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CHAPITEE XLII
Arrivée à Corbeil. — Sornettes populaires. — La foule. — Les gobe-inouches. — La bonne compagnie. — Poulailler et le capitaine Picard. — Le dégoût des grandeurs. — Le marchand de dindons. — Le général Beaufort. — L'idée qu'on se fait de moi. — Grande terreiu' d'un sous-préfet. — Les assassins et leur victime. — Le repentir. — Mettez des couteaux. — Révélations importantes, etc., etc.
Le bruit de notre arrivée se répandit en un instant. Les habitants accoururent pour voir les assassins du boucher; j'étais aussi pour eux un objet de cui'iosité. Dans cette occasion, je ne fus pas fâché d'apprendre ce que l'on pensait de moi à six lieues delà Capitale; je me faufilai dans la foule assemblée devant la porte de la prison, et là je n'eus qu'à prêter l'oreille pour entendre les propos les plus singuliers ; c'est lui! c'est lui! répétaient les spectateurs, en se haussant sur la pointe des pieds, chaque fois que le guichet s'ouvrait pom^ laisser entrer ou sortir un de mes agents.
« Tiens, le vois-tu? disait l'un, c'est ce petit mau- « ricaud qui n'a pas cinq pieds.
— « Bah ! un avorton comme ça, j'en aurais cin- '( quante comme lui à mes trousses...,
— « Un avorton ! il est toujours assez grand pour ; te fiche ta tournée : d'abord il tire la savate comme « un ange, et puis il a une manière de vous passer la « jambe.
— « Tais-toi donc, est-ce qu'on ne connaît pas ■ les coulem'S aussi bien que lui?
— « C'est ce grand mince, disait un autre, a-t-il l'air méchant, avec ses cheveux roux !
— « Oh! il est comme un échalat; il m'est avis « qu'une main dans la poche je le ploierais en deux.
— « Toi?
— « Oui, moi.
— « Ah! tu crois qu'il se laiseiait empoigner? « pas si bête ! il viendrait soi-disant pour te parler « amicalement, puis au moment où tu t'y attendrais « le moins, ce serait un coup de poing qui t'arriverait « dans le hrocliet (le creux de l'estomac), ou suivant « qu'il trouverait sa belle, il te saluerait d'une mure « (coup de poing sur le nez) que tu en verrais trentece six chandelles.
— « Monsieur a raison, observait eu me regar- « dant un gros boui'geois à lunettes, qui était mon « plus proche voisin, c'est un être bien extraor- « dinaire que ce Vidocq; on i^rétend que quand il « veut arrêter quelqu'un, il a un coup à lui qui le « rend tout de suite maître de son homme.
— « Je me suis laissé dire, c'était un charretier « qui prenait la parole, qu'il a toujours aux pieds des « souliers avec des caboche (gros clous), et qu'en « vous donnant une poignée de main, il vous lève « sur l'os de la jambe une tartine de longueur.
— « Faites donc attention où vous marchez, gros « butor, s'écriait une jeune fille, dont le charretier (c venait maladroitement d'écraser les cors.
— « Ça vous fait jouir la belle enfant, ripostait le « rustre, ce n'est rien; vous en verrez bien d'autres « avant que de moiu'h"; si Vidocq avec le talon de « sa botte vous écrasait le gros arpion (gros orteil)...
— « Vraiment ! qu'il y vienne donc !
— « Il serait gêné; c'est encore un cadet... »
A ce moment, je pris part à la conversation; « Mademoiselle, dis-je au charretier, a de trop jolis « yeux pour cpie Vidocq. tant méchant soit-il, veuille « lui faire du mal.
— « Oh ! on n'ignore pas qu'il n'est pas si rude « avec les femmes. D'abord c'est un gaillard qu'on « dit qu'il lui en faut. Oui, il lui en faut, et c^u'il est
« fameusement porté là-dessus. Mais ce n'est pas « tout ça : j'en voulais venir que quand on écrase « le gros arpion à un particulier, tant fort soit-il. « il n'y a pas de milieu, il faut qu'il descende, et si « on ne le ramasse pas, il reste sui' la place. »
Il se fit alors un brouhaha. — Ah ! ah ! ah !
« Qu'est-ce qu'il y a?
— « A bas le chapeau !
— « Eh ! l'homme à la perruque !
— « C'est-il les assassins?
— « Le voilà ! le voilà?
— « Et qui donc?
