RUE DES SAINTS-PÈRES
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MÉMOIRES DE \1D0CQ
CHAPITEE XXXI
M. de Sartines et M. Lenoir. — Les filous avant la révolution. — Le divertissement d'un lieutenant -général de police. — Jadis et aujourd'hui. — Les muets de l'abbé Sicard et les coupeurs de bourse. — La mort de Cartouche. — Premiers voleurs agents de la police. — Les enrôlements volontaires et les bataillons coloniavix. — Les bossus aUgnés et les boiteux mis au pas. — Le fameux Flambard et la belle israéUte. — Histoire d'un chauffeur devenu mouchard; son avancement dans la garde nationale parisienne. — On peut être patriote et grinchir. — Je donne un croc-en -jambe à Gaffré. — Les meilleurs amis du monde. — Je me méfie. — Deux heures à Saint-Roch. — Je n'ai pas les yeux dans ma poche. — Le vieillard dans l'embarras. — Les dépouilles des fidèles. — Filou et mouckard, deux métiers de trop. — Le danger de passer devant un corps-de-garde. — Nouveau croc-en -jambe à Gaffré. — Goupil me prend pour un dentiste. — L^ne attitude.
Je ne sais quelle espèce d'individus MM. de Sartines ^ et Lenoir ^ employaient pour faire la police des voleurs, mais ce que je sais bien, c'est que sous leur administration les filous étaient privilégiés, qu'il y en avait bon nombre dans Paris. Monsieur le lieutenant -général se souciait peu de les réduire
1 Sartme, comte d'Alby (1729-1801), fut lieutenant-général de la police en 1759. n fit beaucoup pour la sécurité et la propreté de Paris. U devint ministre de la marine en 1774; Necker le fit disgracier en 1780.
2 Lenoir (1732-1807) fut lieutenant-général de la police à Paris en 1776. Il s'acquitta de sa mission avec intelligence et activité, et se démit de ses fonctions en J785, pour devenir bibliothécaire du roi.
MÉMOIRES DE ViDOCQ, t. IL 1
à rinaction. ce n'était pas là son affaire; seulement il n'était pas fâché de les connaître, et de temps à autre, quand il les savait habiles, il les faisait servir à son divertissement.
Un étranger de marque venait-il A'isiter la Capitale, vite M. le lieutenant -général mettait à ses trousses la flem* des filous, et une récompense honnête était i)romise à celui d'entre eux (^ui serait assez adroit pour lui voler sa montre ou quelque autre bijou de grand prix.
Le vol consommé, M. le lieutenant -général en était aussitôt averti, et quand l'étranger se présentait pour réclamer, il était émerveillé; car à peine avait -il signalé l'objet, que déjà il lui était rendu.
M. de Sartines, dont ou a tant parlé et dont on parle tant encore à tort et à travers, ne s'y prenait pas autrement pour prouver que la police de France était la première police du monde. De même que ses prédécesseurs, il avait une singulière prédilection pour les filous, et tous ceux dont il avait une fois distingué l'adresse, étaient bien certains de l'impunité. Souvent il leur portait des défis ; il les mandait alors dans son cabinet, et lorsqu'ils étaient en sa présence, « Messieurs, leur disait -il, il s'agit de soutei( nir l'honneur des filous de Paris; on prétend que
« vous ne ferez pas tel vol ; la personne est sur
'< ses gardes, ainsi prenez vos précautions et songez <( bien que j'ai répondu du succès. »
Dans ces temps d'heureuse mémoire, M. le lieutenant-général de pohce ne tirait pas moins vanité de l'adresse de ses filous, que feu l'abbé Sicard ^ de l'intelligence de ses muets ; les grands seigneurs, les ambassadeurs, les princes, le roi luimême étaient conviés à leurs exercices. Aujourd'hui
1 Abbé .Sicari/ (1742-1822), l'ut If successeur ilc l'abbc de l'Kpce dans la direction de son institution des sourds-muets. Il a laissé de nomlireux ouNTages techni'iue» relatifs à l'tHlucation rationnelle de ces infortunés.
on parie pour la vitesse d'un com-sier, ou pariait alors pour la subtilité d'un coupeur de bom-se ; et dans la société souhaitait -on s'amuser, on empruntait un filou à la police, comme maintenant on lui emprunte un gendarme. M. de Sartines en avait toujours dans sa manche une vingtaine des plus rusés, qu'il gardait ])()ur les menus plaiBirs de la cour; c'étaient d'ordinaire des marquis, des comtes, des chevaliers, ou tout au moins des gens qui avaient toutes les manières des com'tisans, avec lesquels il était d'autant plus aisé de les confondre, qu'au jeu, un même penchant pom^ l'escroquerie établissait entre eux une certaine parité ^.
