‹ Mémoires de Vidocq (volume 3)Chapitre 19 sur 50 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Un recéleiu?. — Dénonciation. — Premiers rapports avec la police. — Départ de Lyon. — La méprise.

D'après les dangers que je courais en restant avec Roman et sa troupe, on peut se faire une idée de la joie que je ressentis de les avoir quittés. Il était évident que le gouvernement, une fois solidement assis, prendi'ait les mesures les plus efficaces pour la sûreté de l'intérieur. Les débris de ces bandes qui, sous le nom de Chevaliers du Soleil ou de Compagnie de Jésus 1, devaient leur' formation à l'espoir d'une réaction politique, ajournée indéfiniment, ne pouvaient manquer d'être anéantis, aussitôt qu'on le voudrait. Le seul prétexte honnête de leiu- brigandage, le royalisme, n'existait plus, et quoique les Hiver, les Leprêtre, les Boulanger, les Bastide, les Jausion-, et autres iils de famille, se fissent encore une gloire d'attaquer les courriers, parce qu'ils y trouvaient leur profit, il commençait à n'être plus du bon ton de prouver que l'on pensait bien en s'appropriant par un coup de main l'argent de l'État. Tous ces incroyables, à qui il avait semblé piquant d'entraver, le pistolet au poing, la circulation des dépêches et la concentration du produit des impôts, rentraient dans leurs foyers, ceux qui en avaient, ou tâchaient de se faire oublier ailleurs, loin du théâtre de leurs exploits. En définitive, l'ordre se rétablissait, et l'on touchait au terme oii des brigands,

1 Chevaliers du soleil, compagnons de Jésus. Bandes royalistes organisées dans le Midi et qui, à la fin de la Révolution y commirent de nombreux méfaits, sous prétexte de vengeances politiques.

2 Bastide, Jausion. On retrouve plus tard ces deux noms mêlés à l'affaire Fualdès, dont le meurtre, longtemps inexpliqué, semble se rattacher à des vengeances d'origine politique remontant à l'époque révolutionnaire.

que que fût leur couleur ou leur motif, ne jouiraient plus de la moindre considération. J'aurais eu le désir, dans de telles circonstances, de m'enrôler dans une bande de voleurs, que, abstraction faite de l'infamie que je ne redoutais plus, je m'en fusse bien gardé, par la certitude d'arriver promptement à l'échafaud. Mais une autre pensée m'animait, je voulais fuir, à quelque prix que ce fût, les occasions et les voies du crime; je voulais rester libre. J'ignorais comment ce vœu se réaliserait ; n'importe, mon parti était pris : j'avais fait, comme on dit, une croix sur le bagne. Pressé que j'étais de m'en éloigner de plus en plus, je me dirigeai sur Lyon, évitant les gTandes routes jusqu'aux envh'ons d'Orange ; là, je trouvai des rouliers provençaux, dont le chargement m'eut bientôt révélé qu'ils allaient suivre le même chemin que moi. Je liai conversation avec eux, et comme ils me paraissaient d'assez bonnes gens, je n'hésitai pas à lem' dire que j'étais déserteui', et qu'ils me rendraient un très grand service, si, pour m'aider à mettre en défaut la vigilance des gendarmes, ils consentaient à m'impatroniser parmi eux. Cette proposition ne leur causa aucune espèce de sm'prise : il semblait qu'ils se fussent attendus que je réclamerais l'abri de leur inviolabilité. A cette époque, et surtout dans le midi, il n'était pas rare de rencontrer des braves, qui, pour fuii- leurs drapeaux, s'en remettaient ainsi prudemment à la garde de Dieu. Il était donc tout naturel que l'on fût disposé à m'en croire sur parole. Les rouliers me firent bon accueil; quelque argent que je laissai voir à dessein acheva de les intéresser à mon sort. Il fut convenu que je passerais pour le fils du maître des voitures qui composaient le convoi. En conséquence, on m'affubla d'une blouse; et comme j'étais censé faire mon premier voyage, on me décora de rubans et de bouquets, joyeux insignes qui, dans chaque

auberge, me Talurent les félicitations de tout le monde.

Nouveau Jean de Paris, je m'acquittai assez bien de mon rôle; mais les largesses nécessaires pour le soutenir convenablement portèrent à ma bourse de si rudes atteintes, qu'en arrivant à la Guillotière, oii je me séparai de mes gens, il me restait en tout vingt-huit sous. Avec de si minces ressources, il n'y avait pas à songer aux hôtels de la place des Terreaux. Après avoir erré quelque temps dans les rues sales et noires de la seconde ville de France, je remarquai, rue des Quatre-Chapeaux, une espèce de taverne, où je pensais que l'on pourrait me servir un souper proportionné à l'état de mes finances. Je ne m'étais pas trompé : le souper fut médiocre, et trop tôt terminé. Eester sur son appétit est déjà un désagrément; ne savoir où trouver im gite en est un autre. Quand j'eus essuyé mon couteau, qui pourtant n'était pas trop gras, je m'attristai par l'idée que j'allais être réduit à passer la nuit à la belle étoile, lorsqu'à une table, voisine de la mienne, j'entendis parler cet allemand corrompu \ qui est usité dans quelques cantons des Pays-Bas, et que je comprenais parfaitement. Les interlocutem-s étaient un homme et une femme déjà sur le retour; je les reconnus pour des Juifs. Instruit qu'à Lyon, comme dans beaucoup d'autres villes, les gens de cette caste tiennent des maisons garnies, où l'on admet volontiers les voyageurs en contrebande, je leui* demandai s'ils ne pourraient pas m'indiquer une auberge. Je ne pouvais mieux m 'adresser : le Juif et sa femme étaient des logem'S. Ils offrirent de devenir mes hôtes, et je les accompagnai chez eux, rue Thomassin. Six Uts garnissaient le local dans lequel on m'installa; aucun

1 C'est à la langue flamande, directement dérivée de l'allemand, que Vidocq fait ici allusion.

d'eux n'était occupé, et pourtant il était dix heures; je crus que je n'aurais pas de camarades de chambrée et je m'endormis dans cette persuasion.

A mon réveil, des mots d'une langue qui m'était familière, viennent jusqu'à moi.

— « Voilà six plomhes et une mèclie qui crossent,

« dit une voix qui ne m'était X)as inconnue;

« tu pionces encore. (Voilà six heures et demie qui « sonnent; tu dors encore.)

— )) Je crois bien; nous avons voulu magmZZer

« à la sargue chez un orphelin, mais le pautre ^ était « chaud; j'ai vu le moment oii il faudrait jouer du « vingt-deux-,... et alors il y aurait eu du raisinet. « (iN'ous avons voulu voler cette nuit chez un orfèvre, « mais le bourgeois était sur ses gardes; j'ai vu le « moment oii il faudrait jouer du poignard; et « alors il y aurait eu du sang !)

— « Ah ! ah ! tu as peur d'aller à l'abbaye de

« Monte- à-regret Mais en goupina^it comme ça,

« on n'affure pas d'auber. (Ah ! ah ! tu as peur d'aller « à la guillotine... Mais en travaillant de la sorte, « on n'attrape pas d'argent.)

— « J'aimerais mieux faire suer le chêne sur le « grand trimard, que d'écorner les houcards;.... on a « toujours les lièges sur le dos. (J'aimerais mieux « assassiner sur la grande route que de forcer des « boutiques;... on a toujours les gendarmes sur le « dos.)

— « Enfin, vous n'avez rien grinchi... H y avait « pourtant de belles fouflères, des coucous, des « hrides d'Orient. Jjq guinal n'aura rien à mettre au

1 Ce n'est pas pautre, mais parUre que Vidocq aura voulu écrire, n y a là, probablement une erreur typographique. Faute, dans l'argot des criminels d'aujourd'hui, désigne tout individu dont ils font leur victime. Au moyen âge, patttre avait le sens de valet, homme de peu. D'après Moreau Christophe, pante est un mot d'argot d'origine toute classique. Il vient, dit-ij, du grec pantos et sert à exprimer tout ce qui n'est pas voleur, et est, par conséquent, bon à être exploité.

« fourgat ^. (Enfin, vous n'avez rien pris.... H j avait « pourtant de belles tabatières, des montres, des chaînes d'or. Le Juif n'aura rien à receler.)

— » Xon. Le caroîible s'est esquinté dans la ser- « rante; le rifflard a battu morasse, et il a fallu se « donner de l'air. (î^on. La fausse clef s'est cassée « dans la serrure ; le bourgeois a crié au secours, et « il a fallu se sauver.)

— » Hé ! les autres, dit un troisième interlocu- « teur, ne balancez donc pas tant le cMffo7i rouge; « il y a là un chêne ^ qui peut prêter loeke. (Ne remuez « pas tant la langue, il y a là un homme qui peut « prêter l'oreille.)»

L'avis était tardif : cependant on se tut. J'entr'ouvris les yeux pour voir la figure de mes compagnons de chambrée, mais mon Ut étant le plus bas de tous, je ne pus rien apercevoir. Je restais immobile pour faire croire à mon sommeil, lorsqu'un des causeurs étant levé, je reconnus un évadé du bagne de Toulon, Neveu, parti quelques joui'S avant moi. Son camarade saute du lit,.,, c'est Cadet-Paul, autre

évadé; un troisième, un quatrième individu se

mettent sur leur séant, ce sont aussi des forçats.

Il y avait de quoi se croire encore à la salle no 3. Enfin, je quitte à mon tour le grabat; à peine ai- je mis le pied sur le carreau, qu'un cri général s'élève : « C'est Vidocq ! ! !» On s'empresse; on me félicite. L'un des voleurs du garde-meubble, Chajles Deschamps, qui s'était sauvé peu de jours après moi, me dit que tout le bagne était dans l'admiration de mon audace et de mes succès. Neuf heures sonnent : on m'emmène déjeûner aux Brotaux, où je trouve les frères Quinet, Bonnefoi, Eobineau, Métrai, Lemat, tous fameux dans le midi. On m'ac-

1 Fourgat, receleur; aujourd'hui on dit fourgue.

2 Chenal pour liomme; à rapprocher de l'expression faire s!«<r to ckéfM, tuer quelqu'un.

cable de prévenances, on me procure de l'argent, des habits, et jusqu'à une maîtresse.

J'étais là, comme on voit, dans la même position qu'à Nantes. Je ne me souciais pas plus qu'en Bretagne, d'exercer le métier de mes amis, mais je devais recevoir de ma mère xm secours pécuniaire, et il fallait vivre en attendant. J'imaginai que je parviendrais à me faire nourrir quelque temps sans travailler i. Je me proposais rigoureusement de n'être qu'en subsistance parmi les voleurs; mais l'homme propose, et Dieu dispose. Les évadés, mécontents de ce que, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, j'évitais de concourir aux vols qu'ils commettaient chaque jour, me firent dénoncer sous main poui^ se débarrasser d'un témoin importun et qui pouvait devenir dangereux. Ils présumaient bien que je parviendrais à m 'échapper, mais ils comptaient qu'une fois reconnu par la police, et n'ayant plus d'autre refuge que leur bande, je me déciderais à prendre parti avec eux. Dans cette circonstance, comme dans toutes celles du même genre où je me suis trouvé, si l'on tenait tant à m 'embaucher, c'est que l'on avait une haute opinion de mon intelligence, de mon adresse, et surtout de ma force, qualité précieuse dans une profession oii le profit est trop souvent rapproché du péril.

Arrêté, passage Saint-Oôme, chez Adèle Buffin, je fus conduit à la prison de Eoanne. Dès les premiers mots de mon interrogatiore, je reconnus que j'avais été vendu. Dans la fureur oii me jeta cette découverte, je pris un parti violent, qui fut en quelque sorte mon début dans une carrière tout-à-fait nouvelle pour moi. J'écrivis à M. Dubois, commissaire général de pohce, pour lui demander à l'entretenir en particuleir. Le même soir, on me conduisit

l Travailler, voler.

dans son cabinet. Après lui avoir expliqué ma position, je lui proposai de le mettre sur les traces des frères Quinet, alors poursuivis pour avoir assassiné la femme d'un maçon de la rue Belle-Cordière. J'offris en outre de donner les moyens de se saisir de tous les individus logés tant chez le Juif que chez Caffin, menuisier, rue Écorclie-Bœuf . Je ne mettais à ce service d'autre prix que la liberté de quitter Lyon. M. Dubois devait avoir été plus d'une fois dupe dépareilles propositions; je vis qu'il hésitait à s'en rapporter à moi. « Vous doutez de ma bonne foi, lui dis-je, la suspecteriez -vous encore, si m'étant échappé dans le trajet pour retourner à la prison, je revenais me constituer votre prisonnier ? — Non, me répondit-il, — Eh bien ! vous me reverrez bientôt, pourvu que vous consentiez à ne faire à mes surveillants aucune recommandation particulière. « Il accéda à ma demande : l'on m'enmena. Arrivé au coin de la rue de la Lanterne, je renverse les deux estaffiers qui me tenaient sous les bras, et je regagne à toutes jambes l'Hôtel-de-Ville, où je retrouve M. Dubois. Cette prompte apparition le sm-prit beaucoup ; mais, certain dès lors qu'il pouvait compter sur moi, il permit que je me retirasse en liberté. Le lendemain, je vis le Juif, qu'on nommait Vidal; il m'annonça que nos amis étaient allés loger à la Croix-Eousse, dans une maison qu'il m'indiqua. Je m'y rendis. On connaissait mon évasion, mais, comme on était loin de soupçonner mes relations avec le commissaire général de police, et qu'on ne supposait pas que j'eusse deviné d'oii partait le coup qui m'avait jErappé, on me fit un accueil fort amical. Dans la conversation, je recueillis sur les fi'ères Quinet des détails que je transmis la même nuit à M. Dubois, qui, bien convaincu de ma sincérité, me mit en rapport avec M. Garnier, secrétaire général de police, aujourd'hui commissaire à Paris. Je donnai à ce

fonctionnaire tous les renseignements nécessaires, et je dois dire qu'il opéra de son côté avec beaucoup de tact et d'activité.

