LA. CHANSON DE WINTER
Air : de V Heureux Pi
Travaillant d'ordinaire, La sorgue dans Pantin i, Dans mainte et mainte affaire Faisant très-bon chopin -.
Ma e;ente cambriote 3, Rcndoublêe de camelotte '», De la dalle au flaquet s; Je vivais sans disgrâce, Sans regoût ni morace 6, Sans taff et sans regret ".
J'ai fait par comblance 8 Gironde larguecapé 9, Soijfant picton sans lance 10, Pivois non maquille n, Tirants, passe à la rousee 12, Attaches de gratousse 13, Gombriot galuchèih, Cheminant en bon drille,
Un jour à la Courtille J'm'en étais enqantè n
En faisant nos gambades, Un grand messière franc to Voulant faire parade, Serre un bogue d'orient 17.
Après la gambriade ts, Se filant sus l'estrade to, D'esbrouf je Vestourbis 20, J'enflaque sa limace 21, Son bogue, ses frusques, ses passesgs, J'm'en fus au fonraillis 23.
Le suprême bon Ion.
Par contretemps, ma largue, Voulant se piquer d'honneur Craignant que je la nargue, Moi qui n'suis pas taffeur *, Tour gonfler ses valades, Encasque dans un rade 2, Sert des signes à foison 3; On la crible à la grive 4, Je mla donne et m'esquive 5, Elle est pommée maron 6,
Le quart d'œil lui jabolte 7 Mange sur tes nonneurs%, Lui tire une carotte, Lui montant la couleur9, L'on vient, on me ligotte 10, Adieu ma cambriote, Mon beau pieu, mes dardants i\ Je monte à la cigogne 12, On me gerbe à la grotte 13, Au tap et pour douze ans h
Ma largue n'sera plus girondc.
Je serai vioc aussi ts ; Faudra, pour plaire au monde, Clinquant, frusque, maquisic , Tout passe dans la tigne 17, Et quoiqu'on en jaspine 18, C'est un f... flanchet 19, Douz' longes de tirade 20, Pour une rigolade 11, ( Pour un moment d'attrait.
1 Le soir dans Paris.
2 Bon coup.
3 Chambre.
4 Pleine de marchandises.
5 De l'argent au gousset.
6 Sans crainte ni inquiétude,
7 Sans peur.
8 Par surcroît.
9 Une jolie maîtresse.
10 Buvant du vin sans eau.
H Du vin non frelaté.
12 Bas, escarpins.
13 Beau jabot de dentelles.
14 Chapeau galonné.
15 Enmouraché.
16 Bourgeois.
17 Une montre d'or.
18 La danse.
19 Le suivant sur le boulevard.
20 Je l'étourdis.
21 Je passe«sa chemise.
22 Je vole sa montre, ses habits, ses soulier*.
23 L'endroit où l'on recèle.
1 Peureux.
2 Entre dans une boutique.
3 Vole des louis.
5 On crie sur elle à la garde.
5 Je m'enfuis.
6 Prise en flagrant délit.
7 Le commissaire l'interroge.
8 Dénonce tes complices.
9 Faire un conte.
10 On me garotte.
11 Mon beau lit, mes amour--.
12 Au tribunal.
13 On me condamne aux galères.
14 A l'exposition.
15 Vieux.
16 Du rouge.
17 Dans ce inonde,
18 Quoi qu'on en dise.
19 Lot.
20 Douze ans de fers.
21 Une bamboche.
Winter, lorsque jel'arrêtai, avait beaucoup de confrères dans Paris: les Tuileries étaient notamment l'endroit où l'on repcontrâitle plus de ces brillants voleurs, qui se recommandaient à la publique vénération,-en se parant effrontément des croix de toutes les chevaleries. Aux yeux de l'observateur qui sait s'isoler des préventions de parti, le Château était alors moins une résidence roy le qu'une forêt infestée de brigands. Là affluaient une foule de galériens, d'escrocs, de filous de toute espèce, qui se présentaient comme les anciens compagnons, d'armes des Charette, des Larochejacquelein , des Stoflet, des Cadoudal,ete. Les jours de revue et de grande réception, on voyait accourir au rendez-vous tous ces prétendus héros de la fidélité. En ma qualité d'agent supérieur de la police de sûreté, je pensai qu'il était de mon devoir de surveiller ces royalistes de circonstances.
Un dimanche qu'avec un de mes auxiliaires, j'étais ' à l'affût sur la place du Carousel, nous aperçûmes, i sortant du Pavillon de Flore, un personnage dont le costume, attirait tous les regards: ce personnage était j tout au moins un grand seigneur; n'eût-il pas été chamarré de cordons, on l'aurait reconnu à la délicatesse de ses broderies, à la fraîcheur de sa plume,
au nœud étincelant de son épée mais aux yeux
d'un homme de police, tout ce qui reluit n'est pas or. I Celui qui m'accompagnait prétendit, en me faisant remarquer le grand seigneur, qu'il y avait une res- j semblance frappante entre lui et le nommé Chambreuil, avec qui il s'était trouvé au bagne de Toulon. J'avais eu l'occasion de voir Chambreuil; j'allai me placer devant lui, afin de le regarder de face, et je reconnus sans peine l 'ex-forçat : c'était bien Chambreuil, un fameux faussaire, à qui ses évasions avaient fait un grand renom parmi \e< galériens. Sa première condamnation datait de nos belles campagnes d'Italie. A cette époque, il avait suivi nos phalanges pour être plus à portée d'imiter les signatures de leurs fournisseurs. 11 avait un véritable talent pour ce genre, d'imitation, mais ayant trop prodigué les preuves de son habileté, il avait fini par s'attirer une condamnation à trois ans de fers. Trois ans sont bientôt écoulés, Chambreuil ne put cependant se résoudre à subir sa prison, il s'évada, et accourut à Paris, où. pour vivre honorablement, il mit en circulation bon nombre de billets de portefeuille qu'il fabriquait lui-même. Traduit devant les tribunaux, il succomba et fut envoyé à Brest, où, il devait faire un séjour de huit ans. Chambreuil parvint de nouveau à rompre son ban; mais comme le faux était sa ressource ordinaire, il se fit reprendre une troisième fois, et fit partie d'une chaîne que l'on expédia p >ur Toulon. A peine arrivé, il tenta a encore de brûler la politesse à .-es gardiens; arrêté et ramené au bagne, il fut placé dans la trop fameuse salle no 3, où il fit son temps augmenté detrois années.