La bonne compagnie, dont les mœurs et les habitudes ne diiïéraient pas essentiellement de celles des filous, pouvait, sans se compromettre, les admettre dans son sein. J'ai lu, dans des mémoires du règne de Louis XV, qu'on les priait pour une soirée, comme de nos jours on prie, l'argent à la main, le célèbre 'prestidigitateur, M. Comte, ou quelque cantatrice en renom.
Plus d'une fois, à la sollicitation d'une duchesse, \\n voleur réputé pour ses bons tours fut tiré des cabanons de Bicêtre; et si, mis à l'épreuve, ses talents répondaient à la haute ox^inion que la dame s'en était formée, il était rare que, pour se maintenir en crédit, peut-être aussi par galanterie, M. le lieutenant-général n'accordât pas la liberté d'un sujet si précieux. A une époque où il y avait des grâces et des lettres de cachet - dans toutes les poches, la gravité d'un magistrat, quelque sévère qu'il fût, ne te-
1 Ce passage n'a rien d'exagéré, puisque même à la cour certains soigneurs volaient ouvertement au jeu. Saint-Simon est, dans ses Mémoires, très précis à cet égard.
-■ Lettres de cachet. Lettres fermées contenant quelque ordre ou avis du roi. Bien que les ordres qu'elles contenaient, fussent de nature diverse, on eu a tellement abusé pour obtenir des emprisonnements arbitraires, qu'elles ont gardé une triste célébrité.
liait pas contre une espièglerie de coquin; pour jjeu qu'elle fût comiqueou bien combinée: dès qu'on avait étonné ou fait rire, on était pardonné. Nos ancêtres étaient indulgents et beaucoup plus faciles à égayer que nous; ils étaient aussi plus simples et beaucoup plus candides : voilà sans doute pourquoi ils faisaient tant de cas de ce qui n'était ni la simplicité, ni la
candeur A leurs yeux, un roué était le nec phis
ultra de l'admirable; ils le félicitaient, ils l'exaltaient, ils aimaient à conter ses prouesses et à se les faire conter. Ce pauvre Cartouche i, quand on le conduisit à la Grève, toutes les dames de la cour fondaient en larmes; c'était une désolation.
Sous l'ancien régime, la police n'avait pas deviné tout le parti que l'on peut tirer des voleurs; elle ne les regardait que comme moyen de récréation, et ce n'a été que plus tard qu'elle imagina de remettre entre leurs mains une portion de la vigilance qui doit s'exercer poui' la sûreté commune. Naturellement, elle dut donner la préférence aux voleurs les plus fameux, parce qu'il était probable qu'ils étaient les plus intelligents. Elle en choisit quelques-uns dont elle fit ses agents secrets : ceux-ci ne renonçaient pas à faire du vol leur principal moyen d'existence, mais ils s'engageaient à dénoncer les camarades qui les seconderaient dans leurs expéditions; à ce prix, ils devaient rester possesseurs de tout le butin qu'ils feraient, sans que l'on pût les rechercher jamais pour les crimes auxquels ils auraient participé. Telles étaient les conditions de leur pacte avec la police; quant au salaire, ils n'en recevaient point, c'était déjà une assez grande faveur que de pouvoir" se livrer à la rapine impunément. Cette impunité
1 Louis Bourguiffnon, dit Cartouche, né en 1693, mis à mort en 1721, fils d'un marchand de vins, devint le chef d'une bande de criminels qui terrorisa longtemps la Xoniiandie et la ville de Paris. Ses aventures sont légendaires et sou procès excita vivement la curiosité publique.
n'expirait qu'avec le flagrant délit, lorsque l'autorité judiciaire intervenait, ce qui était assez rare.
Long-temps on n'avait admis dans la police de sûreté que des voleurs non encore condamnés ou libérés : vers l'an vi de la Eépublique, on y fit entrer des forçats évadés qui briguaient les emplois d'agents secrets, afin de se maintenir sur le pavé de Paris. C'était là des instruments fort dangeureux, aussi ne s'en servait-on qu'avec une extrême défiance, et dès l'instant qu'ils cessaient d'être utiles, on se hâtait de s'en débarrassera D'ordinaire, on leur décochait quelque nouvel agent secret qui, en les entraînant dans une fausse démarche, les compromettait et fournissait ainsi le prétexte de leur arrestation. Les Richard^ les Cliquet, les Mouille-Farine, les Beaumont, et beaucoup d'autres qui avaient été des limiers de la pohce, furent tous reconduits au bagne, oii ils ont terminé leui' carrière, accablés des mauvais traitements que leur prodiguaient d'anciens compagnons qu'ils avaient trahis j alors c'était l'usage, les agents faisaient la guerre aux agents, et le champ restait aux plus astucieux.
