CHAPITRE XV
Véritable déli^rrance. —Mon premier sonnet.
1775. Un soir, au retour de l'Opéra ( le plus insipide et le plus ennuyeux des divertissemens de toute l'Italie), oii j'avais passé plusieurs heures dans la loge de cette femme que je haissaïs tout en l'aimant, je m'en trouvai si complètement las , que je formai l'irrévocable dessein de rompre à jamais de tels nœuds. L'expérience m'avait appris que je ne gagnais pas une grande force de résolution à courir la poste de côté et d'autre, mais que tout au contraire ma constance en avait été affaiblie d'abord, et ensuite brisée. Je me cherchai donc une autre épreuve, et me flattai que, peut-être, une voie plus rude me réussirait mieux, grâce à l'obstination innée de mon naturel de fer. Je résolus donc de ne pas mettre le pied hors de ma maison, qui, je l'ai dit, était précisément en face de la sienne, d'apercevoir, de regarder tous les jours ses fenêtres, de la voir passer, d'en entendre parler de toutes les manières , et néanmoins de ne céder jamais à aucune séduction , ni aux messages directs ou indi-
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rects , ni aux souvenirs , 'ni à quoi que ce fût au monde ; il s'agissait de voir si j'y périrais, ce dont je ne m'inquiétais guère, ou si en définitive je serais le maître. Cette résolution une fois bien prise, pour m'y lier, comme par un contrat de honte, j'écrivis un mot à un jeune homme qui avait pour moi beaucoup d'affection. Nous étions du même âge, et nous avions passé ensemble le temps de notre adolescence ; mais depuis plusieurs mois il avait cessé de me voir. Il me plaignait beaucoup d'avoir fait naufrage dans cette Charybde; mais après de vains efforts pour m'en tirer, il n'avait pas voulu paraître m'approuver. Ce billet lui apprenait , en deux lignes, mon irrévocable résolution , et j'y avais enfermé une touffe énorme de mon épaisse et longue chevelure rousse, comme une garantie de l'engagement soudain que je venais de prendre : où me montrer, en effet, ainsi tondu? on ne le souffrait alors que chez les paysans et les marins. Je finissais en le priant de m'assister de sa présence et de son courage pour affermir le mien . Je passai chez moi dans cet isolement les quinze premiers jours de mon étrange délivrance , ne voulant entendre aucun message, hurlant et rugissant du matin au soir. Quelques amis venaient me voir, et je crus même voir qu'ils prenaient pitié de mon état, sans doute parce qu'à défaut de plaintes, mon attitude et mon visage ne parlaient que trop bien. J'essayais de lire quelque petite chose , mais je n'entendais pas même la Gazette , loin de rien comprendre à aucun livre ; il m'arrivait de lire des pages entières
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avec les yeux , quelquefois avec les lèvres , sans savoir ensuite un seul mot de ce que j'avais lu. Je montais aussi à cheval, cherchant les lieux déserts, et c'était la seule chose qui me fît un peu de bien à l'esprit et au corps. Cette espèce de délire dura plus de deux mois, jusqu'à la fin de mars 1775. Une idée alors s'emparant de moi tout-à-coup, commença enfin à détourner un peu mon esprit et mon cœur de cette pensée unique , l'importune et desséchante pensée de ce cruel amour. Un jour donc, comme je me demandais, en rêvant, s'il ne serait pas temps encore de me livrer à la poésie , je parvins à faire, avec grand'peine et par fragmens, un petit essai de quatorze vers. Je m'imaginai do bonne foi avoir composé un sonnet, et j'envoyai mon œuvre à l'aimable et docte père Paciaudi, que de temps en temps je recevais chez moi , et qui m'avait toujours montré beaucoup d'attachement, comme aussi beaucoup de regret de me voir ainsi tuer le temps et moi-même dans une oisiveté si pernicieuse. Je donnerai ici, outre mon sonnet, la gracieuse réponse qu'il me valut. Cet excellent homme ne cessait de m'indiquer quelque lecture à faire en italien, tantôt ceci, tantôt cela . Un jour, entre autres, qu'il aperçut à l'étalage d'un libraire une Cléopâtre, qu'il nommait l'éminentissime parce qu'elle était du cardinal Delfino , il se souvint de m'avoir entendu dire qu'il y avait là le sujet d'une tragédie, et que j'aurais voulu l'essayer, sans que cependant je lui eusse rien montré de ce premier avorton dont il aété parlé tout à l'heure ; il acheta cette pièce
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et m'en fit présent. Dans un de mes intervalles lucides, j'avais eu la patience de la lire et d'y mettre des remarques ; et ainsi annotée , je l'avais renvoyée au docte père. 11 m'avait paru que la mienne pourrait être moins mauvaise, sous le rapport du plan et des passions, si jamais je prenais le parti de la continuer, comme l'idée m'en revenait de temps en temps.
