CHAPITRE IV
Second voyage littéraire en Toscane ; je le gâte par un sot luxe d*équipage. Je me lie d'amitié avec Gandelliai. Travaux accomplis ou ébauchés à Sienne.
Je partis dans les premiers jours de mai, mam comme de coutume de la permission qu'il fallait obtenir du roi pour sortir de ses bienheureux états. Le ministre à qui je la demandai me répondit que j'avais déjà été» Tannée d'avant» en Toscane. «C'est pour cela, répliquai-je, que je me propose d'y retourner encore cette année. x> Cette permission me fut accordée; mais ce mot me donna à penser, et fit dès lors germer dans ma tète le dessein que moins d'un an après je mis pleinement à exécution» et qui me dispensa dans la suite de demander aucune per* mission de ce genre. Comme ce second voyage devait se prolonger plus que l'autre» et qu'à mes rêves de véritable glpire il se mêlait encore quelques bouffées de vanité» j'emmenai avec moi plus de gens et de chevaux» afin de marier ainsi deux rôles qui rarement vont d'accord ensemble» le r61e de poète et celui de grand seigneur. J'eus donc huit chevaux à ma suite et un équipage digne d'un pareil train. Je pris la route *de Gènes» où je m'embarquai avec mon bagage et une petite calèche» laissant mes chevaux suivre la voie de terre par Lerici et Sarzana. Ils y arrivèrent heureusement et avant moi. Pour moi, la felouque où j'étais, presque en vue de Le-
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rici, fat ramenée en arrière par un coup de yent, et je fus forcé de débarquer à Bapallo qui n'était guère qu'à deux postes de Gènes. Ayant pris terre sur cette c6te et me lassant d'attendre que le yent redeytnt fayorable pour reprendre la route de Lerici, je laissai la felouque ayec mes effets, et, prenant ayec moi quelques chemises, mes écrits dont je ne me séparais plus et un seul de mes gens, j'enfourchai un bidet de poste, et, à travers les précipices de l'Apennin dépouillé, je me rendis à Sarzana, où je trouyai mes cheyaux, et où il me fallut attendre la felouque plus de huit jours. Bien que j'eusse là mes cheyaux pour me distraire, comme je n'ayais, en Ceiit de liyres, que mon petit Horace et mon Pétrarque de poche, je m'ennuyai beaucoup à Sarzana. Un prêtre, frère du mattre de poste, me prêta un Tite-Liye dont les œuyres ne m'étaient pas toaibées dans les mains depuis l'académie, où je ne l'avais ni compris, ni goûté. Quoique passionné admirateur de la rapidité de Salluste, cependant la sublimité du sujet et la majesté des discours de Tite-Liye me frappèrent vivement. Ayant lu dans cet historien la mort de Virginie et les discours enflammés d'Icilius, j'en fus si transporté qu'aussitôt l'idée me vint d'en faire une tragédie ; et je l'aurais écrite d'un trait, si ne m'avait troublé l'attente continuelle de cette maudite felouque dont l'arrivée serait venue m'interrompre dans le feu de la composition.
