‹ Mémoires de Vidocq (volume 4)Chapitre 10 sur 113 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Continuation de la même journée. — La Contemporaine. — Un adjudant de place. — Les filles de la mère Thomas. — Le lion d'argent. — Le capitaine Paulet et son lieutenant. — Les corsaires. — Le bombardement. — Le départ de lord Lauderdale.

— La comédienne travestie. — Le bourreau des crânes. — Madame Henri et ses demoiselles. — Je m'embarque. — Combat naval. — Le second de Paulet est tué. — Prise d'un brick de guerre. — Mon sosie; je change de nom. — Mort de Dufailli.

— Le jour des rois. — Une frégate coulée. — Je veux sauver deux amants. — Les femmes des pêcheurs.

Tout en faisant la scène du recruteur, le père Dufailli avait bu presque à chaque phrase. Il était d'opinion que les paroles coulent mieux quand elles sont humectées; il aurait pu tout aussi-bien les tremper avec de l'eau, mais il en avait horreur, depuis, disaitil, qu'il était tombé à la mer: c'était en 1789 que cet accident lui était arrivé. Aussi advint-il que, moitié parlant, moitié buvant, il s'enivra sans s'en apercevoir. Enfin il vit un moment où il fut saisi d'une incroyable difficulté de s'exprimer : il avait ce qu'on appelle la langue épaisse. Ce fut alors que le fourrier et le sergent-major songèrent à se retirer.

Dufailli et. moi nous restâmes seuls; il s'endormit, se pencha sur la table, et se mit à ronfler, pendant qu'en digérant de sang-froid, j'étais livré à mes réflexions. Trois heures s'étaient écoulées et il n'avait pas achevé son somme. Quand il se réveilla, il fut tout surpris de voir quelqu'un auprès de lui; il ne m'aperçut d'abord qu'à travers un épais brouil-

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lard, qui ne lui permit pas de distinguer mes traits; insensiblement, cette vapeur se dissipa, et il me reconnut; c'était tout ce qu'il pouvait. Il se leva en chancelant, se fit apporter un bol de café noir, dans lequel il renversa une salière, avala ce liquide à petites gorgées et, ayant passé son demi-espadon, il se pendit à mon bras, en m'entraînant vers la porte; mon appui lui était on ne peut plus nécessaire : il était la vigne qui s'attache à l'ormeau. — Tu vas me remorquer, me dit-il, et moi je te piloterai. Vois-tu le télégraphe. Qu'est-ce qu'il dit avec ses bras en l'air? il signale que leDufailli est vent dessus vent dedans;... le Dufailli, mille Dieu ! navire de trois cents tonneaux au moins. Ne t'inquiète pas, il ne perd pas le nord Dufailli. — En même temps, sans me quitter le bras, il retira son chapeau, et le posant sur le bout de son doigt, il le fit pirouetter. — Voilà,... ma boussole; attention! Je retiens la corne du côté delà cocarde;... le cap sur la rue des Prêcheurs; en avant, marche! commanda Dufailli, et nous prîmes ensemble le chemin de la basse ville, après qu'il se fût recoiffé en tapageur. •

Dufailli m'avait promis un conseil, mais il n'était guère en état de me le donner. J'aurais bien désiré clu'il recouvrit sa raison ; malheureusement le grand air et le mouvement avaient produit sur lui un effet tout contraire. Eu descendant la grande rue, il nous fallut entrer dans cette multitude de cabarets dont le séjour de l'armée l'avait peuplée ; partout nous faisions une station plus ou moins longue, que j'avais soin d'abréger le plus possible; chaque bouchon, selon l'expression de Dufailli, était une relâche qu'il était indispensable de visiter, et chaque relâche augmentait la charge qu'il avait déjà tant de peine à porter. — Je suis soûl comme un gredin, me disaitil par intervalles, et pourtant je ne suis pas un gredin, car il n'y a que les gredins qui se soûlent, n'est-ce pas, mon ami ?

Vingt fois je fus tenté de l'abandonner, mais Dufailli à jeun pouvait être ma providence; je me rappelai sa ceinture pleine, et pour le perdre dé vue, je comprenais trop bien qu'il avait d'autres ressources que sa paie de sergent. Parvenu en face de l'église, sur la place d'Alton, il lui prit la fantaisie de faire cirer ses souliers. — A la cire française, dit-il en posant le pied sur la sellette: c'est de l'œuf, entends-tu ? — Suffit, mon officier, répondit l'artiste. A ce moment, Dufailli perdit l'équilibre ; jecrus qu'il allait tomber, et m'approchai pour le soutenir. — Eh ! pays, n'as-tu pas peur, parce qu'il y a du roulis? j'ai le pied marin. En attendant, le pinceau, remué avec agilité, donnait un nouveau lustre à sa chaussure. Quand elle fut complètement barbouillée de noir : — Et le coup de fion, dit Dufailli, c'est-il pour demain? En même temps il offrait un sou pour salaire. —

— Vous ne me faites pas riche, mon sergent. — Je crois qu'il raisonne : prends garde que je te f... ma botte... Dufailli tait le geste ; mais, dans ce mouvement, son chapeau ébranlé tombe à terre ; chassé par le vent, il roule sur le pavé; le décrotteur court après et lui raDDorte. — Il ne vaut pas deux liards,

s'écrie Dufailli ; n'importe, tu es un bon enfant. Puis, fouillant dans sa poche, il en ramène une poignée de guinées: Tiens, voilà pour boire à ma santé. — Merci, mon colonel, dit alors le décrotteur, qui proportionnait les titres à la générosité.

— Actuellement, me dit Dufailli, qui semblait peu à peu reprendre ses esprits, il faut que je te mène dans les bons endroits. J'étais décidé à l'accompagner partout où il irait; je venais d'être témoin de sa libéralité, et je n'ignorais pas que les ivrognes sont gens les plus reconnaissants du monde envers les personnes qui se dévouent à leur compagnie. Je me laissai donc piloter suivant son désir, et nous arrivâmes dans la rue des Prêcheurs. A la porte d'une maison neuved'une construction assez élégante, était une sentinelle et plusieurs soldats de planton : — C'est là, me dit-il. — Quoi ! c'est là ? est-ce que vous me conduisez à l'état-major? — L'état-major, tu veux rire; je te dis que c'est là la belle blonde, Magdelaine : ou, pour mieux dire, madame quarante mille hommes, comme on l'appelle ici. — Impossible, pays, vous vous trompez. — Je n'ai pas la berlue peut-être, ne vois-je pas le factionnaire ? Dufailli s'avança aussitôt, et demande si l'on peut entrer. — Retirez-vous, lui répond brusquement un maréchaldes-logis de dragons, vous savez bien que ce n'est pas votre jour. — Dufailli insiste. — Retirez-vous, vous dis-je, reprend le sous- officier, où je vous conduis à la plaee. Cette menace me fit trembler.

L'obstination de Dufailli pouvait me perdre; cependant il n'eût pas été prudent de lui communiquer mes craintes; ce n'était d'ailleurs pas le lieu : je me bornai à lui faire quelques observations qu'il rétorquait toujours, il ne connaissait rien. — « Je me f... de la consigne, le soleil luit pour tout le monde : liberté, égalité ou la mort, répétait-il en se tordant pour échapper aux efforts que je faisais afin 'de le retenir. — Egalité, te dis-je; et, dans une attitude renversée, il me regardait sous le nez avec cette fixité stupide de l'homme que l'excès des liqueurs fermentées a réduit à l'état de la brute.

Je désespérais d'en venir à bout, lorsqu'à ce cri : Aux armes, suivi de cet avis : Canonnier, sauvezvous, voilà l'adjudant, voilà Révignac, il se redresse tout à coup. Une douche qui descend de cinquante pieds, sur la tête d'un maniaque, n'a pas un effet si rapide, pour le rendre à son bon sens. Ce nom de Bévignac fit une singulière impression sur les militaires qui formaient tapisserie devant le rez-dechaussée de l'habitation occupée par la belle blonde.* Ils s'entre-regardaient les uns les autres sans oser, pour ainsi dire, respirer, tant ils étaient terrifiés. L'adjudant, qui était un grand homme sec , déjà sur le retour, se mit à les compter en gesticulant avec sa canne; jamais je n'avais vu de visage plus courroucé; sur cette face maigre et allongée, qu'accompagnaienf deux ailes de pigeon sans poudre, il y avait quelque chose qui indiquait que, par habitude, M. Bévignac était en révolte ouverte contre l'indiscipline. Chez lui la colère était passée à l'état chronique; ses yeux, étaient pleins de sang; une horrible contraction de

sa mâchoire annonça qu'il allait parler. — Trou dédiousl tout est tranquille I vous savez l'ordre, rien que les officiers, trou dé dious I et chaque son tour. Puis, nous apercevant, et avançant su*r nous la canne levée : — Eh ! qu'est-ce qu'il fait ici ce sergent des biguernaux? J'imaginai qu'il voulait nous frapper. — Allons! c'est rien, poursuivit-il, je vois que tu es ivre, s'adressant à Dufailli ; un coup de boisson, c'est pardonnable, mais va té coucher, et que je té rencontré plus. — Oui mon commandant, répondit Dufailli à l'exhortation, et nous redescendîmes la rue des Prêcheurs.

Je n'ai pas besoin de dire qu'elle et ait la profession

de la belle blonde, je l'ai suffisamment indiquée.

Magdelaine la Picarde était une grande fille, âgée de

jingt-trois ans environ, remarquable par la fraîcheur

de son teint autant que par la beauté de ses formes ;

elle se faisait gloire de n'appartenir à personne, et

par principe de conscience, elle croyait se devoir tout

entière à l'armée et à l'armée tout entière : fifre ou

maréchal d'empire, tout ce qui. portait l'uniforme

était également bien accueilli chez elle; mais elle

professait un grand mépris pour ce qu'elle appelait

les péquins. Il n'y avait pas un bourgeois qui pût se

vanter d'avoir eu part à ses faveurs; elle ne faisait

même pas grand cas des marins, qu'elle rançonnait à

plaisir, parce qu'elle ne pouvait pas se décider à les

regarder comme des soldats. Soit que Magdelaine,

comme j'ai pu m'en convaincre, ne fût pas intéressée,

soit que, comme dit le proverbe, ce qui vient de la

flûte s'en retourne au tambour, Magdelaine mourut

en 1812 à l'hôpital d'Ardres, pauvre, mais fidèle à ses

drapeaux ; deux ans de plus, et comme une autre

fille très-connue dans Paris , depuis le désastre de

Waterloo, elle aurait eu la douleur de se dire la veuve

de la grande armée.

Le souvenir de Magdelaine vit encore disséminé sur tous les points de la France, je dirais même de l'Europe, parmi les débris de nos vieilles phalanges. Elle était la Contemporaine de ce temps là, et si je n'avais pas la certitude qu'elle n'est plus, je croirais la retrouver dans la Contemporaine de ce temps-ci. Toutefois, je ferai observer que Magdelaine, bien qu'elle eût les traits un peu homasses, n'avait rien d'ignoble dans la figure; la nuance de ses cheveux n'était pas de ce blond fade qui frise la filasse ; les reflets dorés de ses tresses étaient en parfaite harmonie avec le bleu tendre de ses yeux; son nez ne se dessinait point disgracieusement dans la courbe anguleuse de la proéminence aquiline. 11 y avait dumessalin dans sa bouche, mais aussi quelque chose de gracieux et de franc; et puis, Magdelaine n'écrivait pas, et ne connaissait de la police que les sergents de ville, ou les gardes de nuit, à qui elle payait à boire pour son repos.

La satisfaction que j'éprouve, après plus de vingt ans, à tracer le portrait de Magdelaine, m'a fait un instant oublier Dufailli. Il est bien difficile de déraciner une idée d'un cerveau troublé par les fumées du vin. Dufailli avait fourré dans sa tête de terminer la journée dans une taverne; il n'en voulut pas démordre. A peine avions-nous fait quelques pas, que, re- ï

gardant derrière lui. —Il est filé, me dit-il, allons! vinis ici, et, abandonnant mon bras, il monta trois marches pour heurter à une petite porte, qui, après quelques minutes, s'entr'ouvrit afin de livrer passage à un visage de vieille femme. — Qui demandez-vous?

— Qui nous demandons, répondit Dufailli; et nom d'un nom! vous ne reconnaissez plus les amis? — Ah ! c'est vous, papa Dufailli; il n'y a plus de place.

— Il n'y a plus de place pour les amis! II tu veux rire, la mère, c'est un plan que tu nous lires là. — Non, foi d'honnête femme ; tu sais bien, vieux coquin, que je ne demanderais pas mieux; mais nous avons ici le capitaine des guides-interprètes et le général Chamberlhac; repassez dans un quart d'heure mes enfants. Vous serez bien sages, n'est-ce pas? — A qui dites-vous çà? est-ce que nous avons l'air de tapageurs? — Je ne dis pas, mes enfants; mais, voyezvous, la maison est tranquille; jamais plus de bruit que vous n'en entendez ; aussi c'est tous gens comme il faut qui viennent ici : le général en chef, le commissaire-ordonnateur, le munitionnaire général; ce ne sont pas les pratiques qui manquent, Dieu merci !

— Ah çà! maman Thomas, reprit Dufailli en se posant sur l'œil une pièce d'or, tu n'y songes pas, de vouloir nous faire droguer un quart d'heure; est-ce qu'il n'y aurait pas un petit coin ? — Toujours farceur comme à son ordinaire, papa Dufailli; il n'y a pas mèche à lui refuser : Allons! vite, vitel entrez qu'on ne vous voie pas ; cachez-vous là, mes enfants, et motus.

Madame Thomas nous avait mis en entrepôt derrière un vieux paravent, dans une salle basse, qu'il était indispensable de traverser pour sortir. Nous n'eûmes pas le temps de perdre patience : une jeune fille nommée Pauline vint nous trouver et s'attabla avec nous autour d'un flacon de vin du Rhin.

Pauline n'avait pas encore atteint sa quinzième année, et déjà elle avait le teint plombé, la voix rauque : c'était une ruine précoce ; ce fut à moi qu'elle s'attacha. Thérèse, qui vint ensuite, était mieux assortie au front chauve de mon compagnon. Quand un mouvement rapide de bottes à la hussarde, garnies de leurs éperons, annonça que le capitaine des guidesinterprètes se retirait. Dufailli, trop empressé, se lève brusquement de sen siège, mais ses jambes se sont embarrassées dans son demi-espadon ; il tombe , entraînant avec lui le paravent de la table, les bouteilles et les verres. — Excusez, mon capitaine, dit-il, en cherchant à se remettre debout ; c'est la faute de la muraille. — Oh ! il n'y a pas d'indiscrétion, repartit l'officier, qui, bien qu'un peu confus, se prêtait de bonne grâce à le relever, pendant que Pauline , Thérèse et la mère Thomas, étaient saisies d'un rire inextinguible. Dufailli une fois sur ses pieds, le capitaine se retira , et comme la chute n'avait occasionné ni contusion ni blessure, rien n'empêcha de nous livrer à la gaieté. A une heure du matin j'étais enseveli dans le plus profond sommeil, lorsque je fus subitement réveillé par un épouvantable vacarme. Sans soupçonner ce que ce pouvait être, je m'habillai en toute hâte, et bientôt les cris à la garde, à l'assassin, poussés par la mère Thomas, m'avertirent que le danger

approchait de nous. J'étais sans armes ; je courus aussitôt à la chambre de Dufailli, pour lui demander son briquet, dont j'étais assuré de faire un meilleur usage que lui. Il était temps , le gîte venait d'être envahi par cinq ou six matelots de la garde , qui , le sabre en main, accouraient tumultueusement pour nous remplacer. Ces messieurs ne s'étaient promis ni plus ni moins que de nous faire sauter par la fenêtre; et comme ils menaçaient, en outre, de mettre tout à feu et à sang dans la maison, madame Thomas, de sa voie aiguë, sonnait à tue-tête un tocsin d'alarme qui mit tout le Quartier en émoi. Quoique je ne fusse pas un homme à m'effrayer facilement, j'avoue que je ne pus me défendre d'un mou vement de crainte. La scène quelle qu'elle fut, pouvait avoir pour moi un dénoûment très-fâcheux.

Toutefois, j'étais résolu à faire bonne contenance.