Cependant le père Paciaudi, pour ne pas me décourager, feignit de trouver le sonnet bon : il n'en croyait pas un mot, et il avait raison. Moi-même, quelques mois plus tard , lorsque je me livrai sérieusement à l'étude de nos grands poètes, j'appris bientôt à estimer mon sonnet ce qu'il valait ; je dois beaucoup , toutefois , à ces premiers éloges que je ne méritais pas, et à celui qui me les donnait; ils m'encouragèrent fort à les mériter ^
ï PREMIER SONNET,
J'ai vaincu enfiu, si je ne m'abuse, j'ai vaincu ; éteinte est l'ardente flamme qui dévorait ce pauvre cœur chargé de liens indignes, et dont l'aveugle amour gouvernait tous les mouvemens.
Avant que de t'aimer, 6 femme, je savais bien que cet amour était un feu sacrilège; mille fois je l'ai repoussé, et mille fois l'amour a triomphé. Lutte fatale qui ne me laissait ni vivant, ni mort.
Le long ennui , les plaintes douloureuses , les âpres tourmens, et ces doutes amers, ces doutes cruels « dont est lissue la vie des amans, »
J regarde tout cela avec des yeux encore pleins de larmes.
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Plusieurs jours avant ma rupture avec la dame, voyant qu'elle allait infailliblement arriver, j'avais songé à retirer de dessous le coussin de sa chaise-
Insensé, qu'ai-je dit? Parmi tous ces rêves, il n'est que la vertu dont les pensées me semblent douces.
LETTRE nu PÈRP. PACUnDI.
Très-honorable et très-cher seigneur comte, messire François s'enflamma d'amour pour madame Laure. Puis son amour se refroidit, et il chanta ses regrets. Il redevint amoureux de sa déesse, et passa le reste de ses jours à l'aimer en philosophe, mais comme font tous les hommes. Vous vous adonnez à la poésie, très-cher et très-aimable seigneur comte; je ne voudrais pas vous voir imiter ce père des rimeurs italiens en cette amoureuse besogne. Si vous avez rompu vos fers par un effort de vertu, comme vous me l'écrivez, on peut espérer du moins que vous ne les reprendrez plus. Quoi qu'il puisse arriver, le sonnet est bon, fort de pensée, bien jeté et suffisamment correct. J'en tire un bon augure pour votre gloire dans la carrière poétique, et pour notre Parnasse piémontais, lequel a grand besoin d'un génie qui l'élève un peu au-dessus du vulgaire.
Je vous renvoie l'^'miHen^fssime Cléopâtre', qui n'est véritablement qu'une pauvre chose. Toutes les obs-îrvations que vous avez écrites à la marge sont très-sensées et très-vraies. J'y joins les deux volumes de Plutarque, et si vous ne sortez pas, j'irai moi-même vous demander à dîner, pour jouir de la douceur de votre compagnie.
Je suis avec toute l'estime et la considération, etc., etc.
Le dernier jour de janvier 1775.
La Cléopâtre dont il est parlé ici est celle du cardinal Delfino, que le p'ere Paciaudi m'avait conseillé de lire. (A.)
