, au pied du Mont-Genèvre, où Ton veut qu'Ânnibal ait passé les Alpes. Quoique réfléchi de ma nature, il m'arrive parfois de céder à une étourderie de premier mouvement : je ûe songeai pas , lorsque je pris cette résolution^ que dans ces montagnes j'allais encore donner du pied contre cette

Toi chanter dei mystères, pauvre folle I la simple loge et ee qu'elle enferme» à peine la saurais-tu décrire, ahl pauvrette!

Ce rayon d'angélique vertu qui brille sur le front du vénérable, comment, avec ta voix de cygne, pourrais-tu le chanter?

Comment chanterais- tu ce doux œil de la loge, le premier vigilant, sur qui d*abord repose toute étincelle qui émane dtttréne?

Et le second qui, toujours présent et fidèle, régit la loge, et qui chargé de nous rapprocher du trône, s*empresse à nous y conduire?

Et ces conseillers majestueux qui siègent à côté du grande maître, et qui ont usé leurs jours dans la méditation des mystères ?

Et ceux qui le bras toujours armé, et debout sur le seuil de la loge pour en défendr&rentrée aux profanes, s'enorgueillisient à bon droit de leur grave ministère?

Et celui qui toujours ardent à Tœuvre^ censeur nécessaire, vous calme, vous modère, et lui-même donne un si noble exemple?

Et celui qui dans le stérile emploi des cérémonies quUl préside, en accomplit les devoirs avec un visage toujours serein ?

Et celui dont le pied infatigable (ce n'est pas un serviteur,

maadite langue française qu'avec une obstination: si légitime et si nécessaire je m'étais bien promis d'éviter désormais. L'idée me vint de cet abbé qai, Tannée d'avant^ m'avait accompagné dans mon. ridicule voyage à Florence. Cet abbé était de Cé-^ zannes; il se nommait Àillaud, C'était un homm de beaucoup d'esprit» d'une philosophie aimab^ et profondément versé dans le« lettrç^ latines et

c*est un frère chéri ) a poi^rva aiu 44Uc^4 de U table qui nous rassemble?

Et celui dont la plume ingénieuse tous assiste et VOUK illustre avec tant de grâce et de charme, raiwable secrétaire (|ui nous est cher à tous?

Déjà, ô lyre, je te vois immobile et muette, si tu éHM^é* prends de parler du cam$ n^iù qui nous transforme de prp? fanes en frères*

Inutile f insensée serait ton ardeur, si tu voulais dire la blanche étoih, que le maître couvre ici d<$ son voile le plus éclatant ;

Le triple fiambeaUf emblème sacré, et les mn<£«po2onnM et

le temple antique réclameraient encore une parole plus éleyée, Silence donc, 6 lyre stupide, je te le dis encore, sileacel et avec moi te U disent ensemble ceu^ qui ont Tarcbit^t® pour ami.

Si tu savais encore rougir, k la seule pensée de ton auda** cieusû entreprise, certes tu rougirais maintenant.

Ainsi finissait cette éternelle invocation ^ la lyre, qui, 4e son côté, répondait; il est étrange qu'après avoir fait tant de vers, inutiles, je n*en aie pas ajouté un dernier, qui pourtant était indispensable pour clore le morceau avec la rime, selos les règles, mais pas une règle ne s'était encore fixée dans ma tête» (A.)