Une centaine de ces individus que j'ai déjà cités, les Compère, les César Viocque, les Longueville, les Simon, les Bouthey, les Goupil, les Coco-Lacour, les Henri Lami, les Doré, les Guillet dit Bombance, les Cadet Pommé, les Mingot, les Dalisson, les Edouard Goreau, les Isaac, les Mayer, les Cavin, les Bernard Lazarre, les Lanlaire, les Florentin, les Cadet Herries, les Gaffré, les Manigant, les Nazon, les Levesque, les Bordarie, faisaient en quelque sorte la navette dans les prisons, oii ils s'envoyaient les uns les autres, s'accusant mutuellement, et certes, ce n'était pas à faux; car tous volaient, et il fallait bien qu'ils
1 C'est, démasqué dans toute son horreur, le système de la provocation calculée, d'autant plus odieuse qu'elle avait pour objet de se débarrasser des gens dont on avait utilisé les services.
fussent contumiers du fait : sans le vol comment auraient-ils vécu, puisque la police ne s'inquiétait pas de pourvoir à leur subsistance ?
Dans l'origine, les voleurs qui voulurent avoii deux cordes à leur arc, furent en très petit nombre : l'accueil que dans les prisons l'on faisait aux fauxfrères n'était guère propre à les multiplier. Imaginer qu'ils étaient retenus par une sorte de loyauté, ce serait mal connaître les voleurs; si la plupart d'entre eux ne dénonçaient pas, c'est qu'ils craignaient d'être assassinés. Mais bientôt il en fut de cette crainte comme de l'appréliension de tout péril qu'il est indispensable d'affronter, elle s'afiaiblit graduellement. Plus tard, le besoin d'échapper à l'arbitraire dont la police était armée, contribua à propager parmi les volem'S l'habitude de la délation.
Lorsque, sans autre forme de procès, et seulement parce que c'était le bon plaisir de la police, on claquemurait jusqu'à nouvel ordre les individus réputés voleurs incorrigibles (dénomination absurde dans un pays où l'on n'a jamais rien fait pour lem* amendement), plusieurs de ces malheureux, fatigués d'une détention dont ils n'entrevoyaient pas le terme, s'avisèrent d'un singulier expédient pour obtenir leur liberté. Les voleurs incorrigibles étaient aussi, dans leur genre, une espèce de suspects : réduits à envier le sort des condamnés, puisque du moins ces derniers étaient élargis à l'expiration de leur peine, afin d'être jugés, ils imaginèrent de se faire dénoncer ])our de petits vols, que souvent ils n'avaient pas commis; quelquefois même le délit pour lequel ils désiraient être traduits, lem* avait été cédé, moyennant une légère rétribution, par le dénonciateur leur compère; bien heureux alors ceux qui avaient des crimes à revendre ! Ils vidaient plus d'un broc dans la cantine, à la santé de l'acquéreur de leur méfait, ("«•tait un beau jour pour le dénoncé volontaire, que
celiii où il était extrait de Bicêtre pour être conduit à la Force, moins beau poiu'tant que celui oii, amené devant ses juges, il entendait prononcer une sentence en vertu de laquelle il ne serait plus enfermé que quelques mois. Ce laps de temps écoulé, sa sortie, c[u'il attendait avec tant d'impatience, lui était enfin annoncée; mais, entre les deux guichets, des estaiiiers venaient se saisir de sa personne ; et il retombait comme auparavant sous la jurisdiction du préfet de police, qui le faisait écrouer de nouveau à Bicêtre, oii il restait indéfiniment.
Les femmes n'étaient pas mieux traitées, et la prison de Saint-Lazare regorgeait de ces infortunées que des riguem's illégales réduisaient au désespoir.