Pendant- cette détention, il chercha à se distraire, partageant ses loisirs entre la dénonciation et l'escroquerie, son moyeu de prédilection étaient des lettres imaginaires, qui, à sa sortie du bagne, lui valurent peux ans de réclusion dans la prison d'Embrun. Chambreuil venait d'y être conduit, lorsque S. A. Rie.
duc d'AngquIême, passant dans cette ville, il fit tenir à ce prince un placet dans lequel il se représentait comme un ancien vendéen, un serviteur dévoué, à qui son royalisme avait attirédes persécutions. Chambreuil fut immédiatement élargi, et bientôt après, il recommença à user de sa liberté comme il avai/ fait toujours.
Quand nous le découvrîmes, à l'étalage 'qu'il faisait, il nous fut aisé de juger qu'il était dans une bonne veine de fortune ; nous le suivîmes un instant afin de nous assurer que c'était bien lui, et dès qu'il n'y eut plus de doute, je l'abordai de front, et lui déclarai qu'il étaitmon prisonnier. Chambreuil crut alors m'imposer en me crachant au visage une effrayante série de qualités et de titres dont il se disait revêtu. Il n'était rien moins que directeur de la police du Château, et chef des haras de France; et moi j'étais un misérable dont il ferait châtier l'insolence. Malgré la menace, je ne persistai pas moins à vouloir qu'il montât dans un fiacre; et comme il faisait difficulté d'obéir, nous primes sur nous de l'y contraindre par la violence.
En présence de M. Henry, M. le directeur de la police du Château ne se déconcerta pas; loin de là il, prit un ton de supériorité arrogante, qui fit trembler les chefs de la préfecture; tous redoutaient que je n'eusse commis une méprise. — On n'a pas d'idée d'une audace pareille, s'écriait Chambreuil, c'est'une insulte pour laquelle j'exige une réparation. Je vous montrerai qui je suis, et nous verrons s'il vous sera permis d'user envers moi d'un arbitraire que le ministre n'aurait pas osé se permettre. Je vis le moment où on allait lui faire des excuses et me réprimander. On ne doutait pas que Chambreuil ne fut un ancien forçat, mais on craignait d'avoir offensé en lui un homme puissant, comblé des faveurs de la cour. Enfin, je soutins avec tant d'énergie qu'il n'était qu'un imposteur, que l'on ne put pas se dispenser d'ordonner une perquisition à domicile. Je devais assister le commissaire de police dans cette opération, à laquelle il fallait que Chambreuil fut présent; chemin faisant, ce dernier me dit à l'oreille: — Mon cher Vidocq, il y a dans mon secrétaire des pièces qu'il m'importe de faire disparaître, promets-moi de les retirer, et tu n'auras pas à t'en repentir.
— Je te le promets.
— Tu les trouveras sous un double fond, dont je t'expliquerai le secret. 11 m'indiqua comment je devais m'y prendre. Je retirai en effet les papiers de l'endroit où ils étaient, mais pour les joindre aux pièces qui légitimaient son arrestation. Jamais faussaire n'avait disposé avec plus de soin l'échafaudage de sa supercherie : on trouva chez lui une grande quantité d'imprimés, les uns avec cette suscnplion : Haras île France; les autres avec celle-ci : Police du Roi ; des feuilles à la Tellière portant les intitulés du ministère de la guerre, des états de services, des brevets, des diplômes, et un registre de correspondance toujours ouvert, comme par mégarde, afin de mieux tromper l'espion, étaientautant de pièces probantes des hautes fonctions que Chambreuil s'attribuait. Il était censé en relation avec les plus émiuents personnages : les princes, les princesses lui écrivaient; leurs lettres et
Mémoires dl vidocq
les siennes étaient transcrites on regard les unes des autres, et, ce qui paPaitrà bien étrange, c'esl q fil
s'entretenait ainsi avec le préfet de police, dont la réponse se trouvait sur le registre menteur, en marge d'une de ses missives.
Les lumières que la perquisition avail fournies corroborèrent si complétemaht mes assertions au sujet de Hhambreuil, qu'on n'hésita plus à l'envoyer à la Force en attendant sa mise en juge nent.
Devant le tribunal, il fut impossible de l'amener à confesser qu'il était le forçat que je m'opiniàtrais à reconnaître. II produisit, au contraire, des certificats authentiques par lesquels il était constaté qu'il n'avait pas quitté la Vendée depuis l'an II Kntrelui et moi les juges furent un instant embarrassés de prononcer; mais je réunis tant et de si fortes preuves à l'appui de mes dires, que l'identité ayant été reconnue", il l'ut condamné aux travaux forcés à perpétuité, et enfermé au bagne de Lorient, où il ne tarda pas à reprendre ses anciennes habitudes de dénonciateur. C'est ainsi qu'a l'époque de l'assassinat du duc de Berry, de concert avec un nommé Gérard Carelte, il écrivit à la police qu'ils avaient des révélations à faire au sujet de ce crime affreux. On connaissait Ghambreuil, ori ne le crut pas; mais quelques personnes, assez absurdes pour imaginer que Louvel avait des complices, demandèrent que Garette fut amené à Paris; Carettè fît le voyage, et l'on n'apprit rien de plus que ce que l'on savait.
L'année 1814 fut l'une des plus remarquables de ma vie, principalement sous le rapport des captures importantes que j'opérai coup sur coup. Il en est quelques-unes qui donnèrent lieu à des incidents assez izarres. Au surplus, puisque je suis en train de coudre des narrations les unes aux autres, je vais raconter.