— « Ne poussez donc pas tant.
— « Polisson, voulez-vous finir avec vos mains?
— « Donnez -lui un soufflet.
— a Comme les femmes sont imprudentes, se « risquer dans im état pareil !
— « Aie, aie !
— « Montez sur mon épaule.
— « Eh ! là bas, vous n'êtes pas de verre.
— « Sont -ils fous de faire tant de bruit?
— « C'est rien ! c'est rien ! c'est un exempt.
— « Y en a-t-il de ces mouchards !
— « Des mouchards ! il n'y en a que quatre. » Quand ces criailleries cessèrent, le flux et le reflux
de la multitude m'avaient transporté au miUeu d'un gi'oupe nouveau, où une douzaine de gobe-mouches s'entretenaient aussi de moi.
PKEivnER GOBE-MOUCHE (celui-là avait des cheveux blancs). « Oui, monsieur, il a été condamné « pour cent un ans de galères : un relevé de mort.
Second gobe -mouche. » Cent et un ans ! c'est « plus d'un siècle.
Une vieille FEacviE. » Ah ! grand Dieu ! qu'est-ce « que vous me faites l'honneur de me dire? cent et « un ans ! comme dit cet autre, ce n'est pas un « jour.
Troisième gobe-mouche. » Non ! uon. ce n'est ( pas un jour, c'est un beau bail.
QuATEiÈiiE GOBE-MOUCHE. « Il avait (louc assas- ( sinéf
Cenquièime GOBE-MOUCHE. » Quol ! TOUS ne savez « pas ça? C'est un scélérat couvert de crimes; il a « tout fait. Vingt fois il a mérité la guillotine, mais « comme c'est un adroit coquin, on lui a fait grâce « de la vie.
La VIEILLE FE^DiE. ( C'est-il vrai qu'il a été « fouetté, marqué?
Pkeîhier gobe-mouche. « Certainement, madame. « avec un fer chaud sur les deux épaules; je voqs « réponds que si on les mettait à nu. on y trouverait « la fleur de lis.
AuTEE gobe-mouche. (Sou numéro d'ordre ne me revient pas; je me rappelle seulement qu'il était vêtu de noir, et coiiïé à l'oiseau royal, c'était, à ce que je présume, un des marguillers de la paroisse). « La flem" de lis ? c'est bien mieux que cela, puisqu'il « est assujetti à porter im anneau à la jambe, c'est (( un fait que je tiens du commissaire.
Moi. « Laissez donc, avec votre anneau, est-ce « qu'on ne le verrait pas?
Le gobe-mouche noir. (Sèchement). » Non, « monsieur, on ne le verrait pas. D'abord, ne vous (( mettez pas dans la tête que ce soit un anneau de « fer du poids de quatre ou cinq livres; c'est un « anneau d'or, tout léger, et presque imperceptible. « Ah ! parbleu, s'il s'avisait comme moi de porter « des culottes courtes, ça sauterait aux yeux, mais « le pantalon cache tout. Le pantalon, jolie mode ! « ça nous vient de la révolution, c'est comme la « Titus, on ne distingue plus un honnête liomme « d'un galérien. Je vous le demande, messieurs, si « ce Vidocq était parmi nous, ne seriez-vous pas « bien aise de vous trouver dans la compagnie
« d'un tel misérable! qu'en pensez-vous, chevalier"?
Un chevalier de Saint -Louis. « Pour mou « compte, je n'en serais pas très flatté, et vous, « M. delà Potonière?
M. DE LA PoTONiÈRE. « Daus le fait, ce n'est pas « un si grand honneur; un forçat, et qui pis est, « un espion de police ! Si encore il n'arrêtait que des « brigands de l'espèce de ceux que Ton vient d'ame- <( ner aujourd'hui, ce serait pain béni; mais savez- « vous à quelle condition on l'a tiré du bagne ? Pom- « obtenir sa liberté, il s'est engagé à livrer cent indi - (( vidus par mois, et il n'y a pas à dire, coupables ou (( non, il faut qu'il les trouve, autrement il serait <( bien sûi' d'être reconduit oti on l'a pris; par exem- « pie, s'il dépasse le nombre, il a une prime. Est-ce « ainsi que cela se passe en Angleterre, sir Wil- « son ?
