‹ Mémoires de Victor Alfieri, d'Asti, écrits par lui-mêmeChapitre 52 sur 84 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L^Antigone est représentée à Rome. -— J*im prime mes quatre premières tragédies. -— Séparatien bien douloureuse. — f oy«g« en Iiombardie*

Je me tenais donc ainsi dans un demi-repos, cou- ;vantma renommée tragiques mais encore incertain fii j'imprimerais alors ou si je voulais attendre* Mais voici que le hasard m'offrit un moyen inter- IDédiaire entre l'impression et le silence, c'était de me faire jouer par une compagnie d'amateurs distiqgués. Cette société dramatique donnait depuis quelque temps des représentations sur un théâtre particulier élevé dans le palais de l'ambassadeur d'Espagne, alors le duc de Grimaldi. On n'y avait ^Acore joué que des tragédies et des comédies, (ptvtes médiocrement traduites du français. J'assisr tai entre autres à une représentation du Comte fEsseXf de Thomas Corneille, mise en vers italiens par je ne sais qui, et dans laquelle la duchesse de

Zagarolo remplissait assez mal le rôle d'Elisabeth. Aireç tout, çeûn çooiBie cette dame était fort belle

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de sa personne et pleine de majesté, et qu'elle avait une merveilleuse intelligence de ce qu'elle disait, il me parut qu'avec de bons conseils on pouvait en faire une excellente actrice; et tombant ainsi d'une idée dans Tautre, je me mis en tète d'éprouver avec ces acteurs l'une de mes trop nombreuses tragédies. Je voulais m'assurer par moi-même s'il y avait chance de succès dans la manière que j'avais préférée à toutes les autres : une action simple et toute nue, un très-petit nombre de personnages, un vers brisé et assez capricieusement coupé pour se refuser à la monotonie du cantilène. Je choisis donc tout exprès l'Antigone, que je regardais comme l'une des moins passionnées, et me dis à part moi que si elle avait le bonheur de réussir, à plus forte raison réussiraient les autres , pleines d'entratnement et de variété dans la passion. La noble compagnie accueillit avec plaisir la proposition d'essayer mon Ântigone; mais comme parmi ces acteurs, un seul alors était capable de jouer dans une|tragédie un r61e principal, le duc de Ceri, frère de la duchesse de Zagarolo, dont j'ai parlé, je me vis dans la nécessité de prendre le r61e de Gréon ; je laissai celui d'Hémon au duc de Ceri ; sa femnoe prit celui d'Argia ; le rdle capital d'Antigone revenait de droit à la belle duchesse de Zagarolo. Ces quatre rôles distribués, la pièce fut jouée. Je n'ajouterai rien sur l'issue de ces représentations, n'ayant saisi que trop souvent l'occasion d'en parler dans mes autres écrits.

Passablement enorgueilli du succès de cette re-

VIE d'alfieri . 89®

présentation 9 au commencement de Tannée suivante, 1783, je me décidai enfin à tenter pour la 1783. première fois la redoutable épreuve de l'impression. Quoique le pas me parût très-glissant, j'en connus bien autrement le péril lorsque j'appris par expérience ce que c'était que les inimitiés et les intrigues littéraires, les tromperies des libraires, les arrêts des journalistes, les bavardages de gazette, en un mot tout le triste cortège auquel on n'échappe guère pour peu qu'on se fasse imprimer ; toutes choses qui jusque alors m'étaient parfaitement inconnues. Enfin je ne savais même pas qu'il existât des journaux littéraires avec des extraits et des jugemens critiques sur les ouvrages nouveaux, tant j'apportais de conscience pure et naïve à ce métier d'écrivain.

Une fois décidé , et voyant que dans Rome je n'en finirais jamais avec les caprices de la révision, j'écrivis à Sienne pour prier mon ami de vouloir bien s'en charger. Il s'y employa avec infiniment de zèle, lui d'abord, et avec lui quelques autres amis ou connaissances , me promettant d'y veiller lui-même, et de hâter avec diligence et sollicitude les progrès de l'impression. Je ne voulus d'abord risquer que quatre de mes tragédies, et j'en adressai à mon ami un manuscrit irréprochable sous le rapport du caractère et de la correction, mais pour la délicatese, l'élégance, la clarté du style, hélas I trop défectueux encore 1 Je croyais alors dans l'innocence de mon cœur qu'un auteur n'a plus rien à faire quand il a donné son manuscrit à l'impri-

neor. Piaf tar4 j'apprô à mes dépens q«e là wh k^mf^at soQ labear commence.