Depuis près de trois ans, un homme d'une stature presque gigantesque était signalé comme l'auteur d'un grand nombre devols co nmis dans Paris. Au portrait que tous les plaignants l'ai -aient de cet individu, il était impossible de ne pas reconnaître le no n fié Sn blin, voleur exce sivement adroit et entrepren mt, q ii. libéré de plusieurs condamnations successives, dont deux aux fers, avait repris l'exercice du métier, avec tous les avantages de l'expérience des prisons. Diw mandats furent décernés contre .Sablin ; les plu; tin, limiers de la police furent lancés à ses trousse . ; o i eut beau faire, il se dérobait à toutes les poursuites; el si l'on était averti qu'il s'était montré quelque part, lorsqu'on y arrivait, il n'était déjà plus temps de découvrir sa trace. Tout ce qu'il y avait d'inspecteurs à la préfecture s'étant à la fin lassé de courir après cet invisible, ce fut à moi que revint la tâche de le chercher et de le saisir, si faire se pouvait. Pendani plus de quinze mois, je ne négligeai rien pour parvenir à le rencontrer; mais il ne faisait jamais dans Paris que des apparitions de quelques heures et sitôt un vol commis, il s'éclipsait sans qu'il fût possible de savoir où il était passé. Sablin n'était en quelque sorte connu que de moi, aussi, de tous les agents, étais-je celui qu'il redoutait le plus. Comme il voyait de loin, il
prenait n pour m'< rçu'il n
donné me seule fois d'apéreéroir môme son ombrei
Cependant, co un • le m i iqa • runce n'e t
l):1^ ;l1" i - luis piar être irito -m ■ q 1e Sablin
•venait de fixer sa résidenceà 5aint-C»oa»i du il avait loué un appartement. A cette nouvelle, je partis de Paris, de manière i ri' arriver qu'a h tombée de la nuit; on et lit alors en novembre-, el il l'ai, litun temps allreux. Qu i ld j'enl 'ai dans S tint-Cloud. lo i ; mes vêlement , éi tient trempés : je fie pris p Mps de les faire sécher, et d ms I tmp • de vérifier >i je ne m'étais pas embarqué sur un Faux anris, a i sujet du nouvel habitant, qu tiques renseignements des |uels il résultait qu'unefem ne, dont le mari, marchand forain, avail près de Cinq pieds" dix pouce,, élail récemment emmétiagéedarw la maison de ta mairie*
Les tailles de cinq pieds. dix ponces ne sont ( communes, même parmi les Pa tarons : je ne doutai plus que l'on ne m'eût indiqué le véritable domicile de Sablin Toutefois, comme il était trop tard pour m'y présenter, je remis ma visite au len lemain. et pour être bien certain que notre homme ne m'échapperait pas. malgré h pluie, je me décid ii à pattsec la nuit devant sa porl \. J'étais en vedette avec un de mes agents; au point du jour. o.iouwv. et je me -lisse doucement dans la maison, afin d'y po isser une reconnaissance; je veux m'ass'.rer s'il est temps d'agir. Mais près de mettre le pied sur la première maivlie de l'escalier, je m'arrête, quel [l'un descend.... C'est une femme, dont les traits ait ;rés ai la démarche pénible, révèlent un état de -o.iUVan e : j n tu a-iect. elle jette un cri, et remonte: j'- la s i ;, m en m'i itrodui^aut avec ejl<è>dalns le loge ne, il d nn elle a la ciel: je m'entends annoncer par ces mots prononcé- avec effroi: Vtiltà Vidocq* Le lit est dans la seconde pièce, j'y cours; un ho n n • esL erooohre couché, il lè/ve la ièie, c'est Saili.t; [e me précipite sur lui. et avant qu'il ait pu se reconnaît'-', je 1 li pisse les menottes.
Pendante ion. lia lune, tomb -e s ir une
ci aise, poussait îles -é .us-stî n uns, elle se tord, lit et piraissait en proie à une do (leur iiorrible. \L\\\ qu'a doue vôtre feintne', dis-je à Sablin ?.
— Ne voyez-votfs pas q Telle est dans les rA'al»? To île la nuit, çâ été le mè n • train ; quand vous l'a rencontrée, elle sortait pou? aller chez, "n lame 77, emo de.
En ce moment, les gémissements redoublem : Mon Dieu ! mon Dieu ! je n'en p lîs'plus. je me meurs, messieurs, ayez pitié de moi; que je sourire donc! Aie, aie, à mon seco pts.
Bientôt ce ne sont plus que des sons entrecoupés. Pour ne pas être touché d'une lell e situation, il aurait fallu avoir un cœur de bron/.e. >l ds que faire? I e^t évident qu'ici une - • u ne serait très-nécessaire... C'penlant, par qui l'emoyer chercher? noua ai soumis pas trop de deux pour garder un gaillard de la force de Sablin;.. Je ne puis sortir, je ne puis no 1 plus me résoudre à laisser mourir un i te n ne; entre l'humanité et le devoir, je suis réellem -ut l'homme le plus embarrassé d t mon le. Tout à coup un souvem'it historique, très-bien mis en scène par madame
ÎS2
monarque, faisant auprès de Lavallière 1 office d accoucheur. Pourquoi, me dis-je, serais-je plus délicat nue lui? Allons vite, un chirurgien ; c est moi qui le suis Soudain je mets habit bas ,en moins de vingt-cinq minutes, madame Sablin est délivrée : c'est un fils, un fils superbe à qui elle a donné le jour. J'emmaillote le poupon, après lui avoir fait la toilette de la première entrée ou de la première sortie, car je crois qii ici les deux expressions sont synonymes ; et, quand la cérémonie est terminée, en contemplant mon ouvrage, j ai la satisfaction de voir que la mère et l'enfant se portent
bien. ... ,,.
Maintenant il s'agit de remplir une formalité, 1 inscription du nouveau-né sur les registres de l'état civil; nous étions tout portés, je m'offre à servir de témoin, et lorsque j'ai signé, madame Sablin me dit : — Ah! monsieur Jules, pendant que vous y êtes vous devriez bien nous rendre un service.
— Lequel?
— Je n'ose vous le demander.
— Parlez, si c'est possible....?
— Nous n'avons pas de parrain, auriez-vous la bonté
de l'être?
— Autant moi qu'un autre. Où est la marraine?
Madame Sablin nous pria d'appeler une de ses voisines, et dès que celle-ci fut prête, nous allâmes à l'église, accompagnés de Sablin, que j'avais mis dans l'impossibilité de se sauver. Les honneurs de ce parrainage ne me coûtèrent pas moins de cinquante francs, et pourtant il n'y eut pas de dragées au baptême.
Malgré le chagrin qu'il éprouvait, Sablin était tellement pénétré de mes procédés qu'il ne put s'empêcher de m'en témoigner sa reconnaissance.