Le préfet ne se lassait pas de ces incarcérations; mais il vint un moment oii, faute d'espace, il dût songer à déblayer les cachots; ceux, du moins, où les hommes étaient entassés. Il fit, en conséquence, suggérer à ces prétendus incorrigibles qu'il dépendait d'eux de mettre fin à leur captivité, et que l'on délivrerait sur le champ des feuilles de route à tous ceux qui demanderaient à prendre du service dans les bataillons coloniaux. Aussitôt il y eut une foule d'enrôlés volontaires. Tous étaient persuadés rpi'on les laisserait rejoindre librement; on le leui- avait promis : mais quelle ne fut pas leur surprise, quand hi gendarmerie vint s'emparer d'eux pour les traîner de brigade en brigade jusqu'à leur destination % Dès lors les prisonniers ne durent plus être très empressés d'endosser l'uniforme; le préfet, s'apercevant que k^m' zèle s'était tout à coup refroidi, prescrivit au geôlier de les solliciter de s'engager, et s'ils refusaient, ce singulier recruteur avait ordre de les y contraindre à force de mauvais traitements. On peut être sûi" qu'un geôlier, en pareil cn,s, fait toujom's plus qu'on n'exige de lui. Celui ae Bicêtre soUicitait nonseulement les prisonniers valides, mais encore ceux
qui ne rétaieut pas; point d'infirmité, quelque grave qu'elle fût, qui pût être à ses yeux un motif d'exemption : tout lui convenait, les bossus, les borgnes, les boiteux et jusques aux vieillards. En vain réclamaient-ils : le préfet avait décidé qu'ils seraient soldats, et, bon gré, mal gré. on les transportait dans les îles d'Oléron ou de Ré, où des cliefs, choisis parmi ce qu'il y avait de plus brutal dans l'armée, les traitaient comme des nègres ^. L'atrocité de cette mesure fut cause que plusieurs jeunes gens qui ne se souciaient pas d'être soumis à un semblable régime offrirent à la police de devenir ses auxiliaires; Coco Lacour fut un des premiers à tenter cette voie de salut, la seule qui fût ouverte. On fit d'abord quelques difficultés de l'admettre; mais à la fin, persuadé qu'un homme qui hantait les voleurs depuis sa plus tendre enfance était une excellente acquisition, le préfet consentit à l'inscrire sur le contrôle des agents secrets. Lacour avait pris l'engagement formel de devenir honnête homme, mais pouvait-il persévérer
1 Les bataillons coloniaux, à une époque où la France n'avait plus de colonies, étaient destinés à devenir les égouts de notre armée de terre. Les ofiicicrs de ces corps étaient presque tous de méchants garnements déshonorés par leur inconduite, et moins faits pour porter l'épée que le bâton de l'argousin. Lorsque le despotisme impérial existait dans toute sa vigueur, les bataillons coloniaux se recrutèrent d'une foule de etioyens honorables, militaires ou non, que les Fouché*, les Rovigo'*, les Clarkc***, immolaient à leurs caprices ou à ceux du maître dont ils étaient les esclaves. Des généraux, des colonels, des adjudants-commandants, des magistrats, des prêtres, furent envoyés comme simples soldats dans les îles de Ré et d'Oléron. ]^a police avait réuni dans cet exil bon nombre de royalistes et de patriote-s à cheveux blancs, qu'elle soumettait à la même discipline que les voleurs réputés incorrigibles. Le commandant Latapie faisait marcher au pas les uns et les autres. {Xote de Vidocq.)
• Fouché (1763-1820), ancien révolutionnaire, terrorisa Lyon en 1793, devint ministre de la police, et occupa ce poste d'abord jusqu'en 1802, puis fut rétabli au ministère de la police, de 1804 à 1810.
** Rovioo, Savary, duc de Rovigo (1774-1S53) général, remplaça Fouché eu 1810 au ministère de la police. Il fut chargé du commandement des troupes qui exécutèrent le duc d'Enghien. A la fin de sa carrière, il commanda brillamment en Algérie.
*'• Clarle, duc de Foltre (1765-1618), fut ministre de la guerre de 1807 à 1814. Le Directoire l'avait envoyé en Italie pour surveiller Bonaparte, fl Tut disgracié pour s'Être entendxi avec lui.
dans cette résolution? H était sans solde, et quand ou a bon appétit, Testomac crie souvent plus haut que la conscience.
Être mouchard et n'être pas payé, je crois qu'il n'est pas de pire condition : c'est à la fois être mouchard et voleur, aussi l'évidence de la nécessité établissait-elle contre les agents secrets une prévention qui les faisait toujours condamner, qu'ils fussent innocents ou coupables. Un brigand, pour se venger d'eux, s'avisait-il de les désigner comme ses complices, preuves ou non, il leur était impossible de se faire absoudre.
Je pourrais rapporter une foule de circonstances dans lesquelles, bien qu'étrangers au crime pour lequel ils étaient traduits, des agents secrets ont succombé devant les tribunaux; je me bornerai à consigner ici les deux faits suivants :
M. Hémart, premier président, se rendait à sa campagne; en descendant de voiture, il s'aperçoit que la vache ^ qui contenait ses effets a été enlevée : furieux contre les auteurs de cet attentat, il se promet de mettre tout en œuvre pour parvenir à les connaître ; il veut appeler sur leur tête la sévérité des lois. C'était une peine correctionnelle qu'ils avaient encourue, mais M. Hémart ne peut se résoudre à regarder comme simple délit un vol qui s'est commis à son préjudice, le châtiment serait trop doux; c'est un crime qu'il lui faut, et à cet effet il présente une requête au grand-juge, afin de faire décider cette question, si l'effraction après le vol consommé constitue une circonstance aggravante?
