‹ Memoires de Victor Alfieri ecrits par luimemeChapitre 16 sur 131 · CHAPITRE HUlTlKMlï · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUlTlKMlï

Oisiveté totale. J'éprouve des contrariétés, que je supporte avec patience.

3e n'avais alors personne qui se mêlât de mes affaires, excepté le nouveau valet de chambre que mon curateur m'avait donné : c'était pour moi un demi -gouverneur, et il devait m' accompagner toujours et partout. Mais, à dire vrai, comme il était bâte et naturellement un peu intéresse, j'en faisais tout ce que je voulais avec de l'argent; et j'achetais ainsi sa discrétion. L'homme, par sa nature, ne se contentant jamais de rien (et j'étais le plus inquiet des hommes), je m'ennuyai bientôt de la petite gène d'avoir sans cesse, partout où j'allais, mon valet de chambre sur mes talons. Cette servitude me paraissait d'autant plus pénible, que j'étais le seul qui y étais soumis, parmi ceux du premier appartement, qui tous sortaient et rentraient autant de fois qu'ils voulaient et comme ils voulaient. On me donnait pour raison que j "étais le plus jeune de tous, n'ayant pas même quinze ans. Je m'obstinai pourtant à vouloir sortir seul comme les autres ; et sans rien dire, ni à mon valet de chambre, ni à personne, je sortis effectivement. D'abord je fus réprimandé par le gouverneur; ce qui ne m'empêcha pas de recommencer. La seconde fois je fus mis aux arrêts chez moi; mais aussitôt qu'ils furent levés je sortis encore. On me donna des arrêts plus sévères; remis en liberté, je sortis de nouveau, et ainsi tour à tour, ce qui dura un mois, la punition augmentant tous les jours et toujours inutilement. Enfin, à de nouveaux arrêts, je déclarai qu'on n'avait qu'à m'y laisser toujours, parce que j'étais décidé à user de ma liberté comme auparavant, aussitôt qu'on me l'aurait rendue* eï quo

dans aucun cas je ne voulais être Iraité ni mieux ni plus mal que tous mes camarades; que celte distinction était injuste et odieuse, et qu'elle me rendait le jouet des autres; que si M. le gouverneur pensait que je n'étais ni assez âgé ni assez raisonnable pour faire comme ceux du premier appartement, il pouvait me renvoyer au second. A ce discours arrogant, on répondit par des arrêts si longs, que j'y restai plus de trois mois, et particulièrement tout le carnaval de 1761. Je m'obstinai à ne point demander d'Être remis en liberté; et ainsi, enrageant et persistant, je crois que j'y serais plutôt pourri que de jamais plier. Je dormais presque toute la journée ; vers le soir je sortais du lit , et me faisant porter un matelas tout près de la cheminée, je me jetais dessus. Je ne voulais plus recevoir le dîner accoutumé de l'académie, qu'on faisait monter dans ma chambre ; je faisais moi-même délia polenta et d'autres plais semblables, à mon feu. Je ne me laissais plus coiffer ; je ne m'habillais plus, et j'avais l'air d'un sauvage. Il m'était défendu de sortir de la chambre ; mais on laissait venir chez moi les amis du dehors, ces fidèles compagnons de mes héroïques cavalcades. J'étais sourd et muet avec eux, et comme un corps sans 3me; toujours couché sur mon matelas, no répondant mot à personne, telles questions qu'on me fît. Je restais ainsi des heures entières les yeux fixés sur le plancher et remplis de larmes, sans cependant en laisser couler une seule.

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