Pauline voulait à toute force que je m'enfermasse avec elle. — Mettez le verrou, me disait-elle, mettez le verrou, je vous en supplie. Mais le galetas dans lequel nous étions n'était pas inexpugnable; je pouvais y être bloqué; je préférai défendre les approches de la place, plutôt que de m'exposer à y être pris comme un rat dans la souricière. Malgré leselforts de Pauline pour me retenir, je tentai une sortie. Bientôt je fus aux prises avec deux des assaillants: je fonçai sur eux, le long d'un étroit corridor, et j'y allais avec tant d'impétuosité, qu'avant qu'ils se fussent reconnus, acculés, en rompant précipitamment, à la

dernière marche d'une espèce d'échelle de meunier par laquelle ils étaient montés, ils firent la culbute en arrière et dégringolèrent jusqu'en bas, où ils s'arrêtèrent moulus et brisés. Alors Pauline, sa sœur, et Dufailli, pour rendre la victoire plus décisive, lancèrent sur eux tout ce qui leur tomba sous la main, des chaises, des vases nocturnes, une table de nuit, un vieux dévidoir et divers autres ustensiles de ménage. A chaque projectile qui leur arrivait, mes adversaires, étendus sur le carreau, poussaient des cris de douleur et de rage. En un instant l'escalier fut encombré. Ce tapage à une telle heure ne pouvait manquer de donner l'éveil dan ; !a pince : des gardes de nuit, des agents de po ice el des patrouilles s'introduisirent dans le domicile de madame Thomas. Il y avait, je crois, plus de cinquante nommes sous les

La Mère des voleurs. — Page Go.

armes ; il se faisait un tumulte épouvantable. Madame Thomas essayait de démontrer que sa maison était tranquille; on ne l'écoutait pas; et ces mots, dont quelques-uns étaient très- significatifs: Emmené*

cette femme I allons, coquine, suis-nous allez

chercher une civière empoignez-moi tout ça,

nous arrivaient du rez-de-chaussée. Rafle générale, rafle générale, et désarmez les. Je vous apprendrai, tas dé canaille, à faire du train. Ces paroles, prononcées avec l'accent provençal et entremêlées de quelques interjections occitaniques, qui, de même que l'ail et le piment, sont des fruits du pays, nous firent

assez connaître que l'adjudant Bévignac était à la tête de l'expédition. Dufailli ne se souciait pas de tomber en son pouvoir. Quant à moi, on sait que j'avais d'excellentes raisons pour vouloir lui échapper. A l'escalier, bloquez lé passage, à l'escalier, trou dé dious, commandait Bévignac. Mais pendant qu'il s'époumonait de la sorte, j'avais eu le temps d'attacher un drap à la croisée, et les obstacles qui nous séparaient de la force armée, n'avaient pas encore disparu, que Pauline, Thérèse, Dufailli et moi, étions déjà hors d'atteinte. Cette menace : Ne vous inquiétez pas, je vous repêcherai, que nous entendîmes de loin, ne fit qu'exciter notre hilarité; le danger était passé.

Nous délibérâmes où nous irions achever la nuit; Thérèse et Pauline proposèrent de sortir de la ville et de faire une excursion pastorale dans la campagne, où il y a toujours des lits pour tout le monde. — Non, non , dit Dufailli, au plus près, au Lion d'argent, chez Boutrois. Il fut convenu que Ion se réfugierait dans cet hôtel. M. Boutrois, bien qu'il fût heure indue, nous ouvrit avec une cordialité enchanteresse. — Eh bien ! dit-il à Dufailli, j'ai appris que vous aviez touché votre part des prises ; c'est fort bien fait à vous de venir nous voir; j'ai de l'excellent bordeaux. Ces dames souhaitent-elles quelque chose? En même temps M. Boutrois, armé d'un trousseau de clefs et la chandelle à la main, se mit en devoir de nous conduire à la chambre qu'il nous destinait. — Vous serez là comme chez vous. D'abord, on ne viendra pas vous troubler quand on donne la pâtée au commandant d'armes, au chef militaire de la marine et à notre commissaire général de police, vous sentez qu'on n'oserait pas....

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Arrivée des forçats au bagne de Toulon IJage 80.

Par exemple, ajouta-t-il, il y a madame Boutrois qui ne plaisante pas ; aussi me garderai-je bien de lui dire que vous n'êtes pas seuls ; c'est une bonne femme madame Boutrois. mais les mœurs; voyez-vous les mœurs ! sur cet article elle n'entend pas raison ; elle est stricte. Des femmes ici l si elle le soupçonnait seulement, elle croirait que tout est perdu: avec ça qu'elle a des filles! Eh ! mon Dieu, ne faut-il pas vivre avec les vivants? Je suis philosophe moi, pourvu qu'il n'y ait pas de scandale.... Et quand il y en aurait;... chacun se divertit à sa manière, l'essentiel est que sa ne porte préjudice à personne. »

M. Boutrois nous débita encore bon nombre de maximes de cette force, après quoi il nous déclara que sa cave était bien fournie, et qu'elle était tout à notre service. Quant à la crémaillère, ajouta-t-il, à l'heure qu'il est, elle est un peu froide, mais que votre seigneurie donne ses ordres, et en deux coups de temps tout sera prêt. Dufailli demanda du bordeaux et du feu, quoiqu'il fit assez chaud pour que l'on pût s'en passer.

On apporta le bordeaux ; cinq ou six grosses bûches furent jetées dans le foyer, et une ample collation s'étala devantnous; une volaille froide occupait le centre de la table, et formait la pièce de résistance d'un repas improvisé, où tout avait été calculé pour un énorme appétit. Dufailli voulait que rien ne nous manquât, et M. Boutrois, certain d'être bien payé, était de son avis. Thérèse et sa sœur dévoraient tout des yeux; pour moi, je n'étais pas non plus en trop mauvaise disposition.

Pendant que je découpais la volaille, Dufailli dégustait le bordeaux. Délicieux! délicieux! répétaitil, en le savourant en gourmet; puis il se mit à boire à grands verres, et à peine avions- nous commencé à

manger, qu'un sommeil invincible le cloua dans son fauteuil, où il ronfla jusqu'au dessert comme un bienheureux. Alors il se réveille : « Diable, dit-il, il vente grand frais; où suis-je donc? Est-ce qu'il gèlerait par hasard? Je suis tout je ne sais comment? — Oh! il a plus de la moitié de son pain de cuit, s'écria Pauline, qui me tenait tê^e ni plus ni moins qu'un sapeur de la garde. — Il est mort dans le dos le papa, dit à son tour Thérèse en ouvrant une espèce de bonbonnière d'écaille, dans laquelle était du tabac; une prise, mon ancien, ça vous éclaircira la vue. Dufailli accepta la prise; et si je mentionne cette circonstance, trèspeu importante en elle-même, c'est que j'oubliais de dire que la sœur de Pauline avait déjà dépassé la trentaine, et que de ce seul fait qu'elle reniflait du tabac comme un greffier ou comme un clerc de commissaire, on peut aisément tirer la conséquence qu'elle n'était plus de la première jeunesse.

La conversation allait se continuer sur ce pied, lorsque nous entendîmes venir du côté du port une troupe d'hommes bottés qui faisaient grand bruit en marchant. — Vive le capitaine Paulet! criaient-ils, vive le capitaine ! Bientôt cette troupe s'arrêta devant l'hôtel. — Eh! père Boutrois, père Boutrois! appelait-on coup sur coup et en même temps. Les uns essayaient d ébranler la porte, d'autres secouaient lo marteau d'une force incroyable, ceux-ci se pendaient au cordon de la sonnette, ceuxdà lançaient des pierres dans les volets.

A ce carillon, je tressaillis, j'imaginais que notre asile allait être violé de nouveau ; Pauline et sa sœur n'étaient pas trop rassurées; enfin l'on descend l'escalier quatre à quatre, la porte s'ouvre, il semble que ce soit une digue qui vient de se briser. Le torrent se précipite, un mélange confus de voix articule des sons

auxquels nous ne comprenons rien. — Pierre, Paul, Jenny, Ëlisa, toute la maison; ma femme, lève-toi. Ah! mon Mi mi ! ils dorment comme des souches. On eût dit que le feu était à la maison. Bientôt nous entendîmes aller et venir les portes ; c'est un mouvement, un bruit inconcevables, c'est une servante qui se plaint en termes grossiers une familiarité indécente, ce sont des éclats d'un rire bruyant; des bouteilles s'entre-choquent. Les plats, les assiettes, les verres remués précipitamment, le tournebroche qu'on remonte, concourent à ce charivari; l'argenterie résonne, et des jurons anglais et français, jetés pêle-mêle au milieu du vacarme, font retentir les airs. — Pays, me dit Dufailli, c'est de la joie, ou je no m'y connais pas. Qu'ont-ils donc ces mâtins-là, qu'oni-ils donc? Est-ce qu'ils ont enlevé les galbons d'Espagne? ce n'est pas la route pourtant I

Dufailli se creusait l'esprit pour trouver la cause de cette allégresse, sur laquelle je ne pouvais lui donner aucun éclaircissement, quand M. Boutrois, la face toute radieuse, entra pour nous demander du feu. — Vous ne savez pas, nous dit-il, la Revanche vient de rentrer dans le port. Notre Paulet a encore fait des siennes : a-t-il du bonheur!... une capture de trois millions sous le canon de Douvres. — Trois millions! s'écria Dufailli, et je n'y étais pas 1 — Dis donc, ma sœur, trois millions! s'écria de son côté Pauline, en bondissant comme un jeune chevreau. — Trois millions! répéta Thérèse. Je n'en puis pas revenir, trois millions, disait Dufailli; contez-nous donc ça, papa Boutrois... Notre hôte s'excusa sur ce qu'il n'en avait pas le loisir ; d'ailleurs, ajouta-t-il, je ne sais pas, et je suis pressé.

Le tintamarre se continue ; je reconnais que l'on range des chaises; un instant après, le silence qui se fit m'annonça que les mâchoires étaient occupées. Il était vraisemblable que la suspension du tapage serait de quelques heures; je proposai alors à la société de se mettre dans le portefeuille ; chacun fut de mon avis, nous nous couchâmes pour la seconde fois, et comme nous touchions aux approches du jour; pour ne pas être incommodés par la lumière, et récupérer à notre aise le temps perdu, nous eûmes la précaution de tirer le rideau.

Notre réveil était moins éloigné que je ne pensais; les marins mangent vite et boivent longtemps. Des chan|^ à faire frémir les vitres vinrent tout à coup interrompre notre repos; quarante voix discordantes entre elles répétaient en chœur, le refrain fameux de l'hymne de Roland. — Au Diable les chanteurs! s'écria^Dufailli, je faisais le plus beau rêve;... j'étais à Toulon : y es-tu allé à Toulon, pays? — Je répondis à Dufailli, que je connaissais Toulon, mais que je ne voyais pas quel rapport il pouvait y avoir entre le plus beau rêve et cette ville. — J'étais forçat, repritil, je venais de m'évader. Dutailli s'aperçoit que le récit de ce songe fait sur moi une impression pénible, que je n'étais pas le maître de dissimuler. — Ehl bien, qu'as-tu donc, pays? n'est-ce pas un rêve que je t^ raconte? je venais de m'évader; ce n'est pas un mauvais rêve, je crois, pour un forçat; mais ce n'est

pas tout, je m'étais enrôlé parmi des corsaires, et j'avais de l'or gros comme moi.

Quoique je n'aie jamais été superstitieux, j'avoue que je pris le rêve de DufaiHi pour une prédiction sur mon avenir; c'était peut-être un avis du ciel pour me dicter une détermination. Cependant, disais-je en moi-même, jusqu'à présent, je ne vaux guère la peine que le ciel s'occupe de moi, et je ne vois pas non plus qu'il s'en soit trop occupé. Bientôt je fis une autre réflexion; il me passa par la tête, que le vieux sergent pourrait bien avoir voulu faire une allusion. Cette idée m'attrista ; je me levai, Dufailli s'aperçut que je prenais un air plus sombre que de coutume. — Eh ! qu'as-tu donc, pays? s'écria-t-il ; il est triste corarao un bonnet de nuit. »

Aussitôt il me fit signe de le suivre; j'obéis, et il me conduisit dans une salle basse, où était le capitaine Paulet, avec les hommes de son équipage, la plupart ivres d'enthousiasme et de vin. Dès que nous parûmes, ce ne fut qu'un cri: — Voilà Dufailli! voilà Dufailli! — Honneur à l'ancien, dit Paulet; puis, offrant à mon compagnon un siège à côté de lui : Pose-toi là, mon vieux : on a bien raison de dire que la providence est grande. M. Boutrois, appelait-il, M. Boutrois, du bichops, comme s'il en pleuvait; va! il n'y aura pas de misère après ce temps-ci, reprit Paulet, en pressant la main de Dufailli. Depuis un moment Paulet ne cessait pas d'avoir les yeux sur moi. — Il me semble que je te connais, me dit-il; tu as déjà porté le hulot, mon cadet.

Je lui répondis que j'avais été embarqué sur le corsaire le Barras, mais que quant à lui, je pensais ne l'avoir jamais vu. — En ce cas nous ferons connaissance; je ne sais, ajouta-t-il, mais tu m'as encore l'air d'un beau chien: d'un chien à tout faire comme on dit. Eh! les autres, n'est-ce pas qu'il a l'air d'un bon chien? j'aime des trognes comme ça. Assieds-toi à ma droite, main fieux, queu carrure! en a-t-il des épaules ! Ce blondin fera encore un fameux péqueux de rougets (pêcheur d'Anglais.) En achevant de prononcer ces mots, Paulet me coiffa de son bonnet rouge. — Il ne lui sied point mal, à cet éfant, remarqua-t-il avec un accent picard, dans lequel il y avait beaucoup de bienveillance.

Je vis tout d'un coup que le capitaine ne serait pas fâché, de me compter parmi les siens. Dufailli qu n'avait pas encore perdu l'usage de la parole, m'exhorta vivement à profiter de l'occasion; c'était le bon conseil qu'il avait promis de me donner, je le survis. 11 fut convenu que je ferais la course, et que, dès le lendemain, on me présenterait à l'armateur, M. Choisnard, qui m'avancerait quelqu'argent.

Il ne faut pas demander si je fus fêté par mes nouveaux camarades; le capitaine leur avait ouvert un crédit de mille écus dans l'hôtel, et plusieurs d'entre eux avaient en ville des réserves dans lesquelles ils allèrent puiser. Je n'avais pas encore vu une pareille profusion. Rien de trop cher ni de trop recherché pour des corsaires. M. Boutrois, pour les satisfaire, fut obligé de mettre à contribution la ville et les environs • oeut-être même dénêcha-t-il des courriers

MÉMOIRES DE YIDOCQ

afin d'alimenter cette bombance, dont la durée ne devait passe borner à un jour. Nous étions le lundi, mon compagnon n'était pas dégrisé le dimanche suivant. Quant à moi, mon estomac répondait de ma tête, elle ne reçut pas le moindre échec.

Nous reçûmes bientôt la visite de Pauline et de sa sœur Thérèse. — Ah ! malheureuses que nous hommes, s'écria Pauline, avec un mouvement de désespoir. — Eh! bien, qu'y a-t-il donc, lui dis-je. — Nous sommes perdues, me répondit-elle, le' visage inondé de larmes : on en a transporté deux à l'hôpi tal; ils ont les reins cassés; un garde de nuit a été blessé, et le commandant de place vient de faire fermer la maison. Qu'allons-nous devenir? où trouver un asile? — Un asile, lui dis-je, on vous en trouvera toujours un; mais la mère, ou est-elle? Thérèse m'apprit que la mère Thomas, d'abord emmenée au violon, venait d'être conduite à la prison de la ville, et qu'il était bruit qu'elle n'en serait pas quitte à bon j marché.

Cette nouvelle me donna de sérieuses inquiétudes : la mère Thomas allait être interrogée, peut-être avaitelle déjà comparu au bureau de la place, ou chez le commissaire général de police : sans doute qu'elle i aurait nommé ou qu'elle nommerait Dufailli. Du- j failli compromis, je l'étais aussi; il était urgent de prévenir le coup. Je redescendis en toute hâte pour J me concerter avec mon sergent, sur le parti à prendre. Heureusement, il n'était pas encore hors d'état d'entendre raison : je ne lui parlai que du danger j qui le menaçait! il me comprit, et, tirant de sa cèin- i ture une vingtaine de guinées : — Voilà, me dit-il, do quoi m'assurer du silence de la mère Thomas; puis, I appelant un domestique de l'hôtel, il lui remit lu somme, en lui recommandant de la faire tenirsur-Icchamp à la prisonnière. — C'est le fils du concierge, me dit Dufailli; il a les pieds blancs, il passe partout, et avec ça, c'est un garçon discret.