VIS d'alfibbi. 255

françaises « II avait été précepteur de deux frères avec qui j'étais fort lié dans ma première jeunesse ; notre amitié datait de cette époque, et depuis nous l'âfions toujours cultivée. Je dois ajouter, pour être juftte^ que dans mes premières années cet abbé avait feit tout au monde pour m'inspirer le goût des lettres^ m'assurant que je pourrais y réussir. Mais ce fut vainement. Souvent il nous arrivait de fiiire entre nous cette plaisante convention : il me lirait pendant une heure entière de ce roman ou de ce recueil de contes qui a pour titre les Mille et uneffuits; après quoi, je consentirais à m'entendre lire» pendant dix minutes seulement, un morceau des tragédies de Racine. Et moi qui étais tout oreilles pour les fades niaiseries de la première lecture^ je m'endormais au son des plus doux vers de ce grand tragique. Âillaud s'emportait, m'ac<^ câblait de reproches» et il avait bieb raison. Telle était ma disposition à devenir auteur tragique, à l'époque où j'étais dans le premier appartement de l'Académie royale . Je n'ai pas mieux réussi plus tard i me faite à cette complainte monotone, muette et glaciale des vers français, qui jamais ne m'ont paru des vers» ni lorsque j'ignorais encore ce que c'était ijii'un vers, ni plus tard, quand j'ai cru le savoir. Je retourne à ma retraite d'été, à Cézannes, où, avec mon abbé lettré, j'avais, en outre, près de moi un abbé musicien, de qui j'apprenais à pincer de la guitare » instrument qui me semblait fait pour inspirer un poète, et pour lequel j'avais certaines dispositions. Mais je n'avais pas toujours

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une persévérance égale au transport que le son de la guitare excitait en moi. Aussi jamais, ni sur cet instrument, ni sur le clavecin, que j'avais appris depuis mon en£ance, n'ai-je dépassé le médiocrité, quoique j'eusse Foreille et l'imagination musicales au plus haut degré. Je passai ainsi mon été entre mes deux abbés, dont l'un, avec sa guitare, m'allé* geait l'ennui pour moi si nouveau d'une étude sérieuse et appliquée, tandis que l'autre me faisait donner au diable avec son français. Avec tout cela ce furent pour moi de délicieux momens et les plus utUes de ma vie, parce qu'il me fut permis de me recueillir en moi-même et de travailler efficacement à dérouiller ma pauvre intelligence, à rouvrir dans mon cerveau les facultés d'apprendre qui s'étaient obstruées au-delà de toute croyance, pendant ces dix mois entiers où je m'encroûtai dans le léthargique oubli de la plus coupable oisiveté. Tout d'un coup je m'évertuai à traduire et à mettre en prose italienne ce Philippe et ce Polynice, venus au monde sous des haillons français. Mais quelque ardeur que j'y apportasse, ces tragédies restaient toujours pour moi deux choses amphibies entre le français et l'italien, sans pouvoir être ni de l'un ni de l'autre, précisément comme l'a dit notre poète du papier qui s'enflamme :

Un color bruno

Gbe non ô nero ancora, e il bianco muore^.

^ Cette couleur brune qui ii*est pas encore le noir, mais où déjà le blanc se perd.

VIB b'alfibri. S57

Parmi cet insipide ennui de composer des vers italiens sar des pensées françaises, j'avais aussi rudement travaillé à refaire ma troisième Cléopàtre. Plusieurs scènes de cette dernière que j'avais écrites et lues en français à mon censeur, le comte Augustin Tana, et que celui-ci, plus préoccupé du drame que de la grammaire, avait trouvées fortes et trèsbelles, entre autres celle d'Auguste avec Antoine, une fois habillées de mes pauvres vers peu italiens , monotones , faciles et sans nerf, lui parurent au-dessous du médiocre. Il me le dit nettement, et je le crus ; je dirai mieux, je le sentis comme lui . Tant il est vrai que dans toute poésie le vêtement fait le mérite du corps, et que, dans quelques genres (le lyrique, par exemple), Fbabit est tout. A ce point que tels vers :

Con la lor vanità cbe par persona ^

l'emportent sur tels autres où:

Fossero gemme legate in vile anello ^.

