‹ Mémoires de Vidocq (volume 2)Chapitre 11 sur 56 · CHAPITRE XLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV

Une visite à Versailles. — Les grandes bouches et les petits morceaux. — La résignation. — Les transes d'un criminel. — C'est soi-même qui fait son sort. — Le sommeil d'un meurtrier. — Les nouveaux convertis. — Ils m'invitent à leur exécution. — Réflexions au sujet d'ime boîte en or. — Le Meg des Megs. — Il n'y a pas de honte. — L'hexire fatale. — — Nous nous retrouverons là-bas. — La Carline. — Les deux Jean de la vigne. — J'embrasse deux têtes de mort. — L'esprit de vengeance. — Dernier adieu. — L'éternité.

Je revins directement à Paris. Je conduisis Pons à Versailles, où Court et Eaoul étaient détenus. En arrivant, j'allai les voir. « Eh bien ! leur dis -je, notre « homme est arrêté.

— « Vous l'avez? dit Court, ah ! tant mieux !

— « n ne l'a pas volé, s'écria Raoul; je suis sûr « qu'il aura fait une belle vie !

— « Lui ! répliquai-je, il a été doux comme un mouton.

— « Quoi ! il ne s'est pas défendu !... Hein, vois- « tu, Raoul? il ne s'est pas défendu !

— « Ces terribles -là, ils ont une grande bouche, « mais ils n'avalent que les petits morceaux.

— « Les renseignements que vous m'avez donnés, « leur dis-je, n'ont pas été perdus. »

Avant de partir pour Versailles, je voulus par reconnaissance procurer une distraction aux deux prisonniers, en les faisant diner avec moi. Ils acceptèrent avec une satisfaction marquée, et tout le temps que nous passâmes ensemble, je ne vis plus sui' leur front le plus léger nuage de tristesse : ils étaient plus que résignés, je ne serais pas surpris qu'ils fussent redevenus honnêtes gens, leur langage semblait du moins l'indiquer. « Il faut convenir, mon « pauvre Eaoul, disait Court, que nous faisions un « fichu métier.

— « Oh ! ne m'en parle pas : tout métier qui fait « pendre son maître

— « Et puis, ce n'est pas tout ça, être dans des « transes continuelles, n'avoir pas un instant de « tranquillité, trembler à l'aspect de chaque nouveau « visage.

— « C'est bien vrai, partout il me semblait voir « des mouchards ou des gendarmes déguisés; le plus « petit bruit, mon ombre quelquefois me mettaient « sens dessus dessous.

— « Et moi, dès qu'un inconnu me regardait, je (( m'imaginais qu'il prenait mon signalement, et à « la chaleur qui me montait, je sentais bien que « malgré moi je rougissais jusque dans le blanc des « yeux.

— « Qu'on ne sait guère ce qu'il en est, quand on « commence à donner dans le travers ! si c'était à « refaire, j'aimerais mieux mille fois me brûler la « cervelle.

— « J'ai deux enfants, mais s'ils devaient mal « tourner je recommanderais plutôt à leur mère de « les étoulîer de suite.

— « Si nous nous étions donné autant de peine « pour bien faire, que nous en avons pris pour faii'e « le mal, nous ne serions pas ici; nous serions plus « heureux.

— « Que veux-tu? c'est notre sort.

— « îs'e me dis pas ça,.., c'est soi-même qui fait

(( son sort la destinée, c'est des bêtises; il n'y a

« pas de destinée, et sans les mauvaises fréquenta- « tions, je .sens bien que je n'étais pas né pour être (c un coquin. Te souviens -tu, à chaque coup que nous « venions de faire, combien je prenais de la eonso- « lation^. C'est que J'avais sur l'estomac comme un « poids de cinq cents livres, j'en aui'ais avalé une « velte^ que ça ne me l'aurait pas retiré.

— (( Et moi, je sentais comme un fer chaud qui me « brûlait le coeur; je me mettais sur le côté gauche « pour dormir, si je m'assoupissais, c'était le reste : « on aurait dit que j'avais les cinq cents millions « de diables à mes trousses^; à des fois on me sui-- « prenait avec mes habits pleins de sang, enterrant « un cadavre, ou bien encore l'emportant sur mon « dos. Je m'éveillais, j'étais trempé comme une « soupe; l'eau coulait de mon front, qu'on l'aurait « ramassée à la cuillère; après cela il n'y avait plus « moyen de fermer l'œil : mon bonnet me gênait, je « le tournais et le retournais de cent façons; c'était « toujours un cercle de fer qui me serrait la tête, « avec deux pointes aiguës qui s'enfonçaient de « chaque côté dans les tempes.

— « Ah ! tu as aussi éprouvé ça. On croirait que « c'est des aiguilles,

— « C'est p'têtre tout ça qu'on appelle des « remords.

1 ConsolUkm, verre d'eau ordinaire.

■i VeUe, ancienne mesure de capacité qui valait un peu moins de 8 litres. iS A remaniuei cette peinture réaliste, et en même temps très expressive du remords.

— « Eemords ou non, toujours est-il que c'est un « fier tourment. Tenez, M. Jules, je n'y pouvais plus « durer, il était temps que ça finisse : d'honneur, « c'était assez comme ça. D'autres vous en vou- « draient, moi je dis que vous nous avez rendu « service; qu'en dis-tu, Raoul!

— « Depuis que nous avons tout avoué, je me « trouve comme en paradis, au prix de ce que j'étais « auparavant. Je sais bien que nous avons un fichu « moment à x)asser, mais ils n'étaient pas non plus « à la noce ceux que nous avons tués : d'ailleurs, c'est « bien le moins que nous servions d'exemple. »

Au moment de me séparer d'eux, Raoul et Court me demandèrent en grâce de venir les voir aussitôt qu'ils seraient condamnés; je le leur promis et tins parole. Deux jom's après le prononcé du jugement qui les condamnait à mort, je me rendis près d'eux. Quand je pénétrai dans leur cachot, ils poussèrent un cri de joie. Mon nom retentit sous ces voiites sombres comme celui d'un libérateur; ils témoignèrent que ma visite leur faisait le plus grand plaisir, et ils demandèrent à m'embrasser. Je n'eus pas la force de leur refuser. Ils étaient attachés sur un Ut de camp, où ils avaient les fers aux x^ieds et aux mains; j'y montai, et ils me pressèrent contre leur sein avec la même effusion de cœur que de véritables amis qui se retrouvent après une longue et douloui'euse séparation. Une personne de ma connaissance, qui était présente à cette entrevue, eut une très grande frayeur en me voyant ainsi en quelque sorte à la discrétion de deux assassins. « Ne craignez rien, lui « dis -je.

— « Non, non, ne craignez rien, dit Raoul avec « vivacité, nous, faire du mal à monsieur Jules ! il « n'y a pas de risques.

— « Monsieur Jules ! proféra Court, c'est ça un « homme; nous n'avons que lui d'ami, et ce qui

« m'en plaît, c'est qu'il ne nous a pas abandon- « nés. »

Comme j'allais me retirer, j'aperçus auprès d'eux deux petits livres dont l'un était entr'ouvert (c'étaient des Pensées chrétiennes) : « Il paraît, leur « dis-je, que vous vous livrez à la lecture; est-ce que « vous donneriez dans la dévotion, par hasard?

— « Que voulez -vous? me répondit Eaoul, il « est venu ici un ratichon (un ecclésiastique) pour « nous rehoneter (nous confesser); c'est lui qui nous « a laissé ça. Il y a tout de même là-dedans des « choses que, si on les suivait, le monde serait meil- « leur qu'il est.

— « Oh! oui, b t meillem* ! On a beau dire,

« la religion ce n'est pas de la bamboche; nous « n'avons pas été mis sm- terre pour y crever comme « des chiens. »

Je félicitai ces nouveaux convertis de l'heureux changement qui s'était opéré en eux. « Qui aurait « dit, il n'y a pas deux mois, reprit Court, que je me « serais laissé embêter x3aT un calotin !

— « Et moi, observa Eaoul, tu sais comme je « les avais dans le pijfe ^ ; mais quand on est dans « notre passé, on y regarde à deux fois : ce n'est pas « que la mort m'épouvante, je m'en f... comme de « boire un verre d'eau. Vous verrez comme j'irai « là, monsieur Jules.

— « Ah ! oui, me dit Cornet, il faudra venir.

— « Je vous le promets.

— « Parole d'honneur?

— « Parole d'honneur. »

Le jour fixé pour l'exécution, je me rendis à Versailles; il était dix heures du matin lorsque j'entrai dans la prison, les deux patients s'entretenaient avec leurs confesseurs. Ils ne m'eurent pas plutôt

1 Piffe, nez; aujourd'hui, l'on écrit pif.

aperçu qne, se levant précipitamment, ils vinrent à moi.

Eaotjl (me prenant les mains), « Vous ne savez « pas le plaisir que vous nous faites, tenez, on était « en train de nous graisser nos bottes.

Moi. « Que je ne vous dérange pas.

Court. « Vous, monsieur Jules, nous déranger ! « plaisantez -vous?

Raoul. « H faudrait que nous n'eussions pas dix « minutes devant nous, pour ne pas vous parler; « (se tournant vers les ecclésiastiques) c€8 messieurs « nous excuseront.

Le confesseur de Raoul. « Faites, mes enfants, (( faites.

Court. « C'est qu'il n'y en a pas beaucoup comme « monsieur Jules; tel que vous le voyez, c'est pource tant lui qui nous a emballés, mais ça n'y fait rien.

Raoul. « Si ce n'avait pas été lui, c'était un autre.

Court. « Et qui ne nous aurait pas si bien traités.

Raoul. « Ah ! monsieui' Jules, je n'oublierai jamais « ce que vous avez fait pour nous.

Court. « Un ami n'en ferait pas autant.

Raoul. « Et par dessus le marché venir encore « nous voir faire la culbute !

Moi (leur offrant du tabac, dans l'espoir de changer la conversation). « Allons, une prise, c'est du « bon.

Raoul (aspirant avec force). « Pas mauvais ! (il « éternue à i)lusieurs reprises) c'est un billet de « sortie, n'est-ce pas, monsieur Jules?

Moi. « Cela se dit.

Raoul. « Je suis pourtant bien malade. » (Dans ce moment, il prend ma boîte, et après l'avoii' ouverte pour en faire les honneurs, il l'examine.) « Elle est belle, la fonfîère (tabatière) ! Dis donc. « Court, sais-tu ce que c'est que ça?

Court (détournant la vue). C'est de Ter.

Eâotil. « Tu as bien raison de regarder de Tautre a côté; Tor, c'est la perdition des hommes. Tu vois « où. ça nous a conduits.

Court. « Dire que pour une saloperie pareille, « on se fait arriver tant de peine ! N'aui ait-il pas « mieux valu travailler"? Tu avais des parents hon- « nêtes, moi aussi, au jour d'aujorn-d'hui, nous ne (( ferions pas déshonneur à nos familles.

EAOtTL. « Oh ! ce n'est pas là mon plus grand « regret. Ce sont les messières que nous avons « escarpés.... les malheureux !

Court (l'embrassant). « Tu fais bien de te repen- « tir. Celui qui donne la mort à ses semblables « n'est pas fait pom* vivre. C'est un monstre !

Le confesseur de Court. « Allons, mes enfants, « le temps s'écoule.

Raoul. « Us ont beau dire, le Meg des Megs (l'Être « suprême), s'il y en a un, ne nous pardonnera jamais.

JjE CONFESSEUR DE CouRT. « La miséricorde de

« Dieu est inépuisable Jésus -Chiist, mourant

« sur la croix, a intercédé auprès de sou père pour « le bon larron.

Court. « Puisse-t-il intercéder pour nous !

L'un des confesseurs. « Élevez votre ame à « Dieu, mes enfants, prosternez -vous et priez. »

Les deux patients me regardent comme pour me consulter sur ce qu'ils doivent faire; ils semblent craindre que je ne les accuse de faiblesse.

Moi. « Il n'y a pas de honte,

Eaoul (à son camarade), « Mon ami, recomman- « dons -nous. »

Raoul et Com't s'agenouillent : ils restent environ (juinze minutes dans cette position... ils sont plutôt recueillis qu'absorbés. L'horloge sonne, c'est onze heures et demie, ils se regardent et disent ensemble, dans trente minutes, ce sera fait de nous! En prononçant ces mots, ils se lèvent; je vois qu'ils veulent me

parler, je m'étais tenu un instant à l'écart, je m'approche. « Monsieur Jules, me dit Court, si « c'était un effet de votre bonté, nous vous deman- « derions un dernier service.

— « Quel est-il? je suis tout prêt à vous obli- « ger.

— « Nous avons nos femmes à Paris. J'ai ma « femme... ça me brise le cœur... c'est plus fort que « moi ! » Ses yeux se remplissent de larmes, sa voix s'altère, il ne peut achever.

— « Eh bien ! Court, dit Eaoul, qu'as-tu donc? « ne vas -tu pas faire l'enfant ? Je ne te reconnais pas « là, mon garçon; es-tu un homme ou ne l'es-tu « pas? Parce que tu as ta femme; est-ce que je n'ai « pas aussi la mienne? allons ! un peu de courage.

— « C'est passé à présent, reprit Court, ce que « j'avais à vous dire, monsieur Jules, c'est que nous « avons nos femmes, et que sans vous commander, « nous voudrions bien vous charger de quelques « petites commissions pour elles. »

Je leur promis de m'acquitter de toutes celles qu'ils me donneraient, et lorsqu'ils m'eurent exposé leurs intentions, je leur renouvelai l'assurance qu'elle seraient rehgieusement remplies.

Eaoul. « J'étais bien sûr que vous ne nous refu- « seriez pas.

Court. « Avec les bons enfants, il y a toujours de « la ressource.... Ah ! monsieur Jules, comment « nous reconnaître de tout ça?

Raoul. « Si ce que dit le rebonneteur (confesseur) « n'est pas de la hlague, un jour nous nous retrouve- « rons là-bas.

Moi. « Il faut l'espérer, peut-être plutôt que vous « ne pensez.

Court. « Ah ! c'est un voyage que l'on fait le plus « tard que l'on peut. Nous sommes bien près du « départ.

Eaoul, « Monsieur Jules, votre montre va-t-elle « bien?

Moi, « Je crois qu'elle avance. (Je la tire.)

Eaoul. « Voyons-la. Midi.

Court, « La Carline (la mort), Dieu ! comme elle « nous galoppe !

Eaoul. « La grande aiguille va toucher la petite. « ISTous ne nous ennuyons pas avec vous, M. Jules... « mais il faut se quitter. Tenez, prenez ces haMlc( lards, nous n'en avons plus besoin. ( Les babillards « étaient les deux Pensées ckrétiennes).

CounT. « Et ces deux Jean de la vigne (les crucifix), « prenez-les aussi; cela fera qu'au moins vous aurez « souvenance de nous. » On entend un bruit de voi- « tures : les deux condamnés pâlissent.

Eaoul. « Il est bon d'être repentant, mais est-ce

« que je vas faire le c , par hasard"? oh ! non, pas

« de bravades comme il y en a d'aucuns, mais « soyons fermes.

CouTiT. « C'est cela : fermes et contrits. »

Le bourreau arrive. Au moment d'être placés sur « la charrette, les patients me font leurs adieux : « C'est pourtant deux têtes de mmi, qtie vous venez « d'embrasser, me dit Eaoul. »

Le cortège s'avance vers le lieu du supphce. Eaoul et Coui'f sont attentifs aux exhortations de leurs confesseurs; tout à coup je les vois tressaillir : une voix a frappé lem- oreille, c'est celle de Fontaine, qui, rétabli de ses blessm-es, est venu se mêler à la foule des spectateurs. Il est animé par l'esprit de vengeance ; il s'abandonne aux transports d'une joie atroce. Eaoul l'a reconnu; d'un coup-d'œil, qu'accompagne l'expression muette d'une pitié méprisante, il semble me dire que la présence de cet homme lui est pénible. Fontaine était près de moi, je lui ordonnai de s'éloigner ; et par un signe de tête, Eaoul et son camarade me témoi-

gnèrent qu'ils me savaient gré de cette attentiou.

Coui't fut exécuté le premier; monté sur l'échafaud, il me regarda encore comme poui^ me demauder si j'étais content de lui. Eaoul ne montra pas moins de fermeté; il était dans la plénitude de la vie; par deux fois sa tête rebondit sur le fatal plancher, et son sang jaillit avec tant de force, qu'à plus de vingt pas des spetateurs en furent couverts.

Telle fut la fin de ces deux hommes, dont la scélératesse était moins l'effet d'un mauvais naturel que celui d'un contact avec des êtres pervertis, qui, au sein même de la société générale, forment une société distincte, qui a ses principes, ses vertus et ses vices. Eaoul n'avait pas plus de trente-huit ans; il était grand, élancé, agile et vigoureux ; son sourcil était élevé; il avait l'oeil petit, mais vif, et d'un noir étincelant; son front sans être déprimé, fuyait légèrement en arrière; ses oreilles étaient tant soit peu écartées, et semblaient être entées sur deux protubérances, comme celles des Italiens, dont il avait le teint cuivré. Court avait une de ces figures qui sont des énigmes difficiles à expliquer; son regard n'était pas louche, mais il était couvert, et l'ensemble de ses traits n'avait, à vrai dire, ni bonne ni mauvaise signification; seulement dés saillies osseuses prononcées, soit à la base de la région fi-outale, soit aux deux pommettes, dénotaient quelqu'instinct de férocité. Peut-être ces indices d'un appétit sanguinaù'e s'étaient-ils développés pai' l'habitude du meurtre.... D'autres détails, qui appartenaient plus pai'ticulièrement au jeu de sa physionomie, avaient un sens non moins profond; à les considérer, on y voyait quelque chose de maudit qui inquiétait et faisait frémir. Court était âgé de quarante-cinq ans, et depuis sa jeunesse, il était entré dans la carrière du crime ! Pour jouir d'une

si longue impiuiité. il lui avait fallu uue forte dose d'astuce et de finesse.

Les commissions qui me furent confiées par ces deux assassins étaient de nature à prouver que leur cœur était encore accessible à de bons sentiments; je m'en acquittai avec ponctualité : quant aux présents qu'ils me firent, je les ai conservés, et l'on peut voir chez moi les deux Pensées chrétiennes et les deux crucifix.

Pons Gérard, que l'on ne put pas convaincre de meurtre, fut condamné aux travaux forcés à perpépuité.

CHAPITEE XLV

Les trois catégories. — La science mai'che. — Les délits et les peines. — Expiation sans fin. — Roherto crédite experto. — La pénalité absurde. — Les ganaches et les voltigeiors. — Le mannequin. — Les classiques et les romantiques. — Le Rococo. — Toxicologie morale. — Les bons et les mauvais champignons. — La monocographie. — La méthode de Linné.

— Les monstruosités. — Recherches d\ine classification. — Une nomenclature. — Les suladomates et les halantiotomistes.

— Analyse chimique. — La vdsite de Térudit et le traité de famosis. — Les poches à la Bovdard. — Une recette astrologique. — Argus et Briarée. — Il n'y a que la foi qui noiLS sauve. — M. Prunaud, ou la découverte ùnprovisée. — Je puis gagner 50 pour 100. — La réclamation de l'émigré. — Un vol domestique. — La montre à quantième. — La femme enlevée. — M. Bécoot et le duc de Modène. — L'Anglaise qui s'envole. — • Retour aux catégories. — Commençons par les cambrioleurs.