Le commissionnaire fut promptement de retour; il nous raconta que la mère Thomas, interrogée deux fois, n'avait nommé personne; qu'elle avait accepta avec reconnaissance la gratification, et qu'elle était bien résolue, la tête sur le billot, à ne rien dire qui pût nous porter préjudice; ainsi, il devint clair pour moi que je n'avais rien à craindre de ce côté. — Iv filles de la taverne, que feront-elles, dis-je à Dufailli / — Les filles, il n'y a qu'à les emballer pour Dunkerque, je fais les frais du voyage. Aussitôt nous les avertîmes de la nécessité de ce départ. D'abord. ellê3 parurent étonnées; cependant, après quelques raisonnements pour leur prouver qu'il était de leur intérêt de ne pas rester plus longtemps à Boulogne; elles se décidèrent à nous faire leurs adieux. Dès lé soir même elles se mirent en route. La séparation j s'opéra sans efforts; Dufailli avait largement finança; et puis, il y avait de l'espoir que nous nous reverrions : deux montagnes^ne se rencontrent pas... On sai ; le reste du proverbe. En effet, nous devions les retrouver plus tard, dans un musicos qu'achalanda't la grande renommée du célèbre Jean-Bart.

La mère Thomas recouvra sa liberté, après une

détention de six mois. Pauline et sa sœur, alors ramenées près d'elle par l'amour du sol natal, reprirent leur train de vie habituel. J'ignore si elles ont fait fortune; cène serait pas impossible. Mais faute de renseignements, je termine ici leur histoire, et je continue la mienne.

Paulet et les siens s'étaient à peine aperçus de notre absence; que déjà nous étions de retour; l'on chanta, l'on but, l'on mangea, alternativement, et tout à la fois, sans désemparer jusqu'à minuit, confondant ainsi tous les repas en un seul. Pâulet et Fleuriot, son second, étaient les héros de la fête : au physique comme au moral, ils étaient les véritables antipodes l'un de l'autre. Le premier était un gros homme court, râblé, carré; il avait un cou de taureau, des épaules larges, une face rebondie, et dans ses traits quelque chose du lion; son regard était toujours ou terrible ou affectueux; dans le combat, il était sans pitié, partout ailleurs il était humain, compatissant. Au moment d'un abordage, c'était un démon; au sein de sa famille, près de sa femme et de ses enfants, sauf quelque reste de brusquerie, il avait la douceur d'un ange; enfin c'était un bon fermier, simple, naïf et rond comme un patriarche, impossible de reconnaître le corsaire; une fois embarqué, il changeait tout à coup de mœurs et de langage, il devenait rustre et grossier outre mesure, son commandement était celui d'un despote d'Orient, bref et sans réplique; il avait un bras et une volonté de fer. malheur à qui lui résistait. Paulet était intrépide et bon homme, sensible et brutal, personne plus que lui n'avait de la franchise et de la loyauté.

Le lieutenant de Paulet était un des êtres les plus singuliers que j'eusse rencontrés : doué d'une constitution des plus robustes, très-jeune encore, il l'avait usée dans des excès de tous genres; c'était un de ces libertins qui, à force de prendre par anticipation des à-compte sur la vie, dévorent leur capital en herbe. Une tête ardente, des passions vives, une imagination exaltée, l'avaient de bonne heure poussé en avant. Il ne touchait pas à sa vingtième année et le délabrement de sa poitrine, accompagné d'un dépérissement général, l'avaient Contraint de quitter l'arme de l'artillerie dans laquelle il était entré à dix-huit ans; maintenant, ce pauvre garçon n'avait plus que le souffle, il était effrayant de maigreur; deux grands yeux, dont la noirceur faisait ressortir la pâleur mélancolique de son teint, étaient en apparence tout ce qui avait survécu dans ce cadavre, où respirait cependant une âme de feu. Fleuriot n'ignorait pas que ses jours étaient comptés. Les oracles de la faculté lui avaient annoncé son arrêt de mort, et la certitude de sa fin prochaine lui avait suggéré une étrange résolution : voici ce qu'il me conta à ce sujet. « Je servais, me dit-il, dans le cinquième d'artillerie légère, où j'étais entré comme enrôlé volontaire. Le régiment tenait garnison à Metz : les femmes, le manège, les travaux de nuit au polygone, m'avaient mis sur les dents; j'étais sec comme un parchemin. Un malin on sonne le bouteselle ; nous partons; je tombe malade en route , on me donne un billet d'hôpital, et, peu de jours après, les

médecins voyant que je crache le sang en abondance, déclarent que mes poumons sont hors d'état de s'accommoder plus longtemps des mouvements du cheval : en conséquence, on décide que je serai envoyé dans l'artillerie à pied; et à peine suis-je rétabli, quela mutation proposée par les docteurs est effectuée. Je quitte un calibre pour l'autre, le petit pour le gros, le six pour le douze, l'éperon pour la guêtre ; je n'avais plus à panser le poulet-dinde, mais il fallait faire valser la demoiselle sur la plate-forme, embarrer, débarrer à la chèvre, rouler la brouette, piocher à l'épaulement, endosser la bricolle, et, pis que cela, me coller sur l'échine la valise de la Ramée, cette éternelle peau de veau, qui a tué à elle seule plus de conscrits que le canon de Marengo. La peau de veau me donna comme on dit le coup de bas ; il n'y avait plus moyen d'y résister. Je me présente à la réforme, je suis admis ; il ne s'agissait plus que de passer l'inspection du général ; c'était ce gueusard de Sarrazin ; il vint à moi : — Je parie qu'il est encore poitrinaire celui-là ; n'est-ce pas que tu es poitrinaire? — Phtysiaquedu second degré, répond le major. — C'est ça, je m'en doutais : je le disais, ils le seront tous, épaules rapprochées, poitrine étroite, taille effilée, visageémacié. Voyons tes jambes; il y a quatre campagnes là dedans, continua le général, en me frappant sur le mollet : maintenant que veux-tu? ton congé? tu ne l'auras pas. D'ailleurs, ajouta-t-il, il n'y a de mort que celui qui s'arrête : vas ton train. ..à un autre... Je voulus parler... A un autre, répéta le général, et tais-toi.

L'inspection terminée, j'allai me jeter sur le lit de camp. Pendant que j'étais étendu sur la plume de cinq pieds, réfléchissant à la dureté du général, il me vint à la pensée que peut-être, je le trouverais plus traitable, si je lui étais recommandé par un de ses confrères. Mon père avait été lié avec le général Legrand; ce dernier était au camp d'Ambleteuse ; je songeai à m'en faire un protecteur. Je le vis. Il me reçut comme le fds d'un ancien ami, et me donna une lettre pour Sarrazin, chez qui il me fit accompagner par un de ses aides-de-camp. La recommandation était pressante ; je me croyais certain du succès. Nous arrivâmes ensemble au camp de gauche, nous nous informons de la demeure du général, un soldat nous l'enseigne, et nous voici à la porte d'une baraque délabrée, que rien ne signale comme la résidence du chef; point de sentinelle, point d'inscription, pas même de guérite. Je heurte avec la monture de mon sabre : Entrez, nous crie-t-on, avec l'accent et le ton de la mauvaise humeur; une ficelle que je tire soulève un loquet de bois, et le premier objet qui frappe nos regards en pénétrant dans cet asile, c'est une couverture de laine dans laquelle, couchés côte à côte sur un peu de paille, sont enveloppés le général et son nègre. Ce fut dans cette situation qu'ils nous donnèrent audience. Sarrazin prit la lettre, et, après l'avoir lue sans se déranger, il dit à l'aide-de-camp : — Le général Legrand s'intéresse à ce jeune homme, eh bien! que désire -t-il? que je le réforme? il n'y pense pas. — Puis, s'adressant à moi : — Tu en seras bien plus gras quand je t'aurai réformé! Oh! tu as une belle perspective

dans tes foyers : si tu es riche, mourir à petit feu par le supplice des petits soins; si tu es pauvre, ajouter à la misère de tes parents, et finir dans un hospice : je suis médecin, moi, c'est un boulet qu'il te faut, la guéfison au bout ; si tu ne l'attrapes pas, le sac sera ton affaire, ou bien la marche et l'exercice te remettront, c'est encore une chance. Au surplus, fais comme moi, bois du chenic, cela vaut mieux que des juleps ou du petit lait. En même temps il étendit le bras, saisit par le cou une énorme dame-jeanne qui était auprès de lui, et emplit une canette qu'il me présenta ; j'eus beau m'en défendre, il me fallut avaler une grande partie du liquide qu'elle contenait; l'aide-decamp ne put pas non plus se dérober à cette étrange politesse : le général but après nous, son nègre, à qui il passa la canette, acheva ce qui restait.

11 n'y avait plus d'espoir de faire révoquer la décision de laquelle j'avais appelé; nous nous retirâmes très-mécontents. L'aide-de-camp regagna Ambleteuse, et moi le fort Châtillon, où je rentrai plus mort que vif. Dès ce moment, je fus en proie à cette tristesse apathique qui absorbe toutes les facultés; alors j'obtins une exemption de service ; nuit et jour je restais couché sur le ventre, indifférent à tout ce qui se passait autour de moi, et je crois que -je serais encore dans cette position, si, par une nuit d'hiver, les Anglais ne se fussent avisés de vouloir incendier la flottille. Une fatigue inconcevable, quoique je ne fisse rien, m'avait conduit à un pénible sommeil. Tout à coup je suis réveillé en sursaut par une détonation; je me lève, et, à travers les carreaux d'une petite fenêtre, j'aperçois mille feux qui se croisent dans les airs. Ici ce sont des traînées immenses comme l'arc-en-ciel ; ailleurs des étoiles qui semblent bondir en rugissant: l'idée qui me vint d'abord fut celle d'un feu d'artifice. Cependant un bruit pareil à celui des torrents qui se précipitent en cascades du haut des rochers, me causa une sorte de frémissement; par intervalles, les ténèbres faisaient place à cette lumière rougeâtre, qui doit être le jour des enfers ; la terre était comme embrasée. J'étais déjà agité par la fièvre, je m'imagine que mon cerveau grossit. On bat la générale; j'entends crier aux armes ! et de la plante des pieds aux cheveux, la terreur me galope; un véritable délire s'empare de moi. Je saute sur mes bottes, j'essaie de les mettre; impossible, elles sont trop étroites ; mes jambes sont engagées dans les tiges, je veux les retirer, je ne puis pas en venir à bout. Durant ces efforts, chaque seconde accroît ma peur: enfin tous les camarades sont habillés; le silence qui règne autour de moi m'avertit que je suis seul, et tandis que de toutes parts on court aux pièces, sans m'inquiéter de l'incommodité de ma chaussure, je fuis en toute hâte à travers la campagne, emportant mes vêtements sous mon bras.

Le lendemain, je reparus au milieu de tout mon monde, que je retrouvai vivant. Honteux d'une poltronnerie dont je m'étonnais moi-même, j'avais fabriqué un conte qui, si on eût pu le croire, m'aurait fait la réputation d'un intrépide. Malheureusement on ne donna pas dans le oaauet aussi facilement aue ie

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l'aurai imagine; personne ne fût la dupe de mon mensonge; c'était à qui me lancerait des sarcasmes et des brocards; je crevais dans ma peau, de dépit et de rage; dans toute autre circonstance, je me serais battu contre toute la compagnie; mais j'étais dans l'abattement, et ce ne fut que la nuit suivante que je recouvrai un peu d'énergie.

Les Anglais avaient recommencé à bombarder la ville; ils étaient près de terre, leurs paroles venaient jusqu'à nous, et les projectiles des mille bouches de la côte, lancés de trop haut, ne pouvaient plus que les dépasser. On envoya sur la grève des batteries mobiles, qui, pour se rapprocher d'eux le plus possible, devaient suivre le flux et le reflux. J'étais premier servant d'une pièce de douze; parvenus à la limite des flots, nous nous arrêtons. Au même instant, on dirige sur nous unegrêle de boulets ; des obus éclatent sous nos caissons, d'autres sous le ventre des chevaux. Il est évident que malgré l'obscurité, nous sommes devenus un point de mire des Anglais. Il s'agit de riposter, on ordonne de changer d'encastrement, lamanœuvre s'exécute ; le caporal de ma pièce, presqu' aussi troublé que je l'étais la veille, veut s'assurer si les tourillons sont passés dans l'encastrement de tir, il y pose une main : soudain il jette un cri de terreur que répètent tous les échos du rivage; ses doigts se sont aplatis sous vingt quintaux de bronze; on s'efforce de les dégager, la masse qui les comprime ne pèse plus sur eux, qu'il se sent encore retenu ; il s'évanouit, quelques gouttes de chenaps me servent à le ranimer, et je m'offre à le ramener au camp ; sans doute on crut que c'était un prétexte pour m'éloigner.

Le caporal et moi nous cheminions ensemble: au moment d'entrer dans le parc, que nous devions traverser, une fusée incendiaire tombe entre deux caissonspleinsdepoudre; le péril est imminent; quelques secondes encore, le parc va sauter. En gagnant au large, je puis trouver un abri; mais je ne sais quel changement s'est opéré en moi, la mort n'a plus rien qui m'effraye; plus prompt que l'éclair, je m'élance sur le tube de métal, d'où s'échappent le bitume et la roche enflammés: je veux étouffer le projectile, mais, ne pouvant y parvenir, je le saisis, l'emporte au loin, et le dépose à terre, dans l'instant même où les grenades qu'il renferme éclatent et déchirent la tôle avec fracas.

Il existait un témoin de cette action : mes mains, mon visage, mes vêtements brûlés, les flancs déjà charbonnés d'un caisson, tout déposait de mon courage. J'aurais été fier sans un souvenir; je n'étais que satisfait: mes camarades ne m'accableraient plus de leurs grossières plaisanteries. Nous nous remettons en route. A peine avons-nous fait quelques pas, l'atmosphère est en feu, sept incendies sont allumés à la fois, le foyer de cette vive et terrible lumière est sur le port; les ardoises pétillent à mesure que les toits sont embrasés; on croirait entendre la fusillade; des détachements, trompés par cet effet, dont ils ignorent la cause, circulent dans tous les se.ns pour chercher l'ennemi. Plus près de nous, à quelques dis- .ances des chantiers de la marine, des tourbillons de

fumée et de flammes s'élèven! d'un chaume, dont les ardents débris se dispersent au gré des vents; des cris plaintifs viennent jusqu'à nous, c'est la voix d'un enfant; je frémis; il n'est plus temps peut-être; je me dévoue, l'enfant est sauvé, et je le rends à sa mère, qui, s'étant écartée un moment, accourait éplorée pour le secourir.

Mon honneur était suffisamment réparé: on n'eût plus osé me taxer de lâcheté ; je revins à la batterie, où je reçus les félicitations de tout le monde. Un chef de bataillon qui nous commandait alla jusqu'à me promettre la croix, qu'il n'avait pu obtenir pour luimême, parce que, depuis trente ans qu'il servait, il avait eu le malheur de se trouver toujours derrière le canon, et jamais en face. Je me doutais bien que je ne serais pas décoré avant lui, et grâce à ses recommandations, je ne le fus pas non plus. Quoi qu'il en soit, j'étais en train de m'illustrer, toutes les occasions étaient pour moi. Il y avait entre la France et l'Angleterre des pourparlers pour la paix. Lord Lauderdale était à Paris en qualité de plénipotentiaire, quand le télégraphe y annonça le bombardement de Boulogne; c'était le second acte de celui de Copenhague. A cette nouvelle, l'Empereur, indigné d'un redoublement d'hostilités sans motifs, mande le lord, lui reproche la perfidie de son cabinet, et lui enjoint de partir sur-le-champ. Quinze jours après, Lauderdale descend ici au Canon d'Or. C'est un Anglais, le peuple exaspéré veut se venger sur lui; on s'attroupe, on s'ameute, on se presse sur son passage, et quand il paraît, sans respect pour l'uniforme des deux officiers qui sont sa sauve-garde, de toutes parts on fait pleuvoir sur lui des pierres et de la boue. Pâle, tremblant, défait, le lord s'attend à être sacrifié; mais, le sabre au poing, je me fais jour jusqu'à lui: Malheur à qui le frapperait ! m'écriai-je alors. Je harangue, j'écarte la foule, et nous arrivons sur le port, où, sans être exposé à d'autres insultes, il s'embarque sur un bâtiment parlementaire. Il fut bientôt à bord de l'escadre anglaise, qui, le soir même, continua de bombarder la ville. La nuit suivante, nous étions encore sur le sable. A une heure du matin, les Anglais, après avoir lancé quelques congrèves, suspendent leur feu : j'étais excédé de fatigue, je m'étends sur un affût, et je m'endors. J'ignore combien de temps se prolongea mon sommeil, mais quand je m'éveillai, j'étais dans l'eau jusqu'au cou, tout mon sang était glacé, mes membres engourdis, ma vue, comme ma mémoire, s'était égarée. Boulogne avait changé de place, et je prenais les feux delà flottille pour ceux de l'ennemi. C'étaitlàle commencement d'une maladie fort longue, pendant laquelle je refusai opiniâtrement d'entrer à l'hôpital. Enfin l'époque de la convalescence arriva; mais comme j'étais trop lent à me rétablir, on me proposa de nouveau pour la réforme, et cette fois je fus congédié malgré moi, car j 'étais maintenant de

l'avis du général Sarrazin.