Sir Wilson. « Non, le gouvernement de la Grande- « Bretagne n'a point encore admis de pareille com- « mutation de peine. Je ne connais pas votre M. Vi- « docq, mais si c'est un brigand, il l'est beaucoup « moins sans doute que ceux qui tiennent suspendue « sm* sa tête l'épée, qui tombe du moment qu'il y a « impossibilité pour lui de remplir un marché abo- « minable. O'méara, qui n'est pas plus que moi « partisan de notre ministère, vous attestera qu'il « ne s'est pas encore avili à ce point. Vous vous tai- « sez, docteur, parlez donc.
Le docteur O'méara. « Il ne lui aurait plus <( manqué que d'avoir choisi parmi les héros de <( Tyburn ou de Botany-Bey, les agents qui répon- « dent de la sûi'eté de Londres; quand les voleurs « font la chasse aux voleurs, on n'est jamais certain « qu'ils ne finiront pas par s'entendre, et alors, que « devient la chasse?
Le chevalier de Saint-Louis. « C'est juste; il « est inconcevable que, dans tous les temps, la
« police n'ait jamais employé que des hommes « tarés; il y a tant d'honnêtes gens !
Moi. « Monsieur accepterait la place de Vidocqf
Le chevalier. « Moi ! monsieur. Dieu m'en garde !
Moi. « Eh bien ! ne demandez donc pas l'impos- « sible.
Sir Wllson. v L'impossible ! jusqu'à ce que la « police de France, qui n'est qu'une institution ténc- « breuse, une machination perpétuelle, ait cessé « d'être respionnage. et soit devenue la force visi- « ble pour le maintien de l'ordre public et de la « sûi'eté de tovis. »
Une Anglaise (au milieu de trois ou quatre officiers en demi-solde, qui paraissent lui faire leur cour, peut-être était-ce lady Owinson). « Le général K entend toutes ces choses à merveiUe.
Un des officiers. « Ah ! voici le général Beaufort, « avec la famille Picard.
Lady Owinson. « Ah ! bonjour, général; je dois « vous faire mes compliments de condoléance, car « on m'a conté l'événement de votre tabatière : « chez nous, il y a un vieux proverbe qui dit, qu'il « va'ut mieux s'éveiller sous la table de la taverne que « de s'exposer à dormir dans le fossé.
Le général (avec aigreur). « C'est une leçon qui « aurait pu profiter au boucher.
Lady Owinson. « Et à vous, général. Mais à pro- « pos, que ne vous adressez-vous à Vidocq pour « retrouver votre tabatière"?
Le général. « A Vidocq ! un voleui', un chauf - « feur, un gredin ! si je savais respirer le même air « que lui, je me pendi'ais tout de suite. Que je « m'adresse à Vidocq !
Le capitaine Picard. « Et pourquoi pas? s'il « peut vous faire rendre l'objet.
Le général. « Ah ! voilà comme vous êtes, vous « (avec un ton de supériorité). Mon ami Picard, on
« s'aperçoit que vous êtes uu enfant de la balle.
Le capitaine. « Merci, général.
Le général. « N'êtes-vous pas le fils d'un capic( taine de maréchaussée? îsTe m'avez-vous pas dit « cent fois que votre père avait arrêté le fameux « Poulailler f
Lad Y OwiNSON. « Le fameux Poulailler"? Ali ! « M. Picard, contez-vous donc ça, le fameux Pouce lailler.
M. Picard. « Puisque vous le commandez, « madame ; cependant, c'est bien long, et puis, c'est « une histoire que tout le monde connaît.
Lady Owinson. « Je vous en prie, M. Picard.
M. Picard. « C'était un bien adroit voleur que « Poulailler; depuis Cartouche on n'avait pas vu « son pareil. Je n'en finirais pas si je voulais vous « dire seulement le quart de ce que ma mère m'en a « rapporté ; la bonne femme a bientôt quatre-vingts « ans, elle se souvient de loin.
Le général Bealtport. « Au fait, avocat, pas de « digression.
Lady Owinson. « Général, n'interrompez donc « pas. Allons, M. Picard...