Deux jouis avant qu'on effectuât, d'après mes indications, une descente chez Vidal, je me fis arrêter de nouveau. On me reconduisit daas la prison de Roanne, où arrivèrent le lendemain Vidal hr-même, CafQu, Neveu, Cadet-Paul, Descliamps et plusieurs autres qu'on avait pris du même coup de filet; je restai d'abord sans communication avec eux, parce que j'avais jugé convenable de me faire mettre au secret. Quand j'en sortis, au bout de quelques jom.s, pour être réuni aux autres prisonniers, je feignis une grande surprise de trouver là tout mon monde. Personne ne paraissait avoir la moindre idée du rôle que j'avais joué dans les arrestations. Neveu, seul, me regardait avec une espèce de défiance; je lui en demandai la cause; il m'avoua qu'à la manière dont on l'avait fouillé et interrogé, il ne pouvait s'empêcher de croire que j'étais le dénonciatem'. Je jouai l'indignation, et, dans la crainte que cette opinion ne prît de la consistance, je réunis les prisonniers, je leur fis part des soupçons de Neveu, en leur demandant s'ils me croyaient capable de vendre mes camarades; tous répondirent négativement, et Neveu se vit contraint de me faire des excuses. Il était bien important pour moi que ces soupçons se dissipassent ainsi, car j'étais réservé à une mort certaine s'ils se fussent confirmés. On avait vu à Eoanne plusieurs exemples de cette justice distributive que les détenus exerçaient entre eux. Un nommé Moissel, soupçonné d'avoir fait des révélations, relativement à un vol de vases sacrés, avait été assommé dans les cours, sans qu'on pût jamais découvrir avec certitude quel était l'assassin. Plus récemment, un autre individu, accusé d'une indiscrétion du même genre, avait été trouvé un

matin pendu avec un lien de paille aux barreaux d'une fenêtre; les recherehes n'avaient pas eu plus de succès.

Sur ces entrefaites, M. Dubois me manda à son cabinet, oii, pour écarter tout soupçon, on me conduisit avec d'autres détenus, comme s'il se fût agi d'un interrogatoire. J'entrai le premier : le commissaire général me dit qu'il venait d'arriver à Lyon plusieui'S voleurs de Paris, fort adi-oits, et d'autant plus dangeureux, que, munis de papiers en règle, ils pouvaient attendre en toute sécurité l'occasion de faire quelque coup, pour disparaître aussitôt après : c'étaient JaUier dit Boubanec^ Boutbey dit Cadet, Garard. Buchard, MoUin dit le Ghapeïlier, Marquis dit Main-d'Or, et quelques autres moins fameux. Ces noms, sous lesquels ils me furent désignés, m'étaient alors tout-à-fait inconnus; je le déclarai à M. Dubois, en ajoutant qu'il était possible qu'ils fussent faux. Il voulait me faire relâcher immédiatement, pour qu'eu voyant ces individus dans quelque Ueu public, je pusse m'assurer s'ils m'avaient jamais passé sous les yeux; mais je lui fis observer qu'une mise en liberté aussi brusque ne manquerait pas de me compromettre vis-à-vis des détenus, dans le cas où le bien du service ^ exigerait qu'on m'écrouât de nouveau. La réflexion parut juste, et U fut convenu qu'on aviserait au moyen de me faire sortir le lendemain sans incon vénient.

Neveu, qui se trouvait parmi les détenus extraits en même temps que moi poui* subir l'interrogatoire, me succéda dans le cabinet du commissaire général. Après quelques instants je l'en vis sortir fort échauffé : je lui demandai ce qui lui était advenu.

1 Le Men du service : on croirait que Vidoeq se sent déjà enrôlé dans l'armée des fonctionnaires de la police, puisqu'il en emploie le langage. Jl est vrai que lorsqu'il écrivit ses mémoires, il avait longtemps appartenu « aa service ».

« — Croiiais-tu, me dit-il, que le curieux m'a « demandé si je voulais tnacaroner des yègres de la

« grande vergue, qui viennent d'arriver ici? S'il

« n'y a que moi pour les enflaquer, ils pourront bien « décarer de belle. (Croirais -tu que le commissaire « m'a demandé si je voulais faire découvi^ir des « voleurs qui viennent d'arriver de Paris? S'il n'y « a que moi pom' les faire arrêter, ils sont bien siirs « de se sauver.)

« — Je ne te croyais pas si Job \ repris-je, « songeant rapidement au moyen de tirer parti

« de cette circonstance J'ai promis de reconobrer

« tous les grincliisseurs, et de les faire arquepincer. « (Je ne te croyais pas si niais... Moi, j'ai promis de « reconnaître tous les voleui^s, et de les faire arrêter.)

« — Comment ! tu te ferais cuisinier; d'ail-

« leurs tu ne les eonobres pas. (Comment ! tu te fe- « rais mouchard;.... d'aiUeurs tu ne les connais pas.)

« — Qu'importe?.... on me laissera fourmiller « dans la vergue, et je trouverai bien moyen de me « cavaler, tandis que tu seras encore avec le cliat. « (Qu'importe? on me laissera courir la ville, et je « trouverai bien moyen de m'évader, tandis que toi « tu resteras avec le geôlier.) »

Neveu fut fi'appé de cette idée; U témoignait un vif regTet d'avoii* repoussé les offres du commissaire général; et comme je ne pouvais me passer de lui pour aUer à la découverte, je le pressai fortement de revenir sur sa première décision; il y consentit, et M. Dubois, que j'avais prévenu, nous fit conduire tous deux un soir, à la porte du gi'and théâtre, puis aux Célestins, oii Neveu me signala tous nos hommes. Nous nous retirâmes ensuite, escortés par les agents de police, qui nous serraient de fort près. Pour le succès de mon plan et pour ne pas me rendre suspect, il

1 Job, imbécile, niais.

fallait pourtant faire une tentative, qui confirmât au moins l'espoir que j'avais donné à mon compagnon; je lui fit part de mon projet : en passant rue Mercière, nous entrâmes brusquement dans un passage, dont je tirai la porte sur nous, et pendant que les agents couraient à l'autre issue, nous sortîmes tranquillement par où nous étions entrés. Lorsqu'ils revinrent, tout honteux de leur gaucherie, nous étions déjà loin.

Deux jours après, Neveu, dont on n'avait plus besoin, et qui ne pouvait plus me soupçonner, fut arrêté de nouveau. Pour moi, connaissant alors les voleurs qu'on voulait découvrir, je les signalai aux agents de police, dans l'église de Saint-Nizier, où ils s'étaient réunis un dimanche, dans l'espoir de faire quelque coup à la sortie du salut. IsTe pouvant plus être utile à l'autorité, je c[uittai ensuite Lyon poui' me rendre à Paris, où, grâce à M. Dubois, j'étais sûr d'arriver sans être inquiété.

Je partis en diUgence par la route de la Bourgogne ; on ne voyageait alors que de jour. A Lucy-le-Bois, où j'avais couché comme tous les voyageurs, on m'oublia au moment du départ, et lorsque je m'éveillai, la voiture était partie depuis plus de deux heures; j'espérais la rejoindre à la faveur des inégalités de la route, qui est très montueuse dans ces cantons; mais, en approchant Saint-Brice, je pus me convaincre qu'elle avait trop d'avance sur moi pour qu'il me fût possible de la rattraper; je ralentis alors le pas. Un individu qui cheminait dans la même direction, me voyant tout en nage, me regarda avec attention, et me demanda si je venais de Lucy-le-Bois; je lui dis qu'eiïectivement j'en venais, et la conversation en resta là. Cet homme s'arrêta à Saint Brice, tandis que je poussai jusqu'à Auxerre. Excédé de fatigue, j'entrai dans une auberge, où, après avoir dîné, je m'empressai de demander un lit.

Je dormais depuis quelques heures, lorsque je fus réveiUé par un grand bruit qui se faisait à ma porte. On frappait à coups redoublés; je ne lève demi habillé; j'ouvre, et mes yeux encore troublés par le sommeil entrevoient des écharpes tricolores, des culottes jaunes et des parements rouges. C'est le commissaii'e de poUce flanqué d'un maréchal-deslogis et de deux gendarmes ; à cet aspect, je ne suis pas maître d'une première émotion : « Voyez comme

« il pâlit, dit-on à mes côtés H n'y a pas de doute

« c'est lui.» Je lève les yeux, je reconnais l'homme, qui m'avait parlé à Saint-Brice, mais rien ne m'expliquait encore le motif de cette subite invasion.

— « Procédons méthodiquement, dit le commisce saire : cinq pieds cinq i)ouces, c'est bien

« ça, cheveux blonds,... sourcils et barbe idem,...

« front ordinaire, yeux gris,.... nez fort,

« bouche moyenne,.... menton rond,.... visage plein,... teint coloré,... assez forte corx)ulence. »

— C'est lui, s'écrient le maréchal-des-logis, les deux gendarmes et l'homme de Saint-Brice.

— « Oui, c'est bien lui, dit à son tour le commisse saire... Eedingote bleue,.... culotte de casimir « gris,... gilet blanc,... cravate noire.» C'était à peu près mon costume.

— « Eh bien ! ne l'avais -je pas dit, observe avec « une satisfaction marquée l'officieux guide des « sbires.... c'est un des voleurs !»

Le signalement s'accordait parfaitement avec le mien. Pourtant je n'avais rien volé; mais dans ma situation, je ne devais pas moins en concevoir des

inquiétudes. Peut-être aussi l'assistance s'agitait,

transportée de joie. « Paix donc, s'écria le commis- « saire, puis tournant le feuiUet, il continua. On le « reconnaîtra facilement à son accent italien très « prononcé.... Il a de plus le pouce de la main droite « fortement endommagé par un coup de feu.» Je

parlai devant eux; je montrai ma main droite, elle était eu fort bon état. Tous les assistants se rejïardèrent; Thomme de Saint-Brice, surtout, parut singulièrement déconcerté; pour moi, je me sentais débarrassé d'un poids énorme. Le commissaire, que je questionnai à mon tour, m'apprit que la nuit précédente un vol considérable avait été commis à Saint-Brice. Un des individus soupçonnés d'y avoir participé portait des vêtements semblables aux miens, et il y avait identité de signalement. C'était à ce concours de circonstances, à cet étrange jeu du hasard qu'était due la désagréable visite que je venais de recevoir. On me fit des excuses que j'accueillis de bonne grâce, fort heureux d'en être quitte à si bon marché; toutefois, dans la crainte de quelque nouvelle catastrophe, je montai le soir même dans une patache qui me transporta à Paris, d'où je filai aussitôt sur Arras.

CHAPITEE XVI

Séjour à Arras. — Travestissements. — Le faux Autrichien. — Départ. — Séjour à Rouen. — Arrestation.

Plusieui'S raisons que l'on devine ne permettaient pas que je me rendisse directement à la maison paternelle : je descendis chez une de mes tantes, qui m'apprit la mort de mou père. Cette triste nouvelle me fut bientôt confirmée par ma mère, qui me reçut avec une tendresse bien faite pour contraster avec les traitements affreux que j'avais éprouvés dans les deux années qui venaient de s'écouler. Elle ne désirait rien tant que de me conserver près d'elle; mais il fallait que je restasse constamment caché; je m'y

résignai : pendant trois mois, je ne quittai pas la maison. An bont de ce temps, la captivité commençant à me peser, je m'avisai de sortir, tantôt sons un déguisement, tantôt sous un autre. Je pensais n'avoir pas été reconnu, lorsque tout à coup le bruit se répandit que j'étais dans la ville; toute la police se mit en quête poui' m 'arrêter; à chaque instant ou faisait des visites chez ma mère, mais toujom's sans découvrir ma cachette : ce n'est pas qu'elle ne fût assez vaste, puisqu'elle avait dix pieds de long sur six de large; mais je l'avais si adroitement dissimulée, qu'une personne qui plus tard acheta la maison, l'habita près de quatre ans sans soupçonner l'existence de cette pièce; et probablement elle l'ignorerait encore, si je ne la lui eusse pas révélée.

Fort de cette retraite, hors de laquelle je croyais qu'il serait difâcile de me surprendre, je repris bientôt le cours de mes excursions. Un jour de mardi gras, je poussai même l'imprudence jusqu'à paraître au bal Saint-Jacques, au milieu de plus de deux cents personnes. J'étais en costume de marquis; une femme avec laquelle j'avais eu des liaisons m 'ayant reconnu, flt part de sa découverte à une autre femme, qui croyait avoir eu à se plaindre de moi, de sorte qu'en moins d'un quart d'heure tout le monde sut sous quels habits Vidocq était caché. Le bruit en vint aux oreilles de deux sergents de ville, Delrue et Carpentier, qui faisaient un service de poMce au bal. Le premier, s'approchant de moi, me dit à voix basse qu'il désirait me parler en paiticuHer. Une esclandre eût été fort dangereuse; je sortis. Arrivé dans la cour, Delrue me demanda mon nom. Je ne fus pas embairassé pour lui en donner un autre que le mien, en lui proposant a^ec politesse de me démasquer s'il l'exigeait. « Je ne l'exige pas, me dit-il; « cependant je ne serais pas fâché de vous voir. — « En ce cas, répondis -je, ayez la complaisance de

« dénouer les cordons de mon masque, qui sont « mêlés....» Plein de confiance, Delrue passe derrière moi; au même instant, je le renverse par un brusque mouvement d'arrière corps; un coup de poing envoie rouler son accolyte à terre. Sans attendre qu'ils se relevèrent, je fuis à toutes jambes dans la direction des remparts, comptant les escalader et gagner la campagne; mais à peine ai -je fait quelques pas, que, sans m'en douter, je me trouve engagé dans un cul-de-sac, qui avait cessé d'être une rue depuis que j'avais quitté Arras.