Pendant les deux mois au moins que dura Fimpression de ces quatre tragédies, j'étais à Rome sur les charbons ardens, en proie à de continuelles palpitations» et à une fièvre d'esprit que rien ne pouvait calmçr. Plus d'une fois» mais la honte me retint» je fus tenté de me dédire et de reprendre mon manuscrit. Enfin elles m'arrivèrent successivement à Rome toutes les quatre» imprimées très-correctement, gr&ce à mon ami ; mais» chacun a pu le voir, très-salement imprimées, grâce au typographe, et versifiées d'une manière barbare» comme je l'ai vu depuis» grâce à Tauteur. L'enfantillage de m'en aller de porte en porte déposer des exemplaires bien reliés de mes premiers travaux pour me concilier des suf^ages m'occupa plusieurs jours» et me rendit passablement ridicule à mes propres puî comme à ceux desf autres. J'allai entre autres présenter mon ouvrage au pape qui régnait alors, Pie y I, à qui déjà je m'étais fait présenter il y avait un an lorsque j'étais venu me fixer à Rome. Et ici je confesserai, à ma grande confusion» de quelle tache je me souillai moi-même dans cette audience bienheureuse. Je n'avais pas une très-grande estime pour le pape comme pape ; je n'en avais aucune pour Braschi comme savant ou ayant bien mérité des lettres» qui en effet ne lui devaient rien. Et cependant, moi, ce superbe Âlfieri, me faisant précéder de l'offre de mon beau volume » que le Saint P^r9 reçHJt {jiYQç tû^veiUançei Qi^vrit et repo^ sur

viK p'aefisbi. aai

^ petite table » avec beaucoup d'éloges' et sans vouloir me laisser lui baiser le pied , mais me relevant au contraire lui-même, car j'étais à genoux ; dao9 cette humble posture il me caressait la joue avec une complaisance toute paternelle ; moi donc, œ même Alfieri, l'auteur de ce fier sonnet sur Rome, répliquant alors avec la grâce doucereuse d'un courtisan aux louanges que le pontife me donnait sur la composition et la représentation de TAntigone, dont il avait, m'assurait-il, ouï dire merveille, et saisissant le moment où il me demandait si je ferais encore des tragédies , louant fort du reste un art si ingénieux et si noble, je lui répondis que j'en avais achevé beaucoup d'autres , et dans le nombre un Saûl, dont le si^ùet, tiré de l'Ecriture, Qi'enhardissait à en offrir la dédicace à Sa Sainteté, ci elle daignait me le permettre. Le pape s'en excusa» en me disant qu'il ne pouvait accepter la dér dicace d'aucune œuvre dramatique de quelque genre qu'elle fât, et je n'ajoutai pas un mot sur ce sujet, j'avouerai ici que j'éprouvai alors deux mortifications bien distinctes I mais également méritées, ^'une, de ce refus que j'étais allé chercher volontairement ; l'autre , de me voir forcé à m'estimer moi-même beaucoup moins que le pape, car j'avais eu la lâcheté, ou la faiblesse, ou la duplicité (ce fut, certes, dans cette occasion, une de ces trois choses qui me fit agir, si ce n'est même toutes trois] d^offrir une de mes œuvres, comme une marque de mon estime, à un homme que je regardais comme fortinféipsK^ 4 moi» en fiût de vrai mérite ; mais je dois éga-

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lement, sinonpour me justifier, au moinspour édaircir simplement cette contradiction apparente ou réelle entre ma conduite et ma manière de penser et de sentir, je dois exposer avec candeur la seule et véritable raison qui me fit prostituer ainsi le cothurne à la tiare. Cette raison la voici. Les prêtres propageaient depuis quelque temps certains propos sortis de la maison du beau-frère de mon amie, par où je savais que lui et toute sa cour se récriaient fort sur mes trop fréquentes visites à sa belle-sœur ; et comme leur mauvaise humeur allait toujours croissant, je cherchais, en flattant le souverain de Rome , à m'en faire plus tard un appui contre les persécutions dont j'avais déjà le pressentiment dans mon cœur, et qui, en effet, attendirent à peine un mois pour se déchaîner. Je crois ai^ssi que cette représentation d'Ântigone avait trop fait parler de moi pour ne pas augmenter le nombre de mes ennemis, et m'en susciter de nouveaux. Si je me montrai alors bas et dissimulé , ce fut donc par excès d'amour , et il faudra bien que celui qui rira de moi reconnaisse en moi son image. Je pouvais laisser cette circonstance dans les ténèbres où elle était ensevelie. J'ai voulu, en la révélant, qu'elle fût une leçon pour tous et pour moi. J'avais trop à en rougirpour l'avoir jamais racontée à personne; je la dis seulement à mon amie quelque temps après. Si je l'ai rapportée, c'est aussi pour consoler tous les auteurs présens ou futurs que des circonstances malheureuses forcent tous les jours honteusement et de plus en plus forceront à se déshonorer eux et leurs