Je ne voulais plus mourir dans mon lit, et m'appliquant le sens de ces paroles, il n'y a de mort que celui qui s'arrête, pour ne pas m'arrêter, je me jetai dans une carrière où, sans travaux trop pénibles, il y a de

l'activité de toute espèce. Persuadé qu'il me restait peu de temps à vivre, je pris la résolution de bien l'employer: je me fis corsaire; que risquai-je? je ne pouvais qu'être tué, et alors je perdais peu de chose; en attendant, je ne manque de rien, émotions de tous les genres, périls, plaisirs, enfin je ne m'arrête pas. » Le hcteur sait à présent quels hommes étaient le capitaine Paulet et son second. A peine restait-il le souffle à ce dernier, et au combat, comme partout, il était le boute-en-train. Parfois semblait-il absorbé dans de sombres pensées, il s'en arrachait par une brusque secousse, sa tête donnait l'impulsion à ses nerfs, et il devenait d'une turbulence qui ne connaissait pas de bornes: point d'extravagance, point de saillie singulière dont il ne fût capable; dans cette excitation factice, tout lui était possible, il eût tenté d'escalader le ciel. Je ne puis dire toutes les folies qu'il fît dans le premier banquet auquel Dufailli m'avait présenté; tantôt il proposait un divertissement, tantôt un autre ; enfin le spectacle lui passa par l'esprit: — Que donne-t-on aujourd'hui? Misanlrhopie et repentir. J'aime mieux les Deux frères. Camarades! qui de vous veut pleurer? Le capitaine pleure tous les ans à sa fête. Nous autres garçons, nous n'avons pas de ces joies-là. Ce que c'est quand on est père de famille! Allez-vous quelquefois à la comédie, notre supérieur? il faut voir ça, il y aura foule. Tout beau monde, des pêcheuses de crevettes en robes de soie ; c'est la noblesse du pays. 0 Dieu ! le ciel est poignardé ! des manchettes à des cochons. N'importe, il faut la comédie à ces dames ; encore, si elles entendaient le français? le français! ah bien oui! allez-donc vous y faire mordre ; je me souviens du dernier bal ; des particulières, quand on les invite à danser; qui vous répondent, je suis reteinte. — Ah ça! auras-tu bientôt fini d'écorner le pays? dit Paulet à son lieutenant, qu'aucun des corsaires n'avait interrompu. — Capitaine, reprit celui-ci, j'ai fait ma motion ; personne ne dit mot, personne ne veut pleurer, au revoir, je vais pleurer tout seul. »

Fleuriot sortit aussitôt; alors le capitaine commença de nous faire son éloge : — C'est un cerveau brûlé, dit-il, mais pour la bravoure, il n'y a pas son pareil sous la calotte des deux. Puis il poursuivit en nous racontant comment il devait à la témérité de Fleuriot la riche capture qu'il venait de faire. Le récit était animé et piquant, malgré les cuirs dont l'assaisonnait Paulet, qui avait une habitude bien bizarre, celle de fausser la liaison en prodiguant le t toutes les fois qu'il était avec ses compagnons de bord, et Y s lorsque, dans les relations civiles, ou dans les jours de fête, il se croyait obligé à plus d'urbanité : ce fut avec force / qu'il lit la description presque burlesque d'un combat dans lequel, suivant sa coutume, il avait avec la barre du cabestan assommé une douzaine d'Anglais. La soirée s'avançait; Paulet, qui n'avait pas encore revu sa femme et ses enfants, allait, se retirer, lorsque revint Fleuriot; il n'était cas seul: — Capitaine, dit-il, en entrant, comment trouvez-vous le gentil matelot que je viens d'engager ? j'espère que le bonnet rouge n'a jamais

coiffé un plus joli visage? — C'est vrai, répondit Paulet, mais est-ce un mousse que tu m'amènes-là? il n'a pas de barbe... eh! parbleu, ajouta-t-il, en élevant la voix avec surprise, c'est une femme! Puis continuant avec un-étonnement encore plus marqué : — Je ne me trompe pas, c'est la Saint ***1 — Oui, reprit Fleuriot, c'est Élisa, l'aimable moitié du directeur de la troupe qui fait les délices de Boulogne, elle vient avec nous se réjouir de notre bonheur. — Madame parmi des corsaires, je lui en fais mon compliment, poursuivit le capitaine, en lançant à la comédienne travestie ce regard du mépris qui n'est que trop expressif; elle va entendre de belles choses; il faut avoir le diable au corps; une femme! — Allons donc ! notre chef, s'écria Fleuriot, ne dirait-on pas que des corsaires sont des cannibales; ils ne la mangeront pas. D'ailleurs, vous savez le refrain :

Elle aime à rire, elle aime à boire, Elle aime à chanter comme nous.

Quel mal y a-t-il à ça? — Aucun,. mais la saison est propice pour la course, tout mon équipage est en parfaite santé, et il n'y a pas besoin ici de madame pour qu'il se porte bien. — A ces mots, prononcés avec humeur, Élisa baissa la vue. « Chère enfant, ne rougissez pas, dit Fleuriot, le capitaine plaisante... —» Non, morbleu 1 je ne plaisante pas, je me souviens de la Saint-Napoléon, où tout l'état-major, à commencer par le maréchal Brune, était à pied; il n'y eut pas de petite guerre ce jour-là : madame sait pourquoi, ne me forcez pas à en dire davantage.

Élisa, que ce langage humiliait, n'était pas à se repentir d'avoir accompagné Fleuriot : dans le trouble qui l'agitait, elle essaya de justifier son apparition au Lion d'argent, avec cette douceur de ton, ces manières gracieuses, cette aménité de physionomie, que des mœurs très-licencieuses semblent exclure : elle parla à' admiration, de gloire, de vaillance, d'héroïsme, et, afin de prendre Paulet par les sentiments, elle fit un appel à sa galanterie, en le qualifiant de chevalier français. La flatterie a toujours plus ou moins d'empire sur les âmes; Paulet devint presque poli, les s lui revinrent à la bouche avec autant de profusion que s'il eût été endimanché; il s'excusa du mieux qu'il put, obtint son pardon d'Élisa, et prit congé de ses convives, en leur recommandant de s'amuser : sans doute, ils ne s'ennuyèrent pas. Quand à moi, il me fut impossible de rester éveillé; je gagnai donc mon lit, où je ne vis et n'entendis rien. Le lendemain, j'étais frais et gaillard... Fleuriot me conduisit chez l'armateur, qui, sur ma bonne mine, me fit l'avance de quelques pièces de cinq francs. Sept jours après,

i. Le nom élati sur le point de m'échapper, quanti je me suis souvenu fort à propos qu'il est souvent imprudent de désigner les nuisques. Le mari de la femme dont il est ici question a élc quelque temps le directeur d'un des théâtres de la capitale. Il est vivant; ou ne blâmera pas ma discrétion.

mémoires m<: vmoco

huit d'entre nos camarades étaient entrés à l'hôpital... Le nom de la comédienne Saint*** avait disparu de i'afliche. On dit qu'ami de se mettre promptement en lieu sûr. clic avait profité de la chaise de poste d'un colonel, qui, tourmenté du besoin déjouer jusqu'aux plumets de son régiment, avait, fait tout exprès ie voyage de Paris,

J'attendais avec impatience le moment de nous embarquer. Les pièces de cinq francs de M. Choisnard riaient comptées, et si elles me faisaient vivre, elles ne me mettaient guère à même de faire figure; d'un autre côté, tant que j'étais à terre, j'avais à redouter quelque fâcheuse rencontre : Boulogne était infesté d'un grand nombre de mauvais garnements. Les Mansui, les ïribout, les Salé, tenaient des jeux sur le port, où ils dépouillaient les conscrits, sous la direction d'un autre bandit, le nommé Ganivet, qui, à la face de l'armée et de ses chefs, osait s'intituler le bourreau des crânes. Il me semble encore voir cette légende sur son bonnet de police, où étaient figurés une tête de mort, des fleurets et des ossements en sautoir. Ganivet était comme le fermier ou plutôt le suzerain de petit paquet, des dés, etc. C'était de lui que relevaient une foule de maîtres, prévôts, bâtonistes, tireurs de savatte et autres praticiens, qui lui payaient tribut pour avoir le droit d'exercer le métier d'escroc; il les surveillait sans cesse, et quand il les soupçonnait de quelqu'infidélité, d'ordinaire il les punissait par des coups d'épée. J'imaginais que dans cette lie, il était impossible qu'il n'y eût pas quelque échappé des bagnes ; je craignais une reconnaissance, et mes appréhensions étaient d'autant plus fondées, que j'avais entendu dire que plusieurs forçats libérés avaient été placés, soit dans le corps des sapeurs, soit dans celui des ouvriers militaires de la marine. Depuis quelque temps, on ne parlait que de meurtres, d'assassinats, de vols, et tous ces crimes présentaient les caractères auxquels on peut reconnaître l'œuvre des scélérats exercés; peut-être dans le nombre des brigands s'en trouvait-il quelques-uns de ceux avec qui j'avais été lié à Toulon. Il m'importait de les fuir, car, mis de nouveau en contact avec eux, j'aurais eu bien de la peine à éviter d'être compromis. On sait (pie les voleurs sont comme les filles : quand on se propose d'échapper à leur société et à leurs vices, tous se liguent pour empêcher la conversion; tous revendiquent le camarade qui renonce au mal, et c'est pour eux une espèce de gloire de le retenir dans l'état abject dont ils ne veulent ni sortir, ni laisser sortir les autres. Je me rappelais mes dénonciateurs de Lyon, et les motifs qui les avaient portés à me faire arrêter. Comme l'expérience était récente, je (us disposé tout naturellement à en faire mon profit et à me mettre sur mes gardes : en conséquence, je me montrais dans les rues le plus rarement possible; je passais presque tout mon temps à la basse ville, chez une madame Henri, qui prenait des corsaires en pension, et leur faisait crédit sur la perspective de leurs parts de prises. Madame Henri, dans la supposition où elle aurait été mariée, était une fort, jolie veuve, encore très-avenante, bien qu'elle approchât de ses trente-

six ans; elle avait auprès d'elle deux filles charmantes, qui, sans cesser d'être sages, a\ aient la bonté de don ner des espérances à tout beau garçon que la foH.r.o favorisait. Quiconque dépensait son or dans la maison était le bienvenu; mais celui qui dépensait le plus était toujours le plus avant dans les bonnes grâces de lanière et des filles, aussi longtemps qu'il dépensait. La main de ces demoiselles avait été promise vingt fois, vingt fois peut-être elfes avaient été fiancées, et leur réputation de vertu n'en avait reçu aucun échec. Elles étaient libres dans leurs paroles; dans leur conduite elles étaient réservées, et quoiqu'elles ne se fissent pas blanches de leur innocence, personne ne pouvait se vanter de leur avoir fait faire un faux pas. Cependant, combien de héros de la mer avaient subi l'influence de leurs attraits ! combien de soupirants trompés par des agaceries sans conséquence, s'étaient flattés d'une prédilection qui devait les conduire au bonheur! et puis, comment ne pas se méprendre sur les véritables sentiments de ces chastes personnes, dont l'amabilité constante avait toujours l'air d'une préférence? Le matador d'aujourd'hui était fêté, choyé; on lui prodiguait mille petits soins, on lui permettait certaines privautés, un baiser, par exemple, pris à la dérobée; on l'encourageait par des œillades, on lui donnait des conseils d'économie, en poussant adroitement à la consommation; on réglait l'emploi de son argent, et si les fonds baissaient, ce qui avait lieu ordinairement à son insu, ce n'était que par l'offre généreuse d'un prêt qu'il apprenait la pénurie de ses finances; jamais on ne reconduisait : sans témoigner ni indifférence ni tiédeur, on attendait que la nécessité et l'amour le fissent voler à de nouveaux périls. Mais à peine le navire qui emportait l'amant avait-il mis à la voile, et voguait-il vers les chances heureuses sur lesquelles étaient hypothéqués un hymen éventuel et une somme légère que l'on avait pris l'engagement de rendre au centuple, que déjà il était remplacé par quelqu'autre fortuné mortel ; si bien que dans la maison de madame Henri, les adorateurs faisaient la navette, et que ses deux demoiselles étaient comme deux citadelles qui, toujours investies, toujours près de se rendre, en apparence, ne succombaient jamais. Quand l'un levait le siège, l'autre le reprenait; il y avait de l'illusion pour tout le inonde, et il n'y avait que de l'illusion. Cécile, l'une des filles de madame Henri, avait pourtant dépassé sa vingtième année; elle était enjouée, rieuse à l'excès, écoutant tout sans rougir. Hortense, sa sœur, était plus jeune, et son caractère était plus naïf; parfois elle disait des choses... mais il semblait que du miel et de l'eau de fleur d'orange coulaient dans les veines de ces deux enfants, tant, en toute occasion, elles étaient douces et calmes. Dans leur cœur, il n'y avait rien d'inflammable, et quoiqu'elles ne se signassent pas pour un propos leste, ou qu'elles ne s'étonnassent pas du geste un peu trop familier d'un matelot, elles n'en méritaient pas moins, assure-t-on, le surnom qu'or, a donné à la bergère de Vaucouleurs, ainsi qu'à une petite ville de la Picardie.

Ce fut au foyer de cette famille si recommandable,

Visite des forçats. — Pj

que je vins m'asseoir pendant un mois avec une assiduité dont je m'étonnais moi-même, partageant mes heures entre le piquet, la gaudriole et la petite bière : cet état d'une inaction qui me pesait, cessa enfin, Paulet voulut reprendre le cours de ses exploits habituels : nous nous mimes en chasse ; mais les nuits n'étaient plus assez obscures, et les jours étaient devenus trop longs : toutes nos captures se réduisirent à quelques misérables bateaux de charbon, et à un sloop de peu de valeur, sur lequel , nous trouvâmes je ne sais |R plus quel lord, qui, dans j l'espoir de recouvrer l'appétit, avait entrepris avec son I cuisinier une promenade maritime. On l'envoya dépenser ses revenus et manger des truites à Verdun.

La morte-saison approchait^ nous n'avions presque pas fait de butin. Le capitaine était taciturne et triste comme un bonnet de nuit; Fleuriot se désespérait, il jurait, il tempêtait du matin au soir; du soir au matin il était dans un véritable accès de rage; tous les hommes de l'équipage , suivant une expression fort usitée parmi les gens du peuple , se mangeaient les sangs... Je crois qu'avec des dispositions semblables , nous aurions attaqué un vaisseau à trois ponts. Il était minuit .-sortis d'une petite anse auprès de Dunkerque, nous nous dirigions vers les côtes d'Angleterre; tout à coup la lune, apparaissant à travers une clairière de nuages, répand sa lumière sur les flots du détroit;

. . . MM Lebel

Le Frontin, bagne floltant. — Page 80.

à peu de distance, des voiles blanchissent ; c'est un brick de guerre qui sillonne la vague luisante; Paulet la reconnu: —Mes enfants, nous crie-t-il, il est à nous, tout le monde à plat-ventre, et je^vous réponds

du poste. — En un instant il nous eut conduits à l'abordage. Les Anglais se défendaient avec fureur; une lutte terrible s'engagea sur leur pont. Fleuriot, qui, selon sa coutume, y était, monté le premier, tomba au

nombre des morts : Paulet fut blessé; mais il se vengea et vengea son second :

il assomma tout autour de lui; jamais je n'avais vu une boucherie pareille. En moins de dix minutes, nous f âmes les maîtres du bord, et le pavillon aux trois couleurs fut hissé à la place du pavillon rouge. Douze des nôtres avaient succombé dans cette action , où de part et d'autre fut déployé un égal acharnement.