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longue cette moitié de Cléopâtre qui y était en presse depuis près d'un an. Puis arriva un jour oij, au milieu de mes extravagances et dans ma solitude presque continuelles , je jetai les yeux sur ce manuscrit ; et frappé seulement alors de la ressemblance de ma situation avec celle d'Antoine, je me dis à moi-même : «Achevons cette tragédie, refaisons-la, si cilene peut rester ainsi ; mais il y faut développer les passions qui me dévorent, et la faire jouer, ce printemps , par les comédiens qui nous viendront.» Cette idée était à peine entrée dans mon esprit , que je me sentis comme en voie de guérison. Me voilà donc barbouillant du papier, ravaudant , changeant , coupant , ajoutant , continuant , recommençant , en un mot , redevenu fou , mais dans un autre genre, pour cette pauvre Cléopâtre, si malheureusement née. Je ne rougis pas non plus de consulter quelques-uns des amis de mon âge, qui n'avaient pas, comme moi, négligé pendant tant d'années la langue et la poésie italienne ; je recherchais , sans craindre de les ennuyer, tous ceux qui pouvaient me donner quelque lumière sur un art qui n'était pour moi que ténèbres ; je n'avais plus qu'un désir, celui d'apprendre, et de voir si je pourrais mener à bonne fin cette téméraire et très-périlleuse entreprise ; peu à peu ma maison se transformait en une sorte d'académie littéraire. Mais dans les circonstances données, je n'étais si souple et si désireux d'apprendre que par accident ; j'étais, de ma nature, et grâce à mon ignorance profonde, indocile et rebelle à tout en-
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geignement : je me désespérais , je fatiguais les autres et moi-même, et, pour ainsi dire, sans profit aucun. Toutefois c'était gagner beaucoup que de pouvoir, à l'aide de cette impulsion nouvelle, effacer de mon cœur toute trace d'une indigne flamme, et reconquérir pas à pas mon intelligence depuis si long-temps engourdie. Je ne me trouvais plus du moins dans la dure et ridicule nécessité de me faire lier sur ma chaise , comme j'avais fait plusieurs fois auparavant. Craignant de ne pouvoir résister à l'envie de m'échapper pour retourner à ma prison, c'était encore là un moyen que j'avais imaginé entre mille pour me ramener de vive force à la raison. Mes liens restaient cachés sous un grand manteau qui m'enveloppait tout entier, et mes mains demeurant libres, je pouvais lire, écrire, me frapper la tête, sans qu'aucun de ceux qui venaient me voir s'aperçût que je fusse de ma personne attaché à la chaise. Il se passait ainsi plusieurs heures. Elie seul était dans le secret : c'était lui qui me liait ; il me déliait ensuite lorsqu'après mon accès de fureur imbécile , sur de moi et raffermi dans ma résolution , je lui commandais de me détacher. Je m'y pris de tant et de si diverses façons pour me soustraire à ces cruels assauts , qu'à] la fin pourtant j'évitai de retomber dans le gouffre. Et parmi les moyens étranges que j'y employai , le plus étrange assurément, ce fut une mascarade que j'arrangeai sur la fin de ce carnaval, au bal public du théâtre. Vêtu en Apollon, j'osai m'y présenter, la lyre en main, et m'accompagnant moi-même tant bien
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que mal , je chantai quelques mauvais vers de ma composition. Je vais encore , à ma honte , les rapporter ici au bas de la page * . Une telle effronterie
• PREMIÈRE COLASCIONATA, '
SOUS le costume d'un poète crotté.
Je vais vous chanter sur la lyre les étranges et amèrcs infortunes de l'amour. Ne craignez pas de les entendre de ma bouchej car je serai véridique, j'en jure Dieu. Pas un de vous qui ne les ait éprouvées ou senties. Si je vous trompe, vous êtes là pour me démentir.
