‹ Mémoires de Victor Alfieri, d'AstiChapitre 76 sur 85 · RÉPONSE D ALFIERI · texte numérisé non relu

RÉPONSE D ALFIERI

Florence, le IC novembre 1799.

Mon neveu ,

Avec un homme d'un esprit si fort et si élevé, comme je crois le vôtre, il faut ou ne point répondre, ou se borner à quelques paroles sincères et cordiales.

Vous avez déjà vous-même et beaucoup entaché votre honneur, le jour, où sans avoir eu le malheur de naître Français, vous avez spontanément endossé la livréede la tyrannie fran-

ici je raconterai incidemment une chose que j'avais oubliée. Avant l'invasion des Français, j'avais vu à Florence le roi de Sardaigne, et j'étais allé le

çaise. Cette tache, il est peut-être encore temps pour vous de l'efiFacer, si vous le voulez. Si vous voulez, au contraire, achever de perdre votre honneur, et pour toujours, vous n'avez qu'à persévérer dans une si odieuse servitude. Je ne vous dis pas de céder aux menaces d'exil et de confiscation que vous fait le gouvernement piémontais ; il faut céder à des menaces bien autrement pressantes, celles que vous font sans doute et votre conscience et votre honneur, et ce tribunal terrible auquel on ne peut échapper, et dont l'arrêt impartial doit un jour nous donner ou nous ôter la renommée. La vôtre jusque ici avait été, non pas intacte, mais glorieuse; il n'est pas un seul des Piémonlaisque j'ai vus, qui, eu me parlant de vous, ne m'ait parlé aussi de son estime et de son admiration pour vos talens militaires. Reprencz-Ia donc celte réputation, en confessant aux Français eux-mêmes et à vos concitoyens, que vous avez failli en combattant pour les oppresseurs, pour les tyrans de l'Italie, votre mère, et si l'on peut forcer l'estime d'une nation qui n'en mérite aucune, sachez que les Français eux-mêmes vous estimeront beaucoup plus de les avoir quittés, qu'ils ne le feraient de les avoir servis de tout votre courage.

Du reste, lors même que ces esclaves à qui vous vous associez, ces esclaves parleurs de liberté, viendraient à triompher et à subjuguer l'Europe entière; lors même que vous atteindriez, au milieu d'eux, le faîlcleplus élevé des honneurs qu'ils dispensent, vous n'en seriez ni plus content de vousmême, ni plus hardi à lever vos yeux sur les miens, si vous me rencontriez. Condamné à mendier, à vivre dans votre pairie de l'existence la plus obscure (ce qui n'arrivera jamais),

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saluer; je le devais à double titre, car il avait été mon roi, et il était alors très-malheureux. Il me reçut très-bien. La vue de ce prince me toucha

vous seriez encore moins opprimé , moins esclave , moins vil qu'en allant vous asseoir sur l'un des cinq trônes du directoire, à Paris. Vous ne pourriez jamais monter plus haut, ni vous souiller davantage.

Je vous prie enfin de réfléchir que vous ne pouvez en même temps aimer votre femme et l'estimer comme vous me le dites, et la déshonorer.

Je finis avec l'espoir que j'aurai produit quelque impression sur votre âme par l'expression dure mais sincère et affectueuse de mes sentimens; si vous n'y croyez pas aujourd'hui, je m'assure que le jour viendra où vous y ajouterez une foi pleine et entière; mais il sera trop tard.

Tout à vous.

Victor Alfieri.

Mon très-honorc oncle ,

J'eus l'honneur de me reconi mander à votre souvenir, à l'époque où je quittai l'Italie ; je ne sais si ma lettre vous sera parvenue. Je reviens dans ma patrie, et le premier besoin de mon cœur est de renouveler cet acte de considération qui m'est commandé par l'estime, et permettez-moi d'ajouter, par le respectueux attachement dont je fais profession pour votre personne.

Je reviens en Italie avec l'obligation rigoureuse de convaincre le gouvernement fr.'inçais ( ou pour mieux dire, mes amis Morcau, Dcsolles, Bonnpartc^ Grouchy, Grenier ), de

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profondément, et j'éprouvai ce jour-là ce que jamais je n'avais senti, je ne sais quel désir de lui offrir mes services, le voyant si délaissé et entouré de si pauvres tètes. Et je me serais offert, si j'avais cru pouvoir lui être utile; mais que pouvaient mes faibles talens dans des affaires de cette nature? En tout cas, il était trop tard. 11 passa en Sardaigne ; puis les affaires ayant un peu changé de face, il quitta la Sardaigne et revint à

toute ma reconnaissance pour les preuves positives, réitérées, persévérantes, du vif intérêt qu'ils veulent bien me témoigner. Je ferai donc encore la guerre, l'amitié et la reconnaissance m'en imposent le devoir... Qui sait? peut-être est-ce un nouveau masque sous lequel se cache l'ambition. Je ne resterai plus en Piémont; si le roi de Sardaigne y rentre, je ne puis décemment y rester. Si le Piémont s'organise en démocratie, j'y suis trop aimé de mes concitoyens, pour pouvoir y demeurer sans m'exposer au danger d'y provoquer la jalousie des faibles magistrats de la république naissante. Je ne sais encore où j'irai nie fixer, peut-être en France; mais je ne me décide pas encore. Je vais à Milan, où je compte rester quinze jours. Si l'armistice se prolonge, j'irai ensuite à Paris; mais auparavant, si vous me le permettez, j'aurai l'honneur de vous offrir en personne l'assurance des sentimens respectueux avec lesquels je me fais gloire d'être, mon très-honoré oncle, votre très-dévoué, trèsobligé, et très- affectionné neveu.