Les voleurs forment trois grandes catégories, dans lesquelles on peut trouver plusieurs divisions et subdivisions.

A la première de ces catégories appartiennent les voleurs de profession, qui sont réputés incorrigibles,

bien que refficacité presque coustaute du régime auquel les Américains du nord soumettent leurs prisonniers, ait démontré qu'il n'est pas si grand coupable qui ne puisse être amené à résipiscence.

Une vie habituellement criminelle est presque toujours la conséquence d'une première faute: l'impunité encourage et la punition ne corrige pas. Pom- ce qui est de l'impunité, tôt ou tard elle a son terme; ce serait heureux, très heureux, si la punition, quel que soit le délit, ne constituait pas une flétrissure perpétuelle ^.. Mais nos sociétés européennes sont ainsi organisées, l'inexpérience y a tous les moyens de se pervertir; succombe-t-elle "? la justice est debout; la justice, disons la législation : elle frappe; qui frappe-t-elle ? le pauvre, l'ignorant, le malheureux à qui le pain de l'éducation a manqué, celui à qui l'on n'a inculqué aucun principe de morale, celui pour qui la loi est restée sans promulgation, celui qui n'a pu avoir d'autres règles de conduite que les leçons de ce catéchisme sitôt oublié, parce que l'enfant ne l'a pas compris, et que l'homme fait n'y trouve, sous un amas de prescriptions religieuses, que des formules trop peu développées pour la pratique. Que l'on ne s'y trompe pas, malgré la diffusion des lumières, l'éducation du peuple est encore à faire ^. C'est la science qui marche, mais elle marche seule, elle marche poui" les classes privilégiées, elle marche pour les riches...; elle n'illumine que les hautes régions, plus bas il n'y a que ténèbres, chacun s'avance au hasard et comme à l'aveuglette; tant pis pour qui se fourvoie.

1 Vidocq préconise ici l'idée de la réhabilitation des coupables, qui, depuis a pris sa place dans notre législation. Ce qui prouve qu'il voyait les criminels tels qu'il faut les voir, c'est-à-dire comme des égarés ou des malheureux, victimes des circonstances, et susceptibles de s'amender dans certains cas.

2 L'idée est encore vraie aujourd'hui, et la meilleure preuve en est dans la marée montante de la criminalité juvénile, dans une génération qui a cependant à sa portée tous les genres d'écoles possibles.

A chaque pas il y a des abimes, des gouffres, des embûches, des obstacles ; tant pis ! on ne fera pas les frais d'un fanal... Cherchez votre chemin, pauvres gens! sivous ne le rencontrez pas, on vous tuera.

Vous êtes -vous égarés, souhaitez -vous revenir sur vos pas, le souhaitez -vous avec force et sincérité? Vaine résolution. Ton vous tuera...; ainsi le veut le préjugé. Vous êtes maudits ; vous êtes des réprouvés, des Parias 1; n'espérez plus... La société qui condamne, qui excommunie, a crié sur vous anathême... Le juge vous a touchés : vous n'aurez plus de pain !

Lorsque l'expiation est indéfinie, que parle-t-on de peines temporaires? Le tribunal inflige un châtiment, la durée de ce châtiment est fixée; mais quand la sentence ne fi-appe plus, l'opinion frappe encore, elle frappe toujom'S à tort et à travers. La sentence veut retrancher six mois de Ta vie d'un homme, six mois de sa liberté, l'opinion anéantit le reste. O vous qui prononcez des arrêts, tremblez, le glaive de Thémis^ ne fait que d'incurables blessures; ses stigmates les plus légers sont comme le chancre qui ronge tout, comme le feu grégois^ qui dévore et ne peut s'éteindre.

Xos codes établissent des peines correctionnelles; et les pires de tous les coupables ne sont pas ceux qui les ont encourues, mais ceux qui les ont subies. D'où vient que nous allons ainsi en sens inverse du but? C'est que maltraiter n'est pas corriger; c'est au contraire pervertir et corrompre de

1 Paria, la dernière caste de rinde; s'applique, par extension, aux miséreux et aux réprouvés.

2 Thémis, déesse de la Justice chez les anciens ; on la représentait tenant d'une main une balance symbolisant l'équité de ses arrêts, et de l'autre, le glaive destiné au châtiment des coupables.

3 Feu grégeois, feu inventé par le Grec Callinique vers 670. Il avait la propriété de brûler dans l'eau et était composé, croyait-on, de soufre, de naphte et de bitume. Les Grecs s'en servirent poiur défendre Constantinople contre les Arabes, et plus tard ceux-ci contre les troupes de saint Louis pendant la 7« croisade.

plus en plus la nature humaine, c'est la contraindre à se dégrader, c'est l'abrutir. J'ai vu des libérés de toutes les réclusions possibles, j'en ai vu des milliers, je n'en ai pas connu un seul qui eût puisé dans la cax)tivité ses motifs de devenir meilleur. Se proposaient-ils de s'amender? c'était toujours par d'autres raisons plus puissantes; le souvenir de la captivité ne réveillait qu'une irritation, un dépit, une rage, un ressentiment vague, mais profond, et point de repentir. On se rappelait des concierges rapaces, des geôliers féroces, des porte-clés plus féroces encore; on se rappelait des iniquités, des tyrannies, des tyrans ou plutôt des tigres et l'on nous dira que ceux-là sont aussi des êtres faits à l'image de Dieu, ô blasphème^ !

Au libéré qui projette de se maintenir honnête, il faut plus que de la vertu, il faut de l'héroïsme, et encore n'est-il pas sûr s'il ne possède rien, que la société entière ne se retirera pas de lui : c'est un pestiféré, un lépreux dont chacun s'isole. Est-ce la contagion que l'on craint'? non, la contagion est l)artout, au bagne comme sous les lambris dorés de la Chaussée -d'Antin, c'est la miséricorde qu'on redoute, et l'on saisit avec empressement un prétexte plausible pour s'en affranchii*.

Puisque le libéré est proscrit irrévocablement, s'il n'a pas le com-age de périi\ il faut bien qu'il se réfugie quelque part; il lui est interdit de rentrer dans votre société, vous le repoussez, oii ira-t-iH dans la sienne, et la sienne est ennemie de la vôtre. C'est donc vous qui grossissez le nombre des malfaiteurs; car le principe de toute société est de s'entre aider les uns les autres. Ses pairs lui tendront d'abord

1 Avec de telles théories, Vidocq ne serait pas aujoiird'hui partisan des châtimeirts corporels contre les apaches. Peut-être s'élève-t-il anssi contre la dtireté des geôliers, moins par sentiment que par runonne d'avoir eu à soulfrir de leurs iniquités et de leurs abus d'autorité.

une main secourable; mais s'ils le nom^rissent aujourd'hui, c'est à conditiou que demain il vous dépouillera. C'est vous qui l'avez réduit à cette extrémité, ne vous plaignez pas ; mais s'il vous reste du bon sens, plaignez -le.

La profession de voleur n'existerait pas, en tant que profession, si les mallieui'eux contre lesquels la justice a sévi une fois n'étaient pas honnis, vilipendés, maltraités; la société les contraint à se rassembler, elle crée leur réunion, leurs mœurs, leur volonté et leur force.

Que l'on ne pense pas que l'abandon du libéré, que son exclusion soit le résultat d'une délicatesse de convention, cette exclusion n'est que la suite d'une hyiîocrisie. Le libéré est-il riche? tout le monde lui tend les bras, point de porte qui ne lui soit ouverte, il est reçu partout, Eoherto crédite experto i, j'en puis parler sciemment. Qu'il ait une bonne table et surtout une cave bien fournie, il aura pour convives des magistrats, des banquiers, des agents de change, des avocats, des notaires; ils ne rougiront pas de paraître avec lui en public, ils le nommeront leur ami. enfin il sera avec eux compère et compagnon; et le commissaire, chapeau bas, ne tiendra pas à déshonneur de lui prendre la main : loin de là.

La seconde catégorie des voleurs se compose de cette multitude d'êtres faibles qui, placés sur une pente rapide, entre leurs passions et le besoin, n'ont pas la puissance de résister à de perfides séductions ou à l'entraînement du mauvais exemple. C'est la plupart du temps parmi les joueurs que se recrute cette atfiigeante catégorie, dont tous les membres sont sur la route qui conduit à l'échafaud. Un écu jeté sur le tapis vert, pour celui qui le risque, le premier pas est fait, et viennent les circonstances, il

1 Robert" crédite experto. Crois celui qui en a fait l'expérience.

sera faussaire, voleur, assassin, parricide; autorisez les jeux vous êtes ses complices, et ses provocateurs : son sang et celui qu'il a versé rejailliront sui" vous.

Les individus qui se rangent dans la troisième catégorie sont les nécessiteux, que la misère seule a pu rendre coupables. La société doit être indulgente à leur égard. Presque tous ne demanderaient qu'à être en paix avec les lois, mais auparavant il serait indispensable qu'ils fussent en paix avec leur estomac : décidément la population est trop compacte, ou bien ceux qui ont sont égoïstes au-delà de leur appétit. Les peines ne devraient-elles pas être graduées en raison de la nécessité, en raison du plus ou moins de lumières du délinquant i, en raison de sa situation? la portée de l'intelligence, sa cultui'e négligée ou non, et une foule d'antécédents qui anéantissent toujours plus ou moins le libre arbitre pour ce qui est subséquent, ne devraient-ils pas être pris en considération? Les peines sont proportionnées aux crimes, c'est vrai ; mais le même crime est atroce ou excusable, suivant qu'il est commis par un licencié en droit, ou par un sauvage de la Basse- Bretagne. Dans une civilisation dont nous ne sommes pas tous également imprégnés, les lois, pour ne pas être iniques dans leur application, devraient être faites, comme les habits des soldats, sur trois tailles, avec une grande latitude laissée aux juges, pour absoudre le sort et l'organisation.

Les voleurs de profession sont tous ceux qui, volontairement ou non, ont contracté l'habitude de s'approprier le bien d'autrui : ils n'ont qu'une pensée, la rapine. Cette catégorie comprend depuis l'escroc jusqu'au voleur de grands chemins, depuis l'usurier jusqu'au forban qui troque contre un palais les

2 Cette allusion pourrait encore être faite de nos jours, à l'égard de certains faiseurs de haute envergure, dont les belles manières et les belles relations en imposent mêmcaux hommes de police et parfois aux magistrats.

vivres d'une armée ^. 'Ne disons rien de ceux qu'on n'atteint pas. Les autres forment dix à douze espèces bien distinctes, sans compter les variétés; ensuite viennent les nuances de pays à pays. Quant à l'objet qu'ils se proposent, les voleurs sont partout à peu près les mêmes ; mais ce n'est pas partout la même manière d'opérer, ils marclient aussi avec leur siècle. Cartouche ne serait aujourd'hui qu'une ganache renforcée, et Coignard hors du bagne passerait pour un voltigeur. Le monde volant n'a pas d'académie, que je sache, cependant il a, comme le monde littéraire, ses classiques et ses romantiques; telle ruse qui jadis était de bon aloi, n'est plus maintenant qu'une malice cousue de fil blanc ; et ce mannequin tout couvert de grelots, dont il fallait subtiliser la montre sans en faire sonner un seul, ce mannequin, dont l'épreuve semblait si ingénieuse à nos pères, ce mannequin est comme Corneille, comme Eacine, comme Voltaire... RococoH!

C'est au vivant que nos modernes s'attachent de prime abord; c'est sur la nature qu'ils font leurs essais. A leurs débuts ils tranchent du maître; pour eux, les anciens sont comme s'ils n'étaient pas : il n'y a plus de modèles, plus de copies, plus de traces suivies, personne ne pivote, c'est à qui se frayera une route nouvelle. Toutefois il est un cercle dans lequel les originaux eux-mêmes doivent se mouvoir : je les ai observés, j'ai vu lem* point de départ, je sais 011 ils vont, et quelles que soient leurs évolutions ou leur génie, toutes les sinuosités de leur itinéraire me sont connues d'avance. A travers les miUe et une transformations qu'enfante chaque jour le besoin d'échapper à une surveillance importime,

1 Allusion aux munitionnaires ou fournisseurs do vivres aux armées dont quelques-uns, pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire, réalisèrent, grâce à d'odieuses déprédations, des fortunes scandaleuses en affamant les troupes. Un des plus connus fut le fameux Ouvrard, qui, en trois ans, gagna 15 millions avec les armées du Directoire.

j'ai pu discerner encore le caractère propre à chaque espèce; la physionomie, le langage, les habitudes, les mœurs, le costume, Tensemble et les détails, j'ai tout étudié, tout retenu, et qu'un individu passe devant moi, si c'est un voleur de profession, je le signalerai, j'indiquerai même son genre i... Souvent, à l'inspection d'une seule pièce du vêtement, j'aurais plus tôt deviné un voleur de pied en cap, que notre célèbre Cuvier avec deux maxillaires et une demidouzaine de vertèbres, n'aura reconnu un animal anti-diluvien, fût-ce un homme fossile. Il y a dans l'accoutrement des larrons, des hiéroglyi^hes que l'on peut déchiiïrer avec plus de certitude que celles dont un M. de Figeac^ se vante de nous donner l'interprétation, ad aperturam lihri ^. Il y a également dans les manières des signes qui ne sont nullement équivoques...; j'en demande pardon à Lavater, ainsi qu'aux très fameux docteurs Gall^ et Spurzheim, enfin, à tous les physiognomonistes ou phrénologistes passés, présents et à venir, dans les monographies que je vais tracer, je ne tiendrai compte ni des irrégularités du visage, si elles ne sont accidentelles. ni des protubérances fi'ontales, occipitales ou autres, ce sont des indications plus précises, et surtout plus positives que je fournirai, me gardant soigneusement de cet esprit de système qui ne produit que des erreurs. Une bonne toxicologie ne se fonde pas

1 Ici, Vidocq ne pèche pas absolument par modestie. U faut néanmoins rapprocher ses réflexions de l'appréciation que donne, de sa valeur professionnelle, M. Gisquet, ancien préfet de police, et que nous citerons à la tiu de cet ouvrage, fvéanmoins, cette réflexion de Vidocq ne mamiue pas de justesse : les malfaiteurs ont im faciès général :\ part, que les plus liabiles artifices ne réussissent pas à déguiser à rœil d'un policier expérimenté et intelligent.

2 ChampolUon-Figeac qui découvrit l'art de traduire lea hiéroglyphes, ou écriture sacrée des anciens Egyptiens.

3 A livre ouvert.

4 OaU (1758-1828) et Spurzheim (1766-1853), médecins allemands, imaginèrent et proposèrent le système de la phrénologie, d'après lequel la conformation du crâne indique les dispositions et les facultés de l'esprit.

.sur des hypothèses : voyez celle de M. Orflla ^ ; on ne se joue pas avec les poisons, et quand on veut mener une démarcation infaillible entre les bons et les mauvais champignons, entre les espèces vénéneuses et celles qui ne le sont pas, il faut des données d'une évidence si constante et si palpable, que personne ne puisse s'y méprendre. Afin de trouver un appui à la comparaison, j'en appelle au savant docteur Eocques, dont l'excellent travail sur cette matière est si justement estimé.

Puisque par cette série de rapprochements, auxquels sans doute le lecteur ne s'attendait pas, je suis parvenu jusqu'aux confins de l'histoire naturelle, je ne suis pas fâché de saisir l'à-propos pour déclarer que c'est uniquement d'après ma méthode que j'ai entrepris de classer les voleurs. Pendant une perquisition, un livre me tomba sous la main, il contenait des images, pour les hommes comme pour les enfants les images ont beaucoup d'attrait... Tandis que le commissaire furetait partout, afin de découvrir un pamphlet (c'était, je crois, du Paul Louis Coui'ier^), je feuilletais et m'amusais tout bonnement à regarder les estampes... Le livre qui m 'offrait cette innocente distraction était une monaeologie, ou monacog)'aphie, où tous les ordres de moines, mâles et femelles, étaient classés et décrits d'après la méthode de Linné. L'idée était ingénieuse, j'avoue qu'elle me sourit, et, plus tard, en songeant à donner une classification des voleurs, j'étais presque tenté d'en faire mon profit; mais en y réfléchissant, je me suis bientôt convaincu qu'il y avait beaucoup trop à faire, pour découvrir dans un voleui' les étamines, les pétales, les pistils, les corolles, les

1 Orfila (1787-lâ53), célèbre médecin, s'occupa principalement de toxicologie et fut l'un des créateurs de la médecine légale en France.

2 Patil-Louis Courier, célèbre écrivain et pamphlétaire français, né en 1772, assassiné en 1S25 à Véretz (Indre-et-Loire), par un de ses gardes-chasse.

capsules : certainement avec de l'imagination, on peut voir tout ce que l'on se met dans la fantaisie; faire voir.... malgré la fantasmagorie et les évocations

de Cagliostro \ c'est autre chose! Les capsules

d'un frère mineur et le pistil d'une visitandiiie, sans trop d'efforts, cela se conçoit. Mais bien que les voleurs pullullent, et s'entre-fécondent, bien que, suivant le précepte, ils croisent et multiplient 7ie plus 7ie moins que les plantes et les animaux, comme ce n'est pas là ce qui les distingue essentiellement, j'ai dû renoncer à la méthode de Linné, et me résoudre à consigner purement et simplement mes remarques, sans m'inquiéter s'il y aurait plus d'avantages à les coordonner bien savamment, en adaptant aux individus qui en font le sujet, les dénominations plus récentes de la zoologie.

Peut-être en méditant le traité des monstruosités de M. Geoffroy Saint-Hilaire, serais-je arrivé à calquer la marche de mon travail sur celle du sien, mais l'analogie entre les monstruosités dont nous nous occupons l'un et l'autre, ne m'a pas paru assez frappante pour que je prisse la peine de le consulter. D'ailleurs, qui oserait affirmer que le penchant au vol soit une anomalie'? et tout en accordant, qu'il est urgent de le réprimer, c'est encore ime question de savoir si ce n'est pas un instinct. Ce n'est pas tout, le moral et le physique ne s'emboitent pas toujours : quand si celui-ci est droit, celui-là est tortu, et vice versa, n'y aurait-il pas de l'extravagance à vouloir établir des parallèles?