VIE d'alfibbi. 333

œavres par de menteuses dédicaces. Je venx encore que la malveillance paisse dire avec justice et vérité qae si je ne me snis pas avili par de telles faussetés, ce fiit un simple effet du hasard qui ne voulut pas me contraindre à devenir vil ou à le paraître.

Au mois d'avril 1783, Tépoux de mon amie tomba dangereusement malade à Florence. Son frère partit en toute hâte, pour le trouver encore vivant. Mais, le mal s'étant dissipé aussi promptement qu'il était venu , il le trouva convalescent et hors de tout danger. Pendant cette convalescence, le frère étant resté à Florence environ quinze jours, les prêtres qu'il avait amenés de Rome tinrent conseil avec ceux qui avaient assisté le malade à Florence, et décidèrent qu'il fallait absolument, au nom du mari, représenter et per-suader au beau-frère qu'il ne pouvait ni ne devait souffirir plus long-temps à Rome, dans sa propre maison, la conduite de sa belle-sœur. Je ne veux pas ici faire l'apologie de la vie que mènent d'ordinaire à Rome et dans le reste de l'Italie presque toutes les femmes mariées. Je me bornerai à dire que la conduite de cette dame à mon égard était plutôt bien en-deçà qu'au-delà de ce qui se pratiquait communément à Rome. J'ajouterai que les torts de son mari et la manière brutale, odieuse, dont il en usait avec elle, étaient chose publique et connue de tout le monde. ToutefDis j'avouerai aussi, pour l'amour de la justice et de la vérité, que le mari, le beau-frère et tous les prêtres de leur parti, avaient bien les meilleures raisons pour ne pas ap*

prpuT^r B^ trop fréqveQtes visitea dans eett» HnaUon» quoiqu'elles ne sortissent pas des bornes de rhonnètetè* Mais ce qui m'irritait» c'est que l^ sèle des prêtres qui furent les seuls moteurs de toute cette intrigue n'était ni érangélique ni dè^ gagé do YU9S mondaines; car l^eaocoup d'entre ^ni; faisaient en même temps, par leurs tristes exeoipies, l'éloge de ma conduite et la satire de la leur, lisur colère n'était donc pas fillo d'une piété sûa<- DèrOt d'une vertu rigide» mais de l'astuce et de b vengeance. A peine de retour à Rome» le beaaftére fit signaler à la dame» par l'organe de ses prêtres» qu'il avait été irrévocablement décidé eatrs sou frère et lui qu'il fallait mettre un terme à mes assiduités auprès d'elle» et que pour son compte il ne les supporterait pas davantage. Ensuite cet homme violent et irréfléchi» comme si c'était là uns manière de traiter la chose avec plus de décence» promena par toute la ville le scandale de ses cla^ meurs» eu parla lui-même à beaucoup de mondes et porta ses doléances jusqu'au papa Le bruit courut alors que le pape» à ce sujet» m'avait donné te conseil ou Tordre de quitter Rome ; ce n'éUil pas vrai, mais il eût pu aisémeat le faire» grAce â la liberté italienne. Alors me ressouvenant que quand j'étais é l'académie» il ; avait déjà bien dsi années» et que je portais une perruque» comme js f ai raconté» j'avais prévenu mes ennemis» en arra^ chant moi-même cette perruque» avant qu'ils os "rinssent me l'èter de force ; cette fois enç(Mre je pré-

im VAfffOttt» et» m lien d'attendr^i que l'en m

VIltb'AtrtBill. ttl

ckà86àt dé Rottie> Je résolos moi-iiiéflie d'en sortir.