Ici, pour l'intelligence du lecteur, je dois dire ce que j'entends par ces mots dont je me sers si souvent,
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eoncêvoiri dif^eloppet et mettre en ffefê. Je m'y prends tonjonr» i trois fois pont donner l'être à chacnne de fnes tragédies, et j'y gagne le bénéEce du temps, si nécessaire ponr bien asseoir nne œnrre de eette importance f qui I ponr pen qu'elle Tienne an monde contredite, a grand' peine ensuite à se redresser. Conee^ir une tragédie, ce que j'appelle ainsi, c'est donc distribuer mon sujet en scènes et en actes, établir et fixer le nombre des personnages ; puis, en deux petites pages de mauvaise prose, résumer, pour ainsi dire, scène par scène, ce qu'ils diront et ce qu'ils doivent faire. Reprendre ensuite ce pre* Biier feuillet, et , fidèle à la trace de mes indîea* lions, remplir les scènes, dialoguer en prose, comme elle rient, la tragédie tout entière, sans écarter une seule pensée^ quelle qu'elle soit, et écrire avec toute la verve que je puis avoir, sans prendre garde aux termes^ c'est là te que j'appelle développer. J'appelle 6lifin Versifier, non seulement mettre la prose en vers, filais avee tin esprit â qui j'ai laissé le temps de se feposer, choisir parmi les longueurs du premier Jet les pensées les meilleures, les élever à la forme al à la poésie. Il faut ensuite, comme dans toute autre composition, limer, retrancher, changer. Mais si d'abord la tragédie n'était ni dans la con« ception, ni dans le développement, je dotite qoe plus tard elle se retrouvât dans cette étude du détail. C'est là le procédé que j'ai suivi dans toutes mes compositions dramatiques, à commencer par le Philippe^ et j'ai pu me convaincre qu'il compte au itHrtns ponr les denx tierâ de l'oeuvre. Et en eSet,
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aprèd un certain temps, ce qa'il en MiAit p6nt oii-^ blier complètement cette première distribution dé scènes, quand ii m'arrivait de reprendre de fenilleti je sentais tout-à*coup) à chaque scène, gronder dans mon cœur et dans mon esprit tin assaut tumultueux de sentimens et de pensées qui m'excitaient^ et , pour ainsi dire, me forçaient à écrire ; j'en con^ eluais aussitôt que ce premier plau était bon et tiré des entrailles mêmes du sujet. Si, au contraire, je ne retrourais pas cet enthousiasme^ égal du même supérieur à ce qu'il était quand j'écrivais cette esquisse, je la changeais ou la brûlais. Le premier ^lan approuvé, le développement allait très^vite i j'en écrivais un acte par jour, quelquefois plus^ ra* rement moins f et d'ordinaire, dès le sixième jour, la tragédie était née^ sinon faite. De cette façon, n'admettant de juge que mon propre sentiment, tontes les tragédies que je n'ai pu écrire ainsi, et jtrec cette fureur d'enthousiasme, jamais je lie leS ai achevées, ou si je les ai terminées, jamais du moins je ne les ai mises eU vers. Tel fut le sort d'un Charles /*% qu'immédiatement après le Philippe j'entrepris de développer en français ; au troisième acte de l'ébauche, mon coeur et ma main se glacèrent en même temps, et si bien que ma pluUié se refusa absoluinent à poursuivre. Même chose arriva à une tragédie de Roméo et JulieUe, que je développai pourtant tout entière, mais avec effort et non sans me repreUdre. Quelques mois après, quand je voulus revenir à cette malheuteùse es-^ quisse et la relire, elle m^ glaça tellement le cœur,
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et j'entrai contre moi dans une telle colère, qu'au lien d'en poursuivre l'ennuyeuse lecture, je la jetai au feu. De cette méthode, que j'ai voulu caractériser avec détail, il est peut-être résulté une chose : c'est que mes tragédies dans leur ensemble, et malgré les nombreux dé&uts que j'y vois , sans compter tous ceux que peut-être je n'y vois pas, ont do moins le mérite d'être, ou, si l'on veut, de paraître pour la plupart venues d'un seul jet et rattachées à un seul nœud, de telle sorte que les pensées, le style, l'action du cinquième acte s'identifient étroitement avec la disposition, le style, les pensées da quatrième, et ainsi de suite, en remontant jusqu'aux premiers vers du premier, ce qui a du moins l'avantage de provoquer, en la soutenant, l'attention de l'auditeur, et d'entretenir la chaleur de l'action. La tragédie ainsi développée, lorsqu'il ne reste plus au poète d'autre souci que de la versifier à son aise, et de distinguer le plomb de l'or, l'inquiétude que communique à l'esprit le travail des vers et cette passion de l'éloquence, si difficile à satisfaire, ne sauraient nuire en rien au transport et à l'enthousiasme qu'il faut aveuglément suivre dès que l'on veut concevoir et créer une œuvre terrible et passionnée. Si ceux qui viendront après moi jugent que cette méthode m'a conduit à mon but plus heureusement que d'autres, cette petite digression pourra, avec le temps, éclairer et fortifier quelque disciple de l'art que je professe. Si je me suis abusé, d'autres peut-être s'aideront de ma méthode pour en trouver une meUIeure.