Bien malheureux celui qui aime avec sincérité. Il n'y a d'heureux en amour que le cœur qui ment. Trompe, si l'on ne trompe, il faut avaler l'hameçon des ruses féminines.
L'amour, ce n'est qu'un jeu d'enfant; l'estimer plus, c'est montrer peu de sens. Et cependant, infortunés, le repos, la paix, il nous prend tout, le traître ravisseur.
Avant que d'aimer, les liens semblent si doux ; elles nous le font accroire avec leurs perfides caresses. Puis la chaîne devient lourde à mesure que le sot s'enflamme , et quand l'amour est bien son maître, l'autre ne se souvient déjà plus que la chaîne est dure, ou s'il la sent encore, en vain il la secoue; la main qui l'a rivée sur lui n'était pas une main novice.
L'insensé qui aime se croit un homme, et il ne s'aperçoit pas que déjà il ne l'est plus. Le matin et le soir, toujours même délire; méprisée, la raison le délaisse. De jour en jour, son cerveau s'use, et déjà il ne dislingue plus ni le beau, ni le bon. Il évite ses amis, il s'évite lui-même, pour ne pas voir la faute qu'il a commise. Il n'a pas le courage de la ré-
' Colascionata est un mot qui n'a pas d'équivalent eu français, c'est une espèce de Pol-Pourri. (N, du T.)
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n'était nullement dans mon caractère ; mais trop faible encore pour lutter en face contre ma folle pas-
parer; il pleure et soupire, et il s'emporte, le pauvre sot, contre le perfide amour.
La femme qui veut autre chose que des plaintes amères ajoute encore par ses reproches à l'âpreté de ses tourmens, et dans cette lutte fatale, chaque jour plus sot, notre amoureux fait la figure d'un hibou. Il lit son arrêt sur le visage de chacun, et il ronge son frein avec une merveilleuse patience. La patience, on dit que c'est une vertu, mais c'est surtout la vertu de l'âne. Pauvre amoureux, si du moins il était, en tout, l'égal du lascif, de l'ignoble , de l'immonde animal!
Souvent encore c'est une froide démence qui l'agile, cette noire passion de la jalousie. Il ne serait pas jaloux, ou vainement il le serait, s'il portait la main à son front. Maris, âmes honnêtes, pour n'être pas jaloux, comment faites-vous donc? Je comprends, vous êtes déjà fatigués de l'être, et vous ne voulez plus regimber toujours en vain. L'amour conjugal finit tôt par vous ennuyer ; le lit nuptial est son tombeau. Il faut, à leur tour, que les amans se lassent de jeter leurs plaintes au vent, pour une femme I
Je conclus : l'amoureux fait une triste figure quand il s'imagine en faire une bonne; chacun se rit de lui, et chacun a raison ; l'amoureux n'est jamais qu'un grand bouc. Je vous conseille, en terminant, mes chers amis, vous qui en êtes encore à avaler de ces morceaux amers, de vous débarrasser au plus vite des femmes que vous traînez après vous.
Je vous ai fait rire, pourquoi ne rirais-je pas à mon tour, et des femmes, et de vous, et de moi-même avec vous ?
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Sion, le motif qui me faisait jouer de pareilles scènes méritait, peut-être, quelque pitié : c'était le besoin vi-
SCCOMDE COLASCIONATA,
avec h costume d'Apollon.
Gracieuses daines, cavaliers aimés , qui n'avez pas dédaigné d'écouter la rauque cithare de ce pourceau de poète, dont les véridiques paroles se sont perdues dans les airs ,
Vous croyez déjà, à la douceur de mon aspect, que je viens donner un démenti à ce vil détracteur qui s'est montré si rude à ces pauvres amans. Non, c'est un autre dessein qui m'amène.
Moi, qui suis Apollon Mais vous riez? Un si léger mensonge vous étonne? Chacun ment en parlant de soi; c'est ce qui souvent vous arrive, et vous ne riez pas.
Moi, qui suis Apollon, je dédaigne de chanter en vers insipides cet amour passé de mode; je voudrais, mais ensuisje digne ? obtenir un plus beau triomphe par une pensée plus étrange.