M. Hémart provoquait une décision affirmative, et elle fut rendue telle qu'il la désirait. Sm* ces entrefaites, les voleurs dont l'audace avait allumé la bile du criminahste, furent découverts et arrêtés- Us
3 Vache, valise en peau de vache.
avaient été trouvés nantis, il leur eût été difficile de nier; mais ils soupçonnèrent un ancien confrère de les avoir dénoncés : c'était le nommé Bonnet, agent secret, ils le signalèrent comme leur complice, et Bonnet, quoiqu'innocent, fut ainsi qu'eux coudamné à douze ans de fers.
Plus tard, deux autres agents secrets. Cadet H erriez et Lcdran., son beau-frère, ayant volé des malles, et les ayant vidées pour s'en adjuger le contenu, les entreposèrent chez deux de leurs collègues, Tormel père et fils, qui, signalés ensuite par eus à la perquisition, furent atteints et convaincus d'un larcin dont les dénonciateurs seuls avaient eu les profits. Soit à Bicêtre, soit à la Force, il ne se passait pas de jour que je ne visse arriver quelques-uns de ces messieurs. et que je ne les entendisse se reprocher réciproquement leiu" turpitude. Du matin au soir, ces mouchards surnuméraires étaient à se quereller, et ce furent lem's ignobles débats qui me révélèrent com bien le métier que j'allais embrasser était périlleux. Cependant je ne désespérais pas d'échapper aux dangers de la profession, et toutes les mésaventures dont j'étais le témoin étaient autant d'expériences d'après lesquelles je me prescrivais des règles de conduite, qui devaient rendre mon sort moins précaire que celui de mes devanciers.
Dans le premier volume de ces Mémoires, j'ai parlé du juif Gaâré, sous les ordres de qui je fus en quelque sorte placé au moment de mon entrée à la police. Gaffré était alors le seul agent secret salarié. Je ne lui fus pas plutôt adjoint, qu'il eut la fantaisie de se défaire de moi; je feignis de ne pas pressentir son intention, et, s'il se proposait de me perdre, de mon côté je méditais de déjouer ses projets. J'avais affaire à forte partie, Gafiré était retors. Quand je le connus, on le citait comme le doyen des voleurs; il avait commencé à huit ans, et à dix-huit
il avait été fouetté et marqué sur la place du Yieux- Marehé, à Kouen, Sa mère, qui était la maîtresse du fameux Fîambard, chef de la police de cette ville, avait d'abord tenté de le sauver; mais quoiqu'elle fût Tune des plus belles Israélites de sou temps, les magistrats n'accordèrent rien à ses charmes : Gaffré était trop maron (coupable); Vénus eu personne n'aurait pas eu la puissance de fléchir ses juges. Il fut banni. Toutefois, il ne sortit pas de France; et lorsque la révolution eiit éclaté, il ne tarda pas à reprendre le cours de ses exploits dans une bande de chauffeurs, parmi lesquels il figui'a sous le nom de Caille.
Ainsi que la plupart des voleurs, Galïré avait perfectionné son éducation dans les prisons; il y était devenu universel, c'est-à-dire, qu'il n'y avait point de genre de grinckir ^ dans lequel il ne fût passé maitre. Aussi, contre l'usage, n'adopta-t-il aucune spécialité; il était essentiellement l'homme de l'occasion; tout lui convenait, depuis l'escarpe jusqu'à la tire (depuis l'assassinat jusqu'à la filouterie). Cette aptitude générale, cette variété de moyens l'avaient conduit à s'amasser un petit pécule. Il avait, comme on dit, du foin dans ses bottes, et il aurait pu vivre sans travailler-, mais les gens de la caste de Gaffré sont laborieux, et bien qu'il fût assez largement rétribué par la police, il ne cessait pas d'ajouter à ses appointements le produit de quelques aubaines illicites, ce qui ne l'empêchait pas d'être fort considéré dans son quartier (alors le quartier Martin) où, ainsi que son accolyte Francfort, autre juif, il avait été nommé capitaine de la garde nationale.
Gaiïré craignait que je ne le supplantasse; mais le vieux renard n'était pas assez habile pour me cacher ses appréhensions : je l'observai, et ne tardai pas à
1 Grinehir, voler, d'où grinche voleur, opposé à escarpe, assassin*
découvrir qu'il manœuvrait pour me faire tomber dans un piège; j'eus l'air d'y donner tête baissée, et il jouissait déjà intérieurement de sa victoire, lorsque, voulant me monter un coup que je devinai, il fut pris dans ses propres filets, et, par suite de l'événement, enfermé pendant huit mois au dépôt.