M. Picard. « Pour vous abréger, la Cour était à « Fontainebleau; on y célébrait des réjouissances « à l'occasion d'im mariage. Mon père, qui était « capitaine de maréchaussée, reçoit dans la nuit un « exprès qui lui annonce qu'à la suite d'un bal, plu- « sieui's individus déguisés en grands seigneui'S ont « disparu, emportant avec eux les parures en dia- « mants de la plupart des dames qui figuraient dans « les quadrilles. Il y en avait pour une somme con- « sidérable. Cet enlèvement s'était effectué avec tant « d'audace et de subtilité, qu'il était tout naturel « de l'attribuer à Poulailler. On l'avait vu, à la « tête d'un cavalcade de six hommes, superjbement « montés, prendre la route de Paris. Il était à
« présumer que c'étaient les voleui's, et qu'ils passe - « raient à Essonne. Mon père s'y rendit sur-le- « champ, et là, il apprit que la cavalcade était des- (( cendue à l'auberge du Grand-Cerf, c'est aujourd'hui « la maison déserte qu'on appelle la ferme. Ils (( étaient tous couchés, et leurs chevaux étaient à « l'écurie. Mon père voulut d'abord s'emparer des « chevaux; il les trouva sellés, bridés, et ferrés à « rebours, si bien qu'ils semblaient aller dans l'en- « droit d'oii ils venaient.
Lady Ovinson. « Voyez un peu quelle ruse î ils « les savent toutes, ces brigands !
M. Picard. « Mon père fit couper les sous-ven- « trières, et aussitôt il monta à la chambre de Poulail- « 1er; mais averti par un des siens qui faisait le (( guet, celui-ci avait déjà levé le pied, et toute la « bande s'était dispersée dans la campagne. H n'y « avait pas de temps à perdre pour se mettre à lem- « poursuite. Mon père ne s'arrêta qu'à la Cour-de- K France, où on lui dit qu'on avait vu entrer ■ un « beau monsieur dans un cabaret, qu'il avait un « habit tout couvert d'or et des belles plumes sur « son chapeau. Pas de doute, c'est Poulailler. Mon « père va droit au cabaret, le beau monsieur y était : « au nom du roi. je vous arrête, lui dit mon père. « Ah ! mon bon monsieur, ne m'arrêtez pas, je ne « suis pas celui que vous croyez, je ne suis qu'un « pauvre diable, qui menait à Paris un troupiau de (( dindons ; j'ai rencontré sur mon chemin im seigneur « qui me les a achetés, et qui a troqué sa défroque « contre la mienne ; je n'ai pas perdu au change, sans « compter qu'il m'a bien payé ma marchandise « quinze beaux louis d'or, qu'il m'a donnés... si '( c'est lui que vous cherchez, ne lui faites pas de (( mal... c'est un si brave homme ! Il m'a tlit comme « ça qu'il était dégoût('' de vivre avec les grands, et « qu'il voulait tàter de la vie des petits... Si vous le
« voyez sur la route, ou dirait, ma foi de Dieu ! qu'il « n'a fait que ça depuis qu'il est au monde; il gaule « ses dindons, dame, il faut tolt ! il n'y a pas de « danger qu'ils s'écartent. » Mon père n'eut pas plu- « tôt reçu ce renseignement qu'il se mit à galoper « après le nouveau marchand de dindons; il l'eut « atteint promptement. Poulailler se voyant décou- « veit, voulut prendre la fuite; mon père le gagna de « vitesse : alors le brigand lui tira deux coups de « pistolet : mais, sans se déconcerter, mon père sauta « de cheval, saisit Poulailler à la gorge, et après « l'avoir terrassé, il le garrotta. Je vous réponds « que c'était un rude homme que ce Poulailler, mais « mon père l'était aussi.
Le général Beaufokt. « Eh bien ! capitaine « Picard je n'avais donc pas tort de dire que vous « êtes un enfant de la balle.
Moi (au général Beaufort). « Général, je vous " demande pardon, mais plus je vous considère, « plus il me semble que j'ai l'honneur de vous con- « naître; ne commandiez-vous pas les gendarmes à « Mons"?
Le général. « Oui, mon ami, en 1793.... Nous « étions avec Dumouriez et- le duc d'Orléans actuel.
Moi. « C'est cela, général, j'étais sous vos ordres.