Je ne suis pas de ces gens qui reculent devant une innovation, cependant en offrant la nomenclature des voleurs, je me suis conformé à l'ancien usage,

1 Cagliostro (1743-1795), aventurier italien, de son vrai nom Joseph Balsamo, vint à Paris avant la Révolution, fit fureur dans la haute société, par ses pratiques de magie et de sorcellerie, fut mêlé à Tafifaire du collier, et passa, à tort ou à raison, pour l'agent principal de la secte des lUumim's en ÎYance.

je leur ai conservé les dénominations sous lesquelles ils se connaissent entre eux et sont connus de la police, depuis que Paris est assez vaste et assez peuplé pour que toutes les espèces et variétés puissent simultanément exercer dans son enceinte. On m'avait conseillé de donner, ex iwofesso, une nomenclature de ma façon, avec une terminologie ou grecque ou latine. Je me serais alors avancé sur les traces des Lavoisier et des Fom'croi; c'était un moyen de célébrité : mais tout cela n'eût été que de l'hébreu pour le commun des martyrs; que dis-je de l'hébreu *? Où donc ai-je la tête? Je ne pensais pas aux juifs : c'est une langue mère, que l'hébreu ! tout bien considéré, l'hébreu eût convenu, le grec aussi; il y a de grands grecs parmi les voleurs ; il y en a partout. Toutefois que m'am'ait servi d'appeler les cambrioleurs, par exemple, Suladomates (dévaliseurs de chambres) ; \eBFlo'ueurs,Balantiotomisfes (coupeurs de bourse), j'eusse passé pour helléniste; défunt M. Gail ne l'était pas plus que moi, à la bonne heure ! Mais lors même qu'à l'instar des chimistes, j'aurais analysé ou fait analyser im de ces messieurs, en saurait-oij davantage parce que, singe de INOX. Gay- Lussac et Thénard, j'aurais dit qu'un cambrioleuise compose, sauf les atomes évaporés, de 53,360 de carbonne, 19,685 d'oxigène, 7,021 d'hydi'ogène, 19,934 d'azote, plus la gélatine, l'albumine, l'osmazome^, etc.? Eh! mon Dieu, n'allons pas chercher midi à quatorze heures; et sans nous soucier de la renommée, ne proférons pas des paroles qui ne représentent rien, appelons les choses par leur nom. J'ai trouvé les voleurs baptisés; je ne serai pas lem' parrain, c'est assez d'être leur historiographe.

H n'y a pas long-temps que je reçus la visite d'un érudit. D'un érudit ! Eh pourquoi pas ! ne suis -je

1 Osmazome, matière chimique qui forme rélément nutritif du bouillon

pas entré dans la carrière littéraire'? Depuis que j'ai publié des mémoires, il est venu chez moi jusqu'à des grammairiens pour m'offrir de m'apprendre le français, à condition que je leur enseignerais Vargot. Peut-être étaient-ce des philologues? Quoi qu'il en soit, l'érudit vint chez moi; que me voulait-il? on va le voir,

D m'aborde. « C^est vous qui êtes M. Vidocq*?

— « Oui, monsieur, que puis-je pour votre ser- « vice?

— « J'ai fait une découverte bien précieuse et « qui doit vivement vous intéresser,

— « Quelle est-elle, s'il vous plaît?

— « Un livre, monsieur, le premier, le plus utile « des livres pour vous, et qui, dans les fonctions si « pénibles que vous avez remplies, vous eût épar- « gné bien du mal.

— « C'est de la moutarde après -dîner.

— « Il arrive im peu tard, je le sais; mais que « voulez-vous? voilà plus de cinquante ans qu'il « n'a pas vu la lumière !

— « Et qui donc le tenait ainsi sous le boisseau ?

— « Qui donc? vous le demandez ! le plus terri - « ble de nos bibliotaphes, feu M. Boulard ^ En a-t-il « porté des bouquins dans ses poches, qui étaient « comme des corbillards? c'est lui qui les avait « inventées, les poches à la Boulard. Dix hôtels qu'il « possédait sur le pavé de Paris, étaient autant de « cimetières; on tout ce qui lui tombait sous la « main était impit^)yablement enterré,

— « Quel enterreur 1

— « Ah ! monsieur, il était temps qu'il mourût ! « que de trésors il avait enfouis ! que d'exemplaires

i Boulard (1754-1825), un des plus célèbres bibliophileg français, avait rassemblé une bibliothèque de près de 500.000 volumes. Uu autre Boulard. imprimeur-libraire à Paris (1750-1809), a publié en 1804 un Trait4> de Bibliographie très estimé. C'est peut-être au premier que Vidocq fait allusion : bibliotaplie veut dire, littéralement : tombeau des liT,Tes.

« uniques il tenait eu charte privée ! Celui-là aussi « est unique; ce n'est pas sans peine que je Tai « exhumé : enfin je Tai, je le possède. Pauvre petit « De famosis Latronihus!.. Merlin et Eenouard le « poussaient comme des enragés; mais j'étais à la « vente, j'étais là, je leui' ai tenu tête, et il est à moi; « je le tiens, c'est cet in-quarto, vous le voyez. C'est « bien cela De famosis Latronihus investigandis, a c( Godefrido. Ce Godefroid était un malin compère, il « les savait toutes, monsieur. Ah ! c'était affaire à « lui pour découvrir un voleiu'. C'est dans ce savant « traité qu'il a déposé le fruit de ses veilles; que (( votre successeur, M. Lacour, voudrait bien avoir « son secret ! mais c'est à vous, à vous seul que je « prétends en faire hommage, je suis venu tout exprès « à Saint-Mandé pour vous l'offrir.

— « J'accepte, monsieur, et vous remercie beauce coup. Mais seriez -vous assez bon pour me dire quel « était ce Godefi'oid"?

— iv Ce qu'il était ! Docteur in utroque^, contem- « jDorain de l'illustre Pic de la jMii'andole ^, et profes- « seur d'astrologie judiciaire dans une des plus célè- « bres universités de l'Allemagne, jugez s'il était <( capable d'écrire !

— « Ce sont là de beaux titres, assurément, des « titres fort honorables, mais avait -il été aux galères?

— (( îson : cela n'empêchait pas que depuis Eve, « qui déroba la pomme, jusqu'au filou Ti-ta-pa- « pouû', qui escamota l'escarboucle du Prophète ^, il « n'y avait pas un voleur dont il ne siit les prouesses « sur le bout du doigt.

1 In viroque, abréviation de docteur in iitroque juro, dans l'un et Tautre droit.

2 Pic de la Mirandole (1463-1494), jeune Italien célèbre par la précocité de 8on intelligence et l'étendue de son savoir, n passait, à 20 ans, pour connaître parfaitement toutes les langues et toutes les sciences de sou temps.

3 Le Prophète, Mahomet.

— « Et il les contait à ses écoliers, le pédadogue?

— « Il les contait, sans doute : allez Ton est bien (( fort quand on a par devers soi Texpérience de tous c( les siècles.

— « Votre Godefi'oid m'a tout l'air de n'être « qu'un amateur; au surplus, si ce n'était pas abuser « de votre complaisance, je vous prierais de me trace duire quelques morceaux de l'admirable traité « De famosis.

— a Volontiers, monsieur', volontiers. Teneo lupum <■: aurib'us ; je tiens le loup par les oreilles. Vous « allez être satisfait, ravi, étonné.

— « Nous verrons bien. »

îiTous étions assis siu' un banc, à l'entrée de mou salon; je fis taire mes chiens qui aboyaient. L'érudit commença sa version, et je prêtai l'oreille; d'abord il me fallut entendre le curriculum vitœ ^ de tous les voleurs mythologiques — Mercm'e^, Polyphème^ Oacus^; puis vinrent les temps héroïques, tout remplis de voleurs et de vols : on avait enlevé le trésor de Diane à Éphèse, les troupeaux de celui-ci, la génisse de celui-là, le cheval de tel autre. Ensuite, au milieu d'un déluge de citations, étaient énumérés tous les larcins mentionnés dans la Genèse : les Médes, les Assyriens, les Romains, les Carthaginois paraissaient également sur la scène, à mesm'e que l'ordi'e chronologique les y appelait. Quand je vis que c'était à n'en plus finir, j'interrompis le traducteur. « Assez ! assez, lui dis-je.

— « Non ! non, pardieu, il faut que vous écoutiez « celle-là. Voici une dissertation qui est fort curieuse ;

1 Curriculum vitœ, le récit de la vie.

2 Mercure, dieu des voleurs.

3 Polyphime, célèbre cyclope qui s'empara d'Ulysse et de ses compagnons et eut son œil unique crevé par celui-ci.

4 Cocus, géant monstrueux qui habitait les cavernes du Mont Aventin et vola les génisses d'Hercule.

« elle roule sur les deux larrons entre lesquels Jésus - « Christ fut crucifié. » L'auteur cherche quels pouvaient être leurs noms.

— « Eh ! que nous importe leurs noms?

— « Ah ! monsieur, quand on remonte dans le « passé, il n'est point de petite recherche; savez - « vous que si l'on parvenait à connaître le nom de « l'un des deux, du bon, par exemple, cela ferait « grand bruit à Eome; car, enfin, il est dans le ciel, « le Sauveur Ta dit; ce serait une canonisation, un « bouleversement dans la légende, une révolution « dans le calendrier, le pape n'am-ait jamais canonisé « plus à coup STir, il aurait la parole de celui qu'il « représente : quelle pièce au procès ! il serait infail- « lible, cette fois.

— « Tout cela est possible, mais je vous dirai « franchement que je ne m'en inquiète guère.

— « Ah ! je le vois, la partie historique vous « ennuie; vous êtes homme d'exécution, M. Yidocq, « passons à la partie pratique.

— « Oui, passons à la partie pratique, c'est ici « que je l'attends.

— « Vous serez content de lui,

— « Que dit votre docteur?

— « J'y suis : attention. Si vous avez été volé, « et Cj[ue vous désiriez absolument découvrir « l'auteur du vol, commencez par consulter votre « i)lanète, rappelez -vous sous quelle étoile vous êtes « né, dans laquelle de ses douze maisons venait « d'entrer le soleil; examinez à quel point du zodia- « que il se trouvait in horâ natali ^ ; si c'était sous « le signe de la balance, c'est bon, il y a de la justice « sur le tapis, le voleur sera pendu sans rémission ; « ensuite il faut avoir bien observé la conjonction

1 Maisons ou Mansians, en astrologie signes où les planètes demeurent dans le ciel. In hora natalis. natalité, heure de sa naissance.

MÉMOIRES DK ViDOCQ, t. II. 17

« de Mars et de Vénus : Tétat du ciel a tant d'in- « fluence sur nos destinées? voyez la position de « Mercure, à Theure précise où vous vîntes au monde, « à riieure ou vous vous êtes aperçu que l'on vous « avait volé; supputez, comparez, suivez Mercure, « ne le perdez pas de vue, c'est lui qui emporte ce « que vous avez perdu; si vous ne pouvez pas Tarrê- « ter, prenez de la corde d'un patient qui soit mort « en riant, signez -vous sept fois, récitez sur la corde « cinq Pater et trois Ave, et terminez par le Credo, « que vous direz à rebours, de la fin au commence- « ment, sans reprendre haleine : la foi est nécessaire ; « après cela, avalez à jeun un grand verre d'eau.

— « Oui, croyez et buvez, c'est bien; mais, mon- « sieur l'érudit, c'est un recueil de sornettes, que « votre traité De famosis.

— « Comment, monsieur, des sornettes ! l'auteur « relate ses autorités, cinquante pages de noms à la « fin du livre, poètes, orateurs, historiens, polygra- « phes.

— « ]S'omme-t-il aussi des mouchards?

— « Il parle d'Ai'gus ^ de Briarée^; j'espère que « l'un était un fameux agent de police, cent yeux ! et « l'autre, cent bras, quel gendarme ! »

L'érudit était entiché de son acquisition, et quoi que j'eusse dit pour lui prouver que son livre n'était qu'un fati'as, il se retira, bien convaincu qu'il m'avait fait un très joh présent, mais que, par amour -propre, je ne voulais pas en convenir.

Je suis sûr que, dans sa pensée, Godefroid valait bien Vidocq, et pourtant tout le savoir de l'ancien, dont il me proposait les leçons, se bornait à des pratiques superstitieuses. La foi était nécessaire^ comme aux disciples de M. Cousin; elle est encore

1 Argus ou Panoptès, qui voit tout, avait, suivant la fable, cent yeux; on en a fait le symbole de la vigilance.

2 Briarée, géant qui, selon la fable, avait cinquante têtes et cent bras.

bien vive, bien robuste, la foi ! après rineendie du bazar Boufflers, n'ai-je pas vu promener gravement un bouquet de violettes sur les murs, afin de reconnaître si le feu avait été mis à dessein : s'il y avait eu malveillance, le bouquet devait s'enflammer aussitôt qu'on le présenterait à l'endroit où l'incendie avait commencé; et des témoins ont vu la flamme, le bouquet a été consumé, le fait est authentique; c'est comme l'apparition de la croix de Mgné. Le pape, les cardinaux, les évêques, les archevêques, Dieu, lui-même, se joindraient aux philosophes, ils ne tueraient pas la crédulité : le prince de Hohenlohe ferait toujoui's des miracles, on s'adresserait toujours aux devins, on ferait toujours tourner la baguette, on interrogerait toujours le marc de café, les blancs d'oeufs, le sas, les clés, la bague et les tarots. La vieille Lenormand i, madame Mathurin, Fortuné et tous les sorciers ou sorcières de Paris, les magnétiseurs y compris, ne seraient pas moins consultés toutes les fois qu'il se commet un vol, et la plupart du temps, avant qu'aucune déclaration ait été faite à la pohce : qu'en advient-il'? tandis qu'on recourt aux moyens surnaturels, l'objet volé devient introuvable; le coupable a eu le loisir de prendre toutes ses précautions pour ne pas être découvert, et lorsque, après avoir épuisé les ressources de la magie et de la divination, on se présente dans le bureau de la petite rue Sainte-Anne, pour invoquer le ministère du chef de la sûreté, comme il n'y a plus vestige du méfait, l'investigation est infructueuse, et le larron est le seul qui puisse s'appliquer, en riant dans sa barbe, cet axiome favori des imbécilleset des fourbes : il n'y a que la foi qui nous sauve.

1 Célèbre cartomancienne (1772-1843). Toutes les cartomanciennes qui font encore actuellement des dupes se disent ses élèves, parce qu'elles prétendent prédire l'avenir d'après sa méthode. M"° Lenormand fut célèbre pendant l'Empire et sous la Kestauration. Une de ses principales clientes était l'impératrice Joséphine.

Si la multitude avait un peu plus de confiance en mes reliques qu'en celles de mon successeur, c'est que vi'aiment j'étais parfois incompréhensible pour elle. Dans combien d'occasions n'ai-je pas frappé d'étonnement les personnes qui venaient se plaindre de quelque larcin : à peine avait-on rapporté deux ou trois circonstances, déjà j'étais sur la voie, j'achevais le récit, ou bien, sans attendre de plus amples renseignements, je rendais cet oracle : le coupable est un tel. On était émerveillé : était-on reconnaissant? je ne le présume pas, car, d'ordinaire, le plaignant restait persuadé, ou que c'était moi qui l'avais fait voler, ou que j'avais fait un pacte avec le diable; telle était la croyance de ma clientelle, qui n'imaginait pas que je pusse autrement être si bien instruit. L'opinion que j'étais la cheville ouvrière, ou plutôt l'instigateur d'un grand nombre de vols, était la plus populaire et la plus répandue : on prétendait que j 'étais en relation directe avec tous les voleurs de Paris, que j'étais informé par eux, à l'avance, des coups qu'ils méditaient, et que, s'ils avaient été empêchés de me prévenir par la crainte de laisser échapper une belle occasion, après le succès ils ne manquaient jamais de venir m'en faire part. On ajoutait qu'ils m'associaient aux bénéfices de leur industrie, et que je ne les faisais arrêter c^u'au moment où leur activité n'était plus assez productive pour moi. Ils étaient, il faut en convenir, d'une bonne pâte, de se sacrifier ainsi pour l'homme qui devait tôt ou tard les livrer à la justice ! en fait d'absurdité, il n'est rien qu'ici bas l'on jie puisse imaginer; mais comme derrière l'absurde, rarement il n'est pas un levain quelconque de vérité, voici le point d'oii l'on était parti. Intéressé, par devoir, à connaître, autant que possible, tout ce qu'il y avait de voleurs et de voleuses de profession, je tâchais d'être informé à sous et deniers, de l'état de leurs

finances, et si j'apercevais un cliangement avantageux dans leur position, j'en concluais naturellement qu'ils s'étaient procui'é quel qu'aubaine ; si l'amélioration observée concordait avec une déclaration, la conclusion devenait plus probable, toutefois elle n'était encore qu'une conjecture; mais je me faisais rendre compte des moindi'es particularités propres à me révéler les moyens d'exécution employés pour consommer le crime, je me transportais sur les lieux, et souvent, avant d'avoir fait aucune recherche, je disais au déclarant : « Soyez « tranquille, je suis certain de découvrir les voleurs, ({ ainsi que les objets volés. » Le fait suivant, le seul de ce genre que je veuille rapporter, en offre la preuve.

Monsieur Prunaud, marchand de nouveautés dans la rue Saint-Denis, avait été volé pendant la nuit. On avait fait effraction pour s'introduire dans son magasin, d'où l'on avait enlevé cinquante pièces d'indienne et plusieurs schals de prix : dès le matin, M. Prunaud accourut à mon bureau, et il n'avait pas fini de conter sa mésaventure, que je lui avais nommé les auteurs du voL « Il ne peut avoir été commis, lui « dis-je, que par Bert}ie,Mongodartetle\iis, affidés.» Aussitôt je mis à leurs trousses des agents, à qui je donnai l'ordre de s'assurer s'ils faisaient de la dépense. Peu d'heures après, on vint m'annoncer que les deux individus sur lesquels s'étaient arrêtés mes soupçons avaient été rencontrés dans un mauvais lieu, en la compagnie des nommés Toulouse et Eeverand, dit Morosini; que les uns et les autres étaient habillés à neuf, et que, selon toute apparence, ils avaient le gousset garni, puisqu'on les avait vus en partie avec des fiDes. Je savais quel était leur receleur en titre; je demandai que perquisition fût faite à son domicile, et les marchandises furent retrouvées. Le receleur ne pouvait éviter son

sort, il fut envoyé aux galères; quant aux voleurs, pour qu'ils fussent condamnés, il me fallut préparer révidence au moyen d'un stratagème de mon invention : ils furent dûment atteints et convaincus.

Pour être à la hauteur de mon emploi, il fallait bien que je fusse capable de conjectm'er avec quelque justesse : souvent j'étais si sûr de mon fait, que non-seulement je déclinais, ex dbrwpto, les noms et la demeure des voleurs, mais qu'encore je traçais leur signalement avec précision, en indiquant la manière dont ils s'y étaient pris pour effectuer le vol. Le vulgaire, qui ignore les ressources de la police, ne concevait pas que l'on pût être innocent et avoir tant de perspicacité. Pour quiconque n'est pas accoutumé à réfléchir, l'illusion était telle, que sans la moindre malveillance à mon égard, il était fondé à supposer une connivence qui n'existait pas : mais une franche moitié des habitants de Paris se figurait que j'avais le don de tout voir, de tout entendre, de tout savoir ; ce n'est pas exagérer de le dire, à leurs yeux j'étais comme le Solitaire, aussi invoquait-on mon assistance à tout propos, et les trois quarts du temps pour des objets qui n'étaient pas de ma compétence. On ne se fait pas d'idée de la bizarrerie des réclamations qui m'étaient adressées; il faut avoir assisté à l'une de ces audiences, durant lesquelles le public était admis dans le bureau de siireté. Un paysan entrait : « Monsieur, je sommes « allé me promener au Jardin des Plantes, et tance dis que j 'étions à regarder les bêtes, voilà qu'un « monsieui', qui était mis comme im prince, m'a « demandé si je n'étions pas de la Bourgogne? je « lui ons répondu que oui; là dessus, il m'a dit qu'il « était de Joigny, et marchand de bois de son état; « nous nous sommes reconnus pays, si bien que, de « fil en aiguille, il a proposé de me faire voir la tête « de mort. D était, ma foi, bien honnête, je puis vous

« rassurer ! Moi qui ne me doutions de rien, je me « sommes laissé gagner à allez avec lui; je sommes « sortis du jardin, et voilà qu'en passant z'à la « grille, il en rencontre des autres; il y en a z'un « que c'était un marchand de toile.

