CHAPITRE XLV
M. Prunaud, ou la découverte improvise'e. — La réclamation de l'émigré. — Un vol domestique. — La femme enlevée. — M. Becoot et le duc de Modène. — L'Anglaise qui s'envole. — Retour aux catégories. Commençons par les cambrioleurs.
A force d'expérience, j'avais fini par acquérir dans mon métier une sorte d'intuition tenant en quelque sorte du prodige. Dans combien d'occasions n'ai-jepas frappé d'étonnement les personnes qui venaient se pas plaindre de quelque larcin : à peine avait-on rapporté deux ou trois circonstances, déjà j'étais sur la voie, j'achevais le récit, ou bien, sans attendre de plus amples renseignements, je rendais cet oracle : le coupable est un tel. On était émerveillé : était-on reconnaissant? je ne le présume pas ; car, d'ordinaire, le plaignant restait persuadé, ou que c'était moi qui l'avais fait voler, ou que j'avais fait un pacte avec le diable ; telle était la croyance de maclientelle, qui n'imaginait pas que je pusse autrement être si bien instruit. L'opinion que j'étais la cheville ouvrière, ou plutôt l'instigateur d'un grand nombre de vols, était la plus populaire et la plus répandue: on prétendait que j'étais en relation directe avec tous les voleurs de Paris, que j'étais informé par eux, à l'avance, des coups qu'ils méditaient, et que, s'ils avaient été empêchés de me prévenir dans la crainte de laisser échapper une belle occasion, après le succès ils ne manquaient jamais de venir m'en faire Dart. On aiouf't qu'ils m'associaien*
MÉMOIRES DE VlDOr.u
aux bénéfices de leur industrie, et que je ne les faisais arrêter qu'au moment où leur activité n'était plus assez productive pour moi. Ils étaient, il faut en convenir, d'une bonne pâte, de se sacrifier ainsi pour l'homme qui devait tôt ou tard les livrer à la justice 1 en fait d'absurdité, il n'est rien qu'ici bas l'on ne puisse imaginer ; mais comme derrière l'absurde, rarement il n'est pas un levain quelconque de vérité, voici le point d'où l'on était parti. Intéressé, par devoir, à connaître, autant que possible, tout ce qu'il y avait de voleurs et de voleuses de profession, je tâchai d'être informé à sous et deniers, de l'état de leurs finances, et si j'apercevais un changement avantageux dans leur position, j'en concluais naturellement qu'ils s'étaient procuré quelque aubaine ; si l'améHoration observée concordait avec une déclaration, la conclusion devenait plus probable, toutefois elle n'était encore qu'une conjecture; mais je me faisais rendre compte des moindres particularités propres à me révéler les moyens d'exécution employés pour consommer le crime, je me transportais sur les lieux, et souvent, avant d'avoir fait aucune recherche, je disais au déclarant : « Soyez tranquille, je suis certain de découvrir les voleurs, ainsi que les objets volés. » Le fait suivant, le seul de ce genre que je veuille rapporter, en offre la preuve.
Monsieur Prunaud, marchand de nouveautés dans la rue Saint-Denis, avait été volé pendant la nuit. On avait fait effraction pour s'introduire dans son magasin, d'où l'on avait enlevé cinquante pièces d'indienne et plusieurs châles de prix : dès le matin, M. Prunaud accourut à mon bureau, et il n'avait pas fini de conter sa mésaventure, que je lui avais nommé les auteurs du vol. « Il ne peut avoir été commis, lui dis-je, que par Berthe, Mongodart et leurs affidés. » Aussitôt je mis à leurs trousses des agents, à qui je donnai l'ordre de s'assurer s'ils faisaient de la dépense. Peu d'heures après, on vint m'annoncer que les deux individus sur lesquels s'étaient arrêtés mes soupçons avaient été rencontrés dans un mauvais lieu, en la compagnie des nommés Toulouse et Reverand, dit Morosini; que les uns et les autres étaient habillés à neuf, et que, selon toute apparence, ils avaient le gousset garni, puisqu'on les avait vus en partie avec des filles. Je savais quel était leur receleur en titre; je demandai que perquisition fût faite à son domicile, et les marchandises furent retrouvées. Le receleur ne pouvait éviter son sort, il fut envoyé aux galères; quant aux voleurs, pour qu'ils fussent condamnés, il me fallut préparer l'évidence au moyen d'un stratagème de mon invention : ils furent dûment atteints et convaincus.