J'ajoute ici que le père Paciaudi et le comte Tana, surtout ce dernier, ont acquis des droits éternels à ma reconnaissance, et je leur en garde une sans bornes pour les vérités qu'ils me dirent, et pour m'avoir contraint à rentrer dans le bon et véritable sentier des lettres. Telle était ma confiance en ces

^ Avec leur parure qu'on prend pour la personne elle-même. ^ Où des perles aéraient enchâssée» dans un vil métal.

iSS VIE D'AtiI^tSEIi

deux hotnittés, qne ma destinée littéraire a tout eih tière dépendu d'eux. Le moindre signe de Tan d'eux m'eût feit jeter au feu toute composition qu'ils auraient blâmée, comme je fis de tant de vers qui ne méritaient pas une autre correction . Si j'ai fini par devenir poète, je dois ajouter : poète far la grâce de Dieu^ de Paciaudi et deTana. Ils forent mes patrons vénérés dans la cruelle bataille qu'il me fallut livrer pendant toute cette première année de ma vie littéraire, uniquement occupée à écarter toute forme, toute période française, à dépouiller, pour ainsi dire, mes propres idées, pour leur donner ensuite un autre vêtement, un autre air; en un mot, à concentrer sur le même point l'étude réfléchie d'un homme déjà mûr et les efforts d'un enfant à ses premières lettres. Inex-^ primable labeur , le plus ingrat qui fiit au monde, et fait pour rebuter, j'oserai le dire, quiconque se fût senti une ardeur moindre que la mienne.

Ayant donc , comme je l'ai dit, achevé de traduire en mauvaise prose ces deux tragédies , je m'attachai à lire et à étudier vers par vers, et dans l'ordre chronologique, tous nos premiers poètes, écrivant sur les marges, non des mots, mais*de petits traits perpendiculaires, pour m'indiquera moimême les pensées, les expressions^ les sons qui m'avaient fait plus ou moins de plaisir. Mais tout d'abord, trouvant le Dante encore trop difficile, je pris le Tasse que je n'avais pas même ouvert jusque là. Je le lisais avec une si minutieuse attention, m'obstinant à y découvrir mille dioses diverses,

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mille pensées contradictoires, qu'après en avoir dé^ chiffré dix octaves, je ne savais plus ce que j'avais lu, et me setitais pins las, plus rendu que si j'avais eu la peine de les composer moi-même. Mais insensiblement mon œil et mon esprit se firent à Textréme fa-^ tigue de ce genre de lecture, et c'est ainsi qu'en les notant je gravai en moi, tout d'une haleine, et jusqu'au dernier vers, la Jérusalem du Tasse^ le Roland de TArioste, ensuite Dante sans commen* taire , et enfin Pétrarque. J'y employai près d'une année. Pour les difficultés de Dante, si elles étaient historiques, je ne m'inquiétais guère de les entendre; mais venaient-elles de ^expression, du tour, ou du mot, je'faisais tout pour les surmonter en devinant» S'il m'arrivait souvent de ne pas tomber juste, je n'en étais que plus fier de réussir quelquefois. Dans cette première lecture, ce fut, pour ainsi dire, une indigestion que je me donnai plutôt que je ne m'assimilai la véritable substance de ces quatre grands mo^ dèled . Mais je me préparai ainsi à les bien comprendre dans mes lectures suivantes, à les analyser, à les goûter, peut-être même à leur ressembler un peu. Pétrarque me parut plus difficile encore que Dante, et en commençant il me plut moins ; car on ne saurait trouver un grand charme aux poètes tant qu'on fait effort pour les comprendre. Mais comme je me proposais d'écrire en vers blancs [sciolti), je cherchai encore des modèles en ce genre. On me conseilla la traduction de Stace par Bentivoglio. Je la las, l'étudiai, l'annotai avec une extrême avidité . Mais Je hrouvai la charpente du vers un peu molle pour