Tallai donc chez le ministre de SardâigDe, et le

priai de faire savoir att secrétaire d'état qu'informé

de tout le scandale qni avait lien, j'avais trop à

eœnr la réputation, l'honneur et le repos d'une

dame si vénérable, pour ne pas prendre immédift'*

tement le parti de m'éloigner quelque temps > et que,

pour mettre tin terme aut méchans propos, je par-^

tirais dans les premiers jours du mois prochain . Ce

douloureux et volontaire exil plut an ministre el

reçut l'approbation du secrétaire d'état, dû pape,

et de totts ceui qui'cotinurent la vérité. Je me pré-^

parai donc A ce cruel départ. Ce qui surtout m*f

décida, ce fut la triste vie que je prévoyftil devoir

être désormais la mienne, si je restais à Rome sans

pouvoir continuer à la voir che2 elle, et en l'eïpo^

sant à mille chagrins, à dès dégoûts infinis, si Je

m'arrangeais pour lavoir assldumeiit ailleurs avec

tme publicité affectée, ou sous le voile inutile d'un

mystère sans dignité. Mais demeurer A Rome sans

qu'il fftt possible de nous voir, c'était pour moi uù

tel supplice , que, d'accord avec elle , et de dent

maux préférant le moindre , je choisis l'absence,

en attendant des temps meilleurs.

Le h mai 1783, et ce jour a été |usqu'ici et sera toujours pour moi la date d'un bien amer souvenir, je m'éloignai donc de celle qui était plus que là moitié de moi-même. Des quatre ôu cinq séparations qu'il me fallut subir ainsi, celle-K^i fut pour moi la plus terrible; car toute espérance de la revoir était pour moi désormais incertaine et éloignée;

336 TIE b'alfibu.

Cet événement vint de noaTeau jeter dans mon esprit un trouble qui se prolongea pendant deux ans, et qui empêcha, retarda,et même sous tous les rapports, dérangea notablement mes études. Durant les deux années de mon séjour à Rome, j'avais mené une vie vraiment heureuse. LsLtnllaStrozziy située auxThermes de Dioclétien, m'avait offert une retraite délicieuse. J'y consacrais à l'étudemes longues matinées, sans sortir de chez moi, si ce n'est une heure ou deux pour courir à cheval dans ces solitudes immenses et dépeuplées des environs de Rome, qui invitent à réfléchir, à pleurer, à faire des vers. Le soir, je descendais dans la ville habitée, et quand je m'étais reposé des fatigues de l'étude avec l'aimable vue de celle pour qui seule je vivais, pour qui seule j'étudiais, je retournais content à mon désert, où je ne rentrais jamais plus tard que onze heures. Vainement on eût cherché dans l'enceinte d'une grande ville un séjour plus riant, plus libre, plus champêtre, mieux assorti à mon humeur, à mon caractère, à mes occupations . J'en conserverai toute ma vie le souvenir et le regret.

Ayant donc ainsi laissé dans Rome mon unique amie, mes livres, cette chère villa, mon repos et moi-même avec tout le reste, je m' en éloignai comme un hopmie stupide et insensé. Je me dirigeai du c6té de Sienne, pour pouvoir au moins librement y pleurer quelques jours dans le sein de mon ami. Je ne savais pas bien encore moi-même où j'irais, où je m'établirais, ce que je ferais. Je trouvai une grande consolation à m'entretenir avec cet homme

yiB d'alfieri. 337

incomparable ; il était bon, compatissant, et, avec beaacoap d'élévation et de fierté, c'était l'âme la plus humaine. On ne connaît jamais aussi bien que dans la peine le prix et l'utilité d'un ami véritable. Sans mon ami, je serais aisément, je crois, devenu fou. Hais lui, voyant en moi un héros honteusement avili et tombé au-dessous de lui-même, quoiqu'il sût bien par expérience ce que pouvaient les noms de force et de vertu, se garda bien d'opposer à mon délire le langage inopportun et cruel d'une raison sévère et glacée ; mais il eut l'art d'affaiblir ma douleur et de la vaincre en la partageant avec moi. Ohl don rare et céleste, en vérité I savoir en même temps raisonner et sentir I