Après un bon déjeûner que nous nous fîmes apporter dans la chambre de l'accouchée, j'emmenai son mari à Paris, où il fut condamné à cinq ans de prison. Devenu garçon de guichet à la Force, où il subissait sa peine, Sablin trouva, dans cet emploi, nonseulement le moyen de bien vivre, mais encore celui de s'amasser, aux dépens des prisonniers et des personnes qui venaient les visiter, une petite fortune qu'il se proposait de partager avec son épouse; mais, à l'époque où il fut libéré, ma commère, madame Sablin, qui aimait aussi à s'approprier le bien d'autrui, était en expiation à Saint-Lazarre. Dans l'isolement où le jetait la détention de sa ménagère. Sablin fit comme tant d'autres, il tourna à mal, c'est-à-dire qu'ayant un soir pris sur lui le fruit de ses économies qu'il avait converties en or, il alla au jeu et perdit tout. Deux jours après, on le trouva pendu dans le bois de Boulogne; il avait choisi pour s'accrocher un des arbree de Vallée des voleurs.
Ce n'était pas, comme on l'a vu, sans m'être donné beaucoup de peine, que j'étais parvenu à livrer Sablin aux tribunaux. Certes si toutes les explorations eussent nécessité autant de pas et de démarches, je n'y aurais pas suffi; mais presque toujours le succès se faisait moins attendre, et quelquefois il était si prompt que j'en étais moi-même étonné. Peu de jours après mon aventure de Saint-Cloud, le sieur Sebilotte, marchand de vin, rue de Gharenton, n° 145,
se plaignit d'avoir été volé : suivant sa déclaration, les voleurs s'étant introduits chez lui, à l'aide d'escalade, entre sept et huit heures du soir, lui avaient enlevé douze mille francs, espèces sonnantes, deux montres d'or et six couverts d'argent. Il y avait eu effraction tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Enfin, toutes les circonstances de ce crime étaient si extraordinaires, que l'on conçut sur la véracité de M. Sebillotte des doutes que j'eus la mission d'éclaircir. Un entretien que j'eus avec lui me convainquit de reste que sa plainte ne mentionnait que des faits trèsréels.
M. Sebillotte était propriétaire, il y avait chez lui plus que de l'aisance, et il ne devait rien ; par conséquent, je ne voyait pas dans sa situation l'ombre d'un motif pour que le vol dont il se plaignait fût simulé, cependant ce vol était de telle nature, que pour le commettre, il avait fallu connaître parfaitement les êtres delà maison. Je demandai à M. Sebillotte qu'elles personnes fréquentaient le plus habituellement son cabaret; et quand il m'en eût désigné quelques-unes il me dit : « C'est à peu près tout, sauf les passants, et puis ces étrangers qui ont guéri ma femme; ma foi, nous avons été bien heureux de les rencontrer 1 la pauvre diablesse était souffrante depuis trois ans, ils lui ont donné un remède qui lui a fait bien du bien.
— Les voyiez-vous souvent ces étrangers?
— Ils venaient ici prendre leurs repas, mais depuis que ma femme va mieux, on ne les voit que de loin en loin.
— Savez-vous quels sont ces gens ? Peut-être auront-ils remarqué?...
— Ah, monsieur, s'écria madame Sebillotte, qui prenait part à la conversation, n'allez pas les soupçonner, ils sont honnêtes, j'en ai la preuve.
— Oh oui! reprit le mari, elle en a la preuve;' qu'elle vous conte ça : vous verrez. Raconte donc à monsieur...
Alors madame Sebillotte commença son récit en ces termes : — Oui, monsieur, ils sont honnêtes, j'en mettrais ma main au feu. Enfin figurez-vous, il n'y a pas plus de quinze jours, c'était justement la semaine d'après le terme; j'étais occupée à compter l'argent de nos loyers, quand une des femmes qui sont avec eux est venue à entrer; c'était celle qui m'a donné le remède dont j'ai éprouvé un si grand soulagement; et il n'y a pas à dire qu'elle m'a pris un sou pour ça, bien au contraire. Vous sentez bien que je ne puis pas faire autrement que de la voir avec plaisir. Je la fis asseoir à côté de moi, et pendant que je mettais les pièces par cent francs, voilà qu'elle en aperçoit une où il y a ce gros père, appuyé sur deux jeunesses, avec une peau sur les épaules, en manière de sauvage, qui tient un bâton ; ah ! me dit-elle, en avez-vous beaucoup de cette facon-là ?
• — Pourquoi, lui dis-je?
— C'est que, voyez-vous, ça vaut cent quatre sous. Autant vous en aurez à ce prix, autant mon mari vous en prendra, si vous voulez les mettre à part.
— Je croyais qu'elle plaisantait, mais le soir, je n'ai jamais été plus surprise que de lavoir revenir, son mari était avec elle, nous avons vérifié ensemble notre argent, et comme il s'est trouvé parmi, trois cents pièces de cent sous de celles qui lui convenaient, je les lui ai cédées, et il m'a compté soixante francs de bénéfice. Ainsi jugez, d'après cela, si ce sont d'honnêtes gens, puisqu'il n'aurait tenu qu'à eux de les avoir troepour troc.
A l'œuvre, on connaît l'ouvrier : la dernière phrase de madame Sebi lotte ne disait assez de quelle espèce d'honnêtes gens elle luisait l'éloge : il ne m'en fallut pas davantage pour être certain que le vol dont je devais rechercher les auteurs, avait été commis par des Bohémiens. Le fait de l'échange était dans leur manière, et puis madame Sebillotte, en me les dépeignant, ne fit que me confirmer de plus en^plus dans l'opinion que je m'étais formée.
Je quittai bien vite les deux époux,- et dès ce moment tous les teints basanés me devinrent suspects. Je cherchais dans ma tête où je pourrais en trouver le plus de cette nuance, lorsque passant sur le boulevard du Temple, j'aperçois, attablés dans un espèce de cabaret, appelé la Maison rustique, deux individus dont le teint cuivré et l'étrange tournure éveillent dans mon esprit quelques réminiscences de mon séjour à Malines. J'entre, qui vois-je? Christian avec un de ses affidés, qui est également de ma connaissance : je vais droit à eux, et présentant la main à Christian, je le salue du nom de Coroin, il m'examine un instant, puis mes traits lui revenant à la mémoire, ah! s'écrie-t-il, en me sautant au cou avec transport, voilà mon ancien ami.