Je veux célébrer la sottise ; c'est un sujet immense, et encore à chanter, quoique souvent les poètes en usent. Écoutezen la sublime beauté.
Je commence par vous , mesdames; si vos doux époux n'étaient pas des sots, comment, je vous prie, feriez-vous donc avec vos amans? Voici déjà qu'auprès de vous la sottise est en grand honneur. Et je vous dirai de plus, si le son de sa voix ne révélait un sot dans celui qui vous aime, vous seriez bientôt folles, ne pouvant soulager cette douce démangeaison de la coquetterie.
Et quelle joie pour vous, ô jeunes filles , de vous apercevoir que vous avez de sottes mères ! c'est alors que vous faites l'apprentissage de ces bagatelles, où vous nous prenez ensuite, belles et séduisantes créatures I
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vement éprouvé, de placer entre moi et cette femme comme un obstacle désormais insurmontable, la
Donc, mesdames, vous ne le nierez pas, notre sottise fait votre contentement.
J'arrive maintenant aux hommes, et je les vois qui se partagent en mille groupes divers. Ah I quelle joie brille sur le visage des fils, convaincus que la nature leur a fait présent d'un sot père 1
Leurs vices échappent à ses regards, et si par hasard quelque usurier fâcheux se lasse de courir et fait un peu de bruit, le bonhomme alors paie et rit.
Et, au contraire, pour les pères avares, quel bonheur que de sots filsl Le nombre est rare, il est vrai, de ceux qui leur demandent des conseils au lieu d'argent.
Et ceux qui font plus qu'aimer la sottise, ma lyre ici vous les désigne un peu obscurément : ce sont ces pauvres diables qui ont reçu la vie de notre humeur débonnaire.
Que dire des vils hypocrites? Ils vont au milieu des niais, se frappant la poitrine et versant de grosses larmes j et ils lancent en tapinois des œillades aux vieilles femmes.
Et vous, riches, nobles et ignorans seigneurs, vous devez à la sottise du vulgaire] de paraître toujours ce que vous n'êtes pas, élevez-lui un temple, et que chacun l'adore 1
Et vous, messieurs les damoiseaux et les galans, qui n'avez dans la tête ( avez-vous une têteî ) que des germes sans vie, s'il n'y avait point de sots, où seriez-vous?
Et vous, faméliques auteurs, que feriez-vous sans le vulgaire ignorant et sot? On verrait la faim peinte sur votre visage. Qui sait? on vous verrait peut-être mourir d'inanition.
Et vous, pires encore que tous les auteurs, qui épluchez les œuvres d'autrui pour aller dire ce que vous avez lu, et le
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honte qu'il y aurait à retomber dans des liens que j'aurais moi-même et si publiquement tournés en
redire à qui n'en a souci, je vous le demande, n'abusez-vous pas de la sottise?
Et vous, les ennemis de la vérité, que vous avez brutalement bannie, à quiconteriez-vous vos insipides mensonges? vous vous tairiez, s'il n'y avait pas les sots pour vous écouter.
Et ces langues venimeuses et mal aiguisées, qui voudraient bien mordre, et ne le peuvent, elles changeraient de métier, si les sots ne les trouvaient promptes et acérées.
Enfin, je chanterais trois jours entiers, que je ne saurais décrire la richesse et la grâce de mon sujet, l'élégance et l'ampleur de ses ornemens; il y faudrait des Homères.
Aussi vous dirai-je en deux vers péniblement composés cette pensée qui trompe mes efforts. Je vous le dis, et d'autres l'avaient dit, la sottise régit l'univers à son gré.
Et vous, censeurs rigides que je vois là, tendant l'oreille, pour vous moquer de moi, et pour examiner mes vers vrais ou faux, si la sottise n'existe pas, alors que faites-vous?
Mais quand tu as, ô lyre I célébré tant de gens , oublierastu celuiqui fait vibrer tes cordes? Non, ce serait injuste; il y a là matière à chanter, pour la satisfaction de ces messieurs et de ces dames.