— « Ils étaient deux, n'est-ce pas? un jeune et « un vieux?

— « Oui, monsieur.

— « Le vieux avait amené des vins à l'entrepôt?

— « Oui, monsieur.

— « Je vois votre affaire, ils vous ont enfoncé?

— « Vous l'avez ma foi dit, mon brave monsieur, « trois mille francs qu'ils m'ont pris ! mille écus, en « belles pièces de vingt francs.

— « Ah ! c'était de l'or? ne vous l'ont-ils pas fait « cacher?

— « Je crois bien qu'ils me l'ont fait cacher, si « bien cacher que je ne l'ai plus retrouvé.

— « C'est cela, je connais vos hommes. Dites « donc, Goury (c'était à l'un de mes agents que « j'adressais la parole), ne seraient-ce pas Hennelle, « Desplanques j et le Père de famille?

— L'Agent. « Ça m'a tout l'air de cela.

— « N'y avait-il pas parmi eux un long nez?

— « Oh ! oui, bien long.

— « Je vois que je ne me trompe pas.

— « Oh ! non ; que vous avez morguenne bien « mis le doigt dessus du premier coup, il y en a qui « rencontrent à deux fois. Un long nez ! ah, monsieur « Vidocq, que vous êtes bon enfant ! A présent je « ne suis plus si inquiet.

— « Et pourquoi?

— « Puisque c'est de vos amis qui m'ont volé, « il vous sera bien aisé de retrouver mon argent, « tâchez seulement que ce soit bientôt ; si ça pouvait « être aujourd'hui?

— « lî^ous n'allons pas si vite en besogne.

— « C'est que, voyez -vous, j'ai absolument « besoin de retourner au pays, je fais faute à la « maison, j'ai ma femme qui est toute seule, avec « ça que c'est dans quatre jours la foire à Auxerre.

— « Oh ! oh ! vous êtes pressé, mon bon homme?

— « Oui, que je le suis; mais écoutez, on peut « s'arranger, donnez -moi simplement quinze cents « francs tout de suite, et je vous tiendrai quitte du « reste. C'est-ti ça parler? J'espère qu'on ne peut « pas être plus accommodant !

— « C'est vrai, mais je ne fais pas de marché de « cette espèce,

— « n ne tiendrait qu'à vous pourtant, t

Le Bourguignon entendu, venait le tour d'un chevalier de Malte, qui vraisemblablement avait obtenu des dispenses pour le mariage, car il était accompagné de sa noble moitié, qui amenait sa bonne avec elle.

Le Chevalier. « Monsiem-, je suis le marquis (( Dîiboisvelez, ancien émigré, ayant donné des « preuves non équivoques de mon attachement à « la famille des Bourbons.

Moi. « Cela vous fait honnem', monsieur, mais de « quoi s'agit -il?

Le Chevalier. « Je viens ici pour vous prier de « vouloir bien faire rechercher et arrêter sur-le- (( champ mon domestique, qui est disparu de chez (( moi avec une somme de trois mille sept cent cin- (( quante francs et une montre d'or guillochée, à (( laquelle je tiens beaucoup.

Moi. « Est-ce là tout ce qui vous a été volé!

Le Chevalier. « Je le présume.

IVlADAivEE. « Il nous aura sans doute pris autre « chose; vous savez bien, marquis, que depuis long- « temps il n'y avait pas de jour qu'il ne vous man- « quât tantôt un objet, tantôt un autre.

Le Chevalier. « C'est vrai, madame la marquise,

« mais pour le moment ne réclamons que nos trois « mille sept cent cinquante francs et la montre. « D'abord la montre, il me la faut, à quelque prix « que ce soit. Il suffit qu'elle m'ait été donnée par « feue madame de VeÛerbel, ma marraine; vous « sentez bien que je ne veux pas la perdre.

Moi. « n est possible, monsieur, que vous ne la « perdiez pas; mais, au préalable, je vous serais a obligé de me donner les nom, prénoms, âge, et « signalement du domestique.

Le Chevalier. « Son nom? ce n'est pas difficile; a il s'appeUe Laurent.

Moi. « De quel pays est-il?

Le Chevalier, « Je pense qu'il est de la Norman- « die.

Mada]me. « Vous êtes dans l'errem^, mon ami, « Laurent est Champenois, j'ai vingt fois entendu « dire qu'il était né à Saint-Quentin. Au surplus, « Cunégonde va nous éclaircir sur ce point (se tour- « nant vers sa bonne) ; Cunégonde, Laurent n'étaitce il pas de la Champagne?

Cunégonde. « Je demande pardon à madame la « marquise, je crois qu'il était de la Lorraine : « quand on lui écrivait c'était toujours de Dijon.

Moi. « Vous me semblez peu d'accord sur son lieu « de naissance : et puis Laurent, ce n'est probablea ment qu'un nom de baptême, et il y a plus d'un « âne à la foire qui s'appeUe Martin. H serait néces- « saire que vous m'apprissiez son nom de famiUe, « ou tout au moins que vous me fissiez de sa perce sonne une description assez détaillée poiu" qu'on « pût le reconnaître.

— « Son nom de famille ! j'ignore s'il en avait « un; ces gens-là n'en ont pas : d'ordinaire, ils ont « celui qu'on leur donne. Je l'appelais Laurent, « parce que cela me convenait, et parce que c'était « le nom de son prédéceseur : cela se transmet avec

« la livrée. Quant à son pays, ne vous Tai-je pas dit? « il est î^ormand, Champenois, Picard ou Lorrain. « Pour ce qui est de sa personne, sa taille est ordi- « naire, ses yeux, mon Dieu ! il a des yeux comme « tout le monde, comme.... comme vous, comme « moi, comme mademoiselle, sou nez n'a rien de « remarquable, sa bouche est..., je n'ai jamais fait « attention à sa bouche. On a un domestique, c'est « pour se faire servir; vous sentez bien qu'on ne le « regarde pas... Autant que je crois m'en être aperçu, « il était brun ou châtain.

jMada:me. « 3Ion ami, j'ai quel qu'idée qu'il était « blond.

CuNÉGONDE. '( Blond d'Egyi^te. H était roux « comme une carotte.

Le Cedev aller. « C'est possible ; mais ce n'est pas <( là l'important. Ce que monsieur a besoin de savoir, « c'est qu'avant le vol je l'appelais Laurent, et il « doit encore répondre à ce nom, s'il n'en a pas pris <( un autre.

Moi. « Ceci est fort juste; M. de Lapalisse n'aurait « pas mieux dit. Cependant, vous conviendrez que, « pour me guider dans mon exploration, quelques « données un peu moins vagues, me seraient indis- « pensables.

Le Chevalier. « Je ne saurais vous en apprendre « davantage. Mais, à mon compte, cela doit vous « suffire, avec un peu d'adresse vos hommes m'au- « ront promptement fait raison du drôle, ils sauront « bientôt où il est à dépenser mon argent.

Moi. « Je serais infiniment flatté de pouvoir vous « être agréable; mais sur d'aussi faibles indices. « comment voulez-vous que je m'embarque?

Le Chevalier. « Pourtant j'arrive ici avec des « renseignements tellement positifs, que vous n'avez. « il me semble, qu'à vouloir : c'est de la besogne « toute mâchée que je vous apporte. Peut-être ne

« VOUS ai -je pas dit sou âge; il peut avoir de trente « à quarante.

CUNÉGONDE. « Il n'était pas si vieux, monsieur le « marquis; il n'avait pas plus de vingt-quatre à « vingt-huit ans.

Le Chevalier. « Vingt-quatre, vingt-liuit, trente, « quarante, ceci est indifférent.

Moi. « Pas autant que vous le supposez. Mais, « monsieur, ce domestique vous vient de quelque « part ; sans doute il vous a été recommandé, ou pro- « curé par quelqu'un.

Le Chevalier. « Par personne, monsieur, c'est « un cocher de cabriolet qui me l'a envoyé; voilà « tout.

Moi. « Avait-il un livret?

Le Chevalier. « î^on, assurément, il n'en avait « pas.

Moi. « n avait bien quelque attestation, des cer- « tificats...?

Le Chevalier. « D m'a montré des papiers; mais « tout cela ne signifie rien, je n'y ai pas pris garde.

Moi. « En ce cas, comment voulez-vous que je « vous trouve votre voleur? Vous ne m'oiïrez rien, « absolument rien, qui puisse me mettre sur la trace.

Le Chevalier. « En vérité vous êtes plaisant... « Je ne vous offre rien : voici près d'un quart d'heure « que je prends la peine de m'entretenir avec vous. « J'ai répondu à toutes vos questions. S'il faut vous « mettre les voleurs dans les mains, autant qu'il « n'y ait pas de police. Ah ! ce n'est pas là M. de « Sartines : Je ne lui aurais pas dit la centième partie « de tout ce que je viens de vous dire, et mon dômes - « tique, ma montre, mon argent seraient déjà « retrouvés.

Moi. « C'était un grand sire, que M. de Sartines. a Quant à moi, je ne me charge pas d'opérer de ces « miracles-là.

Le CHEVAI.IEE. « Eh bien ! monsieur, je vais de « ce pas chez le préfet me plaindre de votre insou- « ciance. Puisque vous refusez d'agir, mes amis du « côté di'oit, les députés de ma province, sauront « que la police n'est bonne à rien, et ils le répéteront « à la tribune; j'ai du crédit, de l'influence, j'en « userai, et nous verrons.

Moi. « Allez, monsieur le marquis, bon voyage. » A cet enragé gentillâtre, succède un homme en blouse : le garçon l'introduit :

— « C'est ti zici qu'est le maître des mouchards, « stilà qu'attrape si bein les voleux?

— « Approchez mon ami, que voulez -vous!

— « Ça que je veux, c'est zune montre d'argent « qu'on m'a chippée tout à l'heure suz une place.

— « Voyons, mon brave homme, comment cela « s'est-il fait? contez-moi cela au plus juste.

— « Vous saurez donc que je m'appelle Louis « Virlouvet, paysan cultivateur et vigneron zà « Conflans-Sainte-Honorine, marié bien légitime- « ment, père de famille, avec quatre enfants, et « mon épouse qui est leur mère; étant venu z'à « Paris pour acheter de la futaille, j'allais mon chc- « min, tout à coup zen passant suz une place qui « n'est pas loin d'ici, voilà ti pas, sous votre res- « pect, qu'il me prend faim de pisser; je m'arrête « devant zun mur, je déboutonne ma culotte et je « ne suis pas sitôt zentrain de lâcher zun filet « d'eau, qu'on me fi'appe sur l'épaule, je me retourne, « c'était «une demoiselle, qui me dit comme ça : « c'est-ti toi, mon ami Thiodore? oui c'est toi, « qu'elle reprend, viens que je t'embrasse; là-dessus, « avant que j'eus parlé, elle me baise et pour lors « elle me propose une bouteille de vin; moi, qui suif^ « vigneron, vous n'en ignorez pas que les -vignerons, « sont toujours prêts à boire je ne demande pas « mieux : elle m'annonce qu'elle a zune camarade

« et qu'elle va la clierclier; je lui réponds, c'est bon, « zallez, mais ne soyez pas long-temps...; elle s'en « va zet moi je suit à l'attendre en attendant; ne la « voyant pas revenir, je perds patience, je veux « tirer ma montre pour savoir l'heure qu'il est; je « t'en fiche, il n'y avait pas plus de montre que de « beurre sur ma main... Plus de doutance, je suit « attrapé, ma montre elle est partie sans me dire « adieu... ; je cours, mais je ne retrouve plus lademoi- « selle, et des messieurs à qui que je me suit attaqué, « m'ont dit de venir zici, que votre bande me « retrouverait ma montre d'argent de cinquantece cinq francs, que j'ai zachetée zà Pontoise, chez un (c horloger zà quantième, qui allait comme une « divinité, marquant les jours du mois, avec un « cordon zen cheveux de ma fille tressé zà la main, « qu'il n'y a rien de si beau.

— « Avez -vous remarqué à peu près quelle est « la tournure de la femme?

— « La femme qui m'a volé?

— « Oui.

— « Elle n'est pas trop vieille, c'est pas une « jeunesse non plus; elle est comme le lard de poi- « trine, ni trop grasse, ni trop maigre, z'entre le « zist et le zest; c'est une particulière qui peut « z'avoir autour de cinq pieds moins huit, neuf « pouces, je mets ça là zenviron; avec un bonnet de « dentelles, le nez à la retroussette, un peu gros : « voyons comment qu'il est gros son nez, que je vous « le dise : tenez, approchant comme ste poire qui est « sur votre papier de marbre, pour l'empêcher de « s'envoler; si c'est pas ça il s'en faut pas d'un crin « de cheval; avec un jupon rouge, des yeux bleus, « et une tabatière en écaille, à la rose fondue, que « ça sent bon tout plein.

— « Vous me rapportez -là des particularités « bien singulières ; ce sont des ragots que vous nous

« fabriquez; je suis convaincu que ce n'est pas sur « la voie publique que vous avez été volé; car pour « que vous aviez observé tous ces détails, vous avez « dû voir la femme longtemps et de près : allons, « au lieu de nous faire des narrés qui n'ont pas le « sens commun, avouez que vous vous êtes laissé « entraîner dans une maison de débauche, et que « tandis que vous donniez un coup de canif dans le « contrat, votre montre a disparu.

— « Je vois bein qu'on ne peut rien vous cacher. « Oui, c'est vrai.

— « Alors, pourquoi me faire un conte?

— « C'est qu'on m'a dit qu'il fallait dire comme « ça, pour retrouver ma montre à quantième d'ar- « gent, de cinquante -cinq francs.

— « Pourriez-vous indiquer la maison où vous « êtes allé avec cette femme"?

— « Oh ! pour ça oui ; c'est zune maison zau pre- « mier, dans une chambre, avec une table, faisant « le coin de la rue.

— « Voilà, ma foi, des renseignements bien précis « pour arriver à la découverte !

— « Ah ! tant mieux; je retrouverai ma montre, « n'est-ce pas monsieur?

— « Je ne dis pas cela; car vous m'avez donné « un signalement si baroque.

— « Comment! est-ce que je viens pas de vous « dire tout à l'heure, à la minute, qu'elle avait les « yeux rouges; c'est-à-dire, s'entend, un jupon « rouge, avec des yeux bleus, et un bonnet de den- « telles; c'est-ti pas clair, des dentelles? et puis, je « ne me souviens pas de la couleui* de ses bas; mais « je sais bein qu'elle avait des ficelles à ses jarrece tières, et que ses souliers tenaient zavec; après « ça, il n'y a pas besoin de vous mettre les points sur « les i ; vous savez ce que parler veut dire. Sitôt que « vous m'aurez fait rendi"e ma montre, je vous paie-

t lai chopine, et encore dix fi-aucs que je vous donne- [ rai pour vous boire avec vos camarades.

— « Grand merci, je n'agis pas par intérêt.

— « Tout ça est bel et bon, il faut que le prêtre vise [ de l'autel, il faut que chacun vise de son métier.

— « On ne vous demande rien.

— « C'est bien; mais vous me la ferez rendre, ( ma montre à quantième?

— « Oui, si on nous la rapporte, je vous la rent verrai.

— « Je compte sur vous, au moins : n'allez pas c me mettre dans la boîte aux oublis.

— « Soyez tranquille.

— « Bien le bonjour, monsieur le maître.

— « Au revoir.

— « Oui, jusqu'à la prochaine occasion. »

Le vigneron congédié, avec tout l'espoir que méritait l'attentat conjugal qu'il avait à se reprocher, je vois entrer un de ces bons boutiquiers de la rue Saint-Denis, dont le front, tout insignifiant qu'il est, remet pourtant en mémoire la métamorphose du pauvre Actéon ^

« Monsieur (c'est le bourgeois qui parle), je viens

< vous prier de vous mettre de suite à la recherche ( de ma femme, qui est décampée d'hier soir, avec

< mon commis. J'ignore la route qu'ils ont prise, :< mais ils ne doivent pas être allés loin, car ils ont ;( emporté du butin; argent et marchandise, ils !( ont tout enlevé : et on ne les rattrapera pas ! oh ! t( si, on les rattrapera ! j'y perdrais plutôt mon K latin. Je suis sûr qu'ils sont encore dans Paris, et X si vous vous mettez promptement à leur poursuite I nous les aurons?

1 Actéon, célèbre chasseur de la Fable, qui, ayant jeté les yeux sur Diane pendant qu'elle se baignait, fut par elle métamorphosé en cerf. A cause de ses ornements frontaux le nom d'Actéon s'applique ironiquement aux maris trompés.

— « Je vous ferai observer que nous ne partons « pas comme cela du bonnet ; il nous faut un ordre <( pour marclier : commencez par porter contre (( madame votre épouse et contre le ravisseur, une « plainte en adultère, dans laquelle vous accuserez « ce dernier de vous avoir soustrait des effets et des « marchandises.

— « Ali ! oui, je porterai ime plainte, et tandis « que je m'amuserai à la moi>tarde, les traîtres c( gagneront au large.

— « C'est probable.

— « Des lenteiu-s pareilles, lorsqu'il y a péril ! « enfin, ma femme est ma femme : chaque jour, (( chaque nuit le délit devient plus conséquent. Je « suis mari; je suis outragé; je suis dans mon droit. « Elle n'aurait qu'à me faire des enfants, qui sera « le père*? ce ne sera pas le père, ce sera moi. Non, (( puisqu'il n'y a plus de divorce, la loi doit avoir « prévu? »

— « Eh ! monsieur, la loi n'a rien prévu, il y a « une forme prescrite, et l'on ne peut pas s'en écar- « ter.

— « Elle est johe la forme ! S'il en est ainsi, « c'est bien le cas de dire que la forme emporte « le fonds. Pauvre maris !

— « Je sais bien que vous êtes à plaindre, mais « je n'y puis rien; d'ailleurs, vous n'êtes pas le seul.

— « Ah ! monsieur' Jules, vous qui êtes si obli- « géant, rendez -moi le service de les faire arrêter « aujom'd'hui même, prenez cela sur vous, je vous « en conjure, ne me refusez pas, vous verrez que « vous n'en serez pas fâché !

— « Je vous répète, monsieur, que pour faire c« « que vous désirez, il me faut un mandat de l'auto- « rite judiciaire.