Il y avait si longtemps que nous ne nous sommes vus, que nécessairement, après les compliments d'usage, nous avions bien des questions à nous adresser mutuellement. Il voulut savoir quelle avait été la cause de mon départ de Malines, lorsque je l'avais quitté sans le prévenir; je lui fis un conte qu'il eut l'air de croire. — C'est bien, c'est bien, me dit-il, que cela soit vrai ou non, je m'en rapporte; d'ailleurs je te retrouve, c'est le point essentiel. Ah! vas, les autres seront bien contents de te revoir. Ils sont tous à Paris, Caron, Langarin , Ruffler, Martin, Sisque, Mich, Litle, enfin jusque à la mère Lavio qui est avec nous..., et Betche donc... la petite Belche.
— Ah oui, ta femme ?
— C'est elle qui aura du plaisir. Si tu es ici à six heures, la réunion sera complète. Nous nous sommes donné rendez-vous pour aller au spectacle ensemble. Tu seras de la partie, j'espère : d'abord puisque te voilà, nous ne nous quittons plus; tu n'as pas diné?
— Non.
— Ni moi non plus; nous allons entrer au Capucin.
— Au Capucin, soit, c'est tout près.
— Oui, à deux pas, au coin de la rue d'Angoulême.
Le marchand de vin-traiteur, dont l'établissement porte pour enseigne la grotesque image d'un disciple de Saint-François, jouissait alors de la faveur de ce
public aux yeux duquel la quantité en tout a toujours plus de prix que la qualité; et puis pour ces célébrateurs du dimanche ou du lundi, pour ces bons \ ivants qui se mettent en riole sur semaine, n'est-il pas bien doux d'avoir un endroit, où, sans taire trop mauvaise chère, et sans blesser personne, on puisse se présenter dans toutes les tenues possibles, dans toutes les longueurs de barbe, dans tous les degrés d'ivresse?
Tels étaient les avantages que l'on avait au Capucin, sans compter l'immense tabatière bannale, toujours ouverte sur le comptoir du bourgeois, pour l'agrément de quiconque, en passant, souhaitait se régaler d'une petite prise. Il était quatre heures quand nous nous installâmes dans ce lieu de liberté et de jouissance. Jusqu'à six heures, l'intervalle était long; j'étais impatient de revenir à la Maison rustique, où devaient se rassembler les compagnons de Christian. Après le repas, nous allâmes les rejoindre; ils étaient au nombre de six; en les abordant, Christian leur parle dans son langage; aussitôt, on m'entoure, on m'accueille, on m'embrasse, on me fête à l'envi , la satisfaction brille dans tous les regards. — Point de comédie, point de comédie, s'écrient les nomades d'une voix unanime.
— Vous avez raison, dit Christian, point de comédie, nous irons au spectacle une autre fois; buvons, mes enfants, buvons.
. — Buvons, répètent les Bohémiens.
Le vin et le punch coulent à grands flots. Je bois, je ris, je cause, et je fais mon métier. J'observe les visages, les tics, les gestes, etc., rien ne m'échappe; je récapitule quelques indications qui m'ont été four nies par monsieur et madame Sebillotte, et l'histoire des pièces de cent sous, qui n'avait été pour moi que le principe d'une conjecture, devient la base d'une conviction entière. Christian, je n'en doute pas, Christian, ou ses affidés, sont les auteurs du vol dénoncé à la police. Combien, je m'appaudis alors d'un coup d'œil fortuit, donné si à propos à l'intérieur de la Maison rustique \ Mais ce n'est pas tout que d'avoir découvert les coupables : j'attends que les cervaux soient raisonnablement exaltés par les sublimations alcooliques, et quand toute la société est dans uu état où il ne faut qu'une chandelle pour en voir deux, je sors et cojurs en toute hâte au théâtre de la Gaité, où, après avoir fait appeler l'officier de paix de service, je l'avertis que je suis avec des voleurs, et me concerte avec lui pour que dans une heure ou deux au plus , il nous fasse tous arrêter , hommes et femmes.
L'avis donné, je fus promptement de retour. On ne s'était pas aperçu de mon absence; mais à dix heures; la maisen est cernée; l'officier de paix se présente, et avec lui un formidable cortège de gcndarmes*et de mouchards ; on attache chacun de nous séparément, et l'on nous entraîne au corps de garde. Le commissaire nous y avait précédé; il ordonne une fouille générale. Christian, qui prétend se nommer ffireh, s'efforce en vain de dissimuler les six couverts -d'argent de M. Sebillotte, et sa compagne, madame Vit-
MÉMOIRES DE YIDOCQ
lemain, c'est ainsi qu'elle prétend s'appeler, ne peut dérobera une investigation des pins rigoureuses les
deux montres en <>r, mentionnées1 dans la plainte; les autres sont aussi obligés de mettre en évidence de l'argent et des bijoux, dont on les débarrasse.
J'étais bien curieux de savoir quelles réflexions cet événement suggérerait a mes anciens camarades : je croyais lire dans leurs yeux que je ne leur inspirais paVla moindre défiance, et je ne me trompais pas, car à peine fûmes-nous au violon, qu'ils me firent presque des excuses d'avoir été la cause involontaire de mon arrestation : — Tu ne nous en veux pas? nie dit Christian, mais qui diable aussi se serait attendu à ce qui vient d'arriver? Tu as bien fait de dire que tu ne nous connaissais pas; sois tranquille, nous nous garderons bien de dire le contraire; et comme on n'a rien trouvé sur toi qui puisse te compromettre, tu es bien sûr qu'on ne te retiendra pas. Christian me recommanda ensuite d'être discret, au sujet de son nom véritable, et de ceux de ses compagnons : — Au reste , ajouta-t-il , la recommandation est superflue, puisque tu n'es pas moins intéressé que nous à garder le silence à cet égard.