Bologne, le 31 octobre 1800.

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Florence, où il resta plusieurs mois au Puits impérial, pendant que les Autrichiens occupaient la Toscane au nom du grand-duc. Mais alors, mal conseillé, comme toujours, il ne fit rien de ce qu'il devait et pouvait faire dans son intérêt, et pour celui du Piémont. Les choses se brouillèrent de nouveau, et cette fois, il se vit entièrement submergé. J'allai encore lui présenter mes hommages à son retour de Sardaigne, et l'ayant trouvé plus confiant dans l'avenir, j'éprouvai beaucoup moins de regret à ne pouvoir lui être utile en rien.

Ces victoires des défenseurs de l'ordre et de la propriété m'avaient à peine remis un peu de baume dans le sang, qu'il me fallut supporter une contrariété extrêmement vive, mais à laquelle je devais m'attendre. Il me tomba dans les mains un catalogue de Molini, libraire italien établi à Paris, où cet homme disait qu'il avait entrepris une édition de toutes mes œuvres philosophiques (c'est le mot du catalogue), tant en prose qu'en vers. 11 en donnait la liste et tous mes ouvrages imprimés à Kehl, comme je l'ai dit, et que je n'avais jamais publiés, s'y trouvaient in extenso. Ce fut un coup de foudre, et j'en restai accablé pendant plusieurs jours, non que je me fusse flatté de l'espoir que les caisses qui contenaient toute l'édition de ces quatre ouvrages, les Poésies Diverses, l'Etrurie, la Tyrannie, et le Prince, pourraient échapper à ceux qui avaient fait main basse sur mes livres et sur tout ce que j'avais laissé à Paris ; mais il s'était passé tant d'années qu'il pouvait bien s'en passer d'autres.

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En 1793, à Florence, quand j'avais vu mes livres perdus sans retour, j'avais fait insérer dans toutes les gazettes d'Italie un avis oii je disais que mes livres ayant été pris, confisqués et vendus ainsi que mes papiers, je déclarais dès-lors ne reconnaître comme miens que les ouvrages déjà publiés par moi et en mon nom ; les autres, je ne pouvais les avouer, les regardant comme altérés ou supposés, ou tout au moins surpris. Lors donc qu'en 1799 je tombai sur ce prospectus de Molini, qui annonçait pour l'année suivante la réimpression des ouvrages dont je viens de parler, le meilleur moyen de me laver aux yeux des gens de bien, c'eût été de faire une réponse à ce prospectus, où j'aurais confessé que ces livres m'appartenaient, raconté en détail comment ils m'avaient été dérobés, et publié, comme dernière apologie de mes sentimenset de ma façon de penser, le Alisogallo, qui certes était plus que suffisant pour me justifier. i\iais alors je n'étais pas libre et je ne le suis pas encore, car j'habite l'Italie, car j'aime et je crains pour autrui plus que pour moi ; je ne fis donc pas ce que j'aurais dû faire en d'autres circonstances , afin de me dégager une fois pour toutes de la tourbe infâme des esclaves du moment, qui, ne pouvant se blanchir eux-mêmes, se complaisent à noircir les autres, en feignant de les croire leurs pareils et de les enrôler. J'ai parlé de liberté, c'en est assez pour qu'ils veuillent m'associer à eux ; mais je compte sur le Misogallo pour achever de rompre cette impure alliance, même aux yeux des méchans et des sots, les

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seuls qui puissent me confondre avec ces gens-là. Malheureusement ces deux catégories forment les deux tiers et demi du monde. Ne pouvant donc faire ce que j'aurais dû, ce que j'aurais su, je me bornai à ce peu que je pouvais. Ce fut d'insérer une seconde fois dans toutes les gazettes d'Italie mon avis de 1793; seulement j'y ajoutai un post-scriptum où il était dit que, sur la nouvelle qu'il se publiait à Paris, sous mon nom, des ouvrages en prose et en vers, je renouvelais la protestation que j'avais faite six années auparavant.

Pour ce qui est ensuite des six ballots que j'avais laissés à Paris, et qui renfermaient plus de cinq cents exemplaires de chacun des quatre ouvrages ci-dessus indiqués, c'est-à-dire mes Poésie Diverses, l'Etrurie, la Tyrannie et le Prince, je ne saurais conjecturer ce qu'ils sont devenus. Si on les eût trouvés et ouverts, les ouvrages qu'ils contenaient auraient été mis en circulation , on les aurait vendus, au lieu de les réimprimer. L'édition, le papier, les caractères en étaient superbes, et le texte très-pur. S'ils n'ont paru nulle part, c'est qu'ils demeurent entassés dans un de ces sépulcres de livres oii tant de marchandises, perdues sans voir le jour, restent à pourrir dans Paris, et n'auront point été ouverts , parce que j'avais fait écrire sur les ballots : Tragédies italiennes. Quoiqu'il en soit, il en est résulté pour moi le double malheur de perdre mon argent et mes peines avec cette édition qui était mon bien, et de m' exposer, je ne dirai [)as à l'infamie, mais au rei)roche de faire t^horus

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avec des bandits, en laissant publier mes ouvrages par des presses étrangères.

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