Pendant que je me fourvoyais de la sorte, un bruit de souliers ferrés m'annonça que les deux sergents s'étaient mis à ma poursuite; bientôt je les vis arriver sur moi sabre en main. J'étais sans armes.... Je saisis la grosse clef de la maison, comme si c'eût été un pistolet; et, faisant mine de les coucher en joue, je les force à me livrer passage; « Passe tin quemin, François, me dit Oarpentier « d'une voix altérée; n'va mie faire de bêtises »... Je ne me le fis pas dire deux fois : en quelques minutes je fus dans mon réduit.

L'aventm'e s'ébruita, malgré les eiïorts que firent, pour la tenir secrète, les deux sergents qu'elle couvrit de ridicule. Ce qu'il y eut de fâcheux pour moi, c'est que les autorités redoublèrent de surveillance, à tel point qu'il me devint tout-à-fait impossible de sortir. Je restai ainsi claquemuré pendant deux mois, qui me semblèrent deux siècles. 'Ne pouvant plus alors y tenir, je me décidai à quitter Arras : on me fit une pacotille de dentelles, et, par une belle nuit, je m'éloignai, muni d'un passeport qu'un nommé Blondel, l'un de mes amis, m'avait prêté; le signalement ne pouvait pas m'aller, mais faute de mieux, il fallait bien que je m'en accommodasse; au surplus, on ne me fit en route aucune objection.

Je "vins à Paris, où, tout en m 'occupant du placement de mes marchandises, je faisais indii'ectement quelques démarches, afin de voir s'il ne serait pas possible d'obtenir la révision de mon procès. J'appris qu'il fallait, au préalable, se constituer prisonnier; mais je ne pus jamais me résoudre à me mettre en contact avec des scélérats que j'appréciais trop bien. Ce n'était pas la restreinte ^ qui me faisait horreur; j'aurais volontiers consenti à être enfermé seul entre quatre murs; ce qui le prouve, c'est que je demandai au ministère à finii* mon temps à Arras, dans la prison des fous; mais la supplique resta sans réponse,'

Cependant mes dentelles étaient vendues, mais avec trop peu de bénéfice pour que je pusse songer à me faire de ce commerce un moyen d'existence, Uu' commis voyageur, qui logeait rue Saint-Martin, dans le même hôtel que moi, et auquel je touchai quelques mots de ma position, me proposa de me faire entrer chez une marchande de nouveautés qui com'ait les foires. La place me fut effectivement donnée, mais je ne l'occupai que dix mois; quelques désagréments de service ^ me forcèrent à la quitter ])our revenir encore une fois à Arras,

Je ne tardai pas à reprendre le cours de mes excursions semi-nocturnes. Dans la maison d'une jeune personne à laquelle je rendais quelques soins, venait très fréquemment la lille d'un gendarme. Je songeai à tirer parti de cette circonstance, pour être informé à l'avance de tout ce qui se tramerait contre moi, La fille du gendarme ne me connaissait pas; mais comme dans Arras, j'étais le sujet presque habituel des entretiens, il n'était pas extraordinaire qu'elle parlât de moi, et souvent, en des termes fort singu-

1 Restreinte, la réclusion.

2 Probablement quelques méfaits; il ne faut pas oublier que Vidocq avait toujours vécu peu scrupuleusement, et que le proverbe est toujours vrai : Qui a bu, boira.

MÉMOIRES DE ViDOCy, t. I". 17

liers. « Oh ! me dit-elle un jour, on finira par Tat- « traper, ce coquin-là; il y a d'abord notre lieute- « nant (M. Dumortier, aujourd'hui commissaire de « police à Abbeville) qui lui en veut trop pour ne pas « venir à bout de le pincer; je gage qu'il donnerait « de bien bon cœur un jour de sa paie pour le tenir. « — Si j'étais à la place de votre lieutenant, et que « j'eusse bien envie de prendre Vidocq, repartis -je, « il me semble qu'il ne m'échapperait pas.

— » A vous, comme aux autres;... il est toujours « armé jusqu'au dents. Vous savez bien qu'on dit « qu'il a tiré deux coups de pistolets à M. Delrue

« et à M. Carpentier Et puis ce n'est pas tout,

« est-ce qu'il ne se change pas à volonté en botte « de foin.

— » En botte de foinf m'écriai -je, tout surpris « de lanouvelle faculté qu'on m'accordait... en botte « de foin? mais comment"?

— )) Oui, monsieur... Mon père le poursuivait un « jour; au moment de lui mettre la main sur le

« collet, il ne saisit qu'une botte de foin Il n'y a

« pas à dire, toute la brigade a vu la botte de foin, « qui a été brûlée dans la cour du quartier. »

Je ne revenais pas de cette histoire. On m'expliqua depuis que les agents de l'autorité, ne pouvant venir à bout de se saisir de moi, l'avaient répandue et accréditée en désespoir de cause, parmi les superstitieux Artésiens. C'est par le même motif, qu'ils insinuaient obligeamment que j'étais la doublure de certain loup-garou, dont les apparitions très problématiques glaçaient d'elïroi les fortes têtes du pays. Heureusement ces terreurs n'étaient pas partagées par quelques jolies femmes à qui j'inspirais de l'intérêt, et si le démon de la jalousie ne se fût tout-à-coup emparé de l'une d'entre elles, les autorités ne se seraient peut-être pas de long-temps occupées de moi. Dans son dépit, elle fut indiscrète,

et la police, qui ne savait trop ce que j'étais devenu, acquit encore une fois la certitude que j'habitais Arras.

Un soir que, sans défiance et seulement armé d'un bâton, je revenais de la rue d'Amiens, en traversant le pont situé au bout de la rue des Goguets, je fus assailli par sept à huit individus. C'étaient des sergents de ville déguisés; il me saisirent par mes vêtements; et déjà ils se croyaient assurés de leur capture, lorsque, me débarrassant par une vigoureuse secousse, je franchis le parapet et me jetai dans la rivière. On était en décembre; les eaux étaient hautes, le courant très rapide; aucun des agents n'eut la fantaisie de me suivre; ils supposaient d'ailleurs qu'en allant m'attendre sur le bord, je ne lem- échapperais pas; mais un égoût que je remontai me fournit l'occasion de déconcerter leur prévoyance, et ils m'attendaient encore, que déjà j'étais installé dans la maison de ma mère.

Chaque jour je courais de [nouveaux dangers, et chaque jour la nécessité la plus pressante me suggérait de nouveaux expédients de salut. Cependant, à la longue, suivant ma coutume, je me lassai d'une liberté que le besoin de me cacher rendait illusoire.

Des religieuses de la rue de m'avaient quelque

temps hébergé. Je résolus de renoncer à leur hospitalité, et je rêvai en même temps au moyen de me montrer en public sans inconvénient. Quelques milliers de prisonniers autrichiens étaient alors entassés dans la citadelle d'Arras, d'oii ils sortaient pour travailler chez les bourgeois, ou dans les campagnes environnantes; il me vint à l'idée que la présence de ces étrangers pourrait m 'être utile. Comme je parlais allemand, je liai conversation avec l'un d'entre eux, et je réussis à lui inspirer assez de confiance pour qu'il me confessât qu'il était dans l'intention de s'évader Ce projet était favorable

à mes vues; ce prisonnier était embarrassé de ses vêtements de Kaiserlik ^ ; je lui offris les miens en échange, et, moyennant quelque argent que je lui donnai, il se trouva trop heureux de me céder ses papiers. Dès ce moment, je fus autrichien aux yeux des Autrichiens eux-mêmes, qui, appartenant à différents corps, ne se connaissaient pas entre eux. Sous ce nouveau travestissement, je me liai avec uue jeune veuve qui avait un établissement de mercerie dans la rue de ; elle me trouvait de Tintelli-

gence; elle voulut que je m'installasse chez elle; et bientôt nous couriimes ensemble les foires et les marchés. Il était évident que je ne pouvais la seconder qu'en me faisant comprendre des acheteurs. Je me forgeai un baragouin semi-tudesque. semi-français, que l'on entendait à merveille, et qui me devint si familier, qu'insensiblement j'oubliai presque que je savais une autre langue. Du reste, l'illusion était si complète, qu'après quatre mois de cohabitation, la veuve ne scmpçonnait pas le moins du monde que le soi-disant Kaiserlili était un de ses amis d'enfance. Cependant elle me traitait si bien, qu'il me devint impossible de la tromper plus, long-temps : un jour je me risquai à lui dire enfin qui j'étais, et jamais femme, je crois, ne fut plus étonnnée. Mais. loLri de me nuire dans son esprit, la confidence ne fit en quelque sorte que rendre notre liaison plus intime, tant les femmes sont éprises parfois de ce qui s'offre à elles sous les apparences du mystère ou de l'aventureux ! et puis n'éprouvent-elles pas toujours du charme à connaître un mauvais sujet ? Qui. mieux que moi, a pu se convaincre que souvent elles sont la providence des forçats évadés et des condam nés fugitifs * l

1 Kaiserlick, littérairement kàiserlich, impérial. C'est sous le nom de Kaiseriicks que pendant les guerres de la Kévolution et du premier Empire, on désignait les Autrichiens ou Impériaux.

2 Vidocq est, encore \ine fois, une merveilleux psychologue. Il connaît aussi bien la mentahté dea femmes que celle des hommes.

Onze mois s'écoulèrent sans que rien vint troubler ma sécurité. L'habitude qu'on avait pris de me voir dans la viUe, mes fréquentes rencontres avec des agents de police, qui n'avaient même pas fait attention à moi, tout semblait annoncer la continuation de ce bien-être, lorsqu'un jour que nous venions de nous mettreà table dans l'arrière-boutique, trois figures de gendarmes se montrent, à travers une porte vitrée; j'allais servir le potage; la cuillère me tombe des mains. Mais, revenant bientôt de la stupéfaction oii m'avait jeté cette incursion inattendue, je m'élance vers la porte, je mets le verrou, puis sautant par une croisée, je monte au grenier, d'oii, gagnant par les toits la maison voisine, je descends précipitamment l'escalier qui doit me conduire dans la rue. Arrivé à la porte, elle est gardée par deux gendarmes Heureusement ce sont des nouveaux venus

qui ne connaissent aucune de mes physionomies. « Montez donc, leur dis-je,le brigadier tient l'homme, « mais il se débat,.... Montez, vous donnerez un « coup de main;.... moi je vais chercher la garde.» Les deux gendarmes se hâtent de monter et je disparais.

H était évident qu'on m'avait vendu à la police; mon amie d'enfance était incai^able d'une pareille noirceur, mais elle avait sans doute commis quelque indiscrétion. Maintenant qu'on avait l'éveil smmoi, devais-je rester à Arrasf il eût fallu me condamner à ne plus sortir de ma cachette. Je ne pus me résigner à une vie si misérable, et je pris la» résolution d'abandonner définitivement la vOle. La mercière voulut à toute force me suivre : elle avait des moyens de transport; ses marchandises furent promptement emballées. î^ous partîmes ensemble; et comme cela se pratique toujours en pareil cas, la police fut informée la dernière de la disparition d'une femme dont U ne lui était pas permis d'ignorer

les démarches. D'après une vieille idée, on présuma que nous gagnerions la Belgique, comme si la Belgique eût encore été un pays de refuge ; et tandis qu'on se mettait à notre poursuite dans la direction de l'ancienne frontière, nous nous avancions tranquillement vers la Normandie par des chemins de traverse, que ma compagne avait appris à connaître dans ses explorations mercantiles.

C'était à Eouen que nous avions projeté de fixer notre séjour. Arrivé dans cette ville, j'avais sur moi le passe-port de Blondel, que je m'étais procuré à Arras; le signalement qu'il me donnait était si différent du mien, qu'il était indispensable de me mettre un peu mieux en règle.

Poui' y parvenir, il fallait tromper une police devenue d'autant i3lus vigilante et ombrageuse, que les communications des émigrés en Angleterre se faisaient par le littoral de la ISTormandie. Voici comment je m'y pris. Je me rendis à l'Hôtel-de-Ville, où je fis viser mon passe-port pour le Havre. Un \isa s'obtient d'ordinaire assez facilement; il suffit que le passe-port ne soit pas périmé; le mien ne l'était pas. La formalité remplie, je sors; deux minutes après, je rentre dans le bureau, je m'informe si l'on n'avait pas trouvé un porte-feuille personne ne peut m'en donner des nouvelles; alors je suis désespéré; des affaires pressantes m'appellent au Havre; je dois partir le soir même et je n'ai plus de passe-port.

« N'est-ce que cela? me dit un employé... Avec « le registre des visa, on va vous donner un passe- « port par duplicata. » C'était ce que je voulais; le nom de Blondel me fut conservé, mais du moins, cette fois, il s'appliquait à mon signalement. Pour compléter l'effet de ma ruse, non-seulement je partis poui' le Havre, ainsi que je l'avais annoncé, mais encore je fis réclamer par les petites affiches le porte-

feuille, qui n'était sorti de mes mains que pour passer dans celles de ma compagne.

