‹ Mémoires de Vidocq (volume 4)Chapitre 1 sur 113 · AVIS AUX LECTEURS · texte numérisé non relu

AVIS AUX LECTEURS

De tout temps, il a existé des hommes plus vigoureusement doués que les autres; selon que le vent de la destinée les a poussés de tel ou tel côté, ces hommes, traçant profondément leur sillon dans le monde, sont devenus des héros ou des scélérats. Mais, quel qu'ait été ici-bas leur rôle, ils ont échappé à la vulgarité et, comme tout ce qui sort de la ligne banale ils ont eu le privilège d'attirer l'attention, d'émouvoir la curiosité, de tenir en haleine les imaginations.

Parmi ces individualités fortement trempées figure un personnage resté en quelque sorte légendaire pour le peuple, sur lequel les qualités en relief énergique, la vigueur corporelle, le courage, la subtilité d'esprit, produisent toujours une vive et durable impression ; un acteur de la comédie sociale dont le souvenir, tandis que tant d'éphémères célébrités se sont éteintes, vit encore dans toutes les classes de la population parisienne. — Nous avons nommé Vidocq.

Une partie de sa notoriété, Vidocq, il est vrai, se l'est acquise en luttant dans les rangs des malfaiteurs contre la société. Ses émouvantes aventures, ses hardis coups de main, ses stratagèmes, ses nombreuses' évasions défraieraient plus d'un roman. Mais s'il s'en fût tenu là, sa réputation n'eût pas dépassé celle des Collet, des Goignard et des autres bandits émérites, dont le nom, cloué aux annales de la prison et du bagne, reste empreint de la tache d'ignominie et n'éveille qu'une curiosité malsaine.

Ce qui rend Vidocq infiniment supérieur à. ces héros de cours d'assises dont l'échafaud a brusquement tranché l'épopée, c'est qu'il a voulu se réhabiliter, c'est qu'il s'est retourné contre ceux dont il avait partagé la criminelle rébellion, c'est qu'il a mis au service de la société outragée ses aptitudes exceptionnelles, son expérience chèrement acquise et son indomptable énergie.

Il en résulte que la seconde partie de la vie de Vidocq est encore plus incidentée et plus intéressante que la première. C'est l'histoire complète do la chasse au voleur, dont, en Angleterre, on a fait une science très-compliquée qui se nomme la clcplcihcraloijïc. (in ne saurait s'imaginer ce que celle chasse à l'homme exige de tension d'esprit et de remarquables facultés. Que sont, auprès de ces luttes étranges, celle de l'agent de la douane et du contrebandier? Et cependant le douanier à l'affût est obligé d'imaginer à l'avance tout ce que*peut inventer de manèges et de déguise-

ments la féconde rouerie de spn adversaire, il lui faut courir au-devant d'intentions inconnues , raisonner ce qu'il combinerait s'il était Vautre, le fraudeur, au lieu d'être le fraudé, opposer sa patience, son intrépidité, les mille et une ressources de sa sagacité à la persévérance, à la volonté, aux mille et une combinaisons de l'ennemi! En un mot, le douanier combat un art consommé par un art supérieur enrichi chaque jour de l'observation et de la logique des événements.

Cet art supérieur, le véritable homme de police (}oit le posséder à fond et, de plus, il lui faut, Protée moderne, s'assimiler tout ce que l'ignoble habitué des bouges et des tapis francs a dans les allures de souple, de délié, tous les merveilleux instincts empruntés au chat et au serpent. La prestesse des doigts, la légèreté de la main, la sûreté du coup d'oeil de l'industriel ambidextre; la bravoure éprouvée, la prudence, le sang-froid, la fourberie, le masque impénétrable du franc scélérat, sont des dons indispensables à l'agent habile de la force publique. Comme le personnage qu'il traque, s'il veut réussir, il sera rompu à la pratique de l'escroquerie; il saura le moyen d'arracher un secret aux âmes sensibles, de les faire pleurer sur des infortune imaginaires, il aura d'incomparables procédés de déguisement, des recettes pour changer de peau à toute heure du jour et de nuit, un inépuisable arsenal d'expédients, une langue richement affilée, une patience, une impassibilité à toute épreuve, de l'incorruptibilité, une tète prompte à concevoir, un bras toujours prêt à agir.

Ces qualités d'exception le plus souvent disséminées sur divers individus, Vidocq les réunissait, les concentrait en lui à un suprême degré. Aucun comédien n'eût pu l'égaler dans l'art de se grimer et de jouer au naturel un personnage. Changer presque instantanément d'âge, de physionomie, de tournure, de langage et d'accent, n'était pour lui qu'un jeu. En plein soleil, il ne craignait pas d'afir> Mer sous un déguisement, lœil exercé des gendarm* s. des commissaires de polie ', des geôliers, et même le regard famillier d'iiucienscomplices, de gens ave,' qui il avait véru ej our lesquels il n'avait rien eu de caché. Malgré sa haute taille et sa corpulence, il se changeait en femme et on n'y voyait que du feu. Cet homme étrange avait en outre à sa disposition ud tempérament de fer et un estomac d'une complaisance extrême qui

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