Cependant toutes mes facultés intellectuelles étaient ou amoindries ou endormies , il n'y avait pour moi qu'une occupation, une pensée, écrire des lettres; et tapt que dura cette troisième séparation, qui de toutes fiit la plus longue, j'en écrivis vraiment des volumes. Ce que j'écrivais alors, je ne saurais le dire; j'exhalais la douleur, l'amitié, l'amour, la colère, en un mot, toutes les passions contraires , indomptables, d'un cœur trop plein , d'une âme mortellement blessée. Pendant ce temps, toute idée littéraire allait s'éteignant dans mon cœur et dans mon esprit. C'était au point que différentes lettres que j'avais reçues de Toscane â l'époque de mes ennuis de Rome, lettres remplies des plus amères critiques sur mes tragédies imprimées, ne firent pas alors sur moi plus d'effet que si l'on m'eût parlé dés tragédies d'un autre. De ces lettres, quelr

S3S VIE 0*ALnBâI.

quéd-odes étaient écrites avec sel et conrtoisi^^ presque tontes grossièrement et sans esprit; pla« sieurs étaient signées, d'autres non, et toutes s'accordaient à ne blâmer presque exclusivement que mon style, /r^-dur, disait-on, trii-obscur^ tr^ ttamgant , mais sans vouloir ou sans pouvoir me préciser en aucune manière ni où , ni comment, ni pourquoi. Arrivé en Toscane, mon ami, pour mô distraire de mon unique pensée, me lut dans les feuilles de Florence et de Pise, qu'on appelait jùumaux^ Tettrait des lettres qui m'avaient été adressées à Rome. Ce forent les premiers journaux littéraires qui, dans une langue quelconque, me tombèrent sous les yeux et dans les mains; et aloré seulement je pénétrai dans les replis de cet art respectable qui blâme ou loue les difiérens livres avec un égal discernement, selon que les auteurs dé ces livres ont payé, choyé, ignoré ou dédaigné le journaliste. Je m'inquiétai peu, à dire vrai, de ces censures vénales, ayant alors l'esprit uniquement préoccupé d'une tout autre pensée.

Après un séjour à Sienne d'environ trois semai'^ nés, pendant lesquelles je ne vis et ne fréquentai personne autre que mon ami, je craignis de lui détenir trop importun, parce que je l'étais à moi* même. Qu'on ajoute à cela l'impossibilité de m'occuper de quoi que ce fût, et le besoin de changer de Iteu, qui me revenait, comme toujours, avecrennoi etl'oisiveté : c'était plus qu'il n^en fallait pour m'in*^ spirer la résolution d'échapper encore à l'inaction par les voyages. La fête de l'Ascension approchai^

VIB P'A|.FIB&I, ^^

^ je m'en allai à Yenise, où je Tavaig déjà v^e, il y tvaii bien des années. Je traversai Florence en cou*rant ; car je souffrais trop de l'aspect de ces lieux qui m'avaient vu si heureux, et qui maintenant me ^ '^bnt si triste et si accablé . Toutes les distrac* tl0i«9'du voyage» ses fatigues, et le mouvement du cheval en particulier, me furent un grand bienfait, pour ma santé, du moins, qui depuis trois mois s'é* tait profondément altérée parmi tant de labeur» d'esprit, d'intelligence et de cœur. En quittant Bologne, je changeai de route pour visiter à Ravennç^ le tombeau du poète, et j'y passai tout un jour à prier , à rêver , à pleurer. Pendant cq voyage de Sienne à Venise, se rouvrit dans mon cœur un^ nouvelle et abondante veine de poésies amoureuses, et il n'y avait pas de jour où je ne me visse forcé d'écrire un ou plusieurs sonnets qui venaient impétueusement et d'eux-mêmes s'offrir à mon imagination agitée. A Venise, lorsque j'appris qu'entre l'Angleterre et les Américains avait été conclue une paix définitive qui assurait leur complète indépendance, j'écrivis la cinquième ode de YÀmériqm 2t- ^e, et je complétai ainsi ce petit poème lyrique. De Venise, je me rendis à Padoue, mais je n'oubliai p^9 cette fois, comme j'avais fait les deux précédentes, d'aller visiter à Arqua la maison et le tombeau de notre souverain maître en amour. J'y consacrai également tout un jour aux larmes et à la poésie, uniquement pour épancher le trop plein de mon cœur. A Padoue, je fis personnellement connaissance avec le c^àbre Gesarotti, dont Içs mapièrea yivea el at-

3M VIE d'alfibri.