Au moyen de ce petit tour d'adresse, ma réhabilitation était complète. Muni d'excellents papiers, il ne me restait plus qu'à faire une fin honnête; j'y songeai sérieusement. En conséquence, je pris, rue Martaiuville, un magasin de mercerie et de bonneterie, où nous faisions de si bonnes affaires, que ma mère, à qui j'avais fait sous main tenir de mes nouvelles, se décida à venir nous joindre. Pendant un au, je fus réellement heureux ; mon commerce prenait de la consistance, mes relations s'étendaient, le crédit se fondait, et plus d'une maison de banque de Eouen se rappelle peut-être encore le temps où la signature de Blondel était en faveur sur la place ; enfin, après tant d'orages, je me croyais arrivé au port, quand un incident que je n'avais pu prévoir fit commencer pom^ moi une nouvelle série de vicissitudes.... La mercière avec laquelle je vivais, cette femme qui m'avait donné les plus fortes preuves de dévoûment et d'amour, ne s'a- ^isa-t-elle pas de brûler d'autres feux que ceux que j'avais allumés dans son cœur. J'aurais voulu pouvoh" me dissimuler cette infidélité, mais le délit était flagTant; il ne restait pas même à la coupable la ressource de ces dénégations bien soutenues, à l'abri desquelles un mari commode peut se figurer qu'il ignore.

Autrefois, je n'eusse pas subi un tel affront sans me li\Ter à toute la fougue de ma colère :.... comme l'on change avec le temps ! Témoin de mon malheur, je signifiai froidement l'arrêt d'une séparation que je résolus aussitôt : prières, supplications, promesses d'une meilleure conduite, rien ne put me fiéchir; je

fus inexorable J'aurais pu pardonner sans doute,

ue fût-ce que par reconnaissance; mais qui me lépondait que celle qui avait été ma bienfaitrice

romprait avec mon rival? et ne devais-je pas craindre que dans nu moment d'épanchemeut, elle ne me compromit par quelque confidence? Xous fîmes donc par moitié le partage de nos marchandises; mon associée me quitta; depuis, je n'ai plus entendu parler d'elle.

Dégoûté du séjour de Eouen par cette aventure qui avait fait du bruit, je repris le métier de marchandforain ; mes tournées comprenaient les arrondissements de Mantes, Saint-Germain et Versailles, où je me formai en peu de temps une excellente clientelle; mes bénéfices devinrent assez considérables pour que je pusse louer à Versailles, rue de la Fontaine, un magasin avec un pied-à-terre, que ma mère habitait pendant mes voyages. Ma conduite était alors exempte de tous reproches; j'étais généralement estimé dans le cercle que je parcourais; enfin, je croyais avoii lassé cette fatalité qui me rejetait sans cesse dans les voies du déshonneur, dont tous mes efforts tendaient à m'éloigner. quand, dénoncé par un camarade d'enfance, qui se vengeait ainsi de quelques démêlés que nous avions eus ensemble, je fus arrêté à mon retour de la foire de Mantes. Quoique je soutinsse opiniâtrement que je n'étais pas Vidoeq, mais Blondel. comme l'indiquait mon passeport, on me transféra à Saint-Denis, d'où je devais être dirigé sur Douai. Aux soins extraordinaires qu'on prit pour empêcher mon évasion, je vis que j'étais recommandé', un coup d'œil que je jetai sur la feuille de la gendarmerie me révéla même une précaution d'un genre tout particulier : voici comment j'y étais daigné,

SXIRVEILIANCE SPÉCIALE.

« Vidoeq (Eugène-François), condamné à mort par « contimiace. Cet homme est excessivement entre- « prenant et dangereux. »

Ainsi, pour tenir en haleine la vigilance de mes gardiens, on me représentait comme un grand criminel. Je partis de Saint -Denis, en charrette, garrotté de manière à ne pouvoir faire un mouvement, et jusqu'à Louvres l'escorte ne cessa d'avoir les yeux sui" moi; ces dispositions annonçaient des ri^eurs qu'il m'importait de prévenir; je retrouvai toute cette énergie à laquelle j'avais déjà dû tant de fois la Uberté.

On nous avait déposés dans le clocher de Louvres, transformé en prison; je iis apporter deux matelas, une couvertm'e et des draps, qui, coupés et tressés, devaient nous servir à descendre dans le cimetière; un baneau fut. scié avec les couteaux de trois déserteui's enfermés avec nous; et à deux heures du matin, je me risquai je premier. Parvenu à l'extrémité de la corde, je m'aperçus qu'il s'en fallait de près de quinze pieds qu'elle n'atteignit le sol : il n'y avait pas à hésiter; je me laissai tomber. Mais, comme dans ma chute sous les remparts de Lille, je me foulai le pied gauche, et il me devint presque impossible de marcher; j'essayais néanmoins de franchir les murs du cimetière, lorsque j'entendis tourner doucement la clef dans la serrure. C'était le geôlier et son chien, qui n'avaient pas meilleur nez l'un que l'autre : d'abord le geôlier passa sous la corde sans la voir, et le mâtin près d'une fosse où je m'étais tapi, sans me sentir. Leur ronde faite, ils se retirèrent; je pensais que mes compagnons suivraient mon exemple; mais personne ne venant, j'escaladai l'enceinte; me voilà dans la campagne. La douleur de mon pied devint de plus en plus aiguë.... Cependant je brave la souffrance; le courage me rend des forces, et je m'éloigne assez rapidement. J'avais à peu près parcouru un quart de lieue; tout à coup j'entends sonner le tocsin; on était alors à la mi-mai. Aux premières lueurs du jour, je vois quelques paysans

armés sortir de leurs habitations pour se répandre dans la plaine; probablement ils ignoraient de quoi il s'agissait; mais ma jambe écloppée était un indice qui devait me rendre suspect; j'étais un visage inconnu; il était évident que les premiers qui me rencontreraient voudraient, à tout événement, s'assui'er de ma personne.... Valide, j'eusse déconcerté toutes les poursuites; il n'y avait plus qu'à aie laisser empoigner, et je n'avais pas fait deux cents pas, que, rejoint par les gendarmes, qui parcouraient la campagne, je fus appréhendé au corps, et ramené dans le maudit clocher.

La triste issue de cette tentative ne me découragea pas. A Bapaume, on nous avait mis à la citadelle, dans une ancienne salle de police, placée sous la surveillance d'un poste de conscrits du 30^ de ligne; une seule sentinelle nous gardait; elle était au bas de la fenêtre, et assez rapprochée des prisonniers pour qu'ils pussent entrer en conversation avec elle; c'est ce que je iis. Le soldat à qui je m'adressai me parut d'assez bonne composition; j'imaginai qu'il me serait aisé de le corrompre.... Je lui offris cinquante francs pour nous laisser évader pendant sa faction. Il refusa d'abord, mais, au ton de sa voix et à certain clignotement de ses yeux, je crus in'apercevoir qu'il était impatient de tenir la somme; seulement il n'osait pas. Afin de l'enhardir, j'augmentai la dose, je lui montrai trois louis, et il me répondit qu'il était prêt à nous seconder; en même temps, il m'apprit que son tour reviendrait de minuit à, deux heui'es. Nos conventions faites, je mis la main à l'œuvre; la miu'aille fut percée de manière à nous livrer passage ; nous n'attendions plus que le moment opportum pour sortir. Enfin, minuit sonne, le soldat vient m'annoncer qu'il est là; je lui donne les trois louis, et j'active les dispositions nécessaires. Quand tout est prêt, j'appelle : Est-il temps f dis-je

à la sentinelle. « — Oui, dépêchez-vous, me répond- « t-elle, » après avoir un instant liésité. Je trouve singulier qu'elle ne m'ait pas répondu de suite; je crois entrevoir quelque cliose de louche dans cette conduite; je prête l'oreille, il me semble entendre marcher; à la clarté de la lune, j'aperçois l'ombre (le plusieurs hommes sur les glacis; plus de doute, nous sommes trahis. Cependant, il peut se faire que j'aie trop précipité mon jugement ; pour m'en assurer, je prends de la paille, je fais à la hâte un mannequin, que j'habille; je le présente à l'issue que nous avions pratiquée; au même instant, un coup de sabre à pourfendre une enclume m'apprend que je l'ai échappé belle, et me confirme de plus en plus dans cette opinion, qu'il ne faut pas toujoui-s se fier aux conscrits. Soudain la prison est envahie par les gendarmes; on dresse un procès-verbal, on nous interroge,on veuttoutsavoir; jedéclareque j'ai donné trois louis; le conscrit nie; je persiste dans ma déclaration ; on le fouille, et l'argent se retrouve dans ses souliers ; on le met au cachot.

Quant à nous, on nous fit de terribles menaces, mais comme on ne pouvait pas nous punir, on se contenta de doubler nos gardes.... H n'y avait plus moyen de s'échapper, à moins d'une de ces occasions que j'épiais sans cesse; elle se présenta plus tôt que je ne l'aurais espéré. Le lendemain était le jour de notre départ; nous étions descendus dans la cour de la caserne; il y régnait une grande confusion, causée ])ar la présence simultanée d'un nouveau transport (le condamnés et d'un détachement de conscrits des Ardennes, qui se rendaient au camp de Boulogne. Les adjudants disputaient le terrain aux gendarmes pour former les pelotons et faire l'appel. Pendant que chacun comptait ses hommes, je me glisse furtivement dans la civière d'une voiture de bagage qui se disposait à sortir de la cour.... Je traversai ainsi la

ville, immobile, et me faisant petit autant que je le pouvais, afin de n'être pas découvert. Une fois hors des remparts, il ne me restait plus qu'à m'esquiver; je saisis le moment oii le charretier, toujours altéré, comme les gens de son espèce, était entré dans un bouchon pour se rafraîchir; et tandis que ses chevaux l'attendaient sur la route, j'allégeai sa voiture d'un poids dont il ne la supposait pas chargée. J'aUai aussitôt me cacher dans un champ de colza; ^t quand la nuit fut venue, je m'orientai.

CHAPITEE XVII.

Ls camp de Boulogne. — La rencontre. — Les recruteurs soas l'ancien régime. — M. Belle-Rose.

Je me dirigeai à travers la Picardie sur Boulogne. A cette époque, Napoléon avait renoncé à son projet d'une descente en Angleterre; il était allé faire la guerre à l'Autriche avec sa grande armée; mais il avait encore laissé sur les bords de la Manche de nombreux bataillons. Il y avait dans les deux camps, celui de gauche et celui de droite, des dépôts de presque tous les corps et des soldats de tous les pays de l'Em'ope, des Italiens, des Allemands, des Piémontais, des Hollandais, des Suisses, et jusqu'à des Irlandais.

Les uniformes étaient très variés; leur diversité pouvait être favorable pour me cacher Cependant je crus que ce serait mal me déguiser que d'eïaprunter l'habit militaire. Je songeai un instant à me faire soldat en réalité. ]Mais, pour entrer dans un régiment, il eût fallu avoir des papiers; et je n'en avais pas. Je renonçai donc à mon projet. Cependant

DE VIUOCQ 30'1

le séjonr à Boulogne était dangereux, tant que je n'aurais pas trouvé à me fourrer quelque part.

Un jour que j'étais plus embarrassé de ma personne et plus inquiet que de coutume, je rencontrai sur la place de la haute ville un sergent de Tartillerie de marine, que j'avais eu l'occasion de voir à Paris; comme moi, il était Artésien; mais, embarqué presque enfant sur un vaisseau de l'État, il avait passé la plus grande partie de sa vie aux colonies; depuis, il n'était pas revenu au pays, et il ne savait rien de ma mésaventure. Seulement il me regardait comme un bon vivant; et quelques affaires de cabaret, dans lesquelles je l'avais soutenu avec énergie, lui avaient donné une haute opinion de ma bravoure.

« Te voilà, me dit-il, Eoger-Bontemps; et que « fais-tu donc à Boulogne"? — Ce que j'y faisf Pays, <( je cherche à m'employer à la suite de l'armée. — « Ah! tu cours après un emploi; sais -tu que c'est « diablement difficile de se placer aujourd'hui; tiens, « si tu veux suivre un conseil... Mais, écoute, ce « n'est pas ici que l'on peut s'expliquer à son aise; « entrons chez Galand. « Nous nous dirigeâmes vers une espèce de rogomiste, dont le modeste établissement était situé à l'un des angles de la place. « Ah ! <( bonjour, Parisien, dit le sergent au cantinier. « — Bonjour, père Dufailli, que peut-on vous « offrir! une potée; du doux ou du rude? — Vingt - « cinq dieu ! papa Galand, nous prenez-vous pour « des rafales ^? C'est la fine rémoulade qu'il nous « faut, et du vin à trente, entendez -vous"? » Puis il s'adressa à moi : « N'est-il pas vrai, mon vieux, que « les amis des amis sont toujours des amis. Tope là», ajouta-t-il en me frappant dans la main; et il m'entraîna dans un cabinet où M. Galand recevait les pratiques de prédilection.

1 Rafales, dépourvus d'argent.

J'avais grand appétit, et je ne vis pas sans une bien vive satisfaction les apprêts d'un repas dont j'allais prendre ma part. Une femme de vingt-cinq à trente ans, de la taille, de la figure et de l'humeur de ces filles qui peuvent faire le bonheur de tout un corps-de-garde, vint nous mettre le couvert : c'était une petite Liégeoise bien vive, bien enjouée, baragouinant son patois, et débitant à tout propos de grosses polissonneries, qui provoquaient le rire du sergent, charmé qu'elle eût autant d'esprit. « C'est « la belle-sœur de notre hôte, me dit-il; j'espère « qu'elle en a des bossoirs i ; c'est gras comme une (( pelotte, rond comme une hoiiée; aussi est-ce un « plaisir.» En même temps Dufailli, arrondissant la forme de ses mains, lui faisait des agaceries de matelot, tantôt l'attirant sur ses genoux (car il était assis), tantôt appliquant sur sa joue luisante un de ces baisers retentissants, qui révèlent un amour sans discrétion.