Le général (me tendant la main avec enthousiasme) « Eh ! venez donc, mon camarade, que je (( vous embrasse; je vous retiens à dîner. Messieurs,
je vous présente un de mes anciens gendarmes; « il est taillé en force, celui-là, j'espère qu'il aurait « bien arrêté Poulailler; n'est-ce pas, M. Picard. »
Pendant que le général pressait mes mains dans les siennes, un gendarme m 'ayant aperçu parmi les spectateurs, vint à moi, et me touchant légèrement l'épaule : « M. Vidocq, ihe dit -il, le procureur du roi « vous demande, » Soudain, tout autour de moi, je vis les visages s'allonger d'une étrange façon. Quoi!
c'est Vidocq? et puis c'est Vidocq, c'est Vid^cq, réyrtait-on, et les plus empressés donnaieut force eoujjs de coude pour se faii*e jour jusqu'à moi. On se montait les uns sur les autres pour me voir ou de plus près ou de plus loin. Toute cette masse de curieux s'imaginait ^Taisemblablement que je n'avais pas figure humaine; les exclamations de surprise que je saisissais à la volée m'en donnèrent la preuve; il en est ciuelques-unes que je n'ai pas oubliées. Tiena, il est blond! je le croyais hrtin... on le dit si mauvais, il 7i'en a pourtant pas l'air... c'est ce gros réjoui!., fiez- vous donc à la mine.
Telles étaient à peu près les observations que le public faisait en prenant mon signalement. Il y avait une telle affluence, que je n'arrivai pas sans peine auprès du procureur du roi : ce magistrat me chargea de conduire les prévenus devant le juge d'instruction. Court, que j'emmenai le premier, parut intimidé quand il se vit en présence de plusieurs personnes : je l'exhortai à renouveler ses aveux; il le fit sans trop de difiiculté. pour tout ce qui était relatif à l'assassinat du boucher; mais interrogé au sujet du marchand de volaillas, il rétracta ce qu'il m'avait dit, et il fut impossible de l'amener à déclarer qu'il avait d'autres complices que Eaoul. Celui-ci, introduit dans le cabinet, ne balança pas à confirmer tous les faits consignés dans le procès-verbal de l'interrogatoire qu'il avait subi à la suite de son arrestation. Il raconta longuement et avec un impertm^bable sang-froid tout ce qui s'était passé entre eux et le malheureux Fontaine, jusqu'à l'instant où il l'avait frappé. « L'homme, dit- '( il, n'était qu'étoui'di par les deux coups de bâton ; u lorsque je vis qu'il ne tombait pas, je m'approchai « de lui comme pour le soutenir; j'avais à la main le « couteau qui est ici sur la table. » Eu même temps, il s'élance vers le bureau, saisit brusquement Tins-
trument de son crime, fait deux pas eu arrière, et roulaut deux yeux daus lesquels la fureiu étin celle, il prend une attitude menaçante. Ce mouvement auquel on ne s'était pas attendu glaça d'épouvante toute l'assistance; le sous-préfet faillit se trouver mal; moi-même, je n'étais pas sans quelque frayeur: cependant, persuadé qu'il était prudent de n'attribuer ce mouvement de Kaoul qu'à un bon motif, « Eh ! messieui's, que craignez -vous'? dis-je en sou- « riant, Raoul est incapable de commettre une lâcheté « et de mésuser de la confiance qu'on lui témoigne; « il n'a pris le couteau que pour vous mettre à « même de mieux juger le geste — Merci, M. Jules, « me dit cet homme, charmé de Texplication, et en « déposant tranquillement le couteau s«r la table; il ajouta : « J'ai voulu seulement vous montrer com- « meut je m'en suis servi. »
La confrontation des prévenus avec Fontaine était indispensable pour compléter les préliminaires de l'instruction : on consulte le médecin, afin de savoir si l'état du malade lui permet de soutenir- une si rude épreuve, et sur sa réponse affirmative. Court et Raoul sont amenés à l'hôpital. Introduits dans la salle oii est le boucher, ils cherchent des yeux leurvictime. Fontaine a la tête enveloppée, sa figure est recouverte de linges, il est méconnaissable, mais près de lui sont exposés les vêtements et la chemise qu'il portait lorsqu'il fut si cruellement assailli. « Ah ! « pauvre Fontaine ! s'écrie Court en tombant à « genoux au pied du lit que décorent ces sanglants « trophées, pardonnez aux misérables qui vous ont « mis dans cet état; puisque vous en êtes réchappé, « c'est une permission de Dieu; il a voulu vous con- « server pour- que nous portions la peine de nos « méfaits. Pardon ! pardon ! répétait Court en « cachant son visage dans ses mains. » Pendant qu'il s'exprimait ainsi, Raoul, qui s'était également