J'offris aux Bohémiens de leur consacrer les premiers moments de ma liberté ; et dans l'espoir que je ne tarderais pas à être élargi , ils m'indiquèrent leurs domiciles, afin qu'à ma sortie, je pusse aller prévenir leurs complices. Vers minuit, le commissaire me fit extraire, sous le prétexte de m' interroger, et nous nous transportâmes aussitôt au Marché Lenoir, où restaient la fameuse Duchesse ainsi que trois autres des atiïdés de Christian que nous arrêtâmes à la suite d'une perquisition qui mit entre nos mains toutes les preuves nécessaires pour les faire déclarer coupables.
Cette bande était composée de douze individus, six hommes et six femmes; ils furent tous condamnés, les uns aux fers, les autres à la réclusion. Le marchand de vin de la rue de Charenton recouvra ses bijoux, ses couverts, et la plus grande partie de son argent.
Madame Sebillotte fut dans la joie. Le spécifique des Bohémiens ûvaiteu pour effet de rendre sa santé moins chancelante, la nouvelle des douze mille francs retrouvés la guérit radicalement ; et, sans doute aussi, l'expérience qu'elle avait faite ne fut pas perdue pour elle; elle se sera souvenu qu'une fois dans sa vie il avait failli lui en cuire d'avoir vendu cent quatre sous des pièces de cinq francs : Chat échaudé craint Veau froide.
Celte rencontre des Bohémiens est presque miraculeuse; mais dans le cours des dix-huit années que j'ai été aXtaché à la police, il m'est arrivé plus d'une fois d'être fortuitement rapproché de personnes avec lesquelles le hasard m avait mis en contact durant les agitations de ma jeunesse. A propos d'occurrences de ce genre, je ne puis résister à l'envie de consigner dans ce chapitre une de ces mille réclamations ab- I' s qu'il me fallait entendre chaque jour; celle-ci pie procura une bien singulière reconnaissance.
lUn, tandis <• un
rapport, on m'annonce qu'une dame fort bien mise désire me parler : elle a, me dit-on, à vous entretenir d'une affaire des plus importantes. J'ordonne de la faire entrer. Elle entre : — Je vous demande pardon de vous avoir dérangé; vous êtes monsieur Vidocq? c'est à monsieur Vidocq que j'ai l'honneur de parler? •
— Oui , madame ; que puis-je pour votre service?
— Beaucoup, monsieur; vous pouvez me rendre l'appétit et le sommeil... Je ne dors plus, je ne mange plus... Qu'on est malheureuse d'être sensible!... Ah! monsieur, que je plains les personnes qui ont de la sensibilité; je vous jure, c'est un bien triste présent
que le ciel leur a fait là ! Il était si intéressant, si
bien élevé Si vous l'aviez connu, vous n'auriez
pas pu vous empêcher de l'aimer Pauvre
Garçon !
— Mais, madame, daignez vous expliquer; peutêtre me faites-vous perdre un temps précieux.
— 11 était ma seule consolation...
— Enfin, de quoi s'agit-il?
— Je iVaurai pas la force de vous le dire. (Elle fouille dans son sac, d'où elle tire un imprimé qu'elle me remet en détournant la vue). Lisez plutôt.
— Ce sont les Petites- Affiches que vous me donnez-là; sans doute vous vous méprenez.
— Je le voudrais, monsieur, je le voudrais. Je vous en supplie, jetez les yeux sur le numéro 32740, dans mon affliction je ne saurais vous en dire davantage. Ah ! qu'il est cruel (Des larmes s'échappent
de ses yeux, la parole expire sur ses lèvres, elle est agitée par des sanglots, elle parait éprouver des suffocations.) Ah! j'étouffe! j'étoutïe! je sens quelque
chose qui me remonte Ah! ah! ah! ah! ah!
ah !
Je tends un siège à la dame, et tandis qu'elle s'abandonne à sa douleur, je tourne deux ou trois feuillets pour arriver au numéro 32740, c'est sous la rubrique des effets perdus; la page est trempée de larmes ; je lis : « Petit épagneul, longues soies argentées, oreilles tombantes; il est parfaitement coiffé; une marque de feu au-dessus de chaque œil; physionomie excessivement spirituelle, et queue en trompette formant l'oiseau de paradis. Il est très-caressant de son naturel, ne mange que du blanc de volaille, et répond au nom de Garçon, Garçon., prononcé avec douceur. Sa maîtresse est dans la désolation : cinquante francs de récompense à qui le ramènera rue de Turenne, numéro 23. — Eh bien! madame, que voulez-vous que je fasse pour Garçon? les chiens ne sont pas de ma compétence. Je veux bien que celui-là ait été fort aimable.
— Oh ! oui, monsieur, aimable! c'est le mot, soupira la dame avec un accent qui allait au cœur ; et de l'intelligence ! on n'en a pas plus que cela ; il ne
me quittait pas Cecher garçon ! croiriez-vous que
pendant nos saints exercices de la mission, il avait l'air aussi recueilli que moi? Enfin, on l'admirait,
c'était édifiant Hélas ! dimanche dernier, nous
allions encore ensc-mbi.. \L h fi DQ'rfat?
MÉMOIRES i)E VIDOCQ
mon bras ; vous savez que ces petits êtres ont toujours des besoins....; au moment d'entrer à l'église, je le pose à terre, pour qu'il tasse ses nécessités; j'avance quelques pas afin de ne pas le gêner, et quand je me retourne.... plus de Garçon... J'appelle, Garçon! Carç> i. .! Il avait disparu... Je manque la bénédiction pour courir après ; et.... jugez démon malheur, il ne m'a pas été possible de le retrouver. C'est pourquoi je viens aujourd'hui près de vous, afin que vous ayez l'extrême bonté d'envoyer à sa recherche. Je paierai tout ce qu'il faudra ; mais, surtout, qu'on ne le brutalise pas, car je répondrais qu'il n'y a pas de sa faute.
— Ma foi, madame, qu'il y ait de sa faute ou non, cela ne me regarde pas ; votre réclamation n'est pas de la nature de celles qu'il m'est permis d'écouter : s'il fallait ici nous occuper de chiens, de chats, d'oiseaux, nous n'en finirions pas.
— C'est bien, monsieur ; puisque vous le prenez sur ce ton, je m'adresserai à Son Excellence... Si l'on n'a pas de la complaisance pour les personnes qui pensent bien... Savez-vous que j'appartiens à la Congrégation, et que....