Entre ceux qui avaient péri, était un nommé Lebel, dont la ressemblance avec moi était si frappante, que journellement elle donnait neu aux plus singulières méprises. Je me rappelai que mon Sosie avait des papiers fort en règle. Parbleu! ruminai-je en moimême, l'occasion est belle; on ne sait pas ce qui peut arriver : Lebel va être jeté aux poisse ns; il n'a pas

besoin de passeport, et le sien m'irait à mer- L'idée me paraissait evcellen- ^ te

je ne craignais qu'une chose, c'était que n'eût déposés son portefeuille, dans les bureaux de l'armateur. 'Je tus au comble de la joie, en le palpant sur sa poitrine; aussitôt je m'en emparai sans être vu de personne, et quand on eut lancé à la mer les sacs de sable, dans lesquels, pour mieux les retenir à fond.

on avait placé les cadavres, je me sentis soulagé d'un grand poids, en songeant que désormais j'étais débarrassé de ce Vidocq [qui m'avait joué tant de mauvais tours.

MÉMOIRES DE YIDOCQ

Cependant je n'étais pas encore complètement rassuré: Dufailli, qui était notre capitaine d'armes, connaissait mon nom. Cette circonstance me contrariait : pour n'avoir rien àredouter de lui, je résolus de le déterminer à me garder le secret, en lui faisant une fausse confidence. Inutile précaution : j'appelle Dûfailli, je le cherche sur le brick, il n'y était pas; je vais à bord de la Revanche, je cherche, j'appelle encore, point de réponse; je descends dans la soute aux poudres, pas de Dufailli.

Qu'est-il devenu? Je monte

à la cambuse : auprès d'un baril de genièvre et de quelques bouteilles, j'aperçois un corps étendu : c'est lui; je le secoue, je le retourne.... il est noir.... il est mort.

Telle fut la fin de mon protecteur, une congestion cérébrale, une apoplexie foudroyante ou une asphyxie , causée par l'ivresse, avait terminé sa carrière.

Depuis qu'il existait des serments d'artillerie de marine,

on n'en citait pas un qui eût bu avec autantde persévérance. Un seul trait le caractérisera : ce prince des ivrognes le racontait comme le plus beau de sa vie.

sur une civière portée par quatre canonniers; c'était le pavois sur lequel on l'élevait. A chaque brancard pendaient des bidons d'eau-de-vie provenant de la

distribution du matin; juché sur cette espèce de palanquin improvisé, Dufailli faisait une pose devant chaque baraque du camp, où il buvait et faisait boire aux acclamations d'usage. Ces stations furent si souvent réitérées, qu'à la fin la tête lui tourna , et que sa majesté éphémère, introduite dans une escouade, avala, presque sans la mâcher, une livre de lard qu'elle prit pour du fromage de Gruyère : la substance était indigeste, Dufailli, rentré dans sa baraque, se jette sur son lit; il éprouve des soulèvements de cœur, il veut réprimer ces mouvements expansifs, l'éruption a lieu, la crise passe, il s'endort, et n'est tiré de sa léthargie profonde que par le grognement d'un chien et les coups de griffes d'un chat, qui postés à proximité du cratère, se disputaient... 0 dignité de l'homme, qu'étais-tu devenue? A ce hideux tableau, qui ne reconnaîtrait que nul, plus que Dufailli, n'était l'ait pour

La Barbe.

La coupe des cheveux

détail le jour de? Rois. Dufailli avait attrapé la fève: I donner des leçons de tempérance aux entants des pour honorer sa royauté, ses camarades le font asseoir | Spartiates?

MEMOIRES DE V1DOCQ

Je me suis arrêté un instant pour donner un dernier Coup de pinceau à monpays; il n'est plus, que Dieu lui fasse paix ! Je reviens à bord du brick, où Paulet m'a- ••:iit laissé avec le capitaine de prise et cinq hommes de l'équipage de la Revanche. A peine avions-nous fermé les écoutilles pour nous assurer de nos prisonniers, que nous nous rapprochâmes de la côte afin de la longer le plus possible jusqu'à Boulogne; mais quelques coups de canon, tirés par les Anglais avant l'abordage, avaient appelé dans notre direction une de leurs frégates. Elle força de voiles pour nous canonner, et bientôt elle fut si près de nous, que ses boulets nous dépassèrent; elle nous suivit ainsi jusqu'à la hauteur de Calais. Alors la mer devenant houleuse, et un vent impétueux chassant au rivage, nous crûmes qu'elle s'éloignerait, dans la crainte de se briser sur des récifs; elle n'était déjà plus maîtresse de ses manœuvres; poussée vers la terre, elle eut à lutter à la fois contre tous les éléments déchaînés : s'échouer était pour elle l'unique moyen de salut, il ne fut pas tenté. En un clin-d'ceil, la frégate fut précipitée sous les feux croisés des batteries de la côte de fer, de la jetée, du fort Rouge : de partout on faisait pleuvoir sur elle des bombes, des boulets rames et des obus. Au milieu du bruit effroyable de mille détonations, un cri de détresse se fait entendre, et la frégate s'abîme dans les flots, sans qu'il soit possible de lui porter secours.

Une heure après, le jour parut; de loin en loin, soulevés par les vagues, flottaient quelque débris. Unv homme et une femme s'étaient attachés sur un mât, ils agitaient un mouchoir ; nous allions doubler le cap Grenet lorsque nous aperçûmes leurs signaux. Il me semblait que nous pouvions sauver ces malheureux ; j'en fis la proposition au capitaine de prises, et sur son refus de mettre la chaloupe à notre disposition, dans l'élan d'une pitié que je n'avais pas encore ressentie, je me laissai emporter à la menace de lui faire sauter la cervelle. — Allons donc! me dit-il avec un sourire dédaigneux, et en haussant les épaules, le capitaine Paulet a plus d'humanité que toi, il les a vus, et ne bouge pas : c'est qu'il n'y a rien à faire. Ils sont là-bas, nous sommes ici, avec le gros temps, chacun pour soi ; nous avons fait assez de pertes comme ça, quand il n'y aurait que Fleuriot.

Cette réponse me rendit à mon sang-froid, et me fit comprendre que nous courions nous-mêmes un danger plus grand que je ne le supposais : en effet, les vagues s'amoncelaient; au-dessus, se jouaient les goëlans et les mauves qui mêlaient leurs cris aigus au sifflement de l'aquilon; à l'horizon, de plus en plus obscurci, se projetaient de longues bandes noires et rouges; l'aspect du ciel était affreux", tout annonçait une tempête. Heureusement Paulet avait habilement calculé le temps et les distances; nous manquâmes la passe de Boulogne, mais, non loin de là, au Portel, nous trouvâmes un refuge et la sécurité du rivage. En débarquant clans cet endroit, nous vîmes couchés sur la grève les deux infortunés que j'aurais si bien voulu secourir; le reflux les avait apportés sans vie sur la lerre]élrangère, où nous devions leur donner la sépul-

ture : c'étaient peut-être deux amants. Je fus touché de leur sort, mais d'autres soins marrachèrent à mes regrets. Toute la population du village, femmes, enfants, vieillards, était accourue sur la côte. Les familles de cent cinquante pêcheurs se livraient au désespoir, à la vue de frêles embarcations que foudroyaient six vaisseaux de ligne anglais, dont les masses solides affrontaient la mer en courroux. Chaque spectateur, avec une anxiété qu'il est plus aisé de concevoir que de décrire, ne suivait des yeux que la barque à laquelle il s'intéressait, et, selon qu'elle était submergée ou se trouvait hors de péril, c'étaient des cris, des pleurs, des lamentations, ou des transports d'une joie extravagante. Des femmes, des filles, des mères; des épouses, s'arrachaient les cheveux, déchiraient leurs vêtements, se roulaient par terre, en vomissant des imprécations et des blasphèmes; d'autres, sans croire insultera tant de douleur, et sans songer à remercier le ciel, vers lequel l'instant d'auparavant elles levaient des mains suppliantes, dansaient, chantaient, et, le visage encore inondé de pleurs, manifestaient tous les symptômes de l'allégresse la plus vive; les vœux les plus fervents, le patronage du bienheureux saint Nicolas, l'efficacité de son intercession, tout était oublié. Peut-être, un jour plus tard, allait-on s'en souvenir, peut-être devait-il y avoir un peu de compassion pour le prochain, mais pendant la tempête l'égoïsme était-là... On me l'avait dit : chacun pour soi.

CHlPlTrlŒ XIX

Je suis admis dans l'ariilleric de marine. — Je deviens caporal. — Sociétés secrètes de l'armée, les olympiens. — Duels singuliers. — Rencontre d'un forçat. — Le comte de L", mouchard politique. — Il disparaît. — L'incendiaire. — Je suis trahi. — Encore une fois la prison. — Licenciement de l'armée de la Lune. — Le soldat gracié. — Un de! mes compagnons est passé par les armes. — Le sorcier du camp. — Je m'évade.

Dèsle soir même je retournai à Boulogne, ou j'appris que, d'après un ordre du général en chef, tous les individus qui, dans chaque corps, étaient signalés comme mauvais sujets, devaient être immédiatement arrêtés et embarqués à bord des bâtiments armés en course. C'était une espèce de presse qu'on allait exercer pour purger l'armée, et mettre un terme à sa démoralisation, qui commençait à devenir alarmante. Ainsi, désormais il n'y avait plus moyen de m'isoler qu'en quittant la Revanche, sur laquelle, pour réparer les pertes du dernier combat, l'armateur ne manquerait pas d'envoyer quelques-uns de ces hommes dont le général jugerait à propos de se défaire. Puisque Ganivet et ses aflidés ne devaient plus reparaître dans les camps, je crus qu'il n'y avait plus aucun inconvénient à me faire soldat. Muni des papiers de Lebel, je m'enrôlai dans une compagnie de canonniers de marine, qui faisait le, service de la côte; et comme Lebel avait autrefois été caporal dans cette arme, j'ob-

MEMOIRES DE VIDUCU

tins ce grade à la première vacance, c'est-à-dire quinze jours après mon admission. Une conduite régulière et la parfaite intelligence des manœuvres, que je connaissais comme un artilleur de la vieille roche, me valurent promptement la bienveillance de mes chefs. Une circonstance qui aurait dû me la faire perdre acheva de me concilier leur estime.

J'étais de garde au fort de l'Eure : c'était pendant les grandes marées, il faisait un temps allreux; des montagnes d'eau balayaient la plate-forme avec une telle violence, que les pièces de trente-six n'étaient plus immobiles dans leurs embrasures; à chaque renouvellement de la laine, m eût dit que le fort entier allait être emporté. Tant que la Manche ne serait pas plus calme, il était plus qu'évident qu'aucun navire ne se montrerait : la nuit venue, je supprimai donc les sentinelles, permettant ainsi aux soldats du poste que je commandais de goûter les douceurs du lit de camp jusqu'au lendemain. Je veillais pour eux, ou plutôt je ne dormais pas, parce que je n'avais pas besoin de sommeil, lorsque sur les trois heures du matin, quelques mots que je reconnais pour de l'anglais, frappent mon oreille, en même temps que l'on heurte à la porte placée att bas do l'escalier qui conduit à la batterie. Je crus que nous étions surpris : aussitôt j'éveille tout le monde; je fais charger les ar mes, et déjà je m'apprête à vendre chèrement ma vie quand, à travers la porte, j'entends la voix et les gémissements d'une femme qui implore notre assistance. Bientôt je distingue clairement ces paroles françaises : Ouvrez , nous sommes des naufragés. — J'hésite un moment; cependant, après avoir pris mes précautions, pour immoler le premier qui se présenterait avec des intentions hostiles, j'ouvre, et je vois entrer une femme, un enfant et cinq matelots, qui étaient plus morts que vifs. Mon premier soin fut de les faire réchauffer; ils étaient mouiliés jusqu'aux os, et transis de froid. Mes canonniers et moi, nous leur prêtâmes des chemises et des vêtements, et dès qu'ils se furent un peu remis, ils me racontèrent l'accident qui nous procurait l'honneur de leur visite. Partis de la Havane sur un trois-mâts, et à la veille de terminer une heureuse traversée, il étaient venus se briser contre le môle de pierre qui nous renfermait, et n'avaient échappé à la mort qu'en se précipitant des hunes sur la batterie. Dix-neuf de leurs compagnons de voyage, parmi lesquels le capitaine, avaient été engloutis dans les flots.

La mer nous tint encore bloqués huit jours, sans quel'onosât envoyer unecha.'oupe pour nous relever. Au bout de ce temps, je fus ramené à terre avec mes naufragés, que je conduisis moi-même chez le chef militaire de la marine, qui me félicita comme si je les eusse fait prisonniers. Si c'étaient là une brillante capture, c'était bien le cas de dire qu'elle ne m'avait coûté qu une peur. Quoi qu'il en soit, dans la compagnie, elle fit concevoir la plus haute opinion de moi.

Je continuai à remplir mes devoirs avec une exactitude exemplaire; trois mois s'écoulèrent, et je ne méritais que des éloges; je me proposais d'en mériter toujours; mais une carrière aventureuse ne cesse pas

de l'être tout d'un coup. Une fatale propension à laquelle j'obéissais malgré moi, et souvent à mou insu fïifi rapprochait constamment des personnes ou des objets qui devaient le plus s'opposer à ce que je maîtrisasse ma destinée : ce fut à cette singulière propension, que, sans être agrégé aux sociétés secrètes de l'armée, je dus d'être initié à leur mystères.

C'est à Boulogne que ces sociétés prirent naissance. La première de toutes, quoi qu'en ait pu dire M. Nodier, dans son histoire des Philadelphes \ fut celle des olympiens, dont le fondateur apparent fut un nommé Grombet de Namur ; elle ne se composa d'abord que d'aspirants et d'enseignes de la marine, mais elle ne tarda pas à prendre de l'accroissement, et l'on y admit des militaires de toutes les armes, principalement de l'artillerie.

Grombet, qui était fort jeune (il n'était qu'aspirant de première classe), se démit de son titre de chef des olympiens, et rentra dans les rangs des frères, qui élurent un vénérable, et se constituèrent avec des formes maçonniques. La société n'avait pas encore de but politique, ou du moins si elle en avait un. il n'était connu que des membres influents. Le but avoué étaii l'avancement mutuel: l'olympiey. qui s'élevait devait concourir de tout son pouvoir à l'élévation des olympiens qui étaient dans des grades inférieurs. Pour être reçu, si l'on appartenait à la marin»!, il fallait être au moins aspirant de seconde classe, et au plus capitaine de vaisseau; si l'on servait dans les troupes de terre, la limite allait du colonel à l'adjudant-sous-offîcier exclusivement. Je n'ai pas entendu dire que dans leurs réunions, les olympiens aient jamais agité des questions qui eussent trait à la conduite du gouvernement, mais on y proclamait l'égalité, la fraternité, et l'on y prononçait des discours qui contrastaient beaucoup avec les doctrines impériales.

A Boulogne, les olympiens se rassemblaient habituellement chez une madame Hervieux, qui tenait une espèce de café borgne peu fréquenté. C'étaient là qu'ils tenaient leurs séances et qu'ils faisaient leurs réceptions, dans une salle qui leur était consacrée.

11 y avait à l'Ecole militaire, ainsi qu'à l'Ecole polytechnique, des loges qui étaient affiliées aux olympiens. En général, l'initiation se réduisait à des mots de passe, à des signes et à des attouchements que l'on enseignait aux récipiendaires; mais les véritables adeptes savaient et voulait autre chose. Le symbole de la société expliquait assez les intentions de ces derniers ; un bras armé d'un poignard sortait de la nue: au dessous l'on voyait un buste renversé: c'était celui de César. Ce symbole, dont le sens se révèle de lui-même, était empreint sur le sceau des diplômes. Ce sceau avait été modelé en relief par un cauonnier nommé Beaugrand ou Belgrand, employé à la direction de l'artillerie; on en avait ensuite obte-

1. Histoire des Sociétés secrètes Je. l'armée, et dei Conspirations militaires Ç'H oit en poiu iibjet la destruction d>i gouvernement de [ Bonaparte, 3« édition, Pans, c!i:;î Oi'!- fils, rue Si- Marc, n.2 U.

MEMOIRES DE YIDOCQ

nu le creux en cuivre au moyen de la fonte rectifiée par la ciselure.

Pour être reçu olympien, il (allait avoir fait preuve de courage, de talent et de discrétion. Les militaires d'un mérite distingué étaient ceux que l'on cherchait à enrôler de préférence. On faisait en sorte, autant que possible, d'attirer dans la société les fils des patriotes qui avaient protesté contre l'érection du trône impérial, ou qui avaient été persécutés. Sous l'empire, il suffisait d'appartenir à une famille de mécontents, pour se trouver dans la catégorie des admissibles.

Les chefs véritables de cette association étaient dans l'ombre, et ne communiquaient pas leurs projets. Ils complotaient le renversement du despotisme, mais ils ne mettaient personne dans leur confidence. 11 fallait que les hommes au moyen desquels ils espéraient que ce résultat s'accomplirait, fussent des conjurés à leur insu. Personne ne devait leur proposer de conspirer, mais ils devaient en trouver la force et la volonté dans leur propre situation. C'est en vertu de cette combinaison que les olympiens finirent par se recruter jusque dans les derniers rangs des armées tant de terre que de mer.

