‹ Mémoires de Vidocq (volume 2)Chapitre 13 sur 56 · MÉMOIRE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE

« bonne pour m'indiquer les endroits où elle croît « le plus abondamment?

— « Volontiers, monsieur; mais à quoi sert cette « herbe, s'il vous plaît?

— « A quoi, madame : à tout, c'est un vrai tré- « sor, une panacée universelle; avec cette herbe, on « n'a plus que faire des médecins : prise en décoc- « tion, sa racine purifie la masse du sang, chasse les « mauvaises humeurs, favorise la circulation, dissipe « la mélancolie, donne de la souplesse aux membres, « du jeu aux muscles, et guérit toutes les maladies « jusqu'à cent ans... En infusion, sa tige fait mer- « veille; un paquet dans une baignoire et continuez- « en l'usage, vous aurez découvert la fontaine de « Jouvence; sa feuille sur une plaie la cicatrise à « l'instant.

— « Et sa fleur!

— « Ah sa fleur ! c'est bien ici le cas de bénir la « Providence; si les femmes savaient : c'est une « fleur de virginité, avec elle il n'est plus de veuves.

— « Elle me ferait retrouver un mari.

— « IVIieux que cela, madame : ce serait comme « si vous n'en aviez jamais eu; une pincée, deux « pincées, trois pincées, il n'y paraît plus.

— « Oh ! l'admirable fleur.

— « Vous avez bien raison de l'appeler admii-a- « ble; mais ajoutez qu'on peut en composer un filtre ^ « des plus puissants contre l'indifférence en matière « de mariage.

— « Vous ne plaisantez pas?

— « Non, madame, Dieu m'en garde ! lotion d'un « côté, breuvage de l'autre, tout le secret est dans « le mode de préparation et la manière de s'en ser- « vir...

1 La véhbable orthograPbe est philtre. Signification : breuvage destiné à provoquer à ramour.

— « Peut-être y aurait-il de rindiscrétion à vous « demander votre recette?

— « Du tout, madame, demandez, je me ferai « un plaisir de vous la communiquer.

— « Ali ! enseignez -moi d'abord le nom de cette « simple intéressante?

— « Le nom, madame, c'est tout simplement la « toute ionne, que nous appelons aussi la bonne à « tout.

— « Marie, la bonne à tout, entends-tu? tu retien- « dras bien, la bonne à tout; si nous conduisions « monsieur au fond du paie, il me semble que là il « y en a beaucoup.

— « Si ce n'était pas si loin, je vous mènerais « bien où il y en a davantage; il y en a, il y en a; « c'est comme du chiendent, j'en ai à des fois ramassé « des fameuses brassées ; voyez un peu ce que c'est, « quand on ne connaît pas : c'est p'têtre ça que les « lapius... Mais monsieur ne voudra pas venir jus- « que -là?

— « J'irais au bout du monde, seulement je crains « d'abuser de votre complaisance.

— « Ne craignez pas, monsieur, ne craignez pas, « j'en serai assez payée puisque vous consentez.

— « Ah ! oui, c'est juste; je n'y pensais pas. » Marie guide le chercheur de simples qui, chemin

faisant, explique à madame comment se font les infusions, les décoctions, les applications, les lotions et la sublime essence matrimoniale : Enfin l'on arrive; jamais le botaniste n'a vu, en si grande quantité, la plante dont il vient de révéler les mérites; il est transporté de joie, d'enthousiasme, do plaisir, et quand il s'est suffisamment extasié, il se met en devoir de cueillii-... Madame fait aussi ses provisions, Marie en aura sa chagre... On a herboiisé de si bon cœur, qu'en moins de vingt minutes la pauvre fille ploie sous le fardeau, mais elle ne s'en

plaint pas; elle se propose même d'y revenir, car Marie n'a pas perdu un mot de la leçon pharmaceutique, et elle n'est pas moins avide d'expériences que sa maîtresse : trompée coup sur coup par deux palfreniers des gardes, elle en fréquente un troisième pour le bon motif; et puis on parle de faire une Eosière à la prochaine fête patronale, si le choix pouvait tomber sur elle ! Dans tous les cas, si Marie n'est pas couronnée, elle pourra, du moins sans rougir, se parer du chapeau et faire le bonheur de son idéal, par un hymen sans précédents. Cet espoir lui donne des forces. Madame ne manque pas non plus de courage : l'herborisation est promptement terminée; alors le botaniste et la veuve, se séparent après avoir fait entre eux un échange de remerciments. Le botaniste vole à de nouvelles découveites, et la Circé ^ de Saint-Germain en Laye regagne son manoir avec sa servante, fière pour la première fois de porter une botte de foin, pleine de beauté, de santé, de sagesse, de charmes, d'enchantements, etc. On rentre au logis. Une si longue course a ouvert l'appétit à Madame. « Vite ! vite, Marie, mettez le « couvert, et dînons.

— « Mais, madame, il n'y a rien de prêt.

— « C'est égal, nous mangerons les restes. Ser- « vez le poulet d'hier avec les merlans de ce ma- « tin. »

Marie, qui n'est pas moins affamée que sa maitresse, s'empresse d'exécuter ses ordres. « Ah ! mon « dieu ! mon dieu ! mon dieu !