— « Allons, je ne le vois que trop, on me ravit « ma femme et ma fortune ! qui protège-t-on? 1©

« vice. C'est bien digne de la police ! s'il s'agissait « d'arrêter un Bonapartiste, vous seriez tous en « l'air; il s'agit d'un mari trompé, on ne bouge pas. « C'est un plaisir de voir comme la police se fait; « aussi quand vous me reverrez il fera chaud. Ma « femme peut revenir quand il lui plaira, si on me « l'enlève de nouveau, ce n'est pas à vous que je « m'adresserai. Dieu m'en garde ! »

Le mari se retire, fort mécontent, et l'on vient m 'annoncer qu'ime espèce d'original sollicite de moi un moment d'entretien. H paraît. C'est un long corps, un long habit, im long gilet, de longs bras, de longues jambes, et une face longue, blême, glaciale, décharnée, emmanchée d'un long cou raide. comme l'ensemble de la longue figure à laquelle il appartient; le tout semble se mouvoù' par des ressorts. A la vue de cet automate, de sa queue de morue qui lui battait sur les talons, de ses guêtres flottantes, de son jabot ramassé, de son col à rabbat, de ses manchettes sans fin, de son grand parapluie et de son très petit chapeau de soie, il fallut que je me tinsse à quatre pour ne pas éclater au nez du personnage, tant sa mine était comique et son accoutrement grotesque.

« Veuillez, monsiem', lui dis -je, prendre la peine « de vous asseoir, et me faii'e connaître le motif qui « vous amène.

— « Mossio, chai pressente à vo lé hommaiche « té la part té mossio Lowender, constabele en « Bowe Street dé lé Capetale té la Grand -Britanié : « il mé récommandé à vo, por trover mon famé, qui « faisait mo-a cocou ein Parisse, avec mossio Gaviani « hoffécier italian, qui corrait lé poublique House.

— « Je suis désespéré, monsieur, à l'instant je « viens de refuser de prêter l'appui de mon minis- « tère pour une recherche toute semblable. S'il ne « s'agit que d'une exploration inostensible, en cou-

« sidération de 31. Lowender, je puis vous indiquer « quelqu'un, qui, moyennant salaire, fera toutes les « démarclies que nécessite la circonstance.

— « les, les, explorachein inosteinsèble... Chai « comprends, vo rendez moi bocop satisfait.

— « Donnez-moi, s'il vous plaît, les noms de « votre épouse, son signalement, et tous les détails « qui vous paraîtront propres à nous diriger.

— « Por le derechen, chai dis à vo que mon « famé il se nomme madame Bécoot, parce que chai « souis mossio Bécoot, dé lé famille à mon jumelle « dé frère, qui se happeilé Bécoot, to comme notre « père qu'il était Bécoot aussi. Mon famé, il a éposé « mo-a l'an dix-houi cent quinsse, en London : il « était bel, il était blond; son z'ioux il était blac « (noir), sa nez il était recommandaiple, son dent « blanc et petit; il avait beaucoup dé... dé mamelles, « il savait parlé français encore meillior que mo-a... « Si vo décovrez son démore, chai ferai preindre « madame Bécoot et incontinent condouire en lé « paquebote por London.

— « Je crois vous avoir dit, monsieur, que ce « n'est pas moi qui me chargerai de la surveillance ; « mais je vous mettrai en relation avec une personne « qui entrera paifaitement dans vos vues. Givet, « allez-moi chercher le duc de Modène, et dites-lui « de venir de suite avec le père Martin (le duc de « Modène était le sobriquet d'un agent secret. « homme de bon ton, que je lançais dans les socié- « tés 011 l'on jouait).

— « Oh ! oh ! vo donnez à mo-a oun doucque, « chai souis enchanté, oun douque ! S'il povait soui'- « prendre mon famé avec ce holïécier, la divorce que « chai volai, il serait comme oun coup dé la tonnerre.

— « Je réponds qu'il vous les fera trouver ensem- « ble; je suis même persuadé qu'il vous les fera pren- « dre au lit, si cela vous convient.

— « Oh ! oh ! Dans la lite couchés, c'est oune u chose bocop meillor por la divorce. Por Tévideince «dé crim-con déliciose la lite einseimble... Ah! « mossio, chai souis à vo bocop reconnaissant. »

Le duc de Modène ne se fit pas long-temps attendre; dès qu'il fut entré, M. Bécoot s'étant levé, et l'ayant salué d'une triple révérence, lui parla en ces termes :

a Mossio lé douque, j'avais besoin que vo rendiez « service à oun épouse malhouroux qui était désolé « par son famé. »

L'agent à qui la méprise de l'anglais n'avait pas échappé, ne manqua pas de prendre l'air d'importance qui convenait au titre dont on le gratifiait. Après avoir conclu avec dignité le marché pour ses honoraires et pris note des indications que M. Bécoot était à même de foui'nir, il promit de se mettre immédiatement en campagne afin d'arriver à un prompt résultat. La conversation en était à ce point, lorsqu'on me remit une invitation de me rendre sur le champ au parquet de M. le procureur du roi; je quittai en conséquence M. Bécoot, et l'audience fut fermée jusqu'au lendemain. Puisque je suis en train de faire des digressions, avant que je le ramène aux catégories, le lecteur ne sera peut-être pas fâché d'apprendre comment se termina l'affaire de M. Bécoot.

A peine quarante-huit heures s'étaient écoulées, le duc de Modène vint me dii'e qu'il avait découvert la retraite de l'infidèle; elle était avec son ItaUen, et bien qu'ils fussent sur leurs gardes parce qu'ils avaient appiis l'arrivée du mari, il était assuré de les mettre en présence de ce dernier, au miheu des preuves flagrantes de cette intimité horizontale qui, sous le rapport de la conviction, ne laisse rien à désirer. Tandis que le duc était à m'esphquer le stratagème qu'il comptait employer, entra M. Bécoot

que j'avais fait prévenir; il était accompagné de sou frère, autre caricature britannique. « Les deux font la paire, observa tout bas Tagent. »

— « Bonjor mossio Védoc, ah voilà mossio lé « doucque, chai offre à loui mon poulitesse.

— « Monsieur le duc a une grande nouvelle à « vous donner.

— « Ah ! ah ! oune grande novelle ! vo avez trové ? « vo povez dire devant mossio, mossio est oun Be- « coot, il était mon joumelle, vo avez trové, véridi- (( quement trové !

— « Voyons, monsieur le duc, racontez à ces « messieurs ce qu'il en est.

— « les, ies, raccontez oun po mossio lé douque.

— « Eh bien oui ! j'ai trouvé, et pour peu que « vous le désiriez, je m'engage à vous les montrer « tous les deux dans le même lit.

— « Dans la même lite ! s'écria le frère de « M. Bécoot; c'était oun miracle, vo êtes sorcière « donque, mossio lé douque.

— « Je vous jure qu'il n'y a rien de sorcier là- « dedans, tout cela n'est que de la physique.

— tt les, ies, de la phessique (riant), ah, ah, ah, « choli phessique !

— « Puisqu'ils couchent ensemble.

— « les, ies, natoural, beaucop natoural; dans « la même Ute, charmante cohabitachen, char- « mante ! charmante ! » répétait en s'extasiant le beau frère de madame Becoot, dont le mari qui S" pâmait presque d'aise, exprimait par ses contorsions et les grimaces les plus burlesques, la satisfaction qu'il ressentait.

Lady Becoot et son amant avaient logé pendant quelques mois rue Feydeau, chez une de ces dames qui, pour leur avantage et la commodité des étran- } gers, tiennent à la fois table d'hôte et d'écarté; mais prévoyant des persécutions, à la nouvelle du débar-

DE viDOCy 309

quement des deux jumeaux, le couple adultère s'était réfugié à Belleville, où un généial, des amis de la dame, leur avait donné Thospitalité. On convint d'aller les relancer dans cet asile, et comme ]M. Becoot était pressé, il fut décidé que Ton précipiterait le dénouement.

Le lendemain était un dimanche, il devait y avoir grand dîner chez le général, et à la suite du repas, suivant l'usage de la maison, on devait y donner à jouer. Le duc de Modène, connu depuis long-temps pour un adi'oit flibustier, avait donc un prétexte suffisant pour s'introduire dans une réunion oiiles Grecs étaient admis sans difficulté. Il ne laissa pas échapper l'occasion. S'étant transporté à Belleville, quand la soirée fut venue, il alla prendre place dans le salon du général, jusqu'à deux heures du matin, qu'il sortit pour rejoindre les deux frères, qui, non loin de là, étaient dans im carosse de remise. « C'est pour le coup, « leur dit le duc, que le couple est dans les draps.

— « Dans les draps ! s'écrie M. Bécoot.

— « Oui, monsieur, dans les draps; j'ai presque « assisté à leur coucher, et si vous vous sentez le « courage de tenter l'escalade, je me charge de vous « conduire jusqu'à l'alcove, vous n'aurez plus qu'à « tirer le rideau.

— « Comment vo dites? l'escalade ! Qu'entendez- « vo escalade f

— u Nous franchir'ons le mur du jardin.

— « Goddeni! franchir... Voyez-vous mo-a monté? « La domestique il crie à la voleur... ISTon, non, pas « franchir... et la pâton et la fissil, pin, pin, patatra, « je fais des coulboutes... Et mossio Gaviani bien « contente. Oh ! oh ! pas franchir.

— « Cependant, si vous voulez que le délit soit (( matériellement constaté.

— « Dans les Becoot, mossio lé douque, no « n'aimons pas la péril.

— « Alors il faudra saisir les coupables hors de la « demeure du général, c'est le moyen de ne courir « aucun risque. Je sais qu'à l'issue du déjeûner ils doi - « vent monter dans un fiacre qui les emmènera à Pa - « ris : vous convient-il de les prendre dans le fiacre .'

— « Dans la fiacre, ies, ies, por proudeince. »

Le duc de Modène, son auxiliaire le père Martin, et les deux insulaires, se mirent en faction pour être à l'affût du départ. Pendant qu'on était ainsi aux aguets, M. Becoot fit mille questions et réflexions plus saugrenues les unes que les autres. Enfin, vers les deux heures de l'après-midi un fiacre s'arrête à la porte : au bout d'un instant, il s'ouvre pour recevoir madame Becoot et son cavalier. On croirait qu'à cette vue, M. Becoot n'aurait plus été le maître de contenir son indignation; il ne sourcilla pas : les maris anglais sont étonnants : « Vo voyez, dit-il à « son frère, vo voyez, mon famé avec son hamant.

— « Oui, oui, je voyé... H était dans lé voitoure. » On était averti que le fiacre se dirigerait sur la

rue Feydeau. Les Anglais ordonnèrent à leur cocher de fouetter, afin de gagner les devant, et quand ils furent à hauteur de la porte Saint-Denis, à l'endroit où une montée conduit au boulevard Bonne- Nouvelle, ils mirent pied à terre. Bientôt ils aperçoivent le fiacre; il va au pas; les agents s'avancent pour l'arrêter, et M. Becoot en ayant ouvert la. portière : « Ah ! bonne jor, dit-il avec un flegme in- « concevable, mossio, je démandé à vo pardon ; je véné « prend mon famé, que vo cacholez à mon place.

— « Allons, madame ajouta le frère, c'été temps « por né plous no faire coucous, véné havec. »

Gaviani et madame Becoot sont terrifiés, sans répondre, ils descendent tous deux, et pendant que l'Italien acquitte le prix de la course, contrainte d'obéir l'infortunée lady est impitoyablement installée dans le carosse, entre les deux Becoot, en face

des deux estafiers. Tout le monde était silencieux, tout à coup, madame Becoot revenue peu à peu de sa terreur, s'élance à la portière : « Gaviani, Gaviani, « crie-t-elle, mon ami, sois tranquille, je ne t'abantt donnerai qu'à la mort.

— « Taissez-vo, madame Becoot, lui dit froidece ment son mari, je ordonné vo la silence, vo êtes « oune méchant famé; vo êtes assez hardie por « appelé mossio Gaviani; vo êtes oune félon, ouai, « madame, vo êtes oune grand félon; je féré mété « vo dans lé blac Hole.

— « Vous ne ferez rien.

— « Je féré, je féré », répétait-il en balançant

sa tête entre les manches de deux parapluies, dont les crosses en cornes de cerf, formaient pour son front un singuher accompagnement.

— « M. Becoot, tout ce que vous ferez est inu- « tile... Ah ! mon cher Gaviani.

— « Encore Gaviani, tojor Gaviani.

— « Oui toujours; je vous déteste, je vous « abhorre.

— « Vo êtes mon famé.

— « Mais regardez-vous donc, M. Becoot, êtes- « vous fait pour avoir une femme"? D'abord vous « êtes laid, ensuite vous êtes vieux, vous êtes ridi- <i cule et vous êtes jaloux.

— « Je souis gélousse légalement.

— « Vous voulez faii'e prononcer le divorce, « n'est-il pas tout prononcé"? Je vous fuis, que « demandez-vous de plus?

— « Je volé être coucou légalement.

— « Vous voulez du scandale.

— « Vo volez faire coucou mo-a à ton fantaissie. « Je volé à la mien, je volé été coucou havec lé jous- « tice à la poublique, avec oun sentence.

— « Vous êtes un monstre à mes yeux, vous êtes « un tyran; jamais je ne resterai avec vous.

— « Vo resteré avec lé praison.

— « Vous ne m'aurez pas vivante », et en proférant cette menace, eUe faisait semblant de vouloir se déchirer la figure.

— (( Tienne loui les mains, mon frère. »

Le fi'ère se mit effectivement en devoir de lui tenir les mains, alors, eUe se débattit quelques instants, puis elle parut se calmer; mais Tétincelle de ses regards trahissait sa colère et les feux dont elle brûlait.

Eouge, enluminée, et pomtant belle encore, autant que la passion peut Têtre. près de ces mines hétéroclites, à côté de ces visages immobiles et morfondus, elle avait Tair de la reine des Bacchantes entre deux magots, ou plutôt d'un volcan d'amour entre deux pics de glace. Quoiqu'il en soit, le retour de M. Becoot à l'hôtel où il logeait, rue de la Paix, fut un triomphe. Son premier soin fut d'enfermer le lutin dans une chambre, dont il ne confia la clé à personne. Mais quand un mari s'est fait le geôlier de sa femme, il est si doux à celle-ci de tromper sa vigilance ! On connaît la chanson : Malgré les verrous et les grilles, etc. Le troisième jour de cette captivité conjugale, madame Becoot, à ce qu'il paraît, s'ennuya d'être en cage; le quatrième, je fis une visite à M. Becoot; il n'était pas midi, je le trouvai à table avec son frère, en face d'un plumbpudding et d'une douzaine de bouteilles de Cham pagne, dont ils avaient déjà fait sauter les bouchons.

« Ah ! bonne jor, mossio Vaidoc; il était bocop de « politesse à vo, por venir voir no. Vo bo-a-rez de « la Ohampeigne?

— « Je vous remercie, je n'en bois jamais à jeun.

— « Vo n'était pas oune bonne ^Inclaise.

— « Eh bien ! vous voilà au comble de la joie, le « duc de Modène vous a rendu votre femme, je vous « en fais mon compliment.

— « Complimente! goddem. Il était encore envo- « lée, madame Becoot.

— « Eh quoi ! vous n'avez pas su la garder.

— « n était envolée, je vo dit, la félon !

— « Puisque c'est ainsi, n'en parlons plus.

— « Non, plus parler, tujor bo-a-re la Chamu peigne : il n'était pas félon. »

Ces messieurs insistèrent de nouveau pom' que je leur tinsse compagnie, mais comme j'avais besoin de garder mon sang -froid, je les priai de me dispenser de la rasade, et après leur avoir fait agréer mes salutations, je pris congé d'eux. Sans doute qu'ils ne tardèrent pas à être sous la table. C'est là qu'un bon Anglais cuve rondement son chagrin : a-t-il disparu entre les pintes et les brocs, si, pendant qu'il dort, on lui crie coucou, et qu'à son réveil, eu le montrant au doigt, on dise, ah! le voilà, il rit jaune, et, plutôt que de cacher sa tête, le maussade se fâche. Il provoque une enquête. On prononce un divorce. A qui la faute? A Gaviani"? à Bergami? à la princesse'? aux dieux qui la firent si belle'? Non... A qui donc'? Au Porter, au Porto, au Bordeaux, au Champagne, enfin à Bacchus sous toutes les formes et sous toutes les couleurs.

Mais que m'efïorçai-je de percer le brouillard qui enveloppe des mœurs qui ne sontpas les nôtres'? Nous vivons sur les rives de la Seine, ne nous inquiétons pas de ce qui se passe aux bords de la Tamise. Peutêtre quelque Vidocq britannique voudra-t-il un jour nous l'apprendre. Jusque-là, je me borne à l'épisode de M. Becoot, que je ne vis plus, et je reviens à mes moutons, c'est-à-dire, aux catégories.

La distinction des voleurs, selon le genre qu'ils ont adopté, serait de peu d'importance si, en même temps que je dévoile les moyens par eux mis en pratique pour vivre à nos dépens, je n'indiquais par quelles précautions on parviendra à se mettre à

l'abri de leurs atteintes. S'ils ne prélevaient une dîme que sur le superflu, peut-être, y aurait-d quelque cruauté à prétendre les empêcher de se procurer le nécessaire; mais comme, tu le hasard de leur profession, entie Irus ^ et Crésus 2, il ne leur est pas toujours donné de choisir, et qu'ils prennent indifféremment où il y a trop et où il n'y a pas assez, que d'aiUeurs, ils prennent aussi pour se livrer à de.s profusions, je vais, sans miséricorde, déployer contre eux l'arsenal de tout mon savoir, afin de battre en brèche leur industrie, et, s'il est possible de la mettre au sac, suivant l'expression de nos vieux Polyorcètes, je veux dire nos vieux Chroniqueurs ou mieux encore nos vieux romanciers.

Aucune capitale de l'Europe, Londres excepté, n'enserre autant de voleurs que Paris. Le pavé de la moderne Lutèce est incessamment foulé par toutes espèces de larrons. Ce n'est pas surprenant, la facilité de s'y perdre dans la foule y fait affluer tout ce qu'il y a de méchants garnements, soit en France, soit à l'étranger. Le plus grand nombre se fixe irrévocablement dans cette cité immense; quelques autres n'y viennent que comme des oiseaux de passage, aux approches des grandes solennités, ou duiant la saison rigoureuse. A côté de ces exotiques, il y a les indigènes, qui forment dans la popidation une fraction, dont le dénominateur est assez respectable. J'abandonne au grand supputateur. M. Charles Dupin ^, le soin de l'évaluer en décimales, et de nous dire si le chiffre qu'elle donne ne devrait

1 Irus, mendiant d'Ithaque, qui servait d'intermédiaire entre Pénélope et ses amante ; U fut tué d'un coup de poing par Ulysse .

2 Crésiis, roi de Lydie, célèbre par ses richesses; on dit encore couramment riche comme Crésus.

3 Charles Dupin (1784-1873) frère du célèbre honmie poUtique du même nom; ancien élève de l'Ecole polytechnique, il se fit un nom comme statiaticien et comme mathématicien. Un lui doit de nombreux ouvrages économiques et sociaux.

pas être pris en considération dans Tapplication de la teinte noire.