Je ne fis jamais conuaitre à Gaffré que j'avais soupçonné sa perfidie; quant à lui, il continua de dissimuler la liaine qu'il me portait, si bien qu'eu apparence nous étions les meilleurs amis du monde. Il en était de même de plusieurs voleurs agents secrets, avec lesquels je me liai pendant ma détention. Ces derniers me détestaient cordialement, et quoique nous nous fissions bonne mine, ils pouvaient se flatter d'être payés de retour. Goupil, le Saint- Georges de la savatte, était du nombre de ceux qui me poursuivaient de leur intimité; constamment attaché à ma personne, il remplissait l'of&ce du tentateur, mais il ne fut ni plus hem'eux ni plus adroit que Gaiïré. Les Comyère, les 2Ianigant, les Corvet, les Bouthey, les Leloutre, essayèrent aussi de jeter le grappin sur moi; je fus invulnérable, grâce aux conseils de M. Henry.
Gaiïré ayant recouvré sa liberté, ne renonça pas à son dessein de me compromettre : avec Mauigant et Compère, il complota de me faire payer (condamner) ; mais persuadé que pour avoir échoué une première fois, il ne laisserait pas de revenir à la charge, j'étais sans cesse sur la défiance. Je rattendais donc de pied ferme, lorsqu'un joiu* qu'une solennité religieuse devait attirer beaucoup de monde à Saint- Koch, il m'annonça qu'il avait reçu l'ordre de s'y rendre avec moi. « J'emmène aussi, me dit-il, les amis Compère et Manigant; comme on est informé que dans ce moment il existe à Paris beaucoup de voleurs étrangers, ils nous signaleront ceux qui })0urraient être de leur connaissance. )) — Emmenez qui
VOUS voudrez, lui répondis-je, et nous partîmes. Quand nous arrivâmes, il y avait une affluence considérable; le service exigeait que nous ne fussions pas tous réunis sur un même point; Manigant et Gaffré allaient en avant. Tout-à-coup, dans l'endroit où ils sont, je remarque que l'on serre un vieillard. Pressé contre un pilier, le brave homme ne sait plus où donner de la tête, il ne crie pas, par respect poui' le saint lieu, cependant toute sa figure est boidevesée, sa perruque est eu désarroi; il a perdu terre ; son chapeau, qu'il suit des yeux avec une notable anxiété, rebondit d'épaules en épaules. tantôt s'éloignant, tantôt se rapprochant, mais roulant toujours. « Messieurs, je vous en prie », sont les seuls mots qu'il prononce d'un ton piteux, « je « vous en prie )>; et tenant d'une main sa canne à pomme d'or, de l'autre sa tabatière et son mouchoir, il agite en l'air deux bras qu'il voudi'ait bien pouvoir ramener à hauteur de sa ceinture. Je comprends qu'on lui soulève sa montre; mais que puis-je y faire? je suis trop éloigné du vieillard; d'ailleurs l'avis que je donnerais serait tardif, et puis Gaflré n'cst-il pas témoin et actem' de cette scène! s'il ne dit rien, sans doute qu'il a ses motifs pour se taire. Je pris le parti le plus sage, je gardai le silence, afin de voir venir ; et dans l'espace de deux heures que dura la cérémonie, j'eus l'occasion d'observer cinq ou six de ces presses factices dans lesquelles j'apercevais toujours Gaffré et Manigant. Ce dernier, qui est aujom'd'hui au bagne de Brest, où il subit une condamnation à douze années de fers, était à cette époque un des plus rusés filous de la capitale; il excellait à faire passer l'argent de la poche des autres dans la sienne; pom' lui, la transmutation des métaux se rédusait à un simple déplacement qu'il opérait avec une incroyable agilité.
La petite séance qu'il fit dans l'église de Saint-
Koch ne fut pas des plus productives; cependant, sans compter la montre du \ieillard, elle avait fait entrer dans son gousset deux bourses et quelques autres objets de peu de valeur.