MÉMOIRES DE ViDOCQ, t. II. 15
agenouillé, gardait le silence, et paraissait plongé dans une affliction profonde. « Allons î debout, et « regardez le malade en faee, leur dit le juge que « j'accompagnais, » Ils se levèrent. « Otez de ma « vue ces assassins, s'écria Fontaine, je ne les ai « que trop reconnus à leur figure et au son de leur « voix. »
Cette reconnaissa.nce et la vue des coupables étaient plus que suffisantes pour établir que Court et Raoul avaient assassiné le boucher; mais j'étais en outre convaincu qu'ils avaient bon nombre d'autres crimes à se reprocher, et que, pour les commettre, ils avaient dû être plus de deux; c'était là encore un secret qu'il m'importait de leur arracher; je résolus de ne pas les quitter sans qu'ils me l'eussent révélé tout entier. Au retour de la confrontation, je fis servir dans la prison à souper pour les prévenus et pour moi; le concierge me demanda s'il fallait mettre des couteaux sur la table. « Oui, oui, « lui dis-je, mettez des couteaux. « Mes deux convives mangèrent avec autant d'appétit que s'ils eussent été les plus honnêtes gens du monde. Quand ils eurent une légère pointe de vin, je les ramenai adroitement sur la pensée de leurs crimes. « Vous « n'avez pas le fonds mauvais, le m* dis-je, je gagerais « que vous avez été entraînés; c'est quelque scélé- « rat qui vous a perdus. Pourquoi ne pas en conve- « nir"? puisque vous avez ressenti un mouvement de « compassion et de repentir k)rsque a^ous avez vu « Fontaine, il m'est démontré que vous vomiriez, « au prix de votre sang, n'avoir pas versé celui que « v(ms avez répandu. Eh bien ! si vous vous taisez « sm* vos complices, vous êtes responsables de tout « le mal qu'ils feront. Plusieui-s des personnes que « vous avez attaquées ont déposé que vous étiez « au moins quatre dans vos expéditions.
— « Elles se sont trompées, répliqua Eaoul^
« parole d'honnem-, M. Jules; nous n'avons jamais « été plus de trois, l'autre est un ancien lieutenant « des douanes, qui se nomme Pons Gérard, il reste '< tout près de la fi-ontière, dans un petit village « entre la Capelle et Hirson, département de l'Aisne. « Mais, si vous voulez l'arrêter, je vous préviens « que c'est un lapin qui n'a pas froid aux yeux.
— « Non, dit Court, il n'est pas facile à brider, « et si vous ne prenez pas toutes vos précautions, « il vous donnera du fil à retordre.
— c( Oli ! c'est un rude compère, reprit Eaoul. « Vous n'êtes pas manchot non plus, M. Jules, mais « dix comme vous ne lui feraient pas peur; en tout « cas, vous êtes averti : d'abord, s'il a vent que vous « le cherchez, il n'y a pas loin de chez lui en Belgi- « que, il filera; si vous le surprenez, il résistera. « Ainsi, trouvez le moyen de le prendre endormi.
— « Oui, mais il ne dort gTières, observa Court. » Je m'informai des habitudes de Pons Gérard et
me fis donner son signalement. Dès que j'eus obtenu tous les renseignements dont je pensais avoir besoin pour m'assurer de sa personne, songeant à faire constater les révélations que je venais d'entendre, je proposai aux deux prisonniers d'écrire sur-lechamp à celui des magistrats qui avait caractère pour recevoir leurs aveux, Eaoul mit la main à la plume, et lorsqu'il eut achevé, bien qu'il fût près d'une heure du matin, je portai moi-même la lettre au procui'eur du roi ; elle était à peu près conçue en ces termes :
u Monsiem', revenus à des sentiments plus con- « formes à notre position, et mettant à profit les « conseils que vous nous avez donnés, nous sommes <( décidés à vous faire connaître tous les crimes « dont nous nous sommes rendus coupables, et à « vous signaler notre troisième complice. Nous « vous prions, en conséquence, de vouloir bien venir
« près de nous, afin de recevoir nos déclarations. » Le magistrat s'empressa de se rendre à la prison, et Court, ainsi que Raoul, ré^jétèrent devant lui tout ce qu'ils m'avaient dit de Pons Gérard. J'avais maintenant à m'occuper de ce dernier; comme il ne fallait pas lui laisser le temps d'apprendre la mésaventure de ses camarades, j'obtins de suite l'ordre d'aller l'arrêter.