Les voleurs parisiens sont, en général, haïs des voleurs provinciaux ; ils ont, à juste titre, la réputation de ne pas faire difiBculté de vendre leurs camarades pour conserver leur liberté : aussi lorsque, par l'effet d'une circonstance quelconque, ils sont jetés hors de leur sphère, ils ne trouvent pas aisément à qui s'associer; au surplus, ils ont une gi-ande prédilection pour le Meu de leur origine. Ces enfants de Paris ne peuvent pas se séparer de leiu" mère, ils ont pour elle un fonds de tendresse inépuisable :

A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère !

Transporté dans un département, un voleur parisien est tout désorienté; eût-il été lancé de la lune comme une aérolite, il n'y serait ni plus emprunté, ni plus neuf, c'est un badaud, un vi'ai badaud, dans toute la force du terme ; à chaque instant il redoute de prendre martre pour renard : c'est terrible, quand on ne connaît pas le terrain ! il ne sait oii il met la main et le pied, peut-être marche-t-il sur des charbons ardents : Cineri doloso. Il n'ose faire un pas, parce qu'il a un bandeau sur les yeux, et que, s'il va se heurter, il est averti que personne n'est là pour lui crier easse-cou : tout au contraire, on s'amuse à le voir en péril, parce qu'on est convaincu qu'il est poltronf s'est-il embarqué dans une gaucherie, on la lui laisse achever, on l'y pousse même, et si dans son chemin il rencontre un gendarme, que malheur lui advienne, qu'il succombe enfin, les malins du Colin-Maillard en font des gorges chaudes.

Au sein d'une petite ville, un voleur est tout -à fait déplacé; c'est la poule qui n'a qu'un poussin : il est là exactement comme le poisson dans l'huile, comme le poisson dans la fi'iture, ce n'est pas son

élément : il y a trop de calme, dans une petite ville, trop de tranquillité, la circulation est trop régulière, trop Umpide; mieux vaut beaucoup de tumulte, de la confusion, du frottement, des embarras, du désordre, et un fluide sujet à se troubler. Tous ces avantages, c'est à Paris qu'ils sont rassemblés, dans l'exigu, mais bien rempli, département de la Seine, dans un périmètre de cinq à six lieues, sur un espace qui suffirait à peine à l'établissement du parc d'un grand seigneur; Paris est im point sur le globe, mais ce point est un cloaque ? à ce point aboutissent tous les égouts; sm' ce point tourbillonnent, passent, repassent, se croisent et s'entrecroisent des myriades de propriétaires de la vie par excellence. Le voleur parisien est habitué à cette cohue; hors de là, il nage dans le vide, et son habileté expire. Il le sait bien, et ce qui le prouve incontestablement, c'est que, parvient-il à s'évader du bagne, c'est toujoui-s sur la Capitale qu'il se dirige à tii'e d'aile; il ne tardera pas à être repris, que lui importe! il aui'a encore une fois travaillé à sa guise.

Les voleurs proviDciaux se font assez prompte ment au séjour de Paris; ce n'est pas que le climat leur convienne mieux que tout autre, mais ce sont des espèces de cosmopolites, qui trouvent une patrie partout où il y a à dérober : Ubi hene, iiM patria ^ telle est leur maxime ; ils s'accommoderont tout aussi bien de la résidence de Eome que de celle de Pékin, lorsqu'il y aura du butin à faire. Ils n'ont ni l'extérieur agréable, ni les formes découplées, ni la jactance du voleur parisien : eussent-ils vécu un siècle dans Paris, ce seraient toujours des rustres; les amis de Pantin lem' reprocheraient toujours d'être bâtis comme des poignées de sottises, et de ne ressembler à personne. La tenue et les manières.

1 Là où l'on est bien, là est la patrie.

voilà leur côté faible; ils n'ont point d'ui'banité, et quoiqu'ils fassent, ils ne seront jamais parfumés de cette fleur d'atticisme ^ dont l'odeur suave charme et enivre ce monde brillant et frivole, qu'on ne peut duper qu'après l'avoir séduit; mais s'ils manquent de cet entre-gent, qui, sous quelques rapports, donne aux indigènes une certaine supériorité, en revanche ils ont plus de capacité : sous une enveloppe grossière, sous des dehors lourds en apparence, ils cachent une dose d'astuce et de finesse qui dans les entreprises de premier ordre, les rend propres à écarter les obstacles et à capter la confiance des personnes réfléchies : que l'on consulte les archives du crime, tous les grands vols, tous les vols hardis et raisonnes sont le fait de voleurs provinciaux. Ces derniers ne sont pas fluets, mais ils sont audacieux, persévérants, méditatifs; ils conçoivent bien et exécutent mieux.

Les voleurs de profession originaires de la Capitale sont rarement des assassins; ils ont en horreur le sang, et quand ils le versent c'est toujours à regret ; c'est que par des circonstances imprévues ils y ont été forcés. Par extraordinaire ont-ils des armes, ils n'en font usage que pour s'échapper dans le cas de siu^rise en flagrant délit. Les grands crimes dont Paris est par fois le théâtre, sont presque toujoui's commis par des étrangers ^. Une particularité assez remarquable, c'est que les assassinats sont ordinairement le fait d'un débutant dans la carrière : ceci est vrai, très vrai, n'en déplaise à ces moralistes inobservateurs, qui répètent d'après le poète :

Ainsi que la vertu le crime a ses degrés.

1 Atticisme, délicatesse de langage et de goût propre aux Athéniens.

2 Les idées émises par Vidocq sont encore vraies de nos jours. Ceux qu'on appelle, actuellement, en langage policier, les « beaux bandits, " sont plutôt hommes de ruse et de combinaisons que de violence. Ds n'ont qu'un but : faire durer les méfaits pour faire durer le plaisir.

Avant de commettre une mauvaise action, les voleurs expérimentés calculent les conséquences de cette action, par rapport à eux. Us connaissent la peine qu'ils encourront; ils jouent, parce qu'ils ont besoin de jouer, mais s'il s'agit d'aUer de leur tout, ils y regardent à deux fois. Le Code, qu'ils étudient sans cesse, leur dit : voiis irez jusque-là, vous n'irez pas ylus loin; et bon nombre d'entre eux reculent devant la réclusion, devant la perpétuité, devant la mort,,. Ce n'est pas sans intention que, dans cette énumération, je place la mort en dernier lieu; c'est le moindre des épouvantails, je le démontrerai, que l'on juge, d'après cela, si notre pénalité est bien graduée.

Les voleurs provinciaux en général, moins civilisés que ceux dont T'éducation s'est faite à Paris, n'éprouvent aucune répugnance à tuer; ils ne se bornent pas à se défendre, ils attaquent, et souvent dans leurs expéditions, non-seulement ils sont téméraires, mais encore ils se montrent atroces et cruels au dernier degré : mille traits barbares, consignés dans les fastes judiciaires, peuvent venir à l'appui de mon assertion,

La sagesse des nations a depuis long-temps proclamé comme une vérité, que les loups entre eu^ ne se mangent pas ; afin de ne pas faii'e mentir le proverbe, les voleurs ont les uns pour les autres des égards de confraternité. Tous se regardent comme les membres d'une grande famille; et quoique les voleurs provinciaux et les voleurs parisiens soient généralement peu disposés à s'entr'aider, l'antipathie ou la prévention ne va pas jusqu'à s'entre-uuire dii^ectement. Il y a toujours un pacte qui est respecté dans quelquesunes de ces généralités : la bête, dirait un philosophe d'outre Ehin, se sent dans la bête de sa race, le confi'ère aime à retrouver le confrère : aussi les voleurs ont-ils des signes de reconnaissance, et un

langage particulier. Posséder ce langage, être initié à ces signes, lors même qu'on n'est pas du métier, c'est déjà un titre à leur bienveillance, c'est une preuve ou tout au moins une présomption qu'on fréquente des ainis. Mais ces notions, plus précieuses dans quelques circonstances que celles de la franc maçonnerie, ne sont pas un garant infaillible de sécurité, et sût-on l'argot comme un jeune lord ^ dont je m'abstiens de décliner l'ignoble surnom, je conseillerais encore de ne pas s'y fier. Voici, au sm-plus, une petite aventure qui, je crois, montrera que je n'ai pas tort : je demande pardon au lecteur si je m'interromps encore pour conter, mais ce sera bientôt dit.

Le père BaUly, ancien guichetier de Sainte-Pélagie, avait, depuis quelque mois, -troqué cet emploi contre celui de gardien au dépôt de mendicité de Saint-Denis. Le père Bailly était un vieillard qui aimait passablement le jus de la treille : au reste, quel geôlier ne boit pas avec plaisir, surtout quand on l'y convie et que ce n'est pas lui qui paye'? Depuis vingt-cinq ans qu'il était dans les prisons, le père BaiUy avait vu bien des voleurs-; il les connaissait presque tous, et tous l'estimaient, parce qu'il se montrait bon enfant : il ne les chagrinait pas trop. Pour ceux dont la bourse était résonnante, il était aux petits soins, petits soins de geôlier, on sait ce que c'est.

Un jour le bon homme était venu à Paris afin d'y toucher une petite rente, qu'il s'était amassée du produit de ses économies : c'étaient les snbsidia senectutis ^, la provision de la fourmi, la réserve pour la goutte matinale et le tabac de toute la journée. L'échéance était arrivée : le père Bailly reçut son

1 Lord Seymour, un des plus effrontés viveurs de son temps, et que ses escapades avaient, à Paris, fait surnommer Milord rArsouille.

2 Les subsides, les ressources de la vieillesse.

argent, deux cents francs : il les tenait; mais allant et venant, il avait avalé quelques canons, de telle sorte qu'au moment de retourner à son poste, il était un peu gai; ce n'est pas un mal, cela donne des jambes. Aussi cheminait-il en belle humeur, heureux d'en avoir terminé à sa satisfaction, lorsque sous la porte Saint-Denis, deux de ses anciens pensionnaires l'accostent en lui frappant sur l'épaule : « Eh ! « bonjoui', père Bailly.

— « (Se retournant) Bonjour mes enfants.

— « Voulez -vous qu'il nous en coûte une cho- « pine, sur le pouce?

— « Sur le pouce? volontiers, car je n'ai pas le « temps. »

On entre Auœ deux Boules.

— « Une chopine en trois, à huit, vite et du « bon.

— « Eh bien ! mes enfants, que faites -vous? ça « va-ti-bien°? Y paraît que oui, car vous marquez a (vous avez l'air à votre aise).

— « Pour ce qui est de ça, nous n'avons pas à nou> « plaindre, depuis que nous sommes décarrés (sortis). « le zaflaires vont assez bien.

— « J'en suis charmé, j'aime mieux vous voir « contents ; mais prenez garde à retourner rwe de la « Clé, c'est une fichue hôtel (il a vidé son verre, et « tend la main de l'adieu).

— « Quoi ! déjà? nous ne nous voyons pas si « souvent; puisque vous voilà, nous redoublerons u bien; allons, encore une chopine.

— Non, non, ça sera pom^ une autre fois, je suis « pressé, et puis, je suis là sur mes pattes. J'ai tant « couru depuis ce matin; savez-vous que j'ai devant « moi un bon ruban, jusqu'à Saint-Tenaille (Saint- « Denis.)

— « Une minute de plus, une minute de moins, « dit un des pensionnaires, ce n'est pas ça qui vous

« retardera. Nous allons nous asseoir dans la salle, « n'est-ce pas, père Bailly?

— « n n'y a pas moyen de vous refuser. Allons, « je me laisse aller, mais qu'on nous serve promptece ment; une ehopine, pas plus, et je pars. Il n'y a « pas de bon Dieu, il en pleuvrait, je file nette comme « torchette. Voyez -vous, j'en fais le serment. »

La ehopine se boit; une troisième, une quatrième, une cinquième, une sixième s'écoulent, et le père Bailly ne s'aperçoit pas qu'il est parjure. Enfin, il est ivre, complètement ivre : « H n'y a pas à dire, « répète-t-il à tout bout de champ, il faut que je « parte ; il se fait nuit ; ce n'est pas le tout, c'est que « j'ai deux cents francs dans mon paquet; si on « allait me servir (voler) en route.

— « Qu'avez-vous peiu-? il n'y a pas un grinche « qui voulût vous faire la sottise. On vous connaît « trop brave pour cela. Le papa Bailly ! il peut pas- « ser partout, le papa BaiUy

— « Je sais bien, vous avez raison; si c'étaient .< des amis de Pantin, je pourrais me faire reconnaî- « tre, mais des pantres nouvellement affranchis (des « paysans qui font leurs premières armes), j'aurais « beau faire l'arçon ^.

— « Il n'y a pas de danger ; à votre santé, père BaiUy.

— « A la vôtre : ah ça ! je ne m'ennuie pas, mais « c'est cette fois que je m'en vais. Il n'y a plus de « rémission. Bonsoir, portez-vous bien.

— « Vous le voulez, nous ne vous retenons plus. » Ils l'aident à placer sur son épaule un bâton, à l'extrémité duquel est attaché le paquet qui contient le numéraire. Aussitôt le père Bailly, qui en a sa charge, prend son essor.

1 Jj'arçon est un signe de reconnaissance qui correspond à ce qu'on appelle la grippe en langage maçonnique; 11 se fait en se coupant verticalement la figure avec le pouce que l'on descend par le côté du nez sur les lèvres. Ce simulacre est accompagné d'un crachement. (iV oie de Vidocg.)

Le voilà dans le faubourg, papillonnant, trébuchant, voltigeant, roulant, gravitant, faisant des terre-à-terre, et s'avançant pourtant, à force de zigs-zags. Tandis qu'il décrit ainsi des S, des Z et toutes les lettres bancroclies de l'alphabet, les deux pensionnaii^es se consultent sur ce qu'ils feront : « Si tu étais de mon avis, dit l'un d'eux, nous lui « prendrions ses deux cents halles, à ce vieux rat.

— « Parbleu, tu as raison, son argent vaut celui « d'un autre.

— « Eh oui ! suivons -le.

— « Suivons -le. »

Malgré ses tergiversations le père Bailly avait déjà dépassé la barrière : toutefois ils ne tardèrent pas à l'apercevoir. Encore aux prises avec son vin, il marchait contre vents et marée; il y avait du tangage, beaucoup de tangage, il chancelait, rétrogradait, obliquait, si bien qu'à le voir dans cet état, par humanité tous les cochers imaginaient de lui proposer une place dans leur coucou; « Passe ton « chemin, mannequin, répondait à cette olïre le « gracieux porte-clé : le père Bailly a bon pied, bon « œil. »

Bien lui en eût pris d'être moins fier; car en arrivant dans la plaine des Vertus, il se trouva dans un gTand embarras. Qu'on se figme ce doyen de la geôle entre les griiïes des deux voleurs : le saisir à la gorge, et enlever le paquet, fut l'aiiaii'e d'un instant. En vain se démanche-t-il à faire le signe qui doit le sauver, du maigre! du maigre! crie-t-il à tue-tête, ce sont les mots de passe qu'il fait entendre; il se nomme : C'est le père Bailly! mais il n'y a ni signe, ni mots, ni nom qui tiennent. « E n'y a ni gras, ni maigre, ripostent les voleurs en contrefaisant leur voix, il faut lâcher le halmlion (le paquet); et, en proféiant ces paroles, ils disparaissent. » — « Elle « estrude, celle-là, murmme la \ictime, ils ne la por-

« teront pas en paradis. » Cette prophétique menace aurait pu s'accomplir; mais entre eux et la justice il y avait sur le cerveau du vieillard les vapeurs antimnémotechniques du Surêne, et sur cette hémisphère les épaisses ténèbres d'une nuit profonde. Le père Bailly est enterré; je reprends le fil de mon discours : attention !

n serait impossible de classer les voleurs, s'ils ne s'étaient classés d'eux-mêmes. D'abord un individu obéit à son penchant pour la rapine; il dérobe à tort et à travers tout ce qui se présente : dans le principe c'est, comme dit le proverbe, l'occasion qui fait le larron; mais le bon larron doit, au contraii'e, faire l'occasion, et ce n'est que dans les prisons qu'il acquiert ce qui lui manque pour atteindre une perfection semblable. Après avoir subi une ou deux petites corrections, car point de commençant qui ne fasse ce qu'on appelle une école, il connaît et on lui fait connaître son aptitude; alors, éclairé sur ses moyens, il se détermine à adopter un genre, et ne le quitte plus, à moins qu'il n'y soit forcé.

Les voleurs d'extraction sont, pour la plupart, Juifs ou Bohémiens; encouragés par leurs parents, ils pratiquent en quelque sorte au berceau, A peine peuvent-ils faire usage de leurs jambes, ils appliquent leurs mains à mal faire. Ce sont de petits Spartiates, à qui du matin au soii* on recommande de ne rien laisser traîner. Leur vocation est marquée d'avance ; ils suivront les errelnents de leur caste, les guides et les leçons ne leur manqueront pas; mais il y a voleur et voleur, afin de ne pas ignorer leurs véritables dispositions, ils s'essayent dans tous les genres, et dès qu'ils ont découvert celui dans lequel ils excellent, ils s'y fixent, c'est un parti pris; ils ont embrassé une spécialité, ils n'en sortent pas.

Depuis le déluge, il n'y a eu qu'un Voltaire, c'était un homme universel. Depuis la création du

monde, il ne s'est peut-être pas trouvé parmi les voleurs une seule tête encyclopédique : sauf quelques exceptions, ils sont bien les êtres les plus circonscrits, et par conséquent les moins excentriques que je connaisse. En somme, chacun se borne à cueillir des fruits sur la branche à laquelle il s'est attaché; quand la branche ne fournit que médiocrement, on grapille; quand elle ne fournit plus, on passe à une autre, mais on n'exploite pas deux branches à la fois; peut-être ne gagnerait-t-on rien à le faire, puis chaque branche est un monopole, et des monopolistes, quels qu'ils soient, sont trop jaloux de leui-s prérogatives pour souffrir les empiétements. Quelques voleurs pourtant ont eu deux cordes à leur arc ; denx cornes à leur arbre, dirait certaine actrice de la Porte Saint-Martin : elle aurait raison, ces privilégiés étaient ordinairement des gens mariés... Le mâle travaillait de son côté, la femelle de l'autre, ou bien, pour faire une bonne maison, d'un commun accord on opérait la fusion des deux industries.

