CHAPITRE TROISIÈME
Premiers symptômes d'un caractère passionné.
C'est ici le lieu de faire mention d'une autre particularité fort étrange , concernant le développement de mes facultés erotiques. Le départ de ma sœur? me rendit triste pendant longtemps, et beaucoup plus sérieux qu'auparavant. Mes visites à cette sueur chérie étaient devenues de plus en plus rares , parce que devant donner toute mon attention aux éludes que je faisais avec mon maître, on ne m'accordait la permission de l'aller voirque les jours de vacances ou de fêtes, et encore pas toujours. Je sentais une espèce de consolation dans ma solitude, par l'habitude que j'avais prise d'aller tous les jours à l'église des Carmes, attenante a notre maison ; d'y entendre souvent de la musique , d'y voir ofûcier les moines, d'y contempler toutes les cérémonies de lugrand'messe, les processions et autres pompes semblables. Au bout de quelques mois, je ne pensai plus autanlà ma sœur, et à la fin je n'y songeai presque plus du tout, et ne désirai autre chose que d'être conduitaux Carmes le matin et l'après- dîner. En voici la raison : Depuis que ma sœur était sortie de la maison , à l'âge d'environ neuf ans, je n'avais vu habituellement d'autres visages de jeunes gens que ceus de quelques novices des Carmes qui pouvaient avoir de quatorze à seize ans à peu près , et qui assistaient aux diverses cérémonies de l'église , vêtus de leurs rochets blancs. Leurs jeunes visages peu différentsdes visages féminins, avaient laissé dans mon cœur tendre et sans expérience, cette même impression et le même désir de les voir, que le visage de ma sœur y avait imprimé. Ce sentiment enfin, diversifié de tant de manières, n'était pourtant que l'amour. En y réfléchissant plusieurs années après, je m'en suis pleinement con-
ENFANCE
vaiocu ; carjenesavaisalorsen aucune façon, ni ce que je sentais ni ce que je faisais : j'obéissais au pur instinct de la nature. Mon innocent attrait pour ces novices devint si fort , que je pensais sans cesse à eux et à leurs diverses fonctions. Tantôt mon imagination me les représentait tenant leurs cierges en main, servant la messe avec un air angélique et plein de componction, tantôt faisant fumer l'encens au pied de l'autel : et tout absorbé par ces images, je négligeais mes études ; toute occupation et toute société m'ennuyait. . —
• J'avais sept à huit ans , quand me trouvant un jour dans ces dispositions mélancoliques, occasionnées peut-être aussi par la faiblesse de ma santé, après avoir vu sortir mon précepteur et mon domestique, je m'élançai hors de mon petit cabinet, qui était situé au rez-de-chaussée et donnait sur une seconde cour où il y avait une grande quantité d'herbes. Je me mis aussitôt à en arrachera pleines mains, à la porter à ma bouche, à la mâcher et à en avaler tant que je pouvais, malgré son goût âpre et plein d'amertume. J'avais entendu dire de je ne sais qui, ni à quelle occasion, qu'il existait une herbe appelée ciguë qui empoisonnait et faisait mourir. Je n'avais jamais eu la pensée de vouloir mourir, et je savais bien peu ce que c'était que la mort : cependant, poussé par je ne sais quel instinct naturel mêlé d'une douleur dont la source m'était inconnue, j'étais avide de manger de cette herbe, m'imaginant que j'y trouverais de la ciguë. Mais rebuté par l'insupportable amertume et par la crudité d'un pareil repas, me sentant d'ailleurs prft a vomir, je fus dans un jardin qui était proche de la maison, et sans être vu de qui que ce fut, je me deli»rai presque tout à fait de l'herbe que j'avais avalée. Retourné dans ma chambre, j'y restai seul et sans mot dire, éprouvant un peu decoliques et quelques douleurs d'estomac. Mon précepteur étant revenu, il ne s'aperçut de rien ;etjenelui dis rien non plus. Quelques moments après, il fallut se présentera ù table; et ma mère me voyant les yeux gonflés et rouges, comme ils sont après les efforts qu'on a faits en vomissant, me demanda t. ■ 3
2(î VIE d'aLFIEHT.
avec instance et voulut absolument savoir ce qui m'était arrivé. Avec les ordres de manière, les coliques allaient toujours croissant, au point qui- je ne pouvais pas manger; et je ne voulais pas parler. Ma mère s'nhstinaita m' interroger ; moi à me taire, en m'ef forçant île ne donner aucun s (fine de douleur. Enfin, comme eHe m'observait attentivement, elle remarqua que je souffrais réellement, et que j'avais les lèvres verdatres; car j'avais oublié de me les laver : alors, effrayée au dernier point, elle se lève précipitamment, s'approdw de moi , me parle de cette étrange couleur de mes lèvres, me presse, me forc# de répoudre, jusqu'à ce que, vaincu par la crainte et par la douleur, je lui confesse tout en pleurant. Ou me donne de suite de légers remèdes, et il n'en arrive pas d'autre mal qu'une réclusion de quelques jours dans ma chambre , comme punition ; nouveau motif, nouvel aliment pour mon humeur mélancolique.
L'-i-j.l z-ja t