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Je reprends le fil de ma narration. Enfin arriva à Lerici cette felouque si impatiemment attendue; je m'emparai de ma garde-robe et je partis immédiatement de Sarzana pour Pise, ayant ajouté à mon bagage poétique cette Virginie de plus, sujet qui allait merveilleusement à mon humeur. Je m'étais bien promis de ne pas rester cette fois pius.de deux joors à Pise ; je me flattais de profiter davantage sons le rapport delà langue à Sienne, où Ton parle mieux et où il y a moins d'étrangers» sans compter que durant le séjour que j'avais fait à Pise, l'année d'auparavant, je m'étais épris à moitié d'une belle et noble demoiselle, que ses parens m'auraient sans doute accordée pour femme, quoique riche, si je l'avais demandée. Mais quelques années de plus m'avaient mûri sur ce point, et ce n'était plus le temps où, à Turin, j'avais consenti que mon beaufrère demandât pour moi cette jeune fille, qui, à son tour, ne voulut pas de moi. Cette fois, je ne voulus pas laisser demander pour moi celle-ci qui assurément ne m'eût pas refusé. Elle me convenait autant par son caractère, que sous tout autre rapport, et je dois ajouter qu'elle ne me plaisait pas médiocrement. Mais j'avais maintenant huit ans de plus, j'avais vu, bien ou mal, presque toute l'Europe, et l'amour de la gloire, qui était entré dans mon âme, cette passion pour l'étude, cette nécessité d'être ou de me faire libre pour devenir un intrépide et véridique auteur , étaient autant d'aiguillons qui me faisaient passer outre, autant de raisons qui me criaient dans le fond de mon cœur
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que BOU0 la tyrannie c'est déjà bien assez» si ce n'est trop, de yirre senl, et que jamais, pour pea que l'on y songe^ il ne faut y être ni mari ni père. Je passai donc l'ArnOy et me voici à Sienne. Je bénirai toujours le moment où j'y arritai, car je m'y composai un petit cercle de sis ou sept hommes doués de sens» de jugement, de goût et d'instruction» ce qu'on aura peine ^ croire d'un pays aussi petit. Mais j'en distinguai un entre tous, c'était le respectable Francesco Gori Gandellini s j'en ai souvent parlé dans mes divers écrits, et sa douce et chère mémoire ne sortira jamais de mon cœur. Uoe sorte de ressemblance entre nos caractères, une même façon de penser et de sentir (bien plus rare, bien plus remarquable chez lui, dont la vie était si différente de la mienne), un besoin mutuel de soulager nos Cœurs du poids des mêmes passions, que fallait-il de plus pour nous unir bientôt d'une vire amitié? Ce nœud sacré d'une franche amitié était, et il est toujours dans ma manière de penser et de vivre, un besoin de première nécessité. Mais ma nature austère, réservée, difficile> me rend, et, tant que je vivrai, me rendra peu propre à inspirer à d'autres ce sentiment qu'à mon tour je n'accorde pas sans une extrême difficulté. Gela fait que je n'aurai connu dans le cours de ma vie qu'un trèspetit nombre d'amis ; mais je me vante de n'en avoir eu que de bons, et qui tous valaient mieux que moi. Pour ma part, je n'ai jamais cherché dans l'amitié qu'un épanchement réciproque des faiblesses de l'humanité, où je demande à la raison et à la teu-