J'avoue que je ne voyais pas sans peine ce manège, qui ralentissait le service, lorsque mademoiselle Jeannette (c'était le nom de la belle-sœur de M. Galand) s'étant brusquement échappée des bras de mon Amphitryon, revint avec une moitié de dinde fortement assaisonnée de moutarde, et deux bouteilles qu'elle plaça devant nous.

« A la bonne heure! s'écria le sergent; voilà de « quoi chiquer les vivres et pomper les huiles, et je « vais m'en acquitter du bon coin. Après çà, nous « verrons, car, dans la cassine, tout est à notre dis- « crétion; je n'ai qu'à faire signe. î^'est-il pas vrai, « mademoiselle Jeannette? Oui, mon camarade, « contimia-t il, je suis le patron de céans. »

Je le félicitai sur tant de bonheur; et nous com-

1 Bossoirs, seins. Le sergent, qui a servi dans la marine emprunte ses comparaisons au vocabulaire du bord. Bossoir, en langage marin, désigne une pièce de bois ou de fer qui supporte l'ancre.

mençâmes l'un et l'autre à manger et à boire largement. Il y avait long-temps que je ne m'étais trouvé à pareille fête; je me lestai d'importance. Force bouteilles furent vidées; nous allions, je crois, déboucher la septième, lorsque le sergent sortit, probablement pour satisfaire un besoin, et rentra presque aussitôt, ramenant avec lui deux nouveaux convives; c'étaient un fourrier et un sergenr-major. « Vingt-cinq dieu ! j'aime la société, s'écria Dufailli: « aussi, Pays, viens-je de faire deux recrues : je m'y « entends à recruter; demandez plutôt à ces Mes- « sieurs.

« Oh, c'est vrai, réiDartit le fourrier, à lui le coq, « le papa Dufailli, pour inventer des emblèmes et « embêter le conscrit : quand j'y pense, fallait-il que « je fusse lofE ^ pour donner dans un godan pareil ! — « Ah ! tu t'en sou\iens encore? — Oui, oui, notre « ancien, je m'en souviens, et le major aussi, puisque « vous avez eu le toupet de l'engager en quahté de « notaire du régiment.

— « Eh bien ! n'a-t-il pas fait son chemin? et, « mille noms d'une pipe ! ne vaut-il pas mieux être « le premier comptable d'une compagnie de canon- « niers, que de gratter le papier dans une étude"? « Qu'en dis -tu, fourrier? — Je suis de votre avis; « pourtant... — Pourtant, pourtant, tu me diras « peut-être, toi, que tu étais plus heureux, quand, « dès le patron minet, il te fallait empoigner l'arro- « soir, et te morfondre à jeter du ratafia de gre- « nouilles sur tes tulipes. Kous allions nous embar- « quer à Brest sur l'Invincible ; tu ne voulais partir

1 Loff, fou; à rapprocher de loufoque, mot usité aujourd'hui. Ce mot rentre dans la catégorie du parler en em ou en of, basé, aujourd'hui encore : V sur l'emploi particulier d'une même syllabe finale ; 2° sur la transposition de deux lettres : la première lettre du mot remplacée uniformément par la lettre /, et la consonne initiale transportée, telle quelle, avant la syllabe en of ou en ji, ou en em: jargon, devient largonji; bon fait lombem; boucher donne loucherbem. Ce dernier genre est encore appelé argot de la ViUette ou des loucherbem».

« que comme jardinier fleuriste du bord : allons t'ai- « je dit, va pour jardinier fleuriste ; le capitaine aime « les fleurs, chacun son goût, mais aussi chacun son « métier; j'ai fait le mien. Il me semble que je te « vois encore : étais -tu emprunté, lorsqu'au lieu de « Remployer à cultiver des plantes marines, comme « tu t'y attendais, on t'envoya faire la manœuvre « de haubans sur du trente-six, et lorsqu'il te fallut « mettre le feu au mortier sur la bombarde ! c'était « là le bouquet ! Mais ne parlons plus de çà, et bu- « vous un coup. Allons, Pays, verse donc à boire aux (( camarades.»

Je me mis en train d'emplir les verres. « Tu vois, « me dit le sergent, qu'ils ne m'en veulent plus : « aussi à nous trois maintenant ne faisons -nous plus (( qu'une paire d'amis. Ce n'est pas l'embarras, je « les ai fait joliment donner dans le panneau; mais « tout çà n'est rien; nous autres recruteurs de la « marine, nous ne sommes que de la Saint -Jean « auprès des recruteurs d'autre fois ; vous êtes encore « des blancs-becs, et vous n'avez pas connu Belle- « Eose; c'est celui-là qui avait le truque i. Tel que « vous me voyez, je n'étais pas trop niolle, et cepen- « dant il m'emmaillota le mieux du monde. Je crois « que je vous ai déjà conté çà, mais, à tout hasard, « je vais le répéter pour le Pays.

(( Dans l'ancien régime, voyez-vous, nous avions « des colonies, l'île de France, Bourbon, la Martini- « que, la Guadeloupe, le Sénégal, la Guyane, la « Louisiane, Saint-Domingue, etc. A présent, çà fait « brosse ; nous n'avons plus que l'île d'Oléron : « c'est un peu plus que rien, ou, comme dit Qet « autre, c'est un pied à terre, en attendant le reste. « La descente aurait pu nous rendre tout çà. Mais

1 Aujourd'hui on écrit truc. Ce mot semble venir de l'allemand trug, tromperie.

« bah ! la descente ^, il n'y faut plus songer, c'est « une affaire faite : la flotille pourrira dans le port et « puis on fera du feu avec la défroque. Mais je m'a- « perçois que je cours une bordée et que je vais à la « dérive; en avant donc Belle-Eose ! car je crois que « c'est de Belle-Rose que je vous parlais.

« Comme je vous le disais c'était un gaillard qui « avait le fil; et puis dans ce temps là, les jeunes « gens n'étaient pas si allures qu'aujourd'hui.

« J'avais quitté Arras à quatorze ans, et j'étais « depuis six mois à Paris en apprentissage chez un ;< armurier, quand un matin le patron me chargea « de porter au colonel des carabiniers, qui demeurait « à la Place Eoyale, une paire de pistolets qu'il lui « avait remis en état. Je m'acquittai assez lestece ment de la commission; malheureusement ces « mau€lits pistolets devaient faire rentrer dix-huii; « francs à la boutique; le colonel me compta l'argent « et me donna la pièce. Jusque là c'était à merveille; « mais ne voilà-t-il pas, qu'en traversant la rue du « Pélican, j 'entends frapper à un carreau. Je m'ima- « gine que c'est quelqu'un de connaissance, je lève « le nez, qu'est-ce que je vois"? une madame de « Pompadour qai, ses appas à l'air, se carrait der- « rière une vitre plus claire que les autres; et qui, « par un signe de la tête, accompagné d'un aimable « sourire, m'engageait à monter. On eût dit d'une « miniature mouvante dans son cadre. Une gorge « magnifique, une peau blanche comme de la neige, « une poitrine large, et par-dessus le marché une « figure ravissante, il n'en fallait pas tant pour me « mettre en feu; j'enfile l'allée, je monte l'escalier « quatre à quatre, on m'introduit près de la prin- « cesse : c'était une divinité ! — Approche, mon

1 La descente en Angleterre projetée en 1805 par Napoléon et en vue de laquelle il avait rarsemblé la flottille et formé le camp de Boulogne.

« miston i, me dit-elle, en me frappant légèrement « sur la joue, tu vas me faire ton petit cadeau, « n'est-ce pas?

« Je fouiUe alors en tremblant dans ma poche, « et j'en tire la pièce que le colonel m'avait donnée. « — Dis-donc petit, continua -t -elle, je crois, ma foi « de Dieu, que t'es Picard. Eh bien ! je suis ta payse : « oh ! tu paieras bien un verre de vin à ta payse !

« La demande était faite de si bonne grâce ! je « n'eus pas la force de refuser; les dix -huit francs du « colonel furent entamés. Un verre de vin en amène « un autre, et puis deux, et puis trois et puis quatre, « si bien que je m'enivrai de boisson et de volupté. « Enfin la nuit arriva, et, je ne sais comment cela se (( fit, mais je m'éveillai dans la rue, sur un banc « de pierre, à la porte de l'hôtel des Fermes...

« Ma surprise fut grande, en regardant autour de « moi; elle fut plus grande encore quand je vis le

« fond de ma bourse : les oiseaux étaient déni-

« chés

« Quel moyen de rentrer cher mon bourgeois? Oii (( aller coucher? Je pris le parti de me promener en « attendant le jour; je n'avais point d'autre but « que de tuer le temps, ou plutôt de m 'étourdir sur (( les suites d'une première faute. Je tournai machi- « nalement mes pas de côté du marché des Inno- « cents. Fiez-vous donc aux payses ! me disais-je « en moi-môme; me voilà dans de beaux draps! « encore s'il me restait quelque argent...

« J'avoue que, dans ce moment, il me passa de

« drôles d'idées par la tête J'avais vu souvent

« afi&cher sur les murs de Paris : Porte -feuille perdu « avec miUe, deux mille et trois miUe fi'ancs de ré- « compense à qui le rapporterait. Est-ce que je ne

1 Miston, terme familier, pour petit ami, et encore employé dans certaines provinces.

« m'imaginai pas que j'allais trouver un de ces por-

« tefeuilles; et dévisageant les pavés un à un, mar-

« chant comme un homme qui cherche quelque

« chose, j'étais très sérieusement préoccupé de la

« possibilité d'une si bonne aubaine, lorsque je fus

« tiré de ma rêverie par un coup de poing qui m'ar-

« riva dans le dos. — Eh bien ! Cadet, que fais -tu

« donc par ici si matin? — Ah ! c'est toi, Fanfan, et

« par quel hasard dans ce quartier à cette heure?

« Fanfan était un apprenti pâtissier, dont j'avais

« fait la connaissance aux Porcherons ; en un instant,

« il m'eut appris que depuis six semaines il avait

« déserté le four, qu'il avait une maîtresse qui four-

« nissait aux appointements, et que, pour le quart

« d'heure, il se trouvait sans asile, parce qu'il avait

« pris fantaisie au monsieur de sa particulière de

« coucher avec elle. Au surplus, ajouta-t-il, je m'en

« bats l'œil; si je passe la nuit à la Souricière, le

« matin je reviens au gîte, et je me rattrappe dans

(( la joui-née. Fanfan le pâtissier me paraissait un

« garçon dégourdi; je supposais qu'il pourrait m'in-

« diquer quelque expédient pour me tirer d'affaire;

« je lui peignis mon embarras.

— « Ce n'est que çà, me dit-il; viens me rejoindre

« à midi au cabaret de la barrière des Sergents; je

« te donnerai peut-être un bon conseil : dans tous

« les cas, nous déjeûnerons ensemble.»

« Je fus exact au rendez-vous. Fanfan ne se fit « pas attendre; il était arrivé avant moi : aussitôt « que j'entrai, on me conduisit dans un cabinet oii « je le trouvai en face dune eloyère d'huîtres, atta- « blé entre deux femelles, dont l'une, en m'aperce- K vaut, partit d'un grand éclat de rire. — Et qu'ait t-elle donc ceUe-là, s'écria Fanfan? — Eh ! Dieu u me pardonne, c'est le pays! — C'est la payse! dis- « je à mon tour, un peu confus. — Oui, mon minet, *< c'est la payse. Je voulus me plaindre du méchant

« tour qu'elle m'avait joué la veille; mais, en em- « brassant Fanfan, qu'elle appelait son lapin, elle « se prit à rire encore plus fort, et je vis que ce qu'il « y avait de mieux à faire, était de prendre mou « parti en brave.

« — Eh bien ! me dit Fanfan, en me versant un « verre de vin blanc, et m'allongeant une douzaine « d'huîtres, tu vois qu'il ne faut jamais désespérer (( de la Providence; les pieds de cochon sont sur le « gril : aimes-tu les pieds de cochon! Je n'avais pas « eu le temps de répondre à sa question, que déjà « ils étaient servis. L'appétit avec lequel je dévorais (c était tellement affirmatif, que Fanfan n'eut plus « besoin de m'interroger sur mon goût. Bientôt « le Chablis m'eut mis en gaieté; j'oubliai les désa- « gréments que pourrait me causer le mécontentece ment de mon boui'geois, et comme la compagne de « ma payse m'avait donné dans l'œil, je me lançai « à lui faire ma déclaration. Foi de Dufailli ! elle « était gentille à croquer;, elle me rendit la main.

— « ïu m'aimes donc bien, me dit Fanchette, « c'était le nom de la perronnelle. — Si je vous « aime ! — Eh bien ! si tu veux, nous nous marie- « rons ensemble. — C'est çà, dit Fanfan, mariez - « vous; pour commencer, nous allons faire la noce. « Je te marie. Cadet, entends-tu? Allons, embras- (( sez-vous; et en même-temps, il nous empoigna « tous deux par la tête pour rapprocher nos deux « visages. — Pauvre chéri, s'écria Fanchette, en me « donnant un second baiser, sans l'aide de mon ami; « sois tranquille, je te mettrai au pas.

(( J'étais aux anges; je passai une journée délice cieuse. Le soir, j'allai coucher avec Fanchette; et, <( sans vanité, elle s'y prit si bien qu'elle eût tout (( lieu d'être satisfaite de moi.

ce Mon éducation fut bientôt faite. Fanchette était (( toute fière d'avoir rencontré un élève qui profitait

« si bien de ses leçons; aussi me récompensait-elle « générensement.