La cérémonie terminée, nous allâmes dîner chez un traiteur; les fidèles faisaient les frais de ce repas, rien n'y fut épargné. On but copieusement, et au dessert on me mit dans la confidence de ce qu'il eût été impossible de me cacher : d'abord il ne fut question que des bourses, dans lesquelles on trouva cent soixante-quinze francs, espèces sonnantes. La carte payée, il restait cent fiancs, et l'on m'en donna Aàngt pour ma part, en me recommandant la discrétion : comme l'argent n'a pas de nom, je crus qu'il n'y avait pas d'inconvénient à accepter. Les convives se montrèrent enchantés de m'avoir affranchi ^ et deux flacons de Beaune furent vidés pour célébrer mon initiation. On ne parla pas de la montre; je n'en dis rien non plus pour ne pas paraître plus instruit que l'on voulait que je ne le fusse, mais j'étais tout yeux et tout oreilles, et je ne tardai pas à acquérir la certitude que la montre était au pouvoir de Gaffré. Alors je me mis à contrefaire l'homme ivre, et prétextant un besoin, je priai le garçon de service de me donner l'indication qui m'était nécessaire. Il me conduisit, et dès que je fus seul, j'écrivis au crayon un billet ainsi conçu :
« Gafi'ré et Manigant viennent de voler une mon- « tre dans l'église Saint-Eoch; dans une heure, à « moins qu'ils ne changent d'idée, ils passeront au '( marché Saint-Jean. Gaffré est porteur de l'objet. »
Je descendis en toute hâte, et tandis que Gaffré et ses complices me croyaient encore au cinquième étage, occupé de mettre du cœur sur le carreau, j'étais dans la rue, d'où j'expédiai un courrier à 31, Henry. Je remontai sans perdre de temps; mon absence n avait pas été trop longue; quand je repa-
rus, j'étais hors d'haleine, et rouge comme un coq. On me demanda si je me sentais soulagé.
— « Oui, beaucoup, balbutiai-je, eu tombant « presque siu* la table.
— <( Tiens-toi donc, me dit Manigant.
— « n voit double, observa Gaffré.
— u Est -il Pompette, reprit Compère ! l'est-il ! « mais le grand air le remettra. »
On me fit donner de l'eau sucrée. « X.. de D... î « m'écriai-je, de l'eau à moi ! à moi de l'eau !
— (( Oui, prends, ça te fera du bien !
— « Tu crois? »
Je tends mon bras : au heu de saisir le verre je le renverse, et il se brise. Je me hvrai ensuite à quelques lazzis d'ivrogne qui égayèrent la société, et quand je supposai que M. Henry avait eu le temps de recevoir ma dépêche et de prendre ses mesures, je revins insensiblement à mon sang-froid.
En nous retirant, je vis avec x)laisirque notre itinéraire n'était pas changé, ISTous nous dirigeâmes en effet vers le marché Saint- Jean; il y avait là un corps -de-garde. Lorsque j'aperçus de loin les soldats assis devant la porte, je doutais d'autant moins que leui' présence sur la voie publique ne fût le résultat de mon message, que l'inspecteur Ménager était en observation derrière eux. Quand nous passâmes, ils vinrent à nous, et nous prenant poliment par le bras, ils nous invitèrent à entrer au poste. Galïré ne pouvait s'imaginer ce que cela signifiait; il supposait que les soldats étaient dans l'erreur. Il voulut argumenter, on le somma d'obéir, et bientôt après il fallut se soumettre à la fouille. Ce fut par moi que l'on commença, l'on ne trouva rien; vint ensuite le tour de Gaffré, il n'était pas à son aise; enfin la fatale montre sort de son gousset; il est un peu déconcerté, mais au moment oii on l'examine, et surtout lorsqu'il entend le commissaire dire à sou
secrétaire, écrivez : une montre entourée de brillants, il pâlit et me regarde. Avait-il quelque soupçon de ce qui s'était passé? je ne le pense pas; car il était convaincu que j'ignorais le vol de la montre, et, de plus, il était certain que, même en étant instruit, puisque je ne l'avais pas quitté, je n'aurais pu manger le morceau.
Galïré, interrogé, prétendit avoir acheté la montre : on fut persuadé qu'il mentait; mais la personne volée ne s'étant pas présentée i)our réclamer, il ne fut pas possible de le condamner. On le retint néanmoins administrativement, et après un assez long séjoui- à Bicêtre, il fut envoyé en surveillance à Tours, d'où il revint plus tard à Paris, Ce scélérat y est mort en 1822.
Dans ce temps, la police avait si peu de confiance en ses agents, qu'il n'était sorte d'expédients auxquels elle ne recourût pour les éprouver. Un jour on me détacha Goupil, qui vint me faire une singulière proposition.
« — Tu sais bien, me dit-il, François le cabaretier.
« — Oui, qu'est-ce qu'il y al
« — Si tu veux, nous lui arracherons une dent ^
« — Et comment cela!
« — Voilà déjà plusiem'S fois qu'il s'adresse à la (c préfecture pour obtenir la permission de rester « ouvert une partie de la nuit, on lui a toujours « refusé, et je lui ai donné à entendre qu'il ne dépense drait que de toi de lui faire accorder ce qu'il « demande.
« — Tu as eu tort; car je ne puis rien.
« — Tu ne peux rien : belle nouvelle ! Oertaioe- « ment tu ne peux rien, mais tu peux toujours le « bercer de l'espoir que tu lui feras obtenir.
« — C'est vrai, mais que lui en reviendra-t-il?