— Que vous apparteniez au diable, si vous voulez..... Je ne puis pas achever; une ditformité que je remarque tout à coup dans la dévote maîtresse de Garçon, provoque de ma part un éclat de rire tel, qu'elle en est tout à fait déconcertée.
— N'est-ce pas que je suis bien risible? dit-elle ; riez, monsieur, riez.
Au moment où ma subite gaieté s'appaise un peu. — Pardonnez, madame, à ce moment dont je n'ai pas été le maître ; j'ignorais d'abord à qui j'avais affaire, maintenant je sais à quoi m'en tenir. Vous déplorez donc bien la perte de Garçon ?
— Ah! monsieur, je n'y survivrai pas.
— Vous n'avez donc jamais éprouvé de perte à laquelle vous ayez été plus sensible ?
— Non, monsieur.
— Cependant, vous eûtes un mari en ce monde ; vous eûtes un fils, vous avez eu des amants....
— Moi, monsieur? je vous trouve bien osé....
— Oui, madame Dutïos, vous avez eu des amants ; vous en avez eu. Rappelez-vous une certaine nuit de Versailles.... Aces mots, elle me considère plus attentivement; le rouge lui monte au visage: — Eugène, s.'écrie-t-elle ! et elle s'enfuit.
Madame Duflos était cette marchande de nouveautés, dont j'avais été quelque temps le commis, lorsque', pour me dérober aux recherches de la police d'Arras, j'étais venu me cacher dans Paris. C'était une drôle de femme que madame Duilos; elle avait une tête superbe, l'œil hautain, le sourcil en relief, le front majestueux; sa bouche, relevée par les coins, était plus grande que nature, mais elle était ornée de trente-deux dents d'une éclatante blancheur ; des cheveux d'un beau noir et un nez aquilin à cheval sur une petite moustache passablement fourni», donnaient à sa physionomie un air qui eût peut-être été imposant, si sa poitrine placée entre deux bosses, et son cou plongé dans ces doubles épaules, n'eussent
fait naître l'idée d'un polichinelle. lit em iron
quarante ans quand je la vis pour la première fi sa mise était des plus recherchées, ei elle visail donner un port de reine; main du haut de la en où elle était, perchée de telle façon que ses genoux s'élevaient de beaucoup au-dessus du co n itoir. elle ressemblait moms à une s mira rm qu'à l'idu tesque de quelque pagode Indienne, m I apercevant sur cette espèce de trône, j'eus beaucoup de peine à retenir mon sérieux : cependant je ne déro jeai poin! à la gravité de la circonstance, et j'eus assez d'empire sur moi pour convertir eu salutations respect i des dispositions d'un tout autre genre. Ma D i-
llos tira de son sein un gros lorgnon, à l'aide d i |i l elle se mit à me regarder, et quand elle m'eût toisé de la tête aux pieds. — Que souhaite, monsieur, me dit-elle? J'allais répondre, mais un commis qui s'était chargé de ma présentation, lui ayant dit que j'étais le jeune homme dont il lui avait parlé', elle infixé de nouveau et me demande si je m'entends au commerce. En fait de commerce, j'étais assez novi je garde le silence; elle réitère la question, et comme eile manifeste de l'impatience, je me vois forcé de m'expliquer. — Madame, lui dis- je, je ne connais pas le commerce de nouveautés, mais avec du zèle el de la persévérance, j'esière parvenir à vous satisfaire, surtout si vous avez la bonté- de m' aider de vos conseils.
— Eh bien I vous me faites plaisir, j'aime que l'on soit franc; je vous accepte, vous remplacerez Théodore.
— Dès qu'il vous conviendra, madame, je suis à vos ordres.
— Eu ce cas, je vous arrête, et à dater d'aujourd'hui, je vous prends à l'essai.
Mon installation eut lieu sur-le-champ. En ma qualité'de dernier commis, c'était à moi qu'était dévolue la tâche d'approprier le magasin et l'atelier, où une vingtaine de jeunes filles, toutes plus jolies les unes que les autres, étaient occupées à façonner des colifichets destinés à tenter la coquetterie provinciale. Jeté au milieu de cet essaim de beautés, je me crus transporté au sérail, et convoitant tantôt la brune, tantôt la blondi!, je me proposais de faire circuler le mouchoir, lorsque, dans la matinée du quatrième jour, madame Dutlos qui avai sans doute surpris quelque œillade, m'invita à passer dans son cabinet: — If. Eugène, me dit-elle, je suis fort mécontente de vous ; vous n'êtes ici que depuis I peu de temps, et déjà vous vous permettez de former des dessins criminels au sujet des jeunes personnes que j'occupe, Je vous avertis que cela ^e me convient pas du tout, du tout, du tout.
Confondu de ce reproche mérité, et ne pouvant imaginer couinent elle avait deviné mes intention-, je ne lui répondis que par quelques paroles insignifiantes. — Vous seriez bien embarrassé de vous justifier, reprit elle ; je sais bien qu'à voire âge vous ne pouvez guère vous passer d'avoir une inclination : mais ces demoi elles ne sont votre fait sous au rapport: d'abord elles sont trop jeunes, ensuite .
sont sans fortune; à un jeune homme il faut quelqu'un qui puisse subvenir à ses besoins, quelqu'un de raisonnable. Pendant cette morale, madame Duflos, nonchalamment étendue sur une chaise longue, roulait des yeux dont les mouvements eussent infailliblement produit un bruyant désopilement de ma rate, si sa bonne ne fût venue très à propos lui dire qu'on la demandait au magasin.
Ainsi finit cet entretien, qui me démontra la nécessité de me tenir désormais sur mes gardes. Sans renoncer à mes prétentions, je ne parus plus voir qu'avec indifférence les ouvrières de ma patronne , et je fus assez habile pour mettre en défaut sa pénétration; sans cesse elle veillait sur moi,épiaitmesgestes, mes paroles, mes regards ; mais elle ne fut frappée que d'une seule chose, la rapidité de mes progrès.
Je n'avais pas fait un mois d'apprentissage, et déjà je savais vendre un schall, une robe de fantaisie, une guimpe, un bonnet, comme le plus ergoté des commis. Madame était enchantée, elle ClU même la bonté de me dire que si je continuais à me montrer docile à ses le çons, elle ne désespérait pas de faire de moi le coq de la nouveauté. — Mais surtout, ajouta -t -elle , plus de familiarité avec les poulettes ; vous m'entendez, M.