« A cette époque, les notables venaient de s'as- « sembler. Les notables étaient de bons pigeons; « Fanchette les plumait, et nous les mangions en « commun. Chaque jour c'étaient des bombances « à n'en plus finir. Is^ous ont -ils fait faire des gueule- « tons, ces notables, nous en ont-ils fait faire ! Sans « compter que j'avais toujours le gousset garni!

« Fanchette et moi nous ne nous refusions rien : « mais que les instants du bonheur sont courts !... « Oh ! oui, très courts !-

« Un mois de cette bonne vie s'était à peine écoulé, « que Fanchette et ma payse furent arrêtées et con- « duites à la Forcée Qu'avaient-elles fait? je n'en « sais rien; mais comme les mauvaises langues parce laient du saut d'une montre à répétition, moi, qui « ne me souciais pas de faire connaissance avec M. le « Heutenant général de police, je jugeai prudent de « ne pas m'en informer.

(( Cette arrestation était un coup que nous n'avions « pas prévu; Fanfan et moi, nous en fûmes attérés. « Fanchette était si bonne enfant ! Et puis, main- « tenant que devenir, plus de ressources, me disais - « je; la marmite est renversée; adieu les huîtres, « adieu le Chablis, adieu les petits soins. N'aurait-il « pas mieux valu rester à mon étau"? De son côté, « Fanfan se reprochait d'avoir renoncé à ses brio- « ches,

« Nous nous avancions ainsi tristement sur le quai « de la Ferraille 2, lorsque nous fûmes tout à coup « réveillés par le bruit d'une musique miUtaire, « deux clarinettes, une grosse caisse et des cim-

1 La Force, prison de Paris, célèbre sous les derniers jours de l'ancienue monarchie.

2 QiMi de la Ferraille, situé près du Pont-Is"euf et où se tenaient ordinairement les racoleurs.

« balles. La foule s'était rassemblée autour de cet '( orchestre porté sur une charrette, au-dessus de « laquelle flottaient un drapeau et des panaches de « toutes les couleurs. Je crois qu'on jouait l'air, « Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? « Quand les musiciens eurent fini, les tambours bat- « tirent un banc; un monsieur galonné sur toutes les « coutures se leva et prit la parole, en montrant au « public une grande pancarte sur laquelle était « représenté un soldat en uniforme. — Par l'autori- « sation de Sa Majesté, dit-il, je \'1ens ici pour expli- « quer aux sujets du roi de France les avantages « qu'il leur fait en les admettant dans ses colonies. « Jeunes gens qui m'entourez, vous n'êtes pas sans '( avoir entendu parler du pays de Cocagne; c'est « dans l'Inde qu'il faut aller pour le trouver ce force tuné pays ; c'est là que l'on a de tout à gogo.

H Souhaitez -vous de l'or, des perles, des diamants .'

(( les chemins en sont pavés; il n'y a qu'à se baisser

« pour en prendre, et encore ne vous baissez -vous

c( pas, les Sauvages les ramassent pour vous.

« Aimez-vous les femmesf il y en a pour tous les

« goiits : vous avez d'abord les négresses, qui appar-

« tiennent à tout le monde; viennent ensuite les

« créoles, qui sont blanches comme vous et moi,

« et qui aiment les blancs à la fureur, ce qui est bien

« naturel dans un pays oii il n'y a que des noirs; et

« remarquez bien qu'il n'est pas une d'elles qui ne

« soit riche comme un Crésus, ce qui, soit dit entre

« nous, est fort avantageux poui* le mariage.

'( Avez-vous la passion du "sàn? c'est comme les

« femmes, il y en a de toutes les couleurs, du Malaga, « du Bordeaux, du Champagne, etc. Par exemple, « vous ne devez pas vous attendre à rencontrer sou-

« vent du Bourgogne; je ne veux pas vous tromper,

« il ne supporte pas la mer, mais demandez de tous

« les autres crus du globe, à six blancs la bouteille,

« VU la concurrence, on sera trop heureux de vous « en abreuver. Oui, messieurs, à six blancs, et cela « ne vous surprendra pas quand vous saurez que, « quelquefois cent, deux cents, trois cents navires « tous chargés de vins, sont arrivés en même temps « dans un seul port. Peignez -vous alors l'embarras « des capitaines : pressés de s'en retourner, ils « déposent leur cargaison à terre, en faisant annon- « cer que ce sera leur rendre service de venir puiser « gratis à même les tonneaux.

« Ce n'est pas tout : croyez-vous que ce ne soit « pas une grande douceur que d'avoir sans cesse le « sucre sous sa main?

« Je ne vous parle pas du café, des limons, des « grenades, des oranges, des ananas, et de mille « fruits délicieux qui viennent là sans culture comme « dans le Paradis terrestre; je ne dis rien non plus « de ces liqueurs des Hes, dont on fait tant de cas, « et qui sont si agréables, que, sauf votre respect, « il semble, en les buvant, que le bon Dieu et les « anges vous pissent dans la bouche.

« Si je m'adressais à des femmes ou à des enfants, « je pourrais leur vanter toutes ces friandises; mais « je m'explique devant des hommes.

« Fils de famille, je n'ignore pas les efforts que font « ordinairement les parents pour détourner les « jeunes gens de la voie qui doit les conduire à la « fortune; mais soyez plus raisonnables que les « papas et surtout que les mamans.

« Ne les écoutez-pas, quand ils vous diront que « les Sauvages mangent les Européens à la croque- « au-sel : tout cela était bon au temps de Chrisu tophe Colomb, ou de Eobinson Crusoé.

« Ne les écoutez -pas, quand ils vous feront « un monstre de la fièvre jaune; la fièvre jaune? « eh ! messieurs, si elle était aussi terrible qu'on « le prétend, il n'y aui-ait que des hôpitaux dans

« le pays : et Dieu sait qu'il n'y en a pas un seul? « Sans doute on vous fera encore peui' du climat, je suis trop franc pour ne pas en convenir : le climat est très chaud, mais la nature s'est montrée si prodigue de rafraîchissements, qu'en vérité il faut y faire attention pour s'en apercevoir. (c On vous eflraiera de la piqûre des maringouins, de la morsure des serpents à sonnettes. Eassurezvous; n'avez-vous pas vos esclaves toujours prêts à chasser les uns"? quant aux autres, ne font-ils pas du bruit tout exi^rès pour vous avertir? « On vous fera des contes sur les naufi'ages. Apprenez que j'ai traversé les mers cinquante-sept fois; que j'ai vu et revu le bon homme tropique ^ ; que je me soucie d'aUer d'un pôle à l'autre comme d'avaler un verre d'eau, et que sur l'Océan où il n'y a ni trains de bois, ni nourrices, je me crois plus en sûreté à bord d'un vaisseau de 74 ^, que dans les casemates du coche d'Auxerre, ou sur la galliote ^ qui va de Paris à Saint -Cloud. En voilà bien assez pour dissiper vos craintes. Je pourrais ajouter au tableau de ces agréments ;... je pourrais vous entretenir de la chasse, de la pêche : figm-ez-vous des forêts où le gibier est si confiant, qu'il ne songe pas même à prendre la fuite, et si timide, qu'il suffit de crier un peu fort pour le faire tomber ; imaginez des fleuves et des lacs où le poisson est si abondant, qu'il les fait déborder. Tout cela est merveilleux, tout cela est vrai.

1 Le Bonhomitie tropiquf, allusion à l'habitude bizarre du baptême du Topique. Celle-ci paraît remonter aux grandes découvertes maritimes du XVP siècle et s'est longtemps perpétuée dans la marine. Elle consiste à arroser d'eau de mer ou à plonger dans des cuves d'eau salée les navigateurs novices qui, pour la première fois passent le Tropiqite du Cancer. C'est le pilote du navire qui, barbouillé de suie, préside à cette cérémonie burlesque sous le nom de père ou bonhomme tropique.

2 Un vaisseau armé de 74 canons.

3 Galiote, petit bâtiment allant à rame* et à voiles; se dit encore d'un bâtiment couvert allant sur les rivières et les canaux.

« J'allais oublier de vous parler des chevaux :

« des chevaux, messieurs, on ne fait pas un pas sans

« en rencontrer par milliers;... on dii'ait des trou-

« peaux de moutons; seulement ils sont plus gros :

« êtes-vous amateui'S? voulez -vous vous monter?

« vous prenez une corde dans votre poche; il est

« bon qu'elle soit un peu longue; vous avez la pré-

« caution d'y faii'e un nœud coulant; vous saisissez

« l'instant où les animaux sont à paître, alors il§

« ne se doutent de rien; vous vous approchez dou-

« cément, vous faites votre choix, et quand votre

« choix est fait, vous lancez la corde; le cheval est à

« vous, il ne vous reste plus qu'à l'enfourcher ou à

« l'emmener à la longe, ^i vous le jugez à propos :

« car notez bien qu'ici chacun est libre de ses ac-

« tions.

« Oui, messieui'S, je le répète, tout cela est vrai,

« très vrai, excessivement vrai : la preuve, c'est que

« le roi de France, Sa Majesté Louis XVI, qui pour-

« rait presque m'entendre de son palais, m'autorise

« à vous offrir de sa part tant de bienfaits. Oserais-

« je vous mentir si près de luil

(( Le roi veut vous vêtu*, le roi veut vous nourrii\

« il veut vous combler de richesses; en retour, il

« n'exige presque rien de vous : point de travail,

« bonne paie, bonne nourriture, se lever et se cou-

« cher à volonté, l'exercice ime fois par mois, la

« parade à la Saint-Louis ; pour celle-là, par exemple,

« je ne vous dissimule pas que vous ne pouvez pas

« vous en dispenser, à moins que vous n'en ayez

« obtenu la permission, et on ne la refuse jamais.

« Ces obligations remplies, tout votre temps est à

« vous. Que voulez-vous de plus? un bon engage-

« ment? vous l'aurez; mais dépêchez -vous, je vous

« en préviens; demain peut-être il ne sera plus

« temps; les vaisseaux sont eu partance, on n'at-

« tend plus que le vent pour mettre à la voile...

« Accourez donc, Parisiens, accourez. Si, par hasard, « vous vous ennuyez d'être bien, vous aurez dos « congés quand vous voudrez : une barque est toute jours dans le port, prête à ramener en Europe « ceux qui ont la maladie du pays; elle ne fait que « ça. Que ceux qui désirent avoir d'autres détails « viennent me trouver; je n'ai pas besoin de leur « dire mon nom, je suis assez connu; ma demeure 1^ est à quatre pas d'ici, au premier réverbère, mai- « son du marchand de vin. Vous demanderez « M. Belle-Eose.

« Ma situation me rendit si attentif à ce discours, c( que je le retins mot pour mot, et quoiqu'il y ait « bientôt vingt ans que je J'ai entendu, je ne pense « pas en avoir omis une syllabe.

« Il ne iit pas moins d'impression sur Fanfan. « Nous étions à nous consulter, lorsqu'un grand « escogriffe, dont nous ne nous occupions pas le « moins du monde, appliqua une calotte à Fanfan. « et fit rouler son chapeau par terre. — Je t'ap- « prendrai, lui dit-il, Malpot, à me regarder de tra- « vers. Fanfan était tout étourdi du coup; je voûte lus prendre sa défense ; l'escogriffe leva à son tour « la main sur moi; bientôt nous fûmes entourés; la « rixe devenait sérieuse ; le public prenait ses places ; « c'était à qui serait aux premières. Tout à coup « un individu perce la foule; c'était M. BeUe-Eose: « Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? dit-il; et en dési- « gnant Fanfan, qui pleurait, je crois que monsieur « a reçu un soufflet : cela ne peut pas s'arranger ; mais « monsieur est brave, je lis ça dans ses yeux; cela « s'arrangera. Fanfan voulut démontrer qu'il n'avait « pas tort, et ensuite qu'il n'avait pas reçu de souf- « flet. C'est égal, mon ami, répliqua Belle-Eose; il « faut absolument s'allonger. — Certainement, dit « l'escogrilïe, cela ne se passera pas comme ça. Monte sieur m'a insulté, il m'en rendra raison; il faut

« qu'il y en ait un des deux qui reste sur la place. — « Eh bien ! soit. Ton vous rendra raison, répon- « dit BeUe-Eose; je réponds de ces messieurs : « votre heure? — La vôtre? — Cinq heures du u matin, derrière l'archevêché. J'apporterai des « fleurets.

« La parole était donnée, l'escogriffe se retira, « et BeUe-Eose frappant sui* le ventre de Fanfan, à « l'endroit du gilet oii l'on met l'argent, y fit réson- « ner quelques pièces, derniers débris de notre « splendeur éclipsée : Vraiment, mon enfant, je m'in- « téresse à vous, lui dit-il, vous allez venir avec moi; « monsieur n'est pas de trop, ajouta-t-il en me frap- « pant aussi sur le ventre, comme il avait fait à « Fanfan.

« M. BeUe-Eose nous conduisit dans la rue de la « Juiverie, jusqu'à la porte d'un marchand de vin, « où il nous fit entrer. Je n'entrerai pas avec vous, « nous dit-il, un homme comme moi doit garder le « décorum ; je vais me débarrasser de mon uniforme, « et je vous rejoins dans la minute. Demandez du « cachet rouge et trois verres. M. BeUe-Eose nous « quitta. Du cachet rouge, répéta-t-il en se retour- « nant, du cachet rouge.

« î^ous exécutâmes ponctueUement les ordres de « M. BeUe-Eose, qui ne tarda pas à revenir, et que « nous reçûmes chapeau bas, — Ah ça ! mes enfants, « nous dit-il, couvrez-vous; entre nous, pas de céré- « monies; je vais m'asseoir; oii est mon verre? Le « premier venu, je le saisis à la première capucine, « (il l'avale d'un trait). J'avais diablement soif; j'ai (( de la poussière plein la gorge.