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le pouvoir appliquer au dialogue tragique. Les amis qui me dirigeaient me firent ensuite prendre l'Oman de Cesarotti. Pour le coup, ses vers blancs me plurent, me saisirent, se gravèrent dans mon esprit. Il me parut enfin que, sauf une légère . modification, c'était là pour le vers dialogué un excellent modèle. Je voulus lire aussi quelques tragédies des nôtres ou de celles qui ont été traduites du français, dans l'espérance d'y former au moins mon style ; mais cela me tombait des mains : tant les vers et le tour en étaient languissans, vulgaires, prolixes, sans parler, en outre, de la faiblesse des pensées. Entre les moins mauvaises, je lus et j'annotai les quatre que Paradisi a traduites du français, et la Merope originale de Hafiéi. Celle-ci, en quelques endroits me plut assez par le style, quoiqu'elle laissât encore beaucoup à désirer, pour atteindre à cette perfection idéale ou réelle dont mon imagination s'était formé le type. Souvent je m'interrogeais moi-même : « D'où vient que notre divine langue, si mâle, si ferme et si fière dans la bouche de Dante, perdrait sa force et sa virilité dans le dialogue tragique ? Pourquoi le vers de Cesarotti, qui vibre avec tant d'éclat dans l'Ossian, se change-t-il en une froide psalmodie, lorsqu'il traduit la Sémiramis et le Mahomet de Voltaire ? Pourquoi le superbe et pompeux Frugoni, ce maître en fait de vers libres, dans sa traduction du Rhadamiste de Crébillon, est- il si prodigieuse* ment au-dessous de Crébillon et de lui-même? Certes je m'en prendrai à tout autre chose qa*i

yiB d'alfibri. 261

notre idiome si flexible et si varié dans ses formes.» Et ces doutes, que je proposais à mes amis, à mes maîtres, aucun ne pouvait me les résoudre. L'excellent Paciaudi me recommandait toujours de ne pas négliger dans mes laborieuses lectures la prose qu'il appelait savamment la nourrice du vers ; et à ce propos, je me souviens qu'un jour il m'apporta le Galateo de Casa, avec recommandation de bien en méditer les tours, qui étaient du toscan le plus pur et sans aucun mélange de manière française. Dans mon enfance j'avais lu ce livre, mais fort mal,et, comme il nous est arrivé à tous, Tentendant assez peu et ne le goûtant pas ; peu s'en fallut que je ne me tinsse pour blessé de ce conseil puéril et, à mon sens, pédantesque. Je l'ouvris donc à contrecœur, ce Galateo maudit ; et à la vue de ce premier Conciossia cosache^ qui tratne après lui l'interminable queue d'une période si pompeuse et si peu substantielle, je fus saisi d'un tel accès de colère que je jetai le livre par la fenêtre , et m'écriai comme un insensé : « Il est pourtant trop dur et trop révoltant que, pour écrire des tragédies à l'âge de vingt-sept ans, il me faille avaler de nouveau de telles puérilités, et me dessécher le cerveau avec ces fadaises de pédant, d Paciaudi sourit à cette poétique fureur digne d'un enfont mal élevé, et me

' C'est par ce mot que commence le Galateo de Casa. Casa, poète et prosateur florentin, était né en 1503 ; mort en 1556. Son meilleur ouvrage, le Galateo^ est un traité sur les ttœuri. (N. du T.)

prédit que je reyiendrais un jour an Galateo, et le relirais plos d'nde fois . Et c'est en effet ce qui n'arriva» mais longues années après, lorsque mes épaules et mon cou se furent tout-à-fait endurcis à porter le joug grammatical. Et ce ne fut pas seu-^ lement le 6alateO| mais tous nos prosateurs du quatorrième siècle que je lus en les annotant En retirai-je grand fruit ? je Tignore. II n'en est pas moins vrai qu'un auteur qui les aurait bien lus^ qui aurait bien étudié leur manière» et qui serait Venu A bout de s'approprier arec sens et adresse l'or de leurs vètemens » en écartant la friperie de leurs idées, pourrait bien» poète, historien, philo^ sophe, en quelque genre enfin que ce fftt, donnera son style une richesse i une précision» une pro^ priété , un coloris qui n'appartiennent encore téri-^ tablement à aucun de nos écrivains ; pourquoi ? peut-être parce que le labeur est immense ; ceux qui auraient assez de talent et de capacité pour l'accomplir ne le veulent pas foire, et ceux-là ressaient en vain^ à qui le ciel a refusé ces dons.

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