— « Marie, ne criez donc pas comme cela, vous « me faites des souleurs ^ !

— « Ah ! madame.

1 Circé. célèbre magicienne de l'antiquité. Elle changeait, diaait-on, les hoinmea en bêtes, et notamment en porcs. C'est, sans doute une allusion à ses débordements amoureux.

2 Vieux mot, frayeur subite, saisissement.

— « Mais qu'avez -vous, Marie? vous vous seriez « cassé une jambe...

— a L'argenterie....

— « Eh bien ! l'argenterie.

— « Nous sommes volées.

— « Voilà votre tête.

— « Je vous jure...

— « Taisez-vous, sans soin ! en lavant votre « vaisselle, vous aurez laissé traîner un couvert : « si je me lève, je parie que je vais mettre la main « dessus.

— « Ah ! madame, ils ont tout pris.

— « Comment dites -vous f

— « Est-il possible? il n'y en a plus.

— « Il n'y en a plus ! Voyons un peu ce qu'elle « prétend avec son... il n'y en a plus. Vous êtes bien « bête, ma pauvre Marie. »

En prononçant ces mots, la veuve se lève impatientée, elle court au tii'oir et pousse brusquement Marie. « Eetirez-vous, pécore. Juste ciel ! ah ! quel « malheur ! Oh ! les scélérats ! oh ! les coquins ! oh ! « les misérables ! Mais bougez -vous donc, Marie, « bougez -vous donc? Vous êtes là comme une « momie. Allons, elle ne s'émouvera pas, la malheu- « reuse ! Est-ce du lait qui coule dans vos veines?

— « Mais, madame, que voulez-vous que je « fasse?

— « Ce sera encore une de vos gentillesses. J'ai « beau vous recommander de fermer les portes; « tandis que vous aurez tourné les talons, on sera « entré dans la salle à manger. C'est cela; à notre « retour, le verrou de sûreté n'était -il pas mis comme « à notre départ? regardez, moi, si jamais on me « vole, je réponds que ce ne sera pas de ma faute : « que j'aille, que je vienne, que j'entre, que je sorte « mes clefs ne me quittent pas : mais vous... ! Six « mille francs d'argenteiie.... une belle journée

« que vous m'avez fait faire là. Je ne sais à quoi il « tient que je vous... Tenez, ôtez-vous de devant mes « yeux, ôtez-vous, vous dis-je? »

Marie épouvantée, se sauve dans une pièce voisine; mais aussitôt revenant sur ses pas, elle jette un cri. « Dieu ! votre chambre est forcée, le secré- « taire est ouvert, tout est sens dessus dessous. »

La veuve veut s'assurer si Maiie ne se trompe pas. La catastrophe n'est que trop réelle: d'un coup d'oeil eUe en a mesuré l'étendue. « Les monstres ! « prononce-t-elle, je suis ruinée ! » et elle s'évanouit.

Marie s'élance vers une croisée, elle appelle du secours. « Au voleur ! à l'assassin ! à la garde ! au « feu ! » telles sont les paroles d'alerte dont elle fait retentir la rue du Poteau. Les habitants, les gendarmes, le commissaire envahissent la maison; du comble au rez-de-chaussée, on fait une perquisition générale, et l'on ne trouve personne. Alors un des assistants fait la proposition de descendre à la cave. « A '( la cave, à la cave, » répète-t-on à l'unanimité. On allume les chandelles, et tandis que Marie prodigue des soins à sa maîtresse, qui a enfin repris ses esprits, le commissaire, précédé de ses éclaireurs, effectue la descente proposée. On visite un premier caveau, rien; un second, rien encore; un troisième, celui-ci est contigu à la cave du voisin : à terre sont quelques débris de plâtras, on avance et dans le mur mitoyen on aperçoit.... une ouverture assez grande pour donner passage à un homme. Dès ce moment, tout est expliqué : deux heures auparavant ou a vu une voiture stationner devant la porte du gros monsieur de Paris, c'est ainsi que l'on désigne Oapdeville, qui, assure-t-on, est monté dans cet équipage, après y avoir fait placer une malle, qui semblait très lourde. Cette maUe contenait l'or, l'argent, les bijoux et l'argenterie de la veuve; il y en avait pour une somme considérable. CapdeviUe

ne reparut plus, et il ne fut pas jwssible de le joindre; seulement, quelques jours après, on se présenta pour réclamer les meubles qui garnissaient son appartement : qui faisait cette réclamation? un envoyé de Capdeville'? non : le tapissier qui avait vendu à crédit. On lui raconta l'histoire de la toute bonne. La veuve, qu'il aUa voir, lui montra sa botte de foin. « Ah ! dit-il, en considérant ce témoignage d'une « mystification crueUe, je n'ai qu'un regret.

— « Lequel?

— « C'est de ne pas en avoir mis quatre fois plus « dans ses fauteuils; mais on peut ouvrir les cana- « pés, si l'on y trouve un crin... »

Deceregret, il ressort une bien grande vérité, c'est que tous les chercheurs de simples ne sont pas dans le parc de Saint-Germain... Si nos chevaux ont la queue courte, la faute n'en est pas aux tapissiers de la rue de Cléry; s'ils ont les dents longues, c'est autre chose, ces messieurs ont rais l'enchère sur les fourrages.

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