« Tout en parlant, M. BeUe-Eose lampa un second

« coup; puis, s'étant essuyé le front avec son mou-

« choir, il se mit les deux coudes sur la table, et prit

« un air mystérieux qui commença à nous inquiéter.

« Ah ça ! mes bons amis, c'est donc demain que

« nous allons en découdre. Savez -vous, dit -il à Fance fan, qui n'était rien moins que rassuré, que vous « avez affaire à forte partie, une des premières lames « de France : il pelotte Saint -Georges. — Il pelotte « Saint-Georges ! répétait Fanfan d'un ton piteux « en me regardant — Ali mon Dieu oui, il pelotte « Saint -Georges; ce n'est pas tout, il est de mon « devoir de vous avertir qu'il a la main extrêmece ment malheureuse. — Et moi donc ! dit Fanfan. — « Quoi ! vous aussi? — Parbleu ! je crois bien, puis- « que, quand j'étais chez mon bourgeois, il ne se pasce sait pas de jour que je ne cassasse quelque chose, ce ne fût-ce qu'une assiette. — Vous n'y êtes pas, ce mon garçon, reprit Belle -Rose : on dit d'un homme ce qu'il a la main malheureuse, quand il ne peut pas ce se battre sans tuer son homme.

ce L'explication était très claire; Fanfan tremblait ce de tous ses membres; la sueur coulait de son front ce à grosses gouttes; des nuages blancs et bleus se ce promenaient sur ces joues rosacées d'apprenti ce pâtissier, sa face s'allongeait, il avait le cœur gros, ce il suffoquait; enfin il laissa échapper un énorme (c soupir.

ce Bravo ! s'écria Belle-Rose, en lui prenant la ce main dans la sienne; j'aime les gens qui n'ont pas ce peur... N'est-ce pas que vous n'avez pas peur? « Puis, frappant sur la table : Garçon ! une bouteille, ce du même, entends -tu? c'est monsieur qui régale... ce Levez-vous donc un peu, mon ami, fendez-vous. ce relevez -vous, allongez le bras, pliez la saignée, ce effacez-vous; c'est ça. Superbe, superbe, délice cieux ! Et pendant ce temps, M. Belle-Rose vidait ee son verre. Foi de Belle-Rose, je veux faire de vous e( un tireur. Savez -vous que vous êtes bien pris; vous ce seriez très bien sous les armes, et il y en a plus de ce quatre parmi les maîtres qui n'avaient pas autant e( de dispositions que vous. Que c'est dommage que

DE VIDOGQ 317

« VOUS n'ayez pas été montré. Mais non, c'est impo&- « sible; vous avez fréquenté les salles. — Oh! je « vous jui'e que non, répondit Fanfan. — Avouez « que vous vous êtes battu. — Jamais. — Pas de « modestie; à quoi sert de cacher votre jeu? est-ce « que je ne vois pas bien... — Je vous proteste, « m'écriai-je alors, qu'il n'a jamais tenu un flem^et « de sa vie. — Puisque monsieur l'atteste, il faut « bien que je m'en rapporte : mais, tenez, vous êtes « deux malins; ce n'est pas aux vieux singes qu'on « enseigne à faire des grimaces : confessez-moi la u vérité, ne craignez -vous pas que j'aille vous trahir? « ne suis -je plus votre ami? Si vous n'avez pas de « confiance en moi, il vaut autant que je me retire. « Adieu messieurs, continua Belle-Eose d'un air « courroucé, en s'avançant vers la porte, comme « pour sortir.

« Ah ! monsieur Belle-Rose, ne nous abandonnez « pas, s'écria Panfan; demandez plutôt à Cadet si je « vous ai menti : je suis pâtissier de mon état; est-ce « de ma faute si j'ai des dispositions? j'ai tenu le « rouleau, mais... — Je me doutais bien, dit Belle- « Rose, que vous aviez tenu quelque chose. J'aime « la sincérité; la sincérité, vous l'avez; c'est la prin- « cipale des vertus pour l'état militaire; avec celle- « là l'on va loin; je suis sûr que vous ferez un fa- « meux soldat. Mais pour le moment, ce n'est pas « de cela qu'il s'agit. Garçon, une bouteiUe de vin. « Puisque vous ne vous êtes jamais battu, le diable « m'emporte si j'en crois rien... et après une minute « de silence : c'est égal; mon bonheur à moi, c'est « de rendre service à la jeunesse : je -veux vous ensei- « gner un couj), un seul coup. (Fanfan ouvrait de « grands yeux.) Vous me promettez bien de ne le « montrer à qui que ce soit. — Je le jure, dit Fan- « fan. — Eh bien, vous serez le premier à qui j'aurai « dit mou secret. Faut-il que je vous aime ! un coup

auquel il n'y a pas de parade ! un coup que je gardais poui- moi seul. N'importe, demain il fera jour, je vous initierai.»

« Dès ce moment Fanfan parut moins consterné, il se confondit en remercîments envers M. BeUe- Rose, qu'il regardait comme un sauveur; on but encore quelques rasades au milieu des protestations d'intérêt d'une part, et de reconnaissance de l'autre; enfin, comme il se faisait tard, M. BeUe- Rose prit congé de nous, mais en homme qui connaît son monde. Avant de nous c|uitter, il eut l'attention de nous indiquer un endroit où nous pourrions aller nous reposer. Présentez -vous de ma part, nous dit-il, au Griiïon, rue de la Mortellerie: recommandez-vous de moi, dormez tranquilles, et vous verrez que tout se passera bien. Fanfan ne se fit pas tirer l'oreille pour payer l'écot; au revoir, nous dit Belle-Eose, je viendrai vous réveiller. « Nous allâmes frapper à la porte du Griiïon, où l'on nous donna à coucher. Fanfan ne put fermer l'œil : peut-être était-il impatient de connaître le coup que M. BeUe-Eose devait lui montrer: peut-être était-il effrayé; c'était plutôt ça. « A la petite pointe du jour, la clef tourne dans la serrure : quelqu'un entre, c'est M. BeUe-Rose. Morbleu ! est-ce qu'on dort les uns sans les autres? branle-bas général partout, s'écrie-t-il. En un instant nous sommes sur pied. Quand nous fûmes prêts, il disparut un moment avec Fanfan, et bientôt après il revinrent ensemble. — Partons, dit Belle-Eose; surtout pas de bêtises; vous n'avez rien à faire, quarte bandée, et il s'enfilera de luimême.

« Fanfan, malgré la leçon, n'était pas à la noce : arrivé sur le terrain, il était plus mort que vif; notre adversaire et son témoin étaient déjà au poste. — C'est ici qu'on va s'aligner, dit BeUe-

« Eose, en prenant les fleurets qu'il m'avait remis, « et dont il fit sauter les boutons; puis, mesui^ant les u lames : H n'y en aura pas un qui en ait dans le « ventre six pouces de plus que l'autre. Allons ! pre- « nez moi ça, M. Fanfan, eontinua-t-il, en présence tant les fleurets en croix.

« Fanfan hésite ; cependant, sur une seconde invi- « tatiou, il saisit la monture, mais si gauchement « qu'elle lui échappe. Ce n'est rien, dit Belle-Eose « en ramassant le fleuret qu'il remet à la main de « Fanfan, après l'avoir placé vis-à-vis de son adver- « saire. Allons ! en garde ! on va voir qui est-ce qui « empoignera les zharicots.

« Un moment, s'écrie le témoin de ce dernier, j'ai « une question à faire auparavant. — MoDsieur, dit- « il en s'adressant à Fanfan, qui pouvait à peine se « soutenir, n'est ni prévôt ni maitre*? — Qu'est-ce « que c'est? répond Fanfan du ton d'un homme qui « se meurt. — D'après les lois du duel, reprit le « témoin, mon devoir m'obhge à vous sommer de « déclarer sur l'honneur si vous êtes prévôt ou « maître? Fanfan garde le silence et adresse un « regard à M. Belle-Rose, comme pour l'interroger « sur ce qu'il doit dire. Parlez donc, lui dit encore le « témoin. — Je suis,... je suis,... je ne suis qu'ap- (c prenti, balbutia Fanfan. — Apprenti, ou dit ama- « teur, observa Belle-Rose. — En ce cas, continua « le témoin, monsieur l'amateur va se déshabiller, « car c'est à sa peau que nous en voulons. — C'est « juste, dit BeUe-Rose, je n'y songeais pas; on se « déshabillera : vite, vite, M. Fanfan, habit et che- « mise bas. »

« Fanfan faisait une fichue mine; les manches de « son pourpoint n'avaient jamais été si étroites : il « se déboutonnait par en bas et se reboutonnait par « en haut. Quand il fut débarrassé de son gilet, il ne « put jamais venir à bout de dénouer les cordons

« du col de sa chemise, il faUut les couper; enfin, « sauf la culotte, le voilà nu comme un ver. Belle - « Eose lui redonne le fleuret : Allons ! mon ami, lui « dit-il, en garde ! — Défends-toi, lui ciie son adver- « saire; les fers sont croisés, la lame de Fanfan fie- « mit et s'agite : l'autre lame est immobile; il semble « que Fanfan va s'évanouir. — C'en est assez, « s'écrient tout-à-coup BeUe-Eose et le témoin, en « se jetant sur les fleurets; c'en est assez, vous êtes « deux braves ; nous ne souffrirons pas que vous vous « égorgiez; que la paix soit faite, embrassez -vous, « et qu'il n'en soit plus question. Sacredieu ! il ne « faut pas tuer tout ce qui est gras... Mais c'est un « intrépide ce jeune homme. Appaisez-vous donc, « M. Fanfan.

« Fanfan commença à respirer; il se remit tout- « à-fait quand on lui eut prouvé qu'il avait montre « du com'age; son adversaire fit pour la frime quelce ques difîi cultes de consentir à un arrangement; « mais à la fin il se radoucit; on s'embrassa; et il « fut convenu que la réconciliation s'achèverait en « déjeunant au parvis Xotre-Dame, à la buvette « des chantres : c'était là qu'il y avait du bon vin !

« Quand nous arrivâmes, le couvert était mis, « le déjeûner prêt : on nous attendait.

« Avant de nous attabler, M. BeUe-Eose prit « Fanfan et moi en pai'ticulier. — Eh bien ! mes « amis, nous dit-il, vous savez à présent ce que c'est « qu'un duel; ce n'est pas la mer à boire; je suis court tent de vous, mon cher Fanfan, vous vous en êtes « tiré comme un ange. jMais il faut être loyal juste qu'au bout : vous comprenez ce que parler veut « dire; il ne faut pas souffrir que ce soit lui qui paie.

« A ces mots le front de Fanfan se rembrunit, car « il connaissait le fond de notre bourse. Eh ! mon « Dieu, laissez bouillii- le mouton, ajouta Belle-Rose, « qui s'aperçut de son embarras, si vous n'êtes pas

« en argent, je réponds pour le reste; tenez, en vou- « lez -vous de l'argent f voulez -vous trente francs? « en voulez -vous soixante? entre amis, on ne se « gêne pas; et là-dessus il tira de sa poche douze « écus de six livides : à vous deux, dit -il, ils sont tous « à la vache ^ cela porte bonhem\

« Fanfan balançait : Acceptez, vous rendrez « quand vous pourrez. A cette condition, on ne « risque rien d'emprunter. Je poussai le coude à « Fanfan, comme pom lui dire : prends toujours. u H comprit le signe, et nous empochâmes les écus, « touchés du bon cœur de M. BeUe-Eose.

« n allait bientôt nous en cuire. Ce que c'est quand « on a pas d'expérience. Oh ! il avait du service « M. BeUe-Eose !

« Le déjeûner se passa fort gaiement; on parla « beaucoup de l'avarice des parents, de la ladrerie « des maîtres d'apprentissage, du bonhem- d'être « indépendant, des immenses richesses que l'on « amasse dans l'Inde : les noms du Cap, de Chan- « dernagor, de Calcutta, de Pondichéry, de Tipoo- « Saïb, furent adroitement jetés dans la conversa- « tion; on cita des exemples de fortunes colossales « faites par des jeunes gens que M. BeUe-Eose avait « récemment engagés. Ce n'est pas pour me vanter, « dit-il, mais je n'ai pas la main malheureuse; c'est « moi qui ait engagé le petit Martin, eh bien ! main- « tenant, c'est un Nabab; il roule sur l'or et sui* « l'argent. Je gagerais qu'il est fier; s'il me re- « voyait, je suis sûr cpi'il ne me reconnaîtrait plus. « Oh ! j'ai fait diablement des ingrats dans ma vie ! « Que voulez -vous? c'est la destinée de l'homme !

« La séance fut longue... Au dessert, M. BeUe- <( Eose remit sur le tapis les beaux fruits des Antil-

1 A la vache, marque de la fabrique de moanaie où ils avaient été frappés.

« les ; quand on but des vins fins : Vive le vin du Cap ; <( c'est celui-là qui est exquis, s'écriait-il; au café. (( il s'extasiait sur le Martinique; on apporta du « Coignac : Oh ! oh ! dit-il, en faisant la grimace. (. ça ne vaut pas le tafia, et encore moins l'excellent « rhum de la Jamaïque; on lui versa du parfait- « amour : Çà se laisse boire, observa Belle-Eose. « mais ce n'est encore que de la petite bière auprès « des liqueurs de la célèbre madame Anfous.

« M. Belle-Eose s'était placé entre Fanfan et moi. « Tout le temps du repas il eut soin de nous. C'était « toujours la même chanson : videz donc vos verres. (( et il les remplissait sans cesse. Qui m'a bâti des (( poules mouillées de votre espèce? disait-il d'autres « fois; allons! un peu d'émulation, voyez-moi. « comme j'avale çà.