Un sous-officier ou un soldat marquait-il, par son instruction, par l'énergie de son caractère, par sa fermeté, par son esprit d'indépendance, les olympiens l'attiraient à eux, et bientôt il entrait dans cette confraternité, où l'on s'engageait, sous la foi du serment, à se donner les uns aux autres aide et protection. L'appui réciproque que l'on se promettait semblait être le seul lien de la société; mais au fond il y avait une préméditation cachée. On savait, d'après une longue expérience, que sur cent individus admis, à peine dix obtiendraient un avancement proportionné à leur mérite: ainsi, sur cent individus, il était probable qu'avant peu d'années on compterait quatre-vingt-dix-mille ennemis de l'ordre de choses dans lequel il leur avait été impossible de se caser. C'était le comble de l'adresse d'avoir classé de la sorte, sous une dénomination commune, des hommes entre lesquels on était certain qu'il y aurait plus tard l'affinité du mécontentement, des hommes qui seraient irrités, et qui, fatigués de l'injustice, ne manqueraient pas de saisir'avec empressement l'occasion de se venger. Ainsi se trouvait fomentée une ligue qui, pour s'ignorer elle-même, n'en avait pas une existence moins réelle. Les éléments d'une conspiration étaient rapprochés : ils se perfectionnaient, se développaient de plus en plus ; mais il ne devait point y avoir de conspirateurs tant que cette conspiration n'éclaterait pas; on attendait le moment propice.

Les olympiens précédèrent de plusieurs années les philadelphes, avec lesquels ils se confondirent plus tard. L'origine de leur société est un peu antérieure à l'époque du sacre de Napoléon. On assure qu'ils se réunirent pour la première fois à l'occasion de la disgrâce de l'amiral Truguet, destitué parce qu'il avait voté contre le consulat à vie. Après la condamnation de Moreau, la société, constituée sur des bases plus targes, compta un grand nombre de Bretons et de

Francs-Comtois. Parmi ces derniers, était Oudet, qui puisa chez les olympiens la première idée de la phi- Jadelphie.

Les olympiens existèrent près de deux années sans que le gouvernement parût s'en inquiéter. Enfin, en 1806, M. Devilliers, commissaire général de police à Boulogne, écrivit à Fouché pour lui dénoncer leur:, rassemblements ; il ne les signalait pas comme dangereux, mais il croyait de son devoir de les faire surveiller, et il n'avait près de lui aucun agent à qui il pût confier une pareille tâche; il priait, en conséquence, le ministre d'envoyer à Boulogne un de ces mouchards exercés que la police politique a toujours sous la main. Le ministre répondit au commissaire général, qu'il le remerciait beaucoup de son zèle pour le service de l'Empereur, mais que depuis longtemps on avait l'œil sur les olympiens, ainsi que sur plusieurs autres sociétés du même genre ; que le gouvernement était assez fort pour ne pas les craindre dans le cas où elles conspireraient: que, d'ailleurs, il ne pouvait plus y avoir que des trames d'idéologues, dont l'Empereur ne se souciait nullement, et que, selon toute apparence, les olympiens étaient des rêveurs, et leur réunion une de ces puérilités maçonniques inventées pour amuser des niais. -

Celte sécurité de Fouché n'était pas réelle, car à peine eut-il reçu l'avis qui lui avait été transmis par M. Devilliers, qu'il manda dans son cabinet le jeune comte de L**\ qui était initié aux secrets de presque toutes les sociétés de l'Europe. — L'on m'écrit de Boulogne, lui dit-il, qu'il vient de se former dans l'armée une espèce de société secrète sous le titre d'olympiens: on ne me fait pas connaître le but de l'association, mais on m'annonce qu'elle a des ramifications trèsétendues.... Peut-être se rattache-t-elle aux conciliabules qui se tiennent chez Bernadotteoù chez la Staël Je sais bien ce qui se passe ici : Garât, qui me croit son ami, et qui a la bonhomie de supposer que je suis encore patriote, ni plus ni moins qu'en 93 , me raconte tout. Il y a des jacobins qui imaginent que je regrette la république, et que je pourrais travailler à la rétablir : ce sont des sots que j'exile ou que je place suivant que cela me convient.... Truguet, Bousselin, Ginguené ne font pas un pas, ne disent pas un mot que je n'en sois aussitôt averti... Ce sont des gens peu redoutables, comme toute la clique de Moreau; ils bavardent beaucoup et agissent peu. Cependant, depuis quelque temps, ils semblent vouloir se faire un parti dans l'armée; il m'importe de savoir ce qu'ils veulent; les olympiens sont peut-être une de leurs créations. Il serait bien utile que vous vous fissiez recevoir olympien; vous me révéleriez les mystères de ces messieurs, et alors je verrais quelles mesures il faut prendre.

Le comte de L*** répondit à Fouché que la mission qu'il lui proposait était délicate; q ue les olympiens ne faisaient probablement aucune réception sans avoir pris auparavant des informations sur le compte du récipiendaire , qu'en outre, on ne pouvait pas être admis, si l'on n'appartenait pas à l'armée. Fouché réfléchit un instant sur ces obstacles, puis, prenant la

parole : J'ai, dit-il , découvert un moyen de vous faire initier promptement. Vous vous rendrez à Gènes: là vous trouverez un détachement de conscrits liguriens qui doivent incessamment être dirigés sur Boulogne, pour y être incorporés dans le huitième régiment d'artillerie à pied. Parmi eux est un comte Boccardi, que sa famille a vainement cherché à faire remplacer... Vous offrez de partir à la place du noble Génois; et, pour lever à cet égard toute espèce de difficultés, je vous fais remettre un certificat constatant que vous avez, sous le nom de Bertrand, satisfait aux lois sur la conscription. Au moyen de cette pièce, vous êtes agréé, et vous partez avec le détachement. Arrivé à Boulogne, vous aurez affaire à un colonel » fanatique de maçonnerie, d'illuminisme, d'hermétisme , etc. Vous vous ferez reconnaître, et comme vous êtes dans les hauts grades, il ne manquera pas de vous protéger. Vous pourrez alors lui faire, au sujet de votre origine, toutes les ouvertures que vous jugerez à propos. Ces confidences auront d'abord pour effet d'atténuer l'espèce de défaveur qui s'attache toujours à la qualité de remplaçant; elles vous attireront ensuite la considération des autres chefs. Mais il est indispensable que l'on croie qu'il y a eu pour vous nécessité de vous faire soldat. Sous votre véritable nom, vous étiez en butte à des persécutions de la part de l'Empereur : c'est pour échapper à la proscription que vous vous êtes caché dans un régiment. Voilà votre histoire : elle circulera dans les camps, et l'on ne doutera pas que vous ne soyez une victime et un ennemi du système impérial... Je n'ai pas besoin d'entrer dans de plus longs détails... Le reste s'effectuera tout seul.... Au surplus, je m'en remets entièrement à votre sagacité. »

Muni de ces instructions, le comte de L*** partit pour l'Italie, et bientôt après il revint en France, avec les conscrits liguriens. Le colonel Aubry l'accueillit comme un frère que l'on revoit après une longue absence. Il le dispensa des manœuvres et de l'exercice, assembla la loge du régiment pour le recevoir et le fêter, lui fit mille politesses, l'autorisa à se mettre en bourgeois, et le traita en un mot, avec la plus grande distinction.

En peu de jours, toute l'armée sut que M. Bertrand était un personnage : on ne pouvait pas lui donner les épaulettes; on le nomma sergent, et les officiers, oubliant pour lui seul qu'il était sur les degrés inférieurs de la hiérarchie militaire, n'hésitèrent pas à l'admettre dans leur intimité. M. Bertrand était devenu véritablement l'oracle du corps; il avait de l'esprit, une instruction très -variée, et. l'on était disposé à le trouver plus instruit et plus spirituel encore qu'il ne l'était. Quoiqu'il en fut, il ne tarda pas à se lier avec plusieurs olympiens, qui tinrent à singulier honneur de le présenter à leurs frères. M. Bertrand fut initié , et dès qu'il eut réussi à se mettre en communication

i. Le colonel Aubry, inspecteur général de l'artillerie, mon h (renle-trois ans. Il succomba pende jours après la bataille du Dre d où il avait en les deux jambes emportées pur un boulet.

avec les sommités de l'Olympe, il adressa dc^ rapports au ministre de la police.

Ce que je viens de raconter de la société des Olympiens et de M. Bertrand, je le tiens de M. Bertrand lui-même, et pour légitimer la vérité de mon récit, il ne sera peut-être pas superflu de dire par quelles circonstances il fut amené à me faire confidence de la mission dont il était chargé et à me révéler des particularités dont il est fait mention ici pour la première fois.

Rien de plus fréquent à Boulogne que le duel, dont la funeste manie avait gagné jusqu'aux paisibles Néerlandais de la flotille sous les ordres de l'amiral Werhvvel. II y avait surtout, non loin du camp de gauche, au pied d'une colline, un petit bois dans le voisinage duquel ou ne passait jamais, quelle que fut l'heure du jour, sans voir sur la lisière une douzaine d'individus engagés dans ce qu'on appelle une affaire d'honneur. C'est dans cet endroit qu'une amazone célèbre, la demoiselle Div... tomba sous le fer d'un ancien amant, le colonel Camb..., qui ne l'ayant pas reconnue sous des habits d'homme, avait accepté d'elle un combat singulier. La demoiselle Div..., qu'il avait abandonnée pour une autre, avait voulu périr de sa main.

Un jour, que, de l'extrémité du plateau que peuplait la longue file des baraques du camp de gauche, j'abaissais mon regard sur le théâtre de cette scène sanglante, j'aperçus à quelque distance du petit bois deux hommes dont l'un marchait sur l'autre, qui battait en retraite à travers la plaine; à leurs pantalons blancs, je reconnus les champions pour Hollandais ; je m'arrêtai un instant à les considérer. Bientôt l'assaillant rétrograda à son tour; enfin se faisant mutuellement peur, ils rétrogradèrent en même temps , en agitant leurs sabres, puis l'un d'eux venant à s'enhardir, lança son briquet à son adversaire, et le poursuivit jusqu'à la berge d'un fossé, que cet adversaire ne put franchir. Alors chacun d'eux renonçant à se servir de son sabre, même comme projectile, un combat à coups de poing s'engagea entre ces hommes qui vidèrent ainsi leur querelle. Je m'amusais de ce duel grotesque, quand je vis tout près d'une ferme où nous allions quelquefois manger du codiau (espèce de bouillie blanche faite avec de la farine et des œufs), deux individus , qui , débarrassés de leurs habits , se préparaient a mettre l'épée a la main, eu présence de de leurs témoins, qui étaient d'un côté un maréchaldes-logis du dixième régiment de dragons, et de l'autre, un fourrier de l'artillerie. Bientôt les fers se croisèrent; le plus petit des combattants, était un sergent des canonniers ; il rompait avec une intrépidité sans égale; enfin après avoir parcouru une cinquantaine de pas, je crus qu'il allait être percé de part en part, lorsque tout à coup il disparut comme si la terre se fut entrouverte sous lui; aussitôt un grand éclat de rire se fit entendre. Après ce premier mouvement d'une gaieté bruyante, les assistants se rapprochèrent, je les vis se baisser. Poussé par un sentiment de curiosité, je me dirigeai vers eux, et j'arrivai fort à propos pour les aider à retirer d'un trou pratiqué pour l'écoulement

12fi

d'une auge à pourceaux, le pauvre diable dont la disparition subite m'avait trappe d'étonnement. Il était presque asphyxié, et tout couvert de fange des pieds à la tête; le grand air lui rendit assez vite l'usage de ses sens, mais il n'osait respirer, il craignait d'ouvrir la bouche et les yeux, tant le liquide dans lequel il avait été plongé était infect. Dans cette fâcheuse situation, les premières paroles qu'il entendit furent des plaisanteries : je me sentis révolté de ce manque de générosité, et cédant à ma trop juste indignation , je lançai à l'antagoniste de la victime ce coup d'œii provocateur qui, de soldat à soldat, n'a pas besoin d'être interprêté. — Il suHit, me dit-il , je t'attends de pied ferme. — A peine suis-jeen garde, que sur ce bras qui oppose un fleuret à celui que j'ai ramassé, je remarque un tatouage qu'ii me semble reconnaître : c'était !a figure d'une ancre dont la branche était entourée des replis d'un serpent. — Je vois la queue, m'écriai-je. gare à la tête; — et en donnant cet avertissement, je me fendis sur mon homme que j'atteignis au téton droit. ■ — Je suis blessé, dit-il alors, est-ce au premier sang?

— Oui, au premier sang, lui répondis-je — et sans plus attendre, je me mis en devoir de déchirer ma chemise, pour panser sa blessure. Il fallut lui découvrir la poitrine ; j'avais deviné la place de la tête du serpent, qui venait comme lui mordre l'extrémité du sein; c'était là que j'avais visé.

En voyant que j'examinais alternativement et signe et les traits de son visage, mon adversaire ne laissait pas de concevoir de l'inquiétude; je m'empressai de le rassurer, par ces paroles : que je lui dis à l'oreille : Je sais qui tues; mais ne crains rien, je suis disecret.

— Je te connais aussi, me répondit-il, en me serrant la main, et je me tairai. Celui qui me promettait ainsi son silence, était un forçat évadé du bagne de Toulon. Il m'indiqua son nom d'emprunt, et m'apprit qu'il était marechal-des-logis-chef au 10e de dragons où il éclipsait par sou luxe tous les officiers du régiment.

Tandis qu'avait lieu cette reconnaissance, l'individu dont j'avais pris la défense, en véritable redresseur de torts, essayait de laver, dans un ruisseau, le plus gros de la souillure dont il était couvert; il revint promptement auprès de nous : tout le monde était plus calme; il ne fut plus question du dillérend, et l'envie de rire avait tait place à un désir sincère de réconciliation.

Le maréchal- des-logis-chef, que je n'avais blessé que très-légèrement, proposa de signer la paix au Canon d'or, où il y avait toujours d'excellentes matelottes, et des canards plumés d'avance. 11 nous y paya un déjeuner de prince, qui se prolongea jusqu'au souper, dont sa partie adverse fit les frais.

La journée complète on se sépara. Le maréchal deslogis-chef me fit promettre de le revoir, et le sergent ne fut pas content que je ne l'eusse accompagné chez lui.

Ce sergent était M. Bertrand ; il occupait clans la haute ville, un logement d'officier supérieur; dès que nous y fûmes seuls, il me témoigna sa reconnaissance

avec toute la chaleur dont est capable, après boire, un poltron que l'on a sauvé d'un grand danger: il me (it des oil'res de, service de toute espèce, et comme je n'eu acceptais aucune: — Vous croyez peut-être, me dit-il, que je ne puis rien ; il n'est point de petit protecteur, mon camarade; si je ne suis que sous-officier c'est que je ne veux pas être autre chose; je n'ai point d'ambition, et tous les olympiens sont comme moi, ils font peu de cas d'une misérable distinction de grade. — Je lui demandai ce qu'étaient les olympiens. — Ce sont, me répondit-il, des gens qui adorent la liberté et préconisent l'égalité: voudriezvous être olympien? pour- peu que cela vous tente, je me charge de vous faire recevoir. .»

Je remerciai M. Bertrand, et j'ajoutai que je ne voyais pas trop la nécessité de m'enrôler dans une société sur laquelle devait tôt ou tard se porter l'attention de la police, — Nous avez raison, reprit-il, en : me marquant un véritable intérêt, ne vous faites pas j recevoir, car tout cela finira mal. Et alors il commença à me donner sur les olympiens les détails que j'ai consignés dans ces mémoires; puis comme il était encore sous l'influence confidentielle et singulièrement expansive du Champagne, dont nous nous étions abreuvés : il me révéla sous le sceau du secret la mission qu'il était venu remplir à Boulogne.

Après cette première entrevue, je continuai de voir M. Bertrand, qui resta encore quelque temps à son poste d'observateur. Enfin, l'époque arriva où, suffisamment instruit, il demanda et obtint un congé d'un mois: il allait, disait-il, recueillir une succession considérable; mais le mois expiré, M. Bertrand ne revint pas, le bruit se répandit qu'il avait emporté une somme de douze mille francs que lui avait confiée le colonel Aubry, à qui il devait ramener un équipage et des chevaux: une autre somme destinée à des empiètes pour le compte du régiment, était passée de la même manière dans l'actif de M. Bertrand. On sut qu'à Paris, il était descendu rueNotre-Dame-des-Victoires, à l'hôtel de Milan, où il avait exploité à outrance un crédit imaginaire.