trayantes ne me charmèrent pas moins que Farait toujours fiiit la perfection de ses vers dans sa traduction d'Ossian. De Padone je retournai à Bologne» en passant par Ferrare, où je voulais accomplir mon quatrième pèlerinage poétique, en y visitant la tombe et les manuscrits de TArioste. J'avais plus d'une fois visité à Rome celle du Tasse, ainsi que son berceau à Sorrente, où j'étais allé tout exprès pour cela, dans mon dernier voyage à Naples . Ces quatre poètes de l'Italie étaient alors , ils sont encore et seront toujours pour moi les premiers, je dirais même les seuls de cette admirable langue. Il m'a toujours paru que l'on trouvait en eux tout ce que peut humainement donner la poésie, moins cependant le mécanisme du vers blanc de dialogue; mais on peut le tirer de la matière qu'ils ont employée, et le reconstruire en le façonnant d'une autre manière. Voici seize ans que ces quatre grands maîtres sont journellement dans mes mains, et ils me semblent toujours nouveaux, toujours meilleurs dans ce qu'ils ont d'excellent, j'ajouterai toujours très-utiles dans ce qu'ils ont de plus mauvais. Car je ne suis ni assez aveugle ni assez fanatique pour soutenir qu'ils n'ont pas tous les quatre leurs endroits médiocres ou mauvais ; mais je dirai qu'il y a encore beaucoup à apprendre, je dis beaucoup, là où ils ont failli. Mais il faut pour cela savoir pénétrer dans le secret de leurs moti& et de leurs intentions ; car ce ne serait pas assez de les comprendre et de les goûter, si on ne les sentait. De Bologne, toujours pleurant, rimant toujours,

VIE d'àlfieri. 3M

je m'en allai à Milan. A Milan ^ je me trouvais trop près de mon cher abbé de Caluso» qui était venu passer la belle saison avec ses neveux dans leur admirable château de Masino, peu éloigné de Yercelliy pour ne pas Caire de ce côté une petite excursion. Je restai cinq ou six jours avec lui: Me voyant alors à la porte de Turin, j'eus honte de ne pas pousser jusque là, pour embrasser ma sœur. J'allai donc y passer une nuit avec mon ami, et le lendemain soir nous retournâmes â Masino. Ayant quitté le pays depuis la donation de mes bienSy et de manière â laisser croire que je ne voulais plus y rentrer, je ne me souciais pas de m'y faire TOir si tôt, surtout â 1^ cour. C'est pour cela que je ne fis que paraître et disparaître ; et cette course rapide, que beaucoup peut être auront trouvée bizarre, cessera de l'être dès qu'on en saura la raison. Il y avait déjà plus de six ans que je ne demeurais plus à Turin, où je ne voyais pour moi ni sécurité, ni repos, ni liberté, et je ne devais, je ne voulais, je ne pouvais pas y rester plus long-temps. De Masino, je retournai bientôt â Milan, où je passai encore presque tout le mois de juillet; j'y rencontrais fort souvent alors l'auteur très-original du Matin^ ce véritable précurseur de la satire italienne qui n'était pas née encore. Ce célèbre et correct écrivain m'apprit â rechercher avec une extrême docilité, et avec un désir sincère de réussir i le trouver, en quoi consistait surtout le défout de mon style tragique. Parini, avec une bonté toute paternelle, me donna divers conseils sur des choses

949 TiV p'Ai^riBBi.

peu imporUnto^y à direrrai, et qui toutes ensenble ne peuveot pas constituer ce qa'oo appelle le style, mais seulement quelques-unes de ses parties. Mais ce qui constitue surtout, sinon uniquement, le yrai défaut d'un style, et ce que je ne pouvais alors bien discerner par moi-même, Parini ni Cesarotti n'ont jamais pu ou voulu me rapprendre, ni eux, ni aucun des bommes de mérite que je visitai et que j'interrogeai avec la ferveur et Thumilité d'un novice, pendant ce voyage en Lombardie. Et après bien des années de travail et d'incertitude, il me fallut trouver moi-même en quoi je me trompais, et moi*méme essayer dele corriger . En somme, au-delà des Apennins mes tragédies avaient eu plus de succès qu'en Toscane ; le style même y avait rencontré des cen?seiirs moins acharnés et un peu plus éclairés. La même chose était arrivée à Rome et à Naples, auprès du petit nombre de ceux qui avaient daigné me lire. C'est donc un vieux privilège qui n'appartient qu'à la Toscane, que celui d'encourager ainsi les écrivains de l'Italie, lorsqu'ils n'écrivent pas en style académique.

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