D'espèce à espèce, les voleurs ont de la morgue. L'escroc, qui est un homme du monde, méprise le filou ; le filou, qui se borne à escamoter adroitement la montre ou la bourse, se tient pour oiïensé, si on lui propose de dévaliser une chambre; et celui qui fait usage de fausses clés, pour s'introduire dans un appartement qui n'est pas le sien, regarde comme infâme le métier de voleur de grands chemins. Jusque sur l'échelle dif crinie, qu'il soit ou plus haut ou plus bas, qu'il monte ou qu'il descende, l'homme a sa vanité et son dédain: partout, dans les plus abjectes conditions de la vie, poui' que son moi ne crève pas de dépit et d'humiUation, il a besoin de se persuader qu'il vaut mieux que ce qui est ou devant ou derrière lui. Afin de s'enorgueillir encore, il ne réfléchit du monde extérieur que la portion la plus infime, celle-là du moins ne lui fait pas honte; il

est plongé dans la fange, mais s'il élève son front au-dessus du bourbier, s'il croit voir plus bas que lui, il s'imagine qu'il plane, qu'il domine; il y a de la joie pour son cœur. Voilà pourquoi tous les coquins qui n'ont pas franchi cette moyenne région de la perversité, où la probité n'existe plus que comme une réminiscence, ont tous l'orgueil d'être moins criminels les uns que les autres : voilà pom-quoi, audelà de cette région, c'est, au contraire, à qui fera parade du plus haut degré de scélératesse : voilà pourquoi enfin, dans chaque espèce, même en deçà de la région moyenne, où l'on pèse le plus ou moins de déshonnem", il n'est pas im fripon qui n'aspire à être le premier dans son genre, c'est-à-dire le plus adroit, le plus heureux, ou, ce qui revient au même, le plus coquin.

n est bien entendu que je ne parle ici que des voleurs profès, qui sont les cosaques réguliers de notre civihsation. Quant au paysan qui vole une gerbe, au savetier qui fait de la fausse monnaie, au notaire qui se prête à un steUionnat i, ou écrit un testament sous la dictée d'un mort, ce sont là des cosaques irréguliers, de purs accidents, qui ne peuvent avoir leiu" place dans une classification. Il en est de môme des auteui's isolés de tous ces attentats auxquels peut pousser l'effervescence des passions, la haine, la colère, la jalousie, l'amour, la cupidité et les rages d'une dépravation frénétique. Les assassins de profession sont les seuls dont j'aie à m'occuper en décrivant ces catégories, mais auparavant je vais faire comparaître les espèces dont les mœurs sont plus douces... La séance est ouverte, qu'on amène les cambrioleurs.

1 Steliionat (de stellio, lézard, symbole de la fraude). Crime de celui qui vend en hypothèque des biens dont il n'est cas propriétaire, ou qui présente comme libres des biens hypothéqués,

MÉMOIKES VR ViDOCQ, t. II. \9

CHAPITEE XLVI

LES CATVnRRIOLEUBS

if s Cambrioleurs. Le costume de ville. — La chique en permanence. — Les maisons sans portier. — Curiosité des locataires. — Les chercheurs de sages-femmes. — Les gilets et les cravattes. — Le trophée d'amour. — Force cuirs. — Les paniers et les hottes. — Nouveaux visages. — Tremblez le dimanche. — Bons conseils. — Prenez un bâton. — Les maisons à portier. — Payez vos gardiens. — Cambrioleurs à la flan. — Le feu d'artifice et le bouquet. — Les caroubleurs. — Petite liste de gens dont il faut se méfier. — Les indicateurs. — Les nourrisseurs. — Cachez les rentrées. — Les voisins perfides. — O le brave homme ! on te connaît beau masque !

Les cambrioleurs sont les voleurs de chambres, soit à l'aide d'efîraction, soit à l'aide de fausses clés. A la ville, c'est-à-dire hors de leurs occupations habituelles, il n'est pas très difiBcile de les reconnaître : ce sont pour la plupart des jeunes gens dont les plus âgés n'ont pas plus de trente ans : de dix-huit à trente, c'est le bon âge d'un cambrioleur. Presque toujoui'S ils sont vêtus assez proprement; mais quel que soit leur costume, qu'ils aient adopté la veste, la redingotte ou l'habit, ils ne cessent jamais d'avoir l'air commun, et à la première vue on peut juger qu'ils ne sont pas des fils de famille. D'ordinaire ils ont les mains sales, et la présence d'une énorme chique qu'ils roulent sans cesse d'un côté de la bouche leur irrégularise la figure de la plus étrange façon. Earement ils portent une canne, plus rarement encore ils mettent des gants, cela leur arrive pourtant quelquefois.

Les cambrioleurs ne tentent pas de dévaUser une chambre, avant de s'être plus ou moins initiés aux habitudes de la personne qui l 'occupe : ils ont besoin

de savoir quand elle sera absente, et si chez elle il y a du butin à faire. Les maisons sans portier sont les plus favorables à leurs entreprises; lorsqu'ils préméditent un coup, ils y vont par trois ou par quatre, qui s'introduisent, et montent successivement. L'un d'eux frappe aux portes, afin de s'assurer s'il y a quelqu'un. Si l'on ne répond pas c'est bon signe, on se dispose à opérer, et aussitôt pour se mettre en garde contre une surprise, pendant que l'on fait sauter la gâche, ou jouer le rossignol, un des associés va se poster à l'étage supérieur, et un second à l'étage au-dessous.

Tandis que l'on procède à l'ouverture, il peut se faire qu'un locataire monte ou descende, et qu'il soit assez curieux pour s'enquérir de ce que font dans l'escalier des individus qu'il ne connaît pas. Alors on lui répond que l'on va aux lieux d'aisances, ou bien on demande un nom en l'air; souvent on cherche une blanchisseuse, une garde-malade, un cordonnier, une sage-femme nouvellement enménagée. n est à remarquer que, dans ce cas, le voleur interrogé balbutie plutôt qu'il ne parle ; qu'il évite de regarder en face l'interrogateur, et que, pressé de lui livrer passage, afin de faire le plus déplace possible, il se range contre le mur en tournant le dos à la rampe.

Une particularité assez étrange, c'est que quand un cambrioleur en renom a adopté un genre de cravatte et de gilet, tous les confrères se modèlent sur lui pour ces deux pièces du vêtement; les couleurs voyantes, rouge, jaune, etc., sont celles qu'ils affectionnent le plus. En 1814, j'arrêtai une bande de vingt-deux voleurs, vingt d'entre eux avaient des gilets de la même forme et de la même étoffe; il semblait qu'on les eût taillés sur le même patron et levés dans la même pièce ^ En général, les voleurs

1 Moins vrai aujourd'liul, où le voleur professionnel, de moyenne et

sont comme les lilles, il y a toujours sur eux quelque chose qui décèle la profession : ils aiment beaucouj) les barriolages. et quelque soin qu'ils prennent pour singer les gens comme il faut, la tournure la plus distinguée qu'ils puissent se donner est celle d'ouvriers endimanchés. H en est bien peu qui n'aient pas les oreilles percées : les petits anneaux et le collier en cheveux, avec garniture en or, sont presque des ornements obligés de lem- toilette; le collier est placé d'une manière apparente sur le gilet; c'est toujoui's un trophée d'amour, on en fait parade ! Le chapeau velu, dont une moitié des poils est relevée et l'autre couchée, leur plaît infiniment : je ne parle ici que des voleurs qui sont fidèles aux traditions du métier; quant à ceux qui s'en écartent, on pourra les deviner à des manières dans lesquelles il y a je ne sais quoi de contraint qui ne se remarque pas dans l'honnête homme : ce n'est pas l'embarras de la timidité, c'est une gêne résultant de l'appréhension de se trahir; on voit qu'ils s'observent, et redoutent qu'on ne les observe; parlent-ils, il y a dans leurs discours de la roideur, de l'ertortillé; un apprêt de langage qui devient quelquefois comique, autant par l'abondance des fausses liaisons, que par le burlesque de mots dont ils ignorent la signification ; ils ne causent pas, ils bavardent, changeant sans cesse d'objet, s'avançant au hasard, rompant les chiens à tout moment, profitant de toutes les diversions pour aller d'un propos à un autre, de toutes les occasions pour détommer la vue.

Quelques cambrioleurs se font accompagner dans leurs expéditions par des femmes, qui portent des paniers ou des hottes de blanchisseuses, dans lesquels on dépose des objets volés; la présence d'une

haute condition, cherche à passer inaperçu, quand il ne masque pas ses manœuvres louches derrière la correcte tenue et les nobles allures du parfait gentleman.

femme descendant nn escalier ou sortant d'une allée avec un attirail semblable, est donc une circonstance à laquelle il importe de faii'e attention, surtout si Ton croit voir* cette femme pour la piemière fois. Les fréquentes allées et venues d'individus que l'on n'a pas l'habitude de voir dans un quartier, dénotent presque toujours de mauvais desseins.

Les journées les plus productives pour les cambrioleurs sont ces beaux dimanches de l'été, durant lesquels la population laborieuse de Paris va goûter à la barrière les plaisirs de la campagne. Les cambrioleurs seront réduits aux abois aussitôt qu'on le voudra, que les personnes qui habitent une maison sans portier, ne s'absentent plus sans laisser quelqu'un au logis; que les locataires renoncent enfin à un fatal système d'isolement qui n'est favorable qu'aux malfaiteurs; qu'ils se regardent comme des cointéressés, et que le voisin veille pour le voisin; que tout étranger qui entre, sort, monte ou descend, soit tenu pour suspect, pressé de s'expliquer sur le motif de sa présence, et s'il montre la moindre hésitation, retenu jusqu'à ce qu'on ait acquis la certitude qu'aucun vol n'a été cominis; que tout locataire à qui l'apparition d'un inconnu a inspiré de la défiance, avertisse sur-le-champ les autres locataires, afin qu'ils se tiennent sur leurs gardes; que celui chez qui l'on a sonné ou frappé, pour demander un nom en l'air, ne se contente plus de refermer sa porte avec mauvaise humeur, qu'il suive des yeux le demandeur, et ne le perde pas de vue avant de s'être assuré qu'il est sorti; que le demandeur, s'il s'est introduit sans avoir frappé ni sonné, ou sans avoir attendu qu'on lui ait ouvert soit traité comme un mal intentionné et toujours éconduit brutalement : dans ce cas, l'emploi du bâton est un à propos.

Souhaitez -vous dérouter les cambrioleurs? ayez

toujours la clé de votre appartement dans un lieu sûr; ne la laissez jamais sur votre porte, soit à Testérieur, soit à l'intérieur. Sortez-vous? ne raccrochez nulle part; ne la prêtez à personne pour quelque motif que ce soit, fût-ce même pour arrêter un saignement de nez. Si vous êtes obligé d'être quelque temps hors de chez vous, imaginez une cachette où vous déposerez ce que vous avez de plus précieux, l'endroit le plus en vue est souvent celui où l'on ne s'avise pas de chercher. Je voudrais bien mettre le lecteur sur la voie, mais je crains de fournir des indications aux voleurs. Il est prudent de n'avoir pas toujours la même cachette.

Avez-vous pris les précautions que je viens de prescrire, vous n'aurez rien de mieux à faire que de laisser toutes vos clés s or vos meubles. Si les voleui's viennent, vous leur épargnerez ainsi la peme d'une effraction, et à vous des frais considérables. S'il y a des secrets dans vos secrétaires, dans vos armoires, ouvrez -les, autrement vous vous exposerez aux ravages du Monseigneur, de la terrible pince, à laquelle aucune combinaison de serrure ne résiste. Ouvrez, ouvrez, mais cachez, c'est là le grand point poui" ne pas être volé.

Les maisons à portiers seraient complètement à l'abri de l'espèce de vol que je signale, si les portiers étaient plus occupés de remplù- leurs devoirs, que de fah'e des commérages sur les gens qui les paient; mais les portiers sont une terrible engeance^ : d'abord ils sont pour-^nis de toutes les curiosités inutiles, et même dangereuses; trompettes de toutes les médisances et de toutes les calomnies, conjectureurs à l'excès, rapporteurs et bavards, ils ne s'inquiètent que des circonstances vraies ou fausses, qui peuvent

1 C'est toujours exact, et un grand nombre de cambriolages sont dus à la négligence des concierges. On en a même vu se faire complice des can\brioleurs, quand ils ne cambriolaient pas eux-mêmes.

tourner au profit de leur manie de dénigrer. Aussi, quand on a besoin de tromper leur vigilance, est -il très facile de les distraire ou de les éloigner de leur loge. J'ai souvent songé au moyen de rendre les poitiers exclusivement attentifs à ce qui les regarde; ce moyen, je crois l'avoir trouvé : ce serait d'abord de les rétribuer plus largement qu'ils ne le sont, ensuite d'exiger d'eux un cautionnement qui, hors les cas d'escalade et quelques autres, répondrait des vols commis dans la maison dont ils sont les gardiens.

Je reviens aux cambrioleurs, dont il existe deux variétés bien distinctes; la première est celle des cambrioleurs à la flan (voleurs de chambres au hasard), qui s'introduisent dans les maisons, sans avoir auparavant jeté lem^ dévobi. Ces improvisateurs sont ceux qui vont ù'appant de porte en porte ; ils ne sont sûi's de rien, oîi il y a, ils prennent, oii il n'y a pas, le voleur perd ses droits. Le métier de cambrioleur à la flan est très chanceux, sans être très lucratif; les trois quarts du temps, le jeu n'en vaut pas la chandelle. Ils vivent aux dépens des amateurs du (^manche, de toutes les fêtes et réjouissances possibles; et tandis que pour se délasser de ses labears de la semaine, l'honnête industriel entouré de sa petite famille, va voir la joute sur l'eau, les distributions de comestibles, le feu d'artifice, ou qu'il se rend aux admirables représentations du Forçat, de la Fausse Clé, de la Pie voleuse ; tandis que le bouquet lui paraît ravissant ou que des brigands pour rire excitent son enthousiasme, chez lui des brigands plus réels font leurs petites affaires, et après les joies de la journée, c'est à la maison que l'attend le bouquet véritable.

La seconde variété de cambrioleurs est celle des caroubleurs : ceux-ci ne s'aventurent pas; comme ils ont des intelligences avec les domestiques, avec les

frotteurs, cardeurs et cardeuses de matelas, peintres, colleurs de papiers, tapissiers, ils connaissent parfaitement les endroits qui peuvent leur offrir les ressources, aussi vont-ils droit au but. Munis qu'ils sont des renseignements les plus précis, et des indications les plus exactes, ils ne se trompent jamais. La plupart du temps ils se servent de fausses clés qu'ils fabriquent sur les empreintes qui leur sont données par les indicateurs, leurs complices.

La troisième variété est celle des nourrissevrs, que l'on a appelés ainsi parce qu'ils nourrissent des affaires^; noui'rir une affaire, c'est l'avoir en perspective, en attendant le moment propice pour l'exécution. Les nourrisseurs préméditent leurs coups de longue main, et ne se hasardent pas à cueillir la IDoire avant qu'elle ne soit mûre. Quand ils ont une affaire en vue, qu'ils l'aient eux-même découverte ou qu'on la leur ait donnée, ils n'agissent qu'avec la certitude qu'ils ne feront pas cliou-bJanc. S'ils se proposent d'opérer sur un rentier, ils savent à quelle époque il touchera son revenu : s'ils ont résolu de faire une descente chez un commerçant eu détail, ils choisissent, pour rendre visite à sa caisse, les fins de mois ou les premiers jours de janvier. Sur chaque état ils ont des données positives, du moins en ce qui touche les rentrées.

Les nourrisseurs sont ordinairement des hommes d'un âge môr; leur mise, sans être précisément élégante, annonce l'aisance. Ils sont insinuants et habiles à se ménager l'accès des maisons oti ils veulent effectuer une capture; lorsqu'il y a beaucoup de locataires, ils forment des accointances avec un cordonnier, une blanchisseuse ou tout autre ouvrier, près de qui ils viennent faii'e la conversation. L'ou-

1 Dans l'argot des voleurs, cela s'appelle encore engraisser, nourrir le poupard.

viier ne se doute de rien, seulement le besoin de le voir est le prétexte des allées et des venues.

Il est des nourrisseurs qui, ayant projeté de commettre un vol dans une maison, y louent im appartement; alors ils ne se pressent pas, et l'occasion f lit -elle belle, ils ne tentent rien avant de s'être acquis dans leur nouveau voisinage la considération nécessaire pour écarter les soupçons. Ils sont d'une obligeance et d'une politesse rares, ils ne prenDcnt rien à crédit, le terme est payé rubis sur l'ongle, s'il se fait du bruit, ce n'est jamais chez eux, ils rentrent et se couchent de bonne heure : leur conduite est des plus régulières : au besoin même, et presque toujours, ils affichent de la dévotion; la mère et les enfants, s'il y en a, vont à la messe ; par tout pays la dévotion est un masque, mais à Paris plus qu'ailleurs, elle cache trop trouvent de mauvais desseins ^

Plusieurs mois s'écoulent, enfin vient le moment où la réputation est établie, le nourrisseur a eu le loisir de prendre ses mesures ; il opère, et tout pour un jour on apprend qu'un des locataires, si ce n'est le propriétaire lui-même, a été dépossédé de ses effets les plus précieux. La rumeur est grande; chacun s'indigne, chacun s'étonne, il faut que le voleur connaisse les êtres; le cambriolem' est le premier à le dire. Comme il n'a pas manqué de faire disparaître les objets volés, et qu'il est bien sûr qu'on ne les trouvera pas, il conseille, il provoque une perquisition générale. Au prochain terme il déménage, et l'on en est fâché, c'était un si brave homme !

1 Ici encore s'afBrment les sentiments hostiles dont Vidocq fait si facilement étalage contre la Congrégation et les gens d'église.

CHAPITEE XLVII

Le point de mire ! — Deux fameux. — L'écriteau. — Trop parler nuit. — Le danger d'une mémoire locale. — Une erreur jm-idique — M. Delaveavi et M. de Belle jTne, ou le génie du mal et le génie du [bien. — Horribles conséquences — Une réputation vaut l'aiitre. — Il est im milieu.

A en juger par la multitude des vois dont on ne peut découvrir les auteurs, on est d'abord induit à penser que le nombre des locataires de l'espèce dont il est parlé au cliapitre précédent est assez considérable, et ensuite qu'il est tiès difi&cile de les convaincre. Cependant, tel qui n'est pas découvert aujoud'hui, peut l'être demain, et tôt ou tard l'impunité a son terme. Il dépendrait de moi de rapporter mille faits qui le prouvent : je me borne au suivant :

M. Tardif, notaire, au coin de la rue de la Vieille- Diaperie, était depuis long-temps le point de raiie d'une bande de voleurs, dont faisaient partie les nommés Baudry et Robe, cambrioleurs des plus fameux. Ces derniers, en passant un matin devant la demeure du notaire, aperçoivent un écriteau : ils le lisent; une chambre est à louer, elle leur convient; mais elle n'est pas assez propre. Un papier neuf est indispensable, et les boiseries ont besoin d'être repeintes : à qui confiera -t -on le soin de cette restauration si nécessaire? Un jeune peintre a travaillé dans les appartements du notaire ; c'est lui que Ton va chercher, et tandis qu'il procède au collage, ou qu'il barbouille les croisées, on le fait causer. Malheureusement il est pourvu d'une mémoire des plus locales; il n'y a pas chez M. Tardif une distribution dont il ne se souvienne, un coin ou un recoin dont la destination lui ait échappé, un meuble dont il n'ait remarqué l'emplacement ou reconnu lusage.

Sans y voir plus loin, il foui'nit toutes ces indications. Six semaines après, M. Tardif est volé. Quels sont les coupables! ou n'en sait rien; à peine ose-ton former des conjectures; mais on n'est jamais trahi que par les siens : un des voleurs, après avoir eu sa part du vol, vend ses complices; tous sont arrêtés et condamnés : ils méritaient leur sort, et la sentence, portée contre eux, n'aurait été que juste, si elle n'eiit aussi frappé le jeune peintre, dont les indiscrétions n'étaient tout au plus qu'une imprudence. Il en eut pour quatorze ans de fers, qu'il a subis au bagne de Brest.