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dresse de mon ami 4e corriger chez moi et d'amé*» liorer ce qu'il y trouverait à blâmer, de fortifier, an contraire, et d'élever encore le peu de choses louables par où l'homme peut se rendre utile aux autres, et s'honorer lui-même. Telle est , par exemple, la Êûblesse de vouloir devenir auteur, et c'est li sur** tout que les nobles et aflbotueux conseils de 6an<9 ddlini me furent d'un grand secours et m'encoortgèFentbeauooup. Le très*vif désir que j'éprouvais de mériter l'estime de cet homme rare donna touU» i-coop comme un nouveau ressort à mon esprit, et à mon intelligence une vivacité qui ne me laissait ni paix, ni trêve, tant que je n'avais pas composé qse œuvre qui fftt ou me parût digne de lui. Je n'ai jimais joui de l'entier exwcice de mes facultés in« tellsetuelles et créatrices, que mon cœur ne se trou* ^i auparavant rempli et satisfait, et que mon es» l^it ne se sentit appuyé, soutenu par une main Bitimable et chère. Cet appui, au contraire, venait-» il à me manquer, et à me laisser, pour ainsi dire, seul au monde, me regardant comme un être inutile itous, et qui n'était aimé de personne, je tombais llors dans de tels accès de mélancolie, de dësen«> ciiantement et de dégoût sur toute chose, et ces accès se renouvelaient si fréquemment que je passais des isurnées entités, et mèaie des semaines, sans vou* Isir, sans poav4»ir toucher un livre ou une plume. Peur obtenir et mériter l'approbation d'un homme ftmi estimable que Gori l'était à mes yeux, je tra* caillai, cet été, avec beaucoup plus d'ardear que je n'avais fisit encore. C'est de lui que bm vint l'idée
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de mettre au théâtre la conjuration des Pazxi. Le fait m'était complètement inconnu, et il me conseilla de le chercher dans Machiavel de préférence à tout autre historien. Et c'est ainsi que, par une étrange rencontre, ce divin auteur qui devait aussi fiiire, un jour, mes plus chères délices, venait, une seconde fois, se placer sous ma main, gr&ce à un autre and véritable, semblable sous bien des rapports à ce cher d'Acunha que j'avais tant aimé, mais beaucoup plus savant et plus instruit que ce dernier. Et en effet, quoique le terrain ne fût pas encore assez préparé pour recevoir et féconder une telle semence, je lus néanmoins çà et là, pendant le mois de juillet, bien des fragmens de Machiavel, outre le récit du fait de la conjuration; et alors non seulement je conçus sans différer le plan de ma tragédie, mais épris de cette façon de dire si originale et si puissante, il me fallut laisser là pour quelques jours toutes mes autres études, et, comme inspiré de ce génie sublime, écrire d'une haleine les deux livres deZa 7t/ranme, tels ou à peu près que je les imprimai quelques années plus tard. Ce fut l'épanchément d'un esprit trop plein et blessé dès l'enfance par les flèches de l'oppression détestée qui pèse sur le monde. Si j'avais su reprendre un tel sujet dans un âge plus mûr, je l'aurais sans doute traité un peu plus savamment, et l'histoire serait venue au secours de mes opinions. Mais quand j'ai imprimé ce livre, je n'ai pas voulu, avec le froid des années et le pédantisme de mon petit savoir, étouffer le feu de la jeunesse, et la généreuse, la légitime in-
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dignation qne j'y vois briller à chaque page, et dont l'éclat n'6te rien à une sorte de franche et véhémente logique qui me paraît y dominer le reste. Que si j'y remarquai aussi des erreurs ou des déclamationSy ce sont filles d'inexpérience et non de mauvaise volonté que je voulus également y laisser. Aucune fin cachée, aucun sentiment de vengeance personnelle ne me dicta cet écrit. J'ai pu me tromper dans ma façon de sentir, ou écrire avec trop de passion. Mais peut-il y avoir excès dans la passion que l'on éprouve pour le juste et pour le vrai, surtout quand il s'agit de la faire partager aux autres ? Je me suis borné à dire ce que je pensais , moins peut-être que je ne sentais. Dans l'ardeur bouillante de cet âge, raisonner et juger n'étaient peut-être qu'une noble et généreuse manière de sentir.