1 Nous lui cxtorijuerona de l'argent.
« — Dis plutôt que nous en reviendra-t-il? François, « si tu t'y prends bien, est un messière ^ qui financera. « Ilest déjà averti que tu fais la pluie et le beau temps « dans l'administration; il a bonne opinion de toi, « ainsi, pas de doute, il jouera du pouce à la première « réquisition.
« — Tu penses qu'il lâchera la monnaie"?
« — Si je le pense, mon ami, il se f... autant de « de six cents francs comme d'un liard; nous empoi- « gnerons les enjeux : c'est le point essentiel, après « on le promène.
« — A la bonne heure; mais s'il se fâche?
« — Eh bien! on l'envoie promener; au surplus, « ne t'inquiète pas, je me charge de tout. Pas de « broderie (écrit), par exemple, tu connais le pro- « verbe, les écrits sont des mâles, et les paroles sont « des femelles.
« — C'est ça, autant en emporte le vent; ijoint « de reçu, et empochons.
« — Et mille zieux ! oui, arrive qui plante, c'est « des choux, on en est quitte pour nier. En atten- « dant, je vais battre comptoir ^, et il faudra bien « qu'il àboule. » Goupil me prend alors la main, et me la serrant dans la sienne, il continue : « Je me « rends de ce pas chez François, je t'annoncerai pour « ce soir, je serai censé t'avoir donné rendez -vou>< « pour huit heures, et tu ne viendras qu'à onze, « parce que, soi-disant, tu auras été retardé; à « minuit, on nous dira de sortir, alors tu fera< « semblant de t'en formaliser, et François saisir;i « l'occasion pour te pousser la botte. Tu es un « homme d'estoque ^, le reste va sans dire. Au revoir. »
1 Messièr-i, dupe, victime.
2 Comptoir pour Comtois, bavardage intéressé (vient probablement de conte). Ce mot est encore employé dans un autre sens. Les grecs ou voleurs au jeu travaillent rarement seuls. Ils s'adjoignent des compères appelés comtois et des au.xiliaires féminins nommés amazones.
3 Estoque, pour estoc. Coup d'estoc, coup de pointe, par opposition à coup
« — Au revoir, répondis -je; nous nous séparâmes. « Mais à peine étions-nous dos-à-dos, que Goupil « revint sur ses pas.
« — Ah ça ! me dit-il, tu sais qu'à des fois la « plume vaut mieux que le pigeon, il me faut de « la plume, ou sinon... » Soudain prenant une attitude disloquée, ouvrant une bouche énorme, balançant ses mains à six pouces du sol, comme s'il eût voulu raser le pavé, il compléta la menace par une retraite de corps et par un avancé de jambes dans lequel la mobilité de ses pieds n'était pas ce qu'il y avait de moins grotesque.
« — C'est bien, dis-je à Goupil, tu ne m'avaleras « pas. Nous partagerons, c'est convenu.
<( — Foi de grinclief
« — Oui, sois tranquille. »
Goupil prit aussitôt le chemin de la Courtille, où il allait assez fréquemment, et moi celui de la préfecture de police, oii j'instruisis M. Henry de la proposition que l'on m'avait faite. « J'espère, me « dit ce chef, que vous ne vous prêterez pas à cette « intrigue. » Je lui protestai que je n'y étais nullement disposé, et il témoigna qu'il me savait bon gré de l'avoir averti. « Actuellement, ajouta-t-il, je vais « vous donner une preuve de l'intérêt que je vous « porte, » et il se leva pour prendre dans son casier un carton qu'il ouvrit : « Vous voyez qu'il est plein ; ce « sont des rapports contre vous ; il n'en manque pas. « et pom'tant, je vous emploie c'est que je ne crois « pas un mot de ce qu'ils disent. » Ces rapports étaient l'œuvre des inspecteurs et des officiers de paix, qui. par esprit de jalousie, m'accusaient de voler continuellement: c'était là leur refrain, c'était aussi celui des volem-s que j 'avais fait prendre en flagrant déht :
de taille, coup de tranchant. De ]i\ même famille que estoquer, estocade, llvnime d'estoc, homme qui frappe vigoureusement et sûrement, à la façon «l'un bretteur qui iJ^usse la botte i .
ils me dénouçaient comme leur complice, mais quand • de toutes parts de défavorables préventions me rendaient accessible, je défiais la calomnie, je bravais ses atteintes, et ses traits venaient se briser contre le rempart d'airain d'une vérité qui, à force d'alibi incontestables ou d'impossibilités d'un autre genre, devenait resplendissante d'évidence. Accusé chaque jour pendant seize ans, jamais je ne fus traduit; une seule fois je fus interrogé par M. Vigny, juge d'instruction; la plainte qui m'avait amené devant lui offrait quelques probabilités, je n'eus qu'à paraître,, elles s'évanouirent, et je fus renvoyé sur-le-chamj).