V» D'ALFIKmi
voulaient s'échapper de Parâ arec toutoa leurs richesses , et les laisser» eux , dans la misère et Tabandon. Alors commença une latte entre ce pe*tit nombre de pauvres gardes nationaux et oe ranmas ignoble de coquins, les uns voulant nous aider à sortir» les autres nous retenir. Alors je me jetai hors de la voiture, et tombant au milieu du tumulte, muni de nos sept passeports , je me mis à disputer, à crier, à tempêter plus fort qu'eux tous ; c'est là le vrai moyen de venir à bout des Français* Us lisaient l'un après l'autre , ou se faisaient lire par ceux d'entre eux qui savaient lire , la descrip* lion des figures de chacun de nous. Mais plein de colère et d'emportement, et méconnaissant alors le danger, ou, si l'on veut, assez dominé par la passion pour m'exposer à la grandeur du péril qui menaçait nos tètes, je parvins jusqu'à trois fois à reprendre mon passeport» et m'écriai à haute voix : ce Yoyes » et écoutei-moi : Je me nomme Alfieri ; je ne- suis m pas Français , je suis Italien ; grand , maigre , » pâle , les cheveux roux ; c'est bien moi , regardée » plutôt. J'ai mon passeport. Je l'ai obtenu dans )) les formes , de ceux quj avaient autorité pour » me le délivrer. Nous voulons passer, et par le )> ciel nous passerons. y> L'échauffourée dura plus d'une demi-heure ; je iBs bonne contenance , et cd fut ce qui nous sauva. Sur ces entrefaites, beaur coup de gens s'étaient amassés autour de nos deux voitures ; les uns criaient : « Mettons le feu aux )i> voitures I x> D'autres : <ic Brisons-les à coups de » pierres I » D'autres encore : « Ce sont des aobles
y» o'A»iBmi. hsai
)» et des riches qui se seuveot , ramenons-les à
» rhôtel de ville » et qu'on en fesse justice. » Mais
peu à peu le ùàble secours de nos quatre gardes
nalionanx » qui de loin en loin ouvraient la bouche
M notre faveur» la violence de mes cris , ces passe-
p<nrts que je leur montrai » et que je leur déclamai
avec une voix de crieur public , plus que tout le
reste enfin » la grande demi-heure pendant laquelle
ces 9mgt$^Hgm eurent tout le temps de se fati<-
goer à la lutte, tout cela finit par ralentir leur ré*
eietanoe » et les gardes m'ayant &it signe de remon*
ter dans ma voiture où j'avais laissé moii amie ,
an quel état? on peut l'imaginer, je m'y jetai ; les
postillons se remirent en selle , la grille s'ouvrit ,
ei nous sortîmes au galop » accompagnés par les
eifflets , les insultes et les malédictions de cette ca-*
naille. Il fut heureux pour nous que l'avis de ceux
<pii voulaient nous reconduire à l'hàtel de ville ne
préval&t pas ; si on nous voyait arriver ainsi avec
d^ux voitures surchargées , et ramenés en pompe
avec ce renom de fogitife» il y avait beaucoup à
craindre poiur nous au milieu de cette populace.
Une fois devant les brigands de la municipalité ,
f&ous étions bien sûrs de ne plus partir ; tout au
contraire , on nous envoyait en prison ; et si le
basard voulait que nous y fussions encore le 2 sep-
temlMre, c'esi-à-dire quinze jours après, nous
iéiions de la fête , et nous partagions le sort de tant
^i'autres braves gens qui s'y virent cruellement
^fiorgés. Édiappés de cet enfer, nous arrivâmes
é^ Calais en dMX jours et demi t pendant lesquels
<h38 TIB B'ALFini.
nous montrâmes nos passeports plos de quarante fois. Noas sûmes depuis qae nous étions les pre* miers étrangers qui eussent quitté Paris et le royaume, depuis la catastrophe du lOaoût. A chaque municipalité y sur la route, où il nous (allait aller présenter nos passeports, ceux qui les lisaient demeuraient frappés d'étonnement et de stupeur au premier coup d'oeil qu'ils y jetaient. Ils étaient imprimés, mais on y avait effacé le nom du roi. On était peu ou mal informé des événemens de Paris , et on trenïblait. Voilà sous quels auspices je sortis enfin de France, avec l'espoir et la résolution de ne jamais plus y rentrer. A Calais, on nous laissa entièrement libres de continuer jusqu'à la frontière de Flandre par Gravelines , et, au lieu de nous embarquer, nous préférâmes aller sur-le-champ à Bruxelles. Nous avions pris la route de Calais, parce que la guerre n'ayant point encore éclaté entre la France et les Anglais , nous pensâmes qu'il serait plus facile de passer en Angleterre qu'en Flandre » où la guerre se poussait vivement. En arrivant i Bruxelles, mon amie voulut se remettre un peu de la peur qu'elle avait eue , et passer un mois à la campagne, avec sa sœur et son digne beau-frère. . Là nous apprîmes par ceux de nos gens que nous avions laissés à Paris , que , ce même lundi âO août fixé d'abord pour notre départ, que j'avais par bonheur avancé de deux jours , cette même section qui nous avait délivré nos passeports s'était présentée en corps ( voyez un peu la démence et la stupidité de ces gens-là ) pour arrêter mim anûe et
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la conduire en prison. Pourquoi? cela va sans dire, elle était noble, riche, irréprochable. Pour moi, qui ai toujours valu moins qu'elle , ils ne me faisaient pas encore cet honneur. Ne nous trouvant pas , ils avaient confisqué nos chevaux , nos livres, et le reste , mis le séquestre sur nos revenus , et ajouté nos noms à la liste des émigrés. Nous sûmes depuis, de la même manière, la catastrophe et les horreurs qui ensanglantèrent Paris le 2 septembre, et nous remerciâmes, nous béntmes la Providence, qui nous avait permis d'y échapper.
Voyant s'obscurcir de plus en plus l'horizon de ce malheureux pays , et s'établir dans le sang et par la terreur la soi-disant république, nous tînmes sagement pour gagné tout ce qui pouvait nous rester ailleurs, et nous partîmes pour l'Italie, le premier jour d'octobre. Nous passâmes par Aixla-Chapelle, Francfort, Augsbourg et Inspruck, et nous arrivâmes au pied des Alpes. Nous les franchîmes gaiement, et nous crûmes renaître, le jour où nous retrouvâmes notre beau et harmonieux pays. Le plaisir de me sentir libre et de fouler avec mon amie ces mêmes chemins que plusieurs fois j'avais parcourus pour aller la voir; la satisfacsion de pouvoir^ à mon gré, jouir de sa sainte prétence , et de reprendre sous son ombre mes études chéries, tout ce bonheur me remit tant de calme et de «érénité dans l'âme , que , d' Augsbourg à Florence , la source poétique s'ouvrit de nouveau, et les vers jaillirent en foule. Enfin , le 3 novembre, noos arrivâmes à Florence , que nous n'avons plus
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quittée , et où je retrouvai le trésor vivant de ma belle langue» ce qui me dédommagea amplement de tant de pertes en tout genre » qu'il m'avait fallu supporter en France.