Eugène, vous m'entendez. Et puis j'ai encore une recommandation à vous faire, c'est de ne pas vous négliger sous le rapport de la toilette, c'est si gentil un homme bien mis! Au surplus, dorénavant, c'est moi qui veux vous habiller, laissez-moi faire, et vous verrez si je ne fais pas de vous un petit Amour. Je remerciai madame Duflos,et comme je craignais qu'avec son goût extravagant,elle ne me transformât en Cupidon à peu près comme elle s'était transformée en Vénus, je lui dis que je désirais lui épargner le soin d'une métamorphose qui me paraissait impossible; mais que si ellese bornait aux avis, je les recevrais avec reconnaissance et m'empresserais de les mettre à profit.
32e LIVRAISON.
déle d'Escars et la maman Chauvin
A quelque temps de là, (c'était quatre jours avant, la Saint-Louis), madame Duflos m'a >nça que voulant, suivant son usage, aller à la foire de Versailles avec une parlie de marchandises, elle avait jeté* Il i yeux sur moi pour l'accompagner. Nous partîmes le lendemain, et quarante-huit heures après, nous éti >D établis sur le champ de foire. Un domestique qui nous avait suivi couchait dans la boutique ; quant à moi, je logeais avec madame à l'auberge; nous iris demandé deux chambres, mais, vu l'afiluencc
des étrangers, on ne put nous en donner qu'une; il fallut se résigner. Le soir, madame se fit apporter un grand paravent, dont elle -e servit pour séparer la pièce en deux, de manière que nous devions être à chacun notre particulier. Avant d'aller nous coucher, elle me sermon a pendant une heure. Enfin nous montons : madame passe chez elle, je lui souhaite le bon soir, et en deux minutes je suis au lit. Bientôt elle laisse échapper quelques soupirs, c'est sans doute l'effet de la fatigue qu'elle a éprouvée pendant la jour née ; elle soupire encore, mais la chandelleestéteintc et je m'endors. Tout à coup je suis interrompu dans mon premier somme, il me semble que l'on a prononcé mon nom ; j'écoute... Eugène, c'est la voix de madame Duflos ; je ne réponds pas ; — Eugène, appelle-t-elle de nouveau, avez-vous bien fermé la porte?
— Oui, Madame. •
— Je pense que vous vous trompez ; voyez-y, je vous prie, et surtout assurez-vous si le verrou est bien poussé ; on ne saurait prendre trop de précautions dans les auberges.
Je procède à la vérification, et reviens me coucher. A peine me suis-je replacé sur le côté gauche, que madame commence à se plaindre. Quel mauvais lit ! on est rongé des punaises, impossible de fermer l'œil! Et vous, Eugène, avez-vous des insectes insupportables? Je fais la sourde oreille, elle reprend: —
iuEiviOlitES DE YIDUDU
des
Eugène, répondez donc, avez-vous, comme moi punaises?
— Ma foi, madame, je n'en ai pas encore senti.
— Vous êtes bien heureux, je vous en fais mon compliment, car moi, elles me dévorent, j'ai des
ampoules d'une grosseur ; si cela continue, je
passerai une nuit blanche.
Je garde le silence, mais force à moi est de le rompre, lorsque madame Duflos, exaspérée par la souiirance, et ne sachant plus, entre les picotements et les démangeaisons, de quel bois faire flèche, se mit à crier à tue-tête:— Eugène! Eugène 1 mais levezvous donc, je vous prie, et faites-moi le plaisir d'aller dire à l'aubergiste qu'il vous donne de la lumière, pour faire la chasse à ces mau Sites bêtes. Dépêchezvous, mon ami, je suis dans un enfer.
Je descends, et remonte avec une chandelle allumée que je dépose sur le somno, auprès de la couchette de ma bourgeoise. Gomme j'étais ce qu'on appelle en petite tenue de dragon, c'est-à-dire le paniau volant ou la bannière auvent, je me retirai bien vite, autant pour ménager la pudeur de madame Duilos, que pour échapper aux séductions d'un négligé galant, dans lequel il me semblait qu'il y avait du dessein. Mais, à peine ai-je fait le tour du paravent, madame Duflos jette un cri. — Ah ! qu'elle est grosse, c'est un monstre, je n'aurai jamais la force de le la tuer; comme elle court, elle va s'échapper. Eugène! Eugène ! venez ici, je vous en supplie. 11 n'y avait pas à reculer ; nouveau Thésée, je me risque, et, m'approchant du lit
soir que j'étais déeid : à m'en affranchir. — Ah! vous voulez me quitter, me dit-elle, nous verrons ! — puis s'armant d'un couteau, elle s'élance pour m'en percer le cœur. J'arrêtai son bras, et sa rage s'étant appaisée, je m'engageai à rester, sous la condition qu'elle serait plus raisonnable. Elle promit ; mais, dès le lendemain, des rideaux de taffetas v;rt furent adaptés au grillage du cabinet où j'étais, relégué, depuis que madame avait jugé à propos de m'employer exclusivement à la tenue de ses livres. Cette mesure était d'autant plus vexatoire, que désormais il n'y avait plus moyen d'avoir en perspective le personnel du magasin. Madame Duflos était par trop ingénieuse à m'isoler du reste de la terre; chaque jour c'était nouvelle précaution pour m'accaparer. Enfin mon esclavage devint si rigoureux, que tout le monde s'apercevait de la tendresse dont j'étais l'objet. Les demoiselles de boutique, qui étaient bien aise de mettre martel en tête à la bourgeoise, venaient à chaque instant, me parler, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre; cette pauvre madame Duflos en était tourmentée! ('('•lait une pitié... A toute heure du jour, il me fallait essuyer des reproches; c'était des scènes à n'en plus finir. Je ne me sentis pas la force de rester plus longtemps soumis à un pareil régime. Afin d'éviter un éclat qui, dans ma position, aurait pu me compromettre (j'étais alors évadé du bagne), je fis secrètement retenir ma place à la diligence, et je filais. J'étais loin de supposer à cette époque que vingt ans plus tard, je reverrais dans les bureaux de la police, la pe-