Toutes ces particularités constituaient une mystification, dont les dupes n'osèrent pas même se plaindre sérieusement. Seulement il fut constaté que M. Bertrand avait disparu : on le jugea, et comme déserteur il fut condamné à cinq ans de travaux publics. Peu de temps après, arriva l'ordre d'arrêter les principaux d'entre les olympiens, et de dissoudre leur société. Mais cet ordre ne put être exécuté qu'en partie: les chefs, avertis que le gouvernement allait sévir contre eux, et les jeter dans les cachots de Vincennes, ou de toute autre prison d'État, préférèrent la mort à une si misérable existence. Cinq suicides eurent lieu le même jour. Un sergent-major du vingt-cinquième de ligne et deux sergents d'un autre corps, se firent sauter la cervelle. Un capitaine qui, la veille, avait reçu son breveté dehef de bataillon, se coupa la gorge avec un razoir... Il était logé au Lion d'argent; l'aubergiste, M. Boutrois, étonné de ce que, suivant sa coutume, il ne descendait pas pour déjeuner avec les autres otîiciers, frappe à la porte de sa chambre : le

capitaine était alors placé au-dessus d'une ouverte qu'il avait disposée pour recevoir son sang; il remet précipitamment sa cravate, ouvre, essaie de parler, et tombe mort. Un officier de marine qui montait une Drame chargée de poudre, y mit le feu, ce qui entraîna l'explosion de la prame voisine. La terre trembla à plusieurs lieues à la ronde; toutes les vitres de la basse ville furent brisées; les façades de plusieurs maisons sur le port s'écroulèrent; des débris de gréement, des mâtures brisées, des lambeaux de cadavres furent jetés à plus de dix-huit cents toises. Les équipages des deux bâtiments périrent Un seul homme

fut sauvé, comme par miracle : c'était un matelot qui était dans les hunes; le mât avec lequel il futem orté jusque dans la nue, retomba perpendiculairement dans la vase du bassin, qui était à sec, et s'y planta à une profondeur de plus de six pieds. On trouva le matelot vivant; mais dès ce moment il eut perdu l'ouïe et la parole, qu'il ne recouvra jamais.

A Boulogne, on fut surpris de la coïncidence de ces événements. Des médeci .s prétendirent quf' cette simultanéité de suicides avait été déterminée par une disposition résultant d'un état particulier de l'atmosphère. Ils invoquaient à l'appui de leur opinion une observation faite à Vienne en Autriche, ou, l'été précédent, grand nombre de jeunes filles, entraînées comme par une sorte de frénésie s'étaient précipitées le môme jour.

Quelques personnes croyaient expliquer ce qu'il y avait d'extraordinaire dans cette circonstance, en disant que rarement un suicide, quand il est ébruité, n'est pas accompagné de deux ou trois autres. En résumé, le public sut d'autant moins à quoi s'en tenir, que la police, qui craignait de laisser apercevoir tout ce qui pouvait caractériser l'opposition au régime impérial, faisait, à dessein, circuler les bruits les plus étranges; les précautions furent si bien prises qu'à cette occasion le nom d'olympien ne fut pas même' prononcé une seule fois dans les camps; cependant la cause de tant d'aventures tragiques était dans les dénonciations de M. Bertrand. Sans doute il fut récompensé, j'ignore de quelle manière; mais ce qui me parait probable, c'est que la haute police, satisfaite de ses services, dut continuer de l'employer, puisque, quelques années plus tard, on le rencontra en Espagne, dans le régiment d'Isembourg, où devenu lieutenant, il n'était pas regardé comme un moins bon gentilhomme que les Montmorenci, les Saint-Simon, et autres rejetons de quelques-unes des plus illustres maisons de France qui avaient été placés dans ce corps.

Peu de temps après la disparition de M. Bertrand, la compagnie dont je faisais partie fut détachée à Saint-Léonard, petit village à une lieue de Boulogne. Là, notre tâche se bornaità la garde d'une poudrière, dans laquelle avait été emmagasinée une grande quantité de munitions de guerre. Le service n'était pas pénible, mais le poste était réputé dangereux : plusieurs factionnaires y avaient été assassinés, et l'on croyait que les Anglais avaient résolu de faire sauter ce dépôt. Quelques tentatives du même genre, qui

avaient eu lieu dans les dunes sur divers points, ne laissaient aucun doute à cet égard. Nous avions donc des raisons assez fortes pour déployer une continuelle vigilance.

Une nuit que c'était mon tour de garde, nous sommes subitement réveillés par un coup de fusil : aussitôt tout le poste est sur pied; je m'empresse, suivant l'usage, d'aller relever la sentinelle: c'était un conscrit dont la bravoure ne m'inspirait pas une grande confiance, je l'interroge, et, d'après ses réponses, je conclus qu'il s'est effrayé sans motif. Je visite les dehors de la poudrière, qui était une vieille église, je fais fouiller les approches: on n'aperçoit rien, aucun vestige de pas d'homme. Persuadé alors que c'était une fausse alerte, je réprimande le conscrit, et le menace de la salle de police. Cependant, de retour au corps de garde, je lui fais de nouvelles questions, et le ton atfirmatif avec lequel il proteste qu'il a vu quelqu'un, les détails qu'il me donne, commencent à me faire croire qu'il ne s'est point laissé aller à une vaine terreur , il me vient des pressentiments , je sors, et me dirige une seconde fois vers la poudrière, dont je trouve la porte entre-baillée, je la pousse, et, de l'entrée, mes regards sont frappés des faibles reflets d'une lumière qui se projette entre deux hautes rangées de caisses à cartouche. J'enfile précipitamment cette espèce de corridor , parvenu à l'extrémité, je vois une lampe allumée sous une des

caisses qui débordait les autres, la flamme touche au sapin, et déjà se répand une odeur de résine. Il n'y a pas un instant à perdre , sans hésiter je renverse la lampe, je retourne la caisse, et avec mon urine j'éteins les restes de l'incendie. L'obscurité la plus complète me garantissait que j'avais coupé court à l'embrasement. Mais je ne fus pas sans inquiétude tant que l'odeur ne se fut pas entièrement dissipée. J'attendis ce moment pour me retirer. Quel était l'incendiaire? je l'ignorais, seulement il s'élevait de fortes présomptions dans mon esprit, je soupçonnai le garde-magasin, et afin de connaître la vérité, je me rendis sur-lechamp à son domicile. Sa femme y était seule: elle me dit que, retenu à Boulogne pour des affaires, il y avait couché, et qu'il rentrerait le lendemain matin. Je demandai les clefs de îa poudrière : il les avait emportées. L'enlèvement des clefs acheva de me convaincre qu'il était coupable. Toutefois, avant de faire mon rapport, je revins à dix heures pour m'assurer s'il était de retour ; il n'avait pas encore reparu.

Un inventaire auquel on procéda dans la même journée, prouva que le garde devait avoir le plus grand intérêt à anéantir le dépôt qui lui était confié: c'était l'unique moyen de couvrir les vols considérables qu'il avait commis. Quarante jour» se passèrent sansqu'on sût ce que cet homme était devenu. Des moissonneurs trouvèrent son cadavre dans un champ de blé; un pistolet était près de lui.

C'était ma présence d'esprit qui avait prévenu l'explosion de la poudrière: j'en fus récompensé par de l'avancement; je devins sergent, et le général en chef, qui voulut me voir, promit de me recommander à la bienveillance du ministre. Comme je me croyais le

Ferrement des forçats.

pied à l'étrier, et que je désirais faire mon chemin, je m'appliquais surtout à faire perdre à Lebel toutes les mauvaises habitudes de Vidocq, et si la nécessité d'assister aux distributions de vivres, ne m'avait de temps à autre appelé à Boulogne, j'aurais été un sujet accompli: mais à chaque fois que je venais en ville, je devais une visite au maréchal-des-logis-chef des dragons, contre lequel j'avais pris le parti de M. Bertrand, non qu'il l'exigeât , mais je sentais la nécessité de le ménager : alors c'était un jour entier consacré à la ri botte, et malgré moi je dérogeai à mes projets de réforme.

A l'aide de la supposition d'un oncle sénateur, dont la succession, disait-il, lui était assurée, mon ancien collègue du bagne menait une vie fort agréable; le le crédit dont il jouissait en sa qualité de fds de famille était en quelque sorte illimité. Point de richard boulonnais qui ne tint à honneur d'attirer chez lui un personnage d'une si haute distinction. Les papas les plus ambitieux ne souhaitaient rien tant que de l'avoir pour gendre, et parmi les demoiselles, c'était à qui réussirait à fixerson choix; aussi avait-il le privilège de puiser à volonté dans la bourse des uns, et de tout obtenir de la complaisance des autres. Il avait un train de colonel, des chiens, des chevaux, des domestiques : il affectait le ton et les manières d'un trand seigneur, et possédait au suprême degré l'art de icter de la poudre aux yeux et de se faire valoir. C'était au point que les officiers eux-mêmes, qui d'ordinaire sont si bêtement jaloux des prérogatives de l'épauletle, trouvaient très-naturel qu'il les éclipsât. Ailleurs qu'à Boulogne, cet aventurier eût tardé d'au-

tant moins à être reconnu pour un chevalier d'in dustrie, qu'il n'avait, pour ainsi dire, reçu aucune éducation ; mais, dans une cité où la bourgeoisie, de création toute récente, n'avait pu encore adopter de la bonne compagnie que le costume, il lui était facile d'en imposer.

Fessard était le véritable nom du maréchal-deslogis-chef, que l'on ne connaissait dans le bagne que sôus celui à'Hippolyte. il était, je crois, de la Basse- Normandie : avec tous les dehors de la franchise, une physionomie ouverte et l'air évaporé d'un jeune étourdi, il avait ce caractère cauteleux que la médisance attribue aux habitants de Domfront ; c'était, en un mot, un garçon retors, et pourvu de toutes les rubriques propres à inspirer de la confiance. Un pouce de terre dans son pays lui aurait fourni l'occasion de mille procès, et serait devenu son point de départ pour arriver à la fortune en ruinant le voisin; mais Hippolyte ne possédait rien au monde; et, ne pouvant se faire plaideur, il s'était fait escroc, puis

faussaire, puis on va voir ;je n'anticiperai pas

sur les événements.

Chaque fois que je venais en ville, Hippolyte me payait à dîner. Un jour, entre la poire et le fromage, il médit: — Sais-tu que je t'admire; vivre en ermite à la campagne, se mettre à la portion congrue, et n'avoir pour tout potage que vingt-deux sous par jour, je ne conçois pas que l'on puisse se condamner à des privations pareilles; quant à moi, j'a'r.îerais mieux mourir. Mais tu fais tes cftopins (coups) à la sourdine , et tu n'es pas sans avoir quelque ressource. Je lui répondis que ma solde me suffisait,

HVALENTIN.

Travaux des forçats.

ue d'ailleurs j'étais nourri, habillé, et que je ne manquais de rien. — A la bonne heure, reprit-il ; cependant il y a ici des grinchisseurs, et tu as sans doute entendu parler de V armée de la Lune; il faut te faire affilier; si tu veux, je t'assignerai un arrondissement : tu exploiteras les environs de Saint- Léonard.

J'étais instruit que l'armée de la Lune était une association de malfaiteurs, dont les chefs s'étaient jusque là dérobés aux investigations de la police. Ces brigands, qui avaient organisé l'assassinat et le vol dans un rayon de plus de dix lieues, appartenaient à tous les régiments. La nuit, ils rôdaient dans Ifc3 camps ou s'embusquaient sur les routes, faisant de fausses rondes et de fausses patrouilles , et arrêtant quiconque présentait l'espoir du plus léger butin. Afin de n'éprouver aucun obstacle dans la circulation , ils avaient à leur disposition des uniformes de tous les grades. Au besoin,, ils étaient capitaines, colonels, généraux, et ils faisaient à propos usage des mots d'ordre et de ralliement, dont quelques affides , employés probablement à l'étatmajor, avaient soin de leur communiquer la série par quinzaine.

D après ce que je savais, la proposition d'Hippolyte était bien faite pour m'effrayer : ou il était un des chefs de l'armée de la Lune, ou il était un des agents secrets envoyés par la police pour préparer le licenciement de cette armée , peut-être était-il l'un et l'autre Ma situation vis-à-vis de lui était embarrassante Le fil de ma destinée allait se nouer

encore je ne pouvais plus, comme à Lyon, me

tirer d'affaire en dénonçant le provocateur. A quoi m'eût servi la dénonciation dans le cas où Hippolyte aurait été un agent? Je me bornai donc à rejeter sa proposition, en lui déclarant avec fermeté que j'étais résolu à rester honnête homme. — Tu ne vois pas que je plaisante, me dit-il, et tu prends la chose au sérieux. Je suis charmé, mon camarade de te trouver dans de tels sentiments. C'est tout comme moi , ajouta-t-il; je suis rentré dans le bon chemin; le Diable à présent ne m'en ferait pas sortir. Puis, la conversation changeant d'objet, il ne fut plus question

! de l'armée de la Lune.

Huit jours après l'entrevue pendant laquelle Hippolyte m'avait fait une ouverture si promptement rétractée, mon capitaine, en passant l'inspection des armes, me condamna à vingt-quatre heures de salle

; de police, pour une tache qu'il prétendait avoir aperçu dans mon fourniment. Cette maudite tache, j'eus

j beau me crever les yeux pour la découvrir, je ne pus jamais en venir à bout. Quoi qu'il en soit, je me rendis à la garde du camp sans me plaindre : vingtquatre heures, c'est sitôt écoulé! C'était le lendemain

! à midi que devait expirer ma peine.... A cinq heures

i du malin, j'entends le trot des chevaux, et bientôt après le dialogue suivant s'établit: « — Qui vive? — France. — Quel régiment? — Corps impérial de la gendarmerie. » A ce mot de gendarmerie, j'éprouvai un frémissement involontaire. Tout à coup la porte s'ouvre, et l'on appelle Vidocq. Jamais ce nom, tombé à l'improviste au milieu d'une troupe de scélérats, ne les' a plus consternés que je ne le fus en ce moment. — Allons, suis-nous, me cria le brigadier; et,

pour être sûr que je ne m'échapperai pas, il prend la précaution de m'attacher. On me conduisit aussitôt à la prison, où je me fis donner un lit à la pistole. J'y trouvai nombreuse et bonne compagnie. — Ne le disais-je pas ? s'écrie, en me voyant entrer, un soldat de l'artillerie, qu'à son accent je reconnais pour Piémontais ; tout le camp va arriver ici... En voilà encore un d'enflaqué ; je parie ma tête à couper que c'est ce gueux de maréchai-des-logis-chef de dragons qui lui a joué le tour. On ne lui cassera pas la gueule à ce brigand là! — Et va donc le chercher, ton maréchal-des-logis-chef, interrompit un second prisonnier, qui me parut aussi être du nombre des nouveaux venus ; s'il a marché toujours, il est bien loin à présent, depuis la semaine dernière qu'il a levé le pied. Tout de même, avouez, camarades, que c'est un fin matois. En moins de trois mois, quarante mille francs de dettes dans la ville. C'est-il ça du bonheur 1 Et les

enfants qu'il a faits Pour ceux-là je ne voudrais

pas être obligé de les reconnaître Six demoiselles

enceintes , des premières bourgeoises ! ! ! Elles croyaient tenir le bon Dieu par les pieds... les voilà bien loties!... — Oh! oui, dit un porte-clefs qui s'occupait de préparer mon coucher; il a fait bien fait du dégât, ce monsieur; aussi gare à lui, s'il se laisse mettre le grappin dessus : on l'a porté déserteur. On le rattrappera. — Prends garde de le perdre, répartisje; on le rattrappera comme on a rattrappé M. Bertrand. — Et quand on le rattrapperait, reprit le Piémontais; ça m'empêcherait-il d'aller me faire guillotiner à Turin? D'ailleurs, je le répète! je parierais

bien ma tête à couper — Eh que veut-il donc le

boudsarone avec sa tête à couper? s'écria un quatrième interlocuteur; nous sommes enfoncés; il n'y a plus à y revenir. Eh bien! n'importe par qui! Ce dernier avait raison. D'ailleurs, il était tout à fait superflu de s'égarer dans le champ des conjectures, et il fallait être aveugle pour ne pas reconnaître dans Hippolyte l'auteur de notre arrestation. Quant à moi, je ne pouvais pas m'y tromper, puisqu'à Boulogne il était le seul qui sût que je fusse un évadé du bagne.