Libéré depuis, cet homme, que je ne nommerai pas, bien qu'il faille le proclamer innocent, habite aujom-d'hui Paris. Chef d'un établissement qu'il fait prospérer, excellent citoyen, époux et père, il vit heureux; et pourtant peu s'en est fallu que l'injustice dont il avait été victime, ne se soit prorogée par l'eiïet d'une surveillance contraire au vœu du Code sous l'empii^e duquel il avait été condamné. Cette surveillance, je reçus l'ordre de l'exercer : mais je ne prêtai point mon ministère à cet abus de pouvoir qui, sous mon successeur, a failli recevoir son accomplissement. Un si révoltant arbitraii'e pouvait convenii' à M. Delaveau^, à qui il était si agréable d'enchérir sur les sévérités des lois...; sous M. de BeUeyme ^, dont l'avènement à la préfecture a produit tant de bien, il devait être prosciit, et il l'a été. La surveillance, je saisii*ai toutes les occasions de le dire, est une rigueur des plus déplorables, parce qu'elle est une perpétuelle note d'infamie. Je suppose que le Ubéré dont il est ici question, n'eût pas réussi à s'en affranchir, qu'en serait-il

1 Delaveau fut préfet de police en 1821, succédant au comte Angles. Il se signala par ses mesures vexatoires contre les libéraux.

2 DéTBelleiime (1787-1862) préfet de police après Delaveau (1826). Il donna sa démission à Tavénement du ministre Polignac.

résulté'? D'abord il aurait été astreint à venir périodiquement se présenter à mon bureau, et ensuite à faire une fois par mois acte d'apparition chez le commissaire de police de son quartier, qui est son voisin. Dès lors les personnes qui en lui n'auraient pas deviné l'ancien forçat, auraient cru voir le mouchard en activité; une réputation vaut l'autre. Honni, méprisé, abandonné de tout le monde, il eût été réduit à mourir de faim, ou à se vouer au crime pour exister. Telles sont, pour un condamné, innocent ou coupable, les conséquences aiïreuses de l'état de surveillance; elles sont inévitables : je me trompe, entre la faim et l'échafaud il est un milieu le suicide.

CHAPITEE XLVIII

J'arrive de Brest. — La bonne femme. — La pitié n'est pas de l'amour. — Le premier repas. — Le beau-père. — L'arlequin et la persillade. — Les soupers de la rue Grenétat. — Ma cambrioleuse. — Je m'associe pour dévaliser un prêteur à la petite semaine. — Annette re\'ient sur l'horizon. — Grande déconfiture. — Je tombe malade. — L^^n vol pour pa^'er l'apothicaire. — Henriette paie les pots cassés. — Je la revois. — Un évadé. — Il se fait assister par la garde pour s'emparer du trésor de la police. — Soupçons injustes. — L'évadé est trahi. — Paroles mémorables. — Une réputation colossale. — Le chef-d'œuvre du genre. — Pends-toi, brave Grillon ! — Allez en Angleterre, on vous pendra.

La maîtresse d'un voleur, nommé Charpentier, mais plus connu sous ces deux sobriquets, La tach* de vin et les Trumeaux, avait été traduite avec lui, comme prévenue de vols à l'aide de fausses-clés. Quoique son amant dont elle était la complice eût été condamné aux galères, faute de preuves, elle

fut acquittée : Henriette, ainsi se nommait cette femme, était liée avec Eosalie Duhust; elle n'eût pas plutôt recouvré sa liberté, qu'elle se l'associa pour commettre des vols de chambres. Mais plusieurs déclarations faites à la police ne tardèrent pas à appeler son attention sur les deux amies. Henriette restait rue du Grand -Hurleur; je reçus l'ordre de la surveiller; je m'arrangeai d'abord de manière à la connaître, et un jour m'étant placé sur son passage, je l'accostai à sa sortie :

(t Tiens, lui dis-je, vous voilà, ça ne peut pas « mieux se rencontrer, j'allais justement chez vous.

— « Mais je ne vous connais pas.

— « Vous ne vous rappelez pas que je vous ai « vue avec Charpentier, à l'Ile d'Amour 9

— « C'est possible.

— « Eh bien ! j'arrive de Brest, votre homme « vous fait des compliments; il aurait bien voulu « vous rejoindre, mais le pauvre diable est aux « suspects, et c'est plus que jamais difficile de s'éva- « der.

— « Ah ! mordié; je vous remets bien à présent; « je me souviens parfaitement que nous nous som- « mes aussi trouvés ensemble à La Chapelle, chez « Duchesne, où nous étions à licher (godailler), avec « des amis. »

Après cette reconnaissance, à laquelle il ne manquait rien, je demandai à Henriette si elle avait quelque chose en vue : elle me promit monts et merveilles, et pour me prouver combien elle désirait m 'être utile, elle voulut à toute force que je m'installasse chez elle. L'offre de partager son domicile était faite de si bon cœur, que je ne pouvais que l'accepter. Henriette logeait dans un petit cabinet, dont tout l'ameublement consistait en une seule chaise et un lit de sangles, garni d'un matelas de bourre, dont l'aspect était loin d'inviter au repos.

Elle me conduisit immédiatement dans ce réduit : « Asseyez-vous là, me dit-elle, je ne serai pas longce temps dehors ; si quelqu'un frappe n'ouvrez pas. » Elle ne tarda pas en effet à revenir : je la vis entrer, portant d'une main une cliopine, de l'autre deux paquets de couenne et une livre de pain : c'était un triste régal qu'elle me présentait; n'importe, je feignis de manger avec appétit. Le repas terminé, elle m'annonça qu'elle allait chercher le père de son homme, et m'engagea à me coucher en attendant son retour. Comme il fallait paraître avoir besoin de sommeil, je me jetai sur le giabat; il était si dur, qu'il me sembla être sur un sac de clous. Deux heures après, arrive le père Chaipentier; U m'embrasse, pleure et me parle de son garçon : « Quand le « reveirai-je? s'écria-t-il, et û pleurait encore. » Mais quelque chagrin que l'on soit, il faut bien quelquefois essuyer ses larmes : le père Charpentier fit trêve à sa douleur, pour me proposer de souper avec lui aw Sauvage, à la barrière de la Villette : « Je vais « aller prendre de l'argent, dit-il, et nous partirons. » Mais on n'a pas toujours sous la main l'argent que l'on va prendre. Le père Charpentier qui, sans doute, s'était fait illusion sur l'abondance des rentrées, ne reparut que le soir ; il accourait avec la modique somme de 3 fr. 50 cent., et un arlequin^, qu'en passant il avait acheté au marché Saint -Jean. C'était au fond d'un mouchoir plein de tabac, qu'il avait placé cette dégoiitante macédoine; il la déposa sur le pied du lit, en disant à Henriette : « Tiens, ma <( fille, les eaux sont basses aujourd'hui, nous « n'irons pas à la barrière ; mais vas nous chercher « deux litres à seize, un pain, deux sous d'huile et

1 On appelle arlequin de petits tas de viandes mélangées, que l'on vend à la halle pour les chats, pour les cliiens et pour les pauvres. Ce sont des débris recueillis sur les assiettes chez les restaurateurs et chez les riches. {Note de Vidocq^.)

« deux sous de vinaigre, pour faire une persillade « (et en même temps il considérait avec sensualité « son arlequin); il y a de fameuses tranches de bœuf « là-dedans, observait-il; allons, cours, mon enfant, « et reviens plus vite. »

Henriette était ingambe, elle ne nous fit pas languir. La vinaigrette fut bientôt apprêtée, et j'eus Tair de m'en lécher les doigts. Quand on revient de là-bas. on ne doit pas être si difficile, aussi, pendant que nous consommions, le père me disait-il : « Hé bien, mon ami, si t'en a-vais eu de pareil au « pré, t'en aurais fait tes dimanches. »

Entre coquins de même bord, au bout d'un quart d'heure on est intimes : avant de toucher au second litre, j'étais avec Henriette et son beau-père comme si nous ne nous fussions pas quittés depuis dis ans : ce dernier était un ■\aeux vaurien, homme à tout faire, s'il eût encore été capable d'agir. Je convins avec lui qu'd me mettrait en relation avec des amis, et dès le lendemain on m'amena un nommé Martinot, dit VEstomac de Poulet. Celui-ci aborda de suite la question, en me parlant d'une petite affaire qui pouvait contribuer à me remonter : « Ah ! lui dis-je, « je ne m'expose pas pour si peu; je veux que cela « en vaille la peine.

— « En ce cas, répartit Martinot, j'ai ce qu'il te « faut; mais ce ne sera que d?ns quelques jours, les « clés ne sont pas faites, sitôt que nous serons « maîtres, tu seras des nôtres, tu peux y compter. »

Je remerciai Martinot, et il m'aboucha avec trois autres voleurs qui devaient opérer avec nous. Je commençais à être assez bien lancé; toutefois, dans la crainte d'une rencontre qui aurait pu déconcerter mes projets, je me gardai de sortir avec ma nouvelle société. Je restais avec Henriette la plus gi-ande partie de la journée, et le soir nous allions ensemble au coin de la rue Grenétat. chez un marchand de

vin, où nous dépensions les trente sous qu'elle gagnait à faire des gants.

Annette pouvait me seconder dans l'intrigue où je m'étais embarqué; résolu à lui donner un rôle, s'il en était besoin, j'allai secrètement l'avertir, et le soir, quand nous entrâmes au cabaret, nous aperçûmes, assise seule à une table, une femme qui était en train de souper: c'était Annette; je la regarde avec une sorte de curiosité, elle fait de même; je demande à Henriette si elle connaît la personne qui nous examine si attentivement : « Je ne le présume « pas, répond-elle.

— « C'est donc à moi qu'elle en a; j'ai quelque « idée de l'avoir vue, je ne saurais dire où. » Afin de m'éclaircir j'aborde l'étrangère : « Pardon, « madame, je crois avoir le plaisir de vous con- « naître.

— « Ma foi, monsieur, je cherchais tout à l'heure « dans ma tête... Voilà, disais-je en moi-même, une « figure que j'ai vue quelque part. Avez -vous hii- « bité Eouen?

— « Dieu ! m'écriai-je, c'est vous, Joséphine. « et votre homme? ce cher Eomain?

— (( Hélas ! me dit-elle en sanglottant, il est « malade à Canelle (il est arrêté à Caen).

— « Y a-t-il long-temps"?

— « Trois marques (trois mois); j'ai bien peur « qu'il ne s'en relève pas de sitôt, il a une fièvre « chaude {il est fortement compromis); et vous? Il « paraît que vous êtes guéri (que vous êtes libre)?

— « Oui, guéri, mais qui sait si je ne retomberai « pas bientôt?

— « n faut espérer que non. »

Henriette est enchantée des bonnes façons de la dame; elle veut en faire sa compagnie. Enfin, nous nous convenons si bien, les uns les autres, que désormais nous serons unis comme les doigts de la main :

ce sera trois têtes dans le même bonnet, ou plutôt trois corps dans la même chemise. La prétendue Joséphine, à la suite d'une histoire si touchante que Henriette en fut attendrie, nous apprit qu'elle logeait dans une maison garnie de la rue Guérin- Boisseau. Après que nous eûmes fait l'échange de nos adresses, elle me dit : « Ah ça ! écoutez, vous « savez que dans le temps vous avez obligé mon (( homme d'une pièce de vingt francs, il est juste que « je vous la remette, » Je fis quelque difficulté de prendre les vingt francs, cependant je cédai, et dès ce moment Henriette, que le procédé touchait encore plus que l'histoire, entra en grande conversation avec l'honnête moitié de mon ami : l'entretien roulait sur moi: « Tel que vous le voyez, ma- « dame, disait, en me désignant, la ci-devant épouse « de Charpentier, je ne le changerais pas contre un « autre, quand il serait dix fois plus beau. C'est mon « pauvre lapin : voilà pourtant dix ans que nous « sommes ensemble, croiriez -vous que nous n'avons « jamais eu le moindre mot? »

Annette se prêtait admirablement à cette comédie. Chaque soir, elle était exacte au rendez-vous, et nous soupions en commun. Enfin vient le moment d'accomplir le vol à l'exécution duquel je dois concourir. Tout est disposé, Martinot et ses amis sont prêts : c'est la chambre d'un prêteur d'argent à la petite semaine, que l'on a projeté de dévaliser; on m'a indiqué sa demeure, c'est rue Montorgueil; je sais à quelle heure on s'introduira. Je donne à Annette les instructions nécessaires pour qu'elle puisse avertir la police, et afin d'être sûr qu'on ne fera rien sans moi, je ne quitte plus ni mes amis, ni ma chère Henriette.

Nous partons pour l'expédition. Martinot monte, ouvre la porte, et redescend : « Il n'y a plus qu'à « entrer, » dit -il, et tandis que je reste avec lui à

faire le guet, ses compagnons courent butiner, pour notre compte et le leur, aux dépens de Tusurier. Mais des agents les suivent de près; je les aperçois, et dans cet instant je m'arrange pour donner à Martinot une distraction qui lui fasse tourner la tête d'un autre côté. Les trois voleurs surpris pendant qu'ils brisent les meubles, jettent un cri, et nous prenons la fuite. Martinot ayant emporté les clefs, ses compagnons échappaient ainsi à la peine des fers, car il était probable que, suivant leur coutume, ils allégueraient qu'ils avaient trouvé la porte ouverte : il importait donc, non-seulement de faire arrêter Martinot nanti des clefs, mais encore d'établir ses relations avec les coupables qu'on avait saisis. Ce fut surtout pour parvenii' à ce résultat, qu'Annette me fut de la plus grande utilité. Martinot fut enlevé avec toutes les pièces de conviction désirables, sans qu'Henriette se doutât de rien; seulement elle trouva que j'étais très beuieux et ce fut un titre de plus à son amour. Quand le sentiment que je lui inspirais fut dans toute sa force, j'eus, pour le mettre à l'épreuve, une maladie de commande. Je ne pouvais recouvrer la santé qu'en prenant des médicaments dont le prix n'était pas en proportion avec nos facultés pgcuniaires. Henriette voulut absolument me les procurer, et à cette intention elle prémédita un petit vol de cbambre, dont elle me fit la confidence. Eosalie Dubuts devait l'assister : le vol fut tenté; il y eut commencement d'exécution. Mais j'avais éventé la mèche, Hemiette et son amie subirent les conséquences du flagrant délit : toutes deux furent condamnées à dix ans de travaux forcés. A l'expiration de sa peine. Henriette venait eu surveillance chez moi; elle avait bien quelques droits à m'adresser des reproches, jamais elle ne le fit.

Henriette, Rosalie Dubust et Martinot étaient de

pauvres cambrioleui'.? ; mais il est, dans le même gem*e, des Toleiu's d'une effronterie qui passe toute croyance : celle du nommé Beaumont tient presque du merveilleux. Évadé du bagne de Eochefort, oii il devait passer douze années de sa vie, il arrive à Paris; à peine de retour dans cette viUe oii il avait déjà exercé, pour se remettre la main, U commet quelques vols de peu de valeur; et quand, par ces escarmouches, il a préludé à des exploits plus dignes de son ancienne renommée, il conçoit le projet de voler un trésor. On n'imaginerait jamais quel était ce trésor ! celui du Bureau central, aujomd'hui la préfecture de police ! ! ! Il était déjà passablement difficile de se procurer les empreintes des clefs, il parvint à vaincre cette première difficulté, et bientôt il eut en son pouvoir tous les moyens d'ouvrir; mais ouvi'ir ce n'était lien, il fallait ouvrir sans être aperçu, s'introduire sans crainte d'être troublé, opérer sans témoins, et sortir librement. Beaumont, qui a mesuré toute la grandeur des obstacles, ne s'en effraie pas. Il a remarqué que le cabinet du chef de la sûreté, M. Henri, est tout près de l'endroit où il se propose de pénétrer; il épie l'instant propice, il voudrait bien qu'une circonstance éloignât pour quelque temps un si dangereux voisin; il est servi à souhait. Un matin M. Henri est obligé de sortir; Beaumont, sûr qu'il ne rentrera pas de la journée, court chez lui, revêt un habit noir; et dans ce costume qui, à cette époque, annonçait toujours ou un magistrat ou un fonctionnaire pubhc, il se présente au poste préposé à la garde du Bureau central. Le chef, à qui d s'adresse, suppose que c'est au moius un commissaire; sur l'invitation de Beaumont, il lui donne un soldat, et celui-ci posé en sentinelle à l'entrée du couloir qui conduit au dépôt, reçoit la consigne de ne laisser passer personne. On ne pouvait trouver un meilleur expédient pour se mettre

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à Tabri d'une surprise : aussi Beaumont, au milieu d'une foule d'objets précieux, put-il à loisir, et en pleine sécurité, faire choix de ce qui était à sa convenance : montres, bijoux, diamants, pierreries, il s'adjugea tout ce qui avait le plus de valeur, tout ce qui était le plus portatif, et dès qu'il eut achevé sa pacotille, il congédia le factionnaire et disparut.

Ce vol ne pouvait être long-temps ignoré; dès le jour suivant, on s'en aperçut. Le tonnerre fût tombé sur la police, qu'elle eût été moins bouleversée qu'à la nouvelle de cet événement : pénétrer jusque dans le sanctuaire des saints ! Le fait paraissait si extraordinaire qu'on le révoquait en doute. Pourtant il était évident qu'un vol avait eu lieu ; à qui l'attribuer? Tous les soupçons planaient sur des employés, tantôt sur l'un tantôt sur l'autre, lorsque Beaumont. trahi par un de ses amis, fut arrêté et condamné une seconde fois. Le vol qu'il avait commis pouvait être évalué à quelques centaines de mille francs, on en retrouva sur lui la plus grande partie : « Il y avait « là, disait-il, de quoi devenir honnête homme. Je « le serais devenu : c'est si aisé quand on est riche : « pourtant, combien de riches ne sont que des (( coquins ! » Ces paroles furent les seules qu'il proféra, lorsqu'on se saisit de sa personne. Cet étonnant voleur fut conduit à Brest, où, à la suite d'une demi douzaine d'évasions qui n'avaient abouti qu'à le faire serrer de plus près, il est mort dans un affreux état d'épuisement.

Beaumont jouissait parmi les voleiu*s d'ime réputation colossale; et aujoui'd'hui encore, lorsqu'un fanfaron se vante de ses hauts-faits : « Tais-toi donc, « lui dit-on, tu n'es pas digne de dénouer les cordons « des souliers de Beaumont. » En effet, avoir volé la police, n'était-ce pas le comble de l'adi'essef Un vol de cette espèce n'est-il pas le chef-d'œuvre du genre, et peut-il se faire qu'aux yeux des amateurs, son

auteur ne soit pas un héros? qui oserait se comparer à lui? Beaumont avait volé la police ! ! ! Pends-toi brave Grillon ! pends-toi Coignard. pendez-vous Pertruisard, pendez -vous Collet, près de lui vous n'êtes que de la Saint-Jean. Qu'est-ce d'avoir volé des états de service, de s'être emparé du trésor de l'armée du Rhin, d'avoir enlevé la caisse d'une mission? Beaumont avait volé la PoKce, pendezvous, sinon allez en Angleterre.,., on vous pendra.

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