‹ Mémoires de Victor Alfieri, d'AstiChapitre 44 sur 85 · LÉON · texte numérisé non relu

LÉON

Rougir, et pourquoi ? La rougeurn'est pas la couleur poétique. Chassez-moi ces imaginations d'enfant. Composez, mon-

242 VIE d'alfieri.

J'évoquais ensuite des sombres bords cette reine elle-même , avec quelques autres héroïnes de tragédie , et elles prononçaient mon arrêt sur ma composition , en la comparant à quelques autres mauvaises tragédies de ces poètes , mes rivaux , qui , toutes assurément pouvaient bien passer pour des sœurs de la mienne ; avec cette différence toutefois que les tragédies de ces gens-là étaient le fruit déjà mûr d'une incapacité toute formée, tandis que la mienne était l'œuvre prématurée d'une ignorance capable d'apprendre.

Ces deux compositions furent applaudies pendant deux soirées consécutives. On les redemanda une troisième, mais j'avais eu le temps de revenir à moi-même, et me repentant avec sincérité de m'être ainsi témérairement livré au public , bien qu'il m'eût témoigné beaucoup d'indulgence , je fis tous mes efforts auprès des acteurs et de celui

trez-vous, suivez l'instinct d'Apollon, et ne rougissez jamais.

ZBDZIPPE.

Je suivrai ce conseil, aussi bien votre exemple est plus éloquent encore que vos flatteuses paroles. Mais à la cour nous nous attaquons l'un et l'autre; nous sommes poètes tous deux, tous deux tragiques mauvais, tous deux peut-être nous ne pouvons nous aimer ; mais nous pourrions nous entr'aider si chacun de nous voulait parler franchement des productions de l'autre, et avec cette discrétion charitable et fraternelle que d'ordinaire les auteurs ont entre eux, etc.

Je m'arrête. Je n'ai plus de place, et en voilà déjà trop (A).

VIE d'alfieri. 2i3

qui les dirigeait pour empêcher toute représenta^ tion ultérieure. Mais à partir de cette soirée fatale, je sentis s'allumer dans mes veines un tel feu , une si vive ardeur de conquérir véritablement un jour, en la méritant , cette palme du théâtre , que jamais fièvre d'amour ne m'avait as&ailll avec tant de violence. C'est ainsi que , pour la première fois , je comparus devant le public. Si plus tard mes compositions dramatiques , qui ne sont hélas I que trop nombreuses , ne se sont pas beaucoup élevées au-dessus des deux premières , cette longue preuve de mon incapacité aura certainement commencé d'une manière bien ridicule et bien folle ; mais si quelque jour , au contraire , on me fait l'honneur de me compter parmi les écrivains qui ont eu quelque renom au théâtre, la postérité pourra dire que ma burlesque arrivée au Parnasse, un pied dans le socque, l'autre dans le cothurne, est devenue avec le temps quelque chose de fort sérieux.

C'est ici que s'arrêtera le récit de ma jeunesse, je ne saurais donner une date plus heureuse à la première année de mon âge viril.

Page 1