Plusieurs militaires de différentes armes vinrent contre leur gré compléter une chambrée, dans laquelle étaient réunis les principaux chefs de l'armée de la Lune. Rarement la prison d'une petite ville présente un plus curieux assemblage de délinquants : le prévôt, c'est-à-dire l'ancien de la salle, nommé Lelièvre, était un pauvre diable de soldat qui, condamné à mort depuis trois ans, avait sans cesse en perspective la possibilité de l'expiration du sursis en vertu duquel il vivait encore. L'empereur, à la clémence de qui il avait été recommandé, lui avait fait grâce ; mais comme ce pardon n'avait point été constaté, et que l'avis officiel indispensable pour qu'il reçût son effet n'avait pas été transmis au grand-juge, Lelièvre continuait à être retenu prisonnier ; tout ce que l'on avait osé en faveur de ce malheureux, c'était de suspendre l'exécution jusqu'au moment où se présenterait une occasion d'appeler une seconde fois sur lui l'attention de l'empereur. Dans cet état où son sort était fort incertain, Lelièvre flottait entre l'espoir de la liberté, et la crainte

de la mort : il s'endormait avec î'un et s'éveillait avec l'autre, Tous les soirs il se croyait à la veille de sortir, et tous les matins il s'attendait à être fusillé ; tantôt gai jusqu'à la folie, tantôt sombre et rêveur, il n'avait jamais un instant de calme parfait. Faisait-il sa partie à la drogue ou au mariage, tout à coup il s'interrompait au milieu de son jeu, jetait les cartes, se frappait le front avec les poings, faisait cinq ou six sauts, en se démenant comme un possédé, puis finissait par se jeter sur son grabat, ou, couché sur le ventre, il restait des heures entières dans l'abattement. L'hôpital était la maison de plaisance de Lelièvre, et s'il s'ennuyait par trop, il allait y chercher les consolations de sœur Alexandrine, qui avait toutes les dévotions du cœur, et sympathisait avec toutes les infortunes. Cette fille si compatissante s'intéressait vivement au prisonnier, et il le méritait, car Lelièvre n'était point un criminel, mais une victime, et l'arrêt porté contre lui était l'effet injuste de cette conviction trop souvent imposée aux conseils de guerre, que, dût périr l'innocent, quand il y a urgence de réprimer certains désordres, la conscience et l'humanité des juges doivent se taire devant la nécessité de faire un exemple. Lelièvre était du très-petit nombre de ces hommes qui, bronzés contre le vice, peuvent sans danger pour leur moralité rester en contact avec ce qu'il y a de plus impur. Il s'acquittait des fonctions de prévôt avec autant d'équité que s'il eût été revêtu d'une magistrature réelle ; jamais il ne rançonnait un arrivant; se bornant à lui expliquer la règle de ses devoirs de détenu, il tâchait de lui rendre plus supportables les premiers instants de sa captivité, et faisait en quelque sorte plutôt les honneurs de la prison, qu'il n'en exerçait l'autorité.

Un autre caractère s'attirait le respect et l'affection des prisonniers, Christiern, que nous nommions le Danois, ne parlait pas français, il ne comprenait que par signes mais son intelligence semblait deviner la pensée; il était triste, méditatif, bienveillant; dans ses traits, il y avait un mélange de noblesse, de candeur |t de mélancolie, qui séduisait et touchait en même temps. Il portait l'habit de matelot, mais les boucles flottantes et artistement arrangées de sa longue chevelure noire, l'éclatante blancheur de son linge, la délicatesse de son teint et de ses manières, la beauté de ses mains, tout annonçait en lui un homme d'une condition plus relevée. Quoique le sourire fût souvent sur ses lèvres, Christiern paraissait en proie à un profond chagrin, mais il le renfermait en lui, et personne ne savait même pour quelle cause il était détenu. Un jour cependant on l'appelle ; il était occupé à tracer sur la vitre avec un silex le dessin d'une marine, c'était là sa seule distraction; quelquefois c'était le portrait d'une femme dont il aimait à reproduire la ressemblance. Nous le vîmes sortir; bientôt après on le ramena, et à peine le guichet se fut-il refermé sur lui, que tirant d'un petit sac de cuir un livre de prières, il y lut avec ferveur. Le soir il s'endormit comme de coutume jusqu'au lendemain, que le son du tambour nous avertit qu'un détachement pénétrait dans la cour de Ja prison; alors il s'habilla précipitamment, donna sa mon-

tre et son argent à Lelièvre, qui était son camarade de lit; puis, ayant baisé à plusieurs reprises un petit Christ, qu'il portait habituellement sur la poitrine, il serra la main à chacun de nous. Le concierge, qui avait assisté à cette scène, était vivement ému. Lorsque Christiern fut parti; — On va le fusiller, nous dit-il, toute la troupe est assemblée : ainsi dans un quart d'heure tous ses maux seront finis. Voyez un peu ce que c'est quand on n'est pas heureux. Ce matelot, que vous avez pris pour un Danois, est né natif de Dunkerque; son véritable nom est Vandermot; il servait sur la corvette l'Hirondelle, quand il fut fait prisonnier par les Anglais ; jeté à bord des pontons, comme tant d'autres, il était fatigué de respirer un air infect, et de crever de faim, lorsqu'on lui offrit de le tirer de ce tombeau s'il consentait à s'embarquer sur un bâtiment de la compagnie des Indes. Vandermot accepta, au retour le bâtiment fut capturé par un corsaire. Vandermot fut conduit ici avec le reste de l'équipage. Il devait être transféré à Valenciennes ; mais, au moment du départ, un interprète l'interroge, et l'on s'aperçoit à ses réponses qu'il n'est pas familiarisé avec la langue anglaise : aussitôt des soupçons s'élèvent, il déclare qu'il est sujet du roi de Danemarck, mais comme il ne peut fournir aucune preuve à l'appui de cette déclaration, on décide qu'il restera sous ma garde jusqu'à ce que le fait soit éclairci. Quelques mois s'écoulent : on ne songeait plus vraisemblablement à Vandermot : une femme, accompagnée de deux enfants, se présente à la geôle; elle demande Christiern:

— Mon mari! s'écrie-t-elle, en le voyant. — Mes enfants, ma femme ! et il se précipite dans leurs bras. — Que vous êtes imprudent? dis-je tout bas à l'oreille de Christiern, si je n'étais pas seul! — Je lui promis d'être discret, il n'était plus temps : dans la joie de recevoir de ses nouvelles, sa femme, à qui il avait écrit, et qui le croyait mort, avait montré sa lettre à ses voisins, et déjà parmi eux des officieux l'avaient dénoncé : les misérables ! ce sont eux aujourd'hui qui l'envoient à la mort. Pour quelques vieux pierriers dont était armé le navire qu'il montait, un navire qui a amené sans combattre, on le traite comme s'il avait porté les armes contre sa patrie. Convenez que les lois sont injustes. — Oh ! oui, les lois sont injustes, répétèrent plusieurs des assistants, que je vis se grouper autour d'un lit pour jouer aux cartes, et boire du chenic.

— A la ronde, mon père en aura, dit l'un d'eux en faisant passer le verre. — Allons donc! dit un second, qui remarquait l'air de consternation de Lelièvre, dont il secoua le bras, ne va-t-il pas se désoler celui-là? aujourd'hui son tour, demain le nôtre. »

Ce colloque, atrocement prolongé, -dégénéra en horribles plaisanteries ; enfin le son du tambour et des fifres, que l'écho de la rivière répétait sur plusieurs points, nous indiqua que les détachements des divers corps se mettaient en marche pour regagner le camp. Un morne silence régna dans la prison pendant quelques minutes; nous pensions tous que Christiern avait subi son sort; au moment où, les yeux couverts du fatal bandeau, il venait de s'agenouiller, un aide-de-camp était accouru, et avait révoqué le

signal donné à la mousqueterie. Le patient avait revu la lumière; il allait être rendu à sa femme et uses enfants, et c'était au maréchal lirune, qui avait accédé à leurs prières, qu'il était redevable du bienfait de la vie. Christiern, ramené sous les verroux, ne se possédait pas de joie; on lui avait donné l'assurance qu'il recouvrerait promptement sa liberté. L'empereur était supplié de lui accorder sa grâce, et la demande, faite au nom du maréchal lui-même, était si généreusement motivée, qu'il était impossible de douter du succès.

Le retour de Christiern était un événement dont nous ne manquâmes pas de le féliciter : on but à la santé du revenant, et l'arrivée de six nouveaux prisonniers, qui payèrent leur bienvenue avec une grande libéralité, fut un sujet de plus de rejouissance. Ces derniers, que j'avais connus la plupart pour avoir fait partie de l'équipage de Paulet, venaient subir une détention de quelques jours, punition qui leur avait été infligée parce que, laissés à bord d'un prise ils avaient, au mépris des lois de la guerre, dépoulilé un capitaine anglais. Comme ils n'avaient pas été contraints de restituer; ils apportaient avec eux des guinées, qu'ils dépensaient rondement. Nous étions tous satisfaits : le geôlier, qui recueillait jusqu'aux moindres gouttes de cette pluie d'or, était si content de ses hôtes nouveaux, qu'ils se relâchaient à plaisir de sa surveillance. Cependant, il y avait dans notre salle trois individus condamnés à la peine capitale, Lelièvre, Christiern, et le Piémontais Orsino, ancien chef des barbets, qui, ayant rencontré, près d'Alexandrie un détachement de conscrits dirigés sur la France, s'était glissé dans leurs rangs, où il avait pris la place et le nom d'un déserteur de bonne volonté. Orsino, depuis qu'il était sous les drapeaux, avait tenu une conduite irréprochable; mais il s'était perdu par une indiscrétion : sa tête avait été mise à prix dans son pays, et c'était à Turin qu'elle devait tomber. Cinq autres prisonniers étaient sous le poids de graves accusations. C'étaient d'abord quatre marins de la garde, deux Corses et deux Provençaux, à qui l'on imputait l'assassinat d'une paysanne dont ils avaient volé la croix d'or et les boucles d'argent. Le cinquième avait, ainsi qu'eux, fait partie de l'armée de la Lune; on lui attribuait d'étranges facultés : au dire des soldats, il avait la puissance de se rendre invisible; il se métamorphosait aussi comme il lui plaisait, et avait en outre le don de l'omni -présence; enfin c'était un sorcier, et tout cela parce qu'il était bossu ad libitum, facétieux, caustique, grand conteur, et qu'ayant escamoté sur les places, il exécutait assez adroitement quelques tours de gibecière. Avec de tels pensionnaires, peu de geôliers n'eussent pas pris des précautions extraordinaires; le nôtre ne nous considérait que comme d'excellentes pratiques, il fraternisait avec nous. Puisque, moyennant salaire, il pourvoyait à tous nos besoins il ne pouvait pas se figurer que nous voulussions le quitter, et jusqu'à un certain point il avait raison; car Lelièvre et Christiern n'avaient pas la moindre envie de s'évader; Orsino était résigné; les marins de la garde ne se

doutaient pas même que Ton pût leur faire un mauvais parti, le sorcier comptait sur l'insuffisance de preuves, et les corsaires, toujours en goguette, n engendraient pas de mélancolie. J'étais le seul a nourrir des projets; mais, justement pour ne pas me laisser pénétrer, j'affectais d'être sans souci, si bien qu'il semblait que la prison tut mon élément, et que chacun était induit à présumer que je m'y trouvais comme le poisson dans l'eau. Je ne m'y grisai pourtant qu'une seule fois, ce fut en l'honneur du retour de Christiern. La nuit tout le monde ronflait, sur les deux heures du matin, j'éprouve une soif ardente, j'avais le feu dans le corps ; je me lève et a demi éveille je me dirige vers la croisée : je veux boire; infernale méprise ! Ja m'aperçois qu'au lieu de puiser au bidon, c'est dans le baquet que j'ai puisé mon gogueneau ; je suis empoisonné. Au jour, je n'étais pas encore parvenu à réprimer les plus épouvantables contractions d'estomac, un porte-clefs entre pour annoncer que l'on va faire la corvée : c'est une occasion de prendre le grand air, et cela contribuera peut-être à me remettre le cœur; je m'offre à la place d'un corsaire, dont je revêts les habits; et, en traversant la cour, je rencontre un sous-ofiieier de ma connaissance, qui arrivait la capote sur le bras. Il m'annonça qu'ayant fait du bruit au spectacle, et condamné à un mois de prison, il venait de lui-même se faire écrouer. — En ce cas, lui dis-je, tu vas commencer tes fonctions dès à présent ; voici le baquet. Le sous-officier était accommodant ; il ne se fit pas tirer l'oreille ; et pendant qu'il faisait la corvée, je passai raide devant la sentinelle, qui ne fit pas attention à moi.

Sorti du château, je pris aussitôt mon essor vers la campagne, et je ne m'arrêtai qu'au pont de brique, dans un petit ravin, où je réfléchis un instant aux moyens de déjouer les poursuites ; j'eus d'abord la fantaisie de me rendre à Calais, mais ma mauvaise étoile m'inspira de revenir à Arras. Dès le soir même, j'allai coucher dans une espèce de ferme qui était un relais de mareyeurs. L'un d'eux, qui était parti de Boulogne trois heures après moi, m'apprit que toute !a ville était plongée dans la tristesse par l'exécution de Christiern. —On ne parle que de çà, me dit-il ; on s'attendait que l'Empereur lui ferait grâce, mais le télégraphe a répondu qu'il fallait le fusiller.... Il l'avait déjà échappé belle ; aujourd'hui on lui a fait son affaire C'était une pitié de lui entendre demander pardon! pardon! en essayant de se relever, après la première décharge; et les cris des chiens qui se trouvaient derrière, et qui avaient attrapé des balles 1 il y avait de quoi arracher l'âme, mais ils ne l'ont pas moins achevé à bout portant ; c est-il çà une destinée !

Quoique la nouvelle que me donnait le mareyeur m'affligeât, je ne pus pas m'empêcher de penser que la mort de Christiern faisait diversion à mon évasion, et comme rien de ce qu'il me disait ne m'indiquait qu'on se fût aperçu que je manquais à l'appel, j'en conçus une très-grande sécurité. J'arrivai à Béthune sans accident ; je voulus aller y loger chez une ancienne connaissance de régiment. Je fus fort bien accueilli, mais, quelque prudent que l'on soit, il y a tou-

jours des imprévisions. J'avais à préféré l'auberge l'hospitalité d'un ami : j'étais venu me brûler à la chandelle, car l'ami s'était marié récemment, et le frère de sa femme était du nombre de ces réfractaires dont le cœur, insensible à la gloire, ne palpitait que pour la paix. Il s'ensuivait tout naturellement que le domicile que j'avais choisi; et même celui de tous les parents du jeune homme, étaient fréquemment visités par messieurs les gendarmes. Ces derniers envahirent la demeure de mon ami longtemps avant le jour ; sans respecter mon sommeil, ils me sommèrent d'exhiber mes papiers. A défaut de passe-port que je pusse leur montrer, j'essayai de leur donner quelques explications; c'était peine perdue. Le brigadier, qui depuis un instant me considérait avec une attention toute particulière, s'écria tout à coup : — Je ne me trompe pas, c'est bien lui, j'ai vu ce drôle à Arras : c'est Vidocq ! Il fallut me lever, et un quart d'heure après j'étais installé dans la prison de Béthune.

Peut-être qu'avant d'aller plus loin le lecteur ne sera pas fâchés d'apprendre ce que devinrent les camarades de captivité que j'avais laissés à Boulogne; je puis dès à présent satisfaire leur curiosité, du moins à l'égard de quelques-uns. On a vu que Christiern avait été fusillé ; c'était un excellent sujet. Lelièvre, qui était également un brave homme, continua d'espérer et de craindre jusqu'en 1811, que le typhus mit un terme à cette alternative. Les quatre matelots delagardeétaient des assassins : par une belle nuit ils furent mis en liberté, et envoyés en Prusse, où deux d'entre eux reçurent la croix d'honneur sous les murs de Dantzick; quant au sorcier, il fut aussi relaxé sans jugement. En 1814, il se nommait Collinet, et était devenu quartier-maitre d'un régiment westphalien, dont il avait imaginé de sauver la caisse à son profit. Cet aventurier, pressé de placer son argent, se dirigeait à tire d'ailes sur la Bourgogne, lorsqu'aux environs de Fontainebleau, il tomba au milieu d'un pulk de cosaques, à qui il fut obligé de rendre ses comptes; ce fut son dernier jour, ils le tuèrent à coups de lance.

iMon séjour à Béthune ne fut pas long: dès le lendemain de mon arrestation, on me mit en route pour Douai, où je fus conduit sous bonne escorte.

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