Je dirai donc de moi et à ma honte, que sans la sottise j'aurais gardé le silence, et très-sagement j'aurais fait, pour conserver vos bonnes grâces.
Mais voyez l'impertinence innée des poètes 1 Je veux me blâmer et je m'élève au ciel ; si je pense à moi, je sue et gèle en même temps, e( j'abuse de la patience.
Je me tais. Jugez-moi, jetez-moi la pierre, si j'ai la mine à vos yeux de ces poètes à qui l'on jette des pierres.
Je confesse bien humblement que je m'en vais tout fier de vous avoir dit sottemeat la vérité.
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dérision. Et je ne m'apercevais pas que, pour ne point avoir à rougir de nouveau, je me couvrais de
TROISIEME COLASCIONATA.
Apollon, las d'errer, et ne sachant que faire, s'imagine qu'on l'a prié de chanter encore.
Mais cela n'est point vrai, il l'a rêvé ; pour peu que l'on connaisse les poètes , déjà on a deviné qu'Apollon veut être sifflé.
Vous chanterai-je les vices? Non, car ils gouvernent le monde, et je pourrais bien par là m'attirer le blâme et quelque méchante querelle.
Ce sera donc la vertu; mais c'est chose de contrebande, et la douane l'a si fort imposée que, même en payant, on n'en trouve plus guère.
Parlerai-je de la beauté des dames? Ah! plus éloquens cent fois, ces doux regards nous apprennent que ces robes nous cachent des anges.
Je chanterai les vicissitudes de la vie; mais si la vie est un songe rapide, les vicissitudes d'un songe, les comprend-on ?
Je chanterais les riches, si j'avais du front comme en ont tous les poètes grands ou petits; d'ailleurs, ce sont mensonges que vous savez déjà.
Je vous parlerais de la mort; elle est si triste, vous ne voudriez pas en écouter un seul mot; mais plus on y pense, et moins on agit.
Disons quelque petite chose sur ce laurier qui couronne modestement ma chevelure. Silence! je me le suis donné, et je l'arrache. Le voici.
Je vous ferai de la misère un beau tableau. Elle n'est pas un vice, d'accord; mais on la fuit, et jamais on n'en parle. Où donc ai-je la tête?
Vous dirai -je le bonheur? Oh! l'admirable sujet! Chacun
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honte, en plein théâtre. Ma seule excuse pour que j'ose transcrire ici ces fades et ridicules niaiseries, c'est que j'ai cru devoir les offrir en tribut à la vérité, comme un monument authentique de mon ignorance dans tout ce qui était convenance et bon goût.
Parmi toutes ces sottises , peu à peu cependant je m'enflammai d'un noble et généreux amour pour moi encore tout nouveau, l'amour de la gloire. Et enfin, après plusieurs mois de consultations poétiques , après avoir usé bien des grammaires , fatigué bien des dictionnaires , accumulé bien des impertinences , je vins à bout d'ajuster ensemble , assez grossièrement , cinq lambeaux que j'appelai des actes, et j'intitulai le tout : Cléopâtre, tragédie. J'en mis au net le premier acte , et , sans me laver les mains , je l'envoyai à l'excellent père Paciaudi , le priant de l'examiner à loisir, et de m'en dire son sentiment par écrit. Et ici encore je rapporterai quelques vers de cette
le cherche. Si vous l'avez trouvé, de grâce, dites le moi, car je l'attends encore.
Je sais bien un sujet plus beau; le voulez-vous savoir? C'est la vanité; mais je ne le chanterai pas ; je pourrais vous parler de moi sans m'en apercevoir.
Je vous dirai que je suis un fou; mes paroles, jele vois bien, le disent moins que votre silence.
Je finis, j'aurais peur de dire que je le crois comme vous.
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tragédie, avec la réponse de Paciaudi*. Panni les notes qu'il écrivit à côté de mes vers , il y en