« Ces apostrophes et bien d'autres produisirent « leur efïet. Fanfan et moi, nous étions ce qu'on « appelle bien pansés \ lui surtout. — M. Bellece Eose, c'est-iï encore bien loin les colonies, Cham- « bernagor, Sering-a-patame? c'est-il encore bien « loin? répétait-il de temps à autre, et il se croyait « embarqué, tant il était dans les branguesindes. — « Patience ! lui répondit enfin Belle-Eose, nous arri- « verons : en attendant, je vais vous conter une pe- (( tite histoire. Un jour que j'étais en faction à la « porte du gouverneur... — Un jour qu'il était (( gouverneui-, redisait après lui Fanfan. — Taisez- « vous donc, lui dit Belle-Eose, en lui mettant la « main sur la bouche, c'est quand je n'étais encore « que soldat, poursuivit-il. J'étais tranquillement « assis devant ma guérite, me reposant sur un sopha.

« lorsque mou nègre, qui portait mon fusil H est

« bon que vous sachiez que dans les colonies, chaque « soldat a son esclave mâle et femelle; c'est comme

1 Pansés, repus et enivrés.

« qui dirait ici un domestique des deux sexes, à « part que vous ev faites tout ce que vous voulez, « et que s'il ne vont pas à votre fantaisie, vous avez « sur eux droit de vie et de mort, c'est-à-dire quo « vous pouvez les tuer comme on tue une mouche. « Pour la femme, ça vous regarde encore, vous vous « en servez à votre idée... j'étais donc en faction, « comme je vous disais tout à l'heure; mon nègre « portait mon fusil

« M. Belle-Eose à peine achevait de prononcer « ces mots, qu'un soldat en grande tenue entra dans « la salle oii nous étions, et lui remit une lettre qu'il « ouvrit avec précipitation : C'est du ministre de la « marine, dit-il; M. de Sartine^ m'écrit que le ser- « vice du roi m'appelle à Surinam. Eh bien ! va pour « Surinam. Diable, ajouta-t-il en s'adressant à Fan- « fan et à moi, voilà pourtant qui est embarrassant; « je ne comptais pas vous quitter sitôt; mais, comme « dit cet autre, qui compte sans son hôte compte « deux fois; enfin, c'est égal.

« M. Belle-Eose, prenant alors son verre de la main « droite, frappait à coups redoublés sur la table. « Pendant que les autres convives s'esquivaient un « à un, enfin une fille de service accourut. La carte, « et faites venir le bourgeois. Le bourgeois arrive en « effet, avec une note de la dépense. — C'est éton- « nant ! comme cela se monte ! observa Belle-Rose, « cent quatre-vingt-dix livres douze sols six deniers ! « Ah ! pour le coup, M. Nivet, vous voulez nous « écorcher tout vifs? Voilà d'abord un article que je « ne vous passerai pas : quatre citrons vingt -quatre « sols. Il n'y en a eu que trois; première réduction. « Peste, papa Nivet, je ne suis plus surpris si vous « faites vos orges. Sept demi-tasses; c est joli; il

l M.de Sartine, fut depuis lieutenant de police (1729-1801), fit beaucoup pour la propreté et la sécurité des rues de Paris.

« paraît qu'il fait bon vérifier : nous n'étions que « six. Je suis sûr que je vais encore découvrir quel-

« que erreur Asperges, dix liuit livres; c'est trop

« fort. — En avril ! dit M. i!»rivet, de la primeur ! — « C'est juste, continuons : petits pois, artichaux, « poisson. Le poisson d'avril n'est pas plus cher que « l'autre, voyons un peu les fi-aises... vingt-quatre

« livres il n'y a rien à dire Quant au vin, c'est

« raisonnable... A présent, c'est à l'addition que je « vous attends : pose zéro, retiens an, et trois de « retenus... Le total est exact, les 12 sols sont à « rabattre, puis les 6 deniers, reste 190 livres. Me « trouvez-vous bon pour la somme, papa Mvet?... « — Oh ! oh ! répondit le traiteur, hier oui, aujourcc d'hui non;... crédit sur terre tant que vous voûte drez, mais une fois que vous serez dans le sabot, « où voulez -vous que j'aille vous chercher? à Suri- « nam? au Diable les pratiques d'outre-mer!... Je « vous préviens que c'est de l'argent qu'il me faut, « et vous ne sortirez pas d'ici sans m'avoir satisfait. « D'aiUeurs, je vais envoyer chercher le guet, et nous « verrons...

(( M. Nivet sortit fort courroucé en apparence.

« n est homme à le faire, nous dit Belle-Rose; mais « il me vient une idée, aux grands maux les grands « remèdes. Sans doute que vous ne vous souciez « pas plus que moi d'être conduits à M. Lenoir^ « entre quatre chandelles. Le roi donne 100 francs « par homme qui s'engage; vous êtes deux, cela fait « 200 francs,... vous signez votre enrôlement, je « cours toucher les fonds, je reviens et je vous « déUvre. Qu'en dites -vous"?

« Fanfan et moi nous gardions le silence. — Quoi ! m vous hésitez? j'avais meilleure opinion de vous.

1 M. Lenoir, alors lieutenant de police, fonctions répondant à celles de préfet de police actuel. Il eut l'administration de la police parieienne de 1776 à 1785.

« moi qui me serais mis en quatre... et puis, en "vous « engageant vous ne faites pas un si mauvais mar-

« elle Dieu ! que je voudi'ais avoir votre âge, et

« savoir ce que je sais ! Quand on est jeune il y

« a toujours de la ressource. Allons ! continua-t-il « en nous présentant du papier, voilà le moment de « battre monnaie, mettez votre nom au bas de cette « feuille.

« Les instances de M. Belle-Eose étaient si pres- « santés, et nous avions une telle appréhension du « guet, que nous signâmes, — C'est heureux, s'é- « cria-t-il. A présent, je vais payer; si vous êtes « fâchés, il sera toujours temps, il n'y aura rien de « fait, pourvu cependant que vous rendiez les (c espèces; mais nous n'en viendrons pas là Face tience, mes bons amis, je serai promptement de « retour.

« M. Belle-Eose sortit aussitôt, et bientôt après « nous le vîmes revenir. — La consigne est levée, « à présent, nous dit-il, libre à nous d'évacuer la « place ou de rester;... mais vous n'avez pas encore « vu madame Belle-Eose, je veux vous faire faire « connaissance avec elle; c'est ça une femme! de « l'esprit jusqu'au bout des ongles.

« M. Belle-Eose nous conduisit chez lui; son loge- « ment n'était pas des plus brillants : deux cham- « bres sur le derrière d'une maison d'assez mince « apparence, à quelque distance de l'arche Marion. « Madame Belle Eose était dans un alcôve au fond « de la seconde pièce, la tête exhaussée par une pile « d'oreillers. Près de son Ut étaient deux béquilles, « et non loin de là, une table de nuit, sur laquelle « étaient un crachoir, une tabatière en coquillage, « un gobelet d'argent et une bouteille d'eau de vie « en vidange. Madame Belie-Eose pouvait avoir « de quaraute-cinq à cinquante ans; elle était dans « un négligé galant, une fontange et un peignoir

MÉMOn<ES DK ^'^>ÛCQ, t. 1er. I9

« garnis de maliiies. Son visage lui faisait honneur, « Au moment où nous parûmes, elle fut saisie d'une « quinte de toux. — Attendez qu'elle ait fini, nous « dit M. Belle-Eose. Enfin, la toux se calma. Tu « peux parler, ma mignonne? — Oui mon minet, « répondit-elle. — Eh bien ! tu vas me faii^e l'amitié « de dire à ces messieurs quelle fortune on fait dans « les colonies. — Immense, M. BeUe-Eose, immense ! « — Quels partis on y trouve pour le mariage. — « Quels partis? superbes, M. Belle-Rose, superbes ! « la plus mince héritière a des millions de piastres. « — Quelle vie on y fait? — Une vie de chanoine, « M. BeUe-Eose.

« — Vous l'entendez, dit le mari, je ne le lui fais « pas dire. »

« La farce était jouée. M. BeUe-Eose nous offrit « de nous rafraîchir d'un coup de rhum: nous trin- « quâmes avec son épouse, en buvant à sa sauté, et « elle but à notre bon voyage. — Car je pense bien, « ajouta-t-elle, que ces messieurs sont des nôtres. « Cher ami, dit-elle à Fanfan, vous avez une figure « comme on les aime dans ce pays-là : épaules car- « rées, poitrine large, jambe faite au tour, nez à la « Bourbon, Puis, en s'adressant à moi : — Et vous

« aussi; oh ! vous êtes des gaiUards bien membres

« — Et des gaillards qui ne se laisseront pas mar- « cher sur le pied, reprit Belle-Eose; monsieui', « tel que tu le vois, a fait ses preuves ce matin. — « Ah ! monsieur a fait ses preuves, je lui en fais mon « compliment, approchez donc, mon pauvre Jésus, « que je vous baise; j'ai toujours aimé les jeunes « gens; c'est ma passion à moi; chacun la sienne. « Tu n'es pas jaloux, Belle-Eose, n'est-ce pasf — « Jaloux ! et de quoi? monsieur s'est conduit comme « un Bayard : aussi j'en informerai le corps; le colo- « nel le saura; c'est de l'avancement tout de suite, c caporal au moins, si on ne le fait pas ofl&cier;...

« Hein ! quand vous aurez l'épaulette, vous redres- « serez -vous ! Fanfan ne se sentait pas de joie. « Quant à moi, sûr de n'être pas moins brave que « lui, je me disais : S'il avance, je ne reculerai pas. « Nous étions tous deux assez contents.

« — Je dois vous avertir d'une chose, poursuivit « le recruteur : recommandés comme vous l'êtes, il « est impossible que vous ne fassiez pas des jaloux; « d'abord, il y a partout des envieux, dans les régi- « ments comme ailleurs,... mais souvenez-vous que « si Ton vous manque d'une syllabe, c'est à moi qu'ils « auront affaire... Une fois que j'ai pris quelqu'un « sous ma protection... enfin, suffit. Écrivez-moi. — (f Comment ! dit Fanfan, vous ne partez donc pas « avec nous? — oSTou, répondit Belle-Rose, à mon « grand regret; le ministre a encore besoin de moi; « je vous rejoindi'ai à Brest. Demain, à liuit heures, « je vous attends ici, pas plus tard; aujourd'hui je « n'ai pas le loisir de rester plus long-temps avec « vous ; il faut que le service se fasse ; à demain.

« Xous prîmes congé de madame Belle-Eose, qui « voulut aussi m 'embrasser. Le lendemain nous « accourûmes à sept heures et demie, réveillés par « les punaises qui logeaient avec nous au Griffon. — « Vivent les gens qui sont exacts ! s'écria Belle-Eose, « en nous voyant; moi je le suis aussi. Puis, prenant « le ton sévère : Si vous avez des amis et des con- « naissances, il vous reste la journée pour leur faire « vos adieux. Actuellement, voici votre feuille de « route : il vous revient trois sous par lieue et le loge- « ment, place au feu et à la chandelle. Vous pouvez « brûler des étapes tant qu'il vous plaira, çà ne me « regarde pas; mais n'oubliez pas surtout que si l'on « vous rencontre demain soir dans Paris, c'est la ma- « réchaussée qui vous conduira à votre destination.

« Cette menace cassa bras et jambes à Fanfan ainsi « qu'à moi. Le vin était tiré, il fallait le boii-e : nous

« prîmes notre parti. De Paris à Brest, il y a un « fameux ruban de queue i; malgré les ampoules, « nous faisions nos dix lieues par jour. Enfin nous « arrivâmes; et ce ne fut pas sans avoir mille fois « maudit Belle-Eose. Un mois après, nous fûmes « embarqués. Dix ans après, jour pour jour, je pasce sai caporal d'emblée, et Fanfan devint appointé ^j « il est crevé à Saint-Domingue^ pendant Texpé- (( dition de Leclerc; c'est le pian* des Nègres qui la « emporté : c'était un fameux lapin. Quant à moi, « j'ai encore bon pied bon œil; le cofîre est solide, et « s'il n'y a pas d'avarie, je me fais fort de vous enter- « rer tous. J'ai essuyé bien des traverses dans ma « vie; j'ai été trimballé d'une colonie à l'autre; j'ai « roulé ma bosse partout, je n'en ai pas amassé « davantage; c'est égal, les enfants de la joie ne « périront pas... Et puis, quand il n'y en a plus il y « en a encore », poursuivit le sergent Dufailli, en frappant sur les poches de son uniforme râpé, et en relevant son gilet pour nous montrer une ceinture de cuir qm crevait de plénitude. « Je dis qu'il « y en a du beurre à la cambuse, et du jaune, sans « compter qu'avant peu les Anglais nous feront le « prêt. La compagnie des Indes me doit encore un « décompte; c'est quelque trois mâts qui me l'ap- « porte. — En attendant, il fait bon avec vous, « père DufaiUi, dit le fourrier. — Très bon, ré- « péta le sergent-major. » — Oui, très bon, pensai-je tout bas, en me promettant bien de cultiver une connaissance que le hasard me rendait si à propos.

1 Ruban de queue, pour distance. Allusion au ruban qui nouait alors la quenc q'je l'on formait avec les cheveux dernère la tête. Ce ruban, serré, se recouvrant plusieurs fois lui-même, était d'une longueur relativement considérable.

2 Appointé. Dans l'ancienne armée, c'était l'équivalent du soldat de première classe actuel. Ce grade existe encore dans l'armée allemande, où l'appointé s'appelle encore ge/reite.

3 Expédition de Saint-Domingue eu 1802.

4 Sorte d'éruption cutanée, assez commune chez les nègres.

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