Pour être à la hauteur de mon emploi, il fallait bien que je fusse capable de conjecturer avec quelque justesse : souvent j'étais si sûr de mon fait, que nonseulement je déclinais, ex abrupto, les noms et la demeure des voleurs, mais qu'encore je traçais leur signalement avec précision, en indiquant la manière dont ils s'y étaient pris pour effectuer le vol. Le vulgaire, qui ignore les ressources de la police, ne concevait pas que l'on pût être innocent et avoir tant de perspicacité. Pour quiconque n'est pas accoutumé à
réfléchir, L'illusion était tell.', que sans la moindre malveillance â mon égard, il était fondé à supposer une connivence qui n'existait pas : mais une franche moitié des habitants de Paris se figurait que j'avais le don de tout voir, de tout entendre, (h; tout savoir : <-t ce n'est pas exagérer de le dire, à leurs yeux j'étais comme le Solitaire, aussi invoquait-on mon tssistance à tout propos, et les trois quarts du temps pour des objets qui n'étaienl pas de ma compétence. On ne se fait pas d'idées de la bizarrerie des réclamations qui m'étaient adressées; il faut avoir assisté à l'une de i audiences, durant lesquelles le public, était admis dans le bureau de sûreté. Un paysan entrait : — Monsieur, je sommes allé me promener au Jardin des Plantes, et tandis que j'étions à regarder les bêtes, voilà qu'un monsieur, qui était mis comme un prin. m'a demandé si je n'étions pas de la Bourgogne ? je lui ons répondu que oui; là dessus, il m'a dit qu'il était de Joigny, et marchand de bois de son état; nous nous sommes reconnus pays, si bien que, de lil en aiguille, il a proposé de me faire voir la tète de mort. II était, ma foi, bien honnête, je puis vous l'assurer! Moi qui ne me doutions de rien, je me sommes laissé gagner à allez avec lui ; je sommes sortis du jardin, et voilà qu'en passant z'à la grille, il en rencontre des autres; il y en a z'un que c'était un marchand de toile.
— Ils étaient deux, n'est-ce pas? un jeune et un vieux?
— Oui, monsieur.
— Le vieux avait amené des vins à l'entrepôt?
— Oui, monsieur.
— Je vois votre affaire, ils vous ont enfoncé ?
— Vous l'avez ma foi dit, mon brave monsieur, trois mille francs qu'ils m'ont pris! mille écus, en belles pièces de vingt francs.
— Ah! c'était de l'or? ne vous l'ont-ils pas fait cacher?
— Je crois bien qu'ils me l'ont fait cacher, si biercacher que je ne l'ai plus retrouvé.
— C'est cela, je connais vos hommes. Dites donc, Goury (c'était à l'un de mes agents que j'adressais la parole), ne seraient-ce pas ffermelle, Desplanques et le Père de famille?
L'Agent. Ça m'a tout l'air de cela.
— N'y avait-il pas parmi eux un long nez ?
— Oh ! oui, bien long.
— Je vois que je ne me trompe pas.
— Oh ! non; que vous avez morguenne bien mis le doigt dessus du premier coup, il y en a qui rencontrent à deux fois. Un long nez ! ah! monsieur Vidocq, que vous êtes bon enfant ! A présent je ne suis plus si inquiet.
— Et pourquoi ?
— Puisque c'est de vos amis qui m'ont volé, il vous sera bien aisé de retrouver mon argent, tâchez seulement que ce soit bientôt; si ça pouvait être aujourd'hui?
— Nous n'allons pas si vite en besogne.
— C'est que, voyez-vous, j'ai absolument besoin de retourner au pays, je lais faut.' à I i m :mmhi. j'ai nr.
MEMOIRES DL VIDOGQ
femme qui est toute seule, avec ça que c'est dans oiatre jours la foire à Auxerre.
" Oh ! oh I vous êtes pressé, mon bon homme?
— Oui, que je le suis; mais écoutez, on peut s'arranger, donnez-moi simplement qui ,ze cents francs tout de suite, et je vous tiendrai quitte du reste. C'estti ça parler? J'espère qu'on ne peut pas être plus accommodant !
— C'est vrai, mais je ne fais pas de marché de cette espèce.
— ïl ne tiendrait qu'à Vous pourtant.
Le Bourguignon entendu, venait le tour d'un chevalier de Malte, qui vraisemblablement avait obtenu des dispenses pour le mariage, car il était accompagné de sa noble moitié, qui amenait sa bonne avec
elle.
Le Chevalier. Monsieur, je suis le marquis Duboisvclez, ancien émigré, ayant donné des preuves non équivoques de mon attachement à la famille des Bourbons.
• Moi. Cela vous fait honneur, monsieur, mais de quoi s'agit-il?
Le Chevalier. Je viens ici pour vous prier de vouloir bien faire rechercher et arrêter sur-le-champ mon domestique, qui est disparu de chez moi avec une somme de trois mille sept cent cinquante francs et une montre d'or guillochée, à laquelle je tiens beaucoup.
Moi. Est-ce là tout ce qui vous a été volé?
Le Chevalier. Je le présume.
Madame. Il nous aura sans doute pris autre chose; vous savez bien, marquis, que depuis longtemps il n'y avait pas de jour qu'il ne vous manquât tantôt un objet, tantôt un autre.
Le Chevalier. C'est vrai, madame la marquise, mais pour le moment ne réclamons que nos trois mille sept cents francs et la montre. D'abord la montre, il me la faut, à quelque prix que ce soit. Il suffît qu'elle m'ait été donnée p :-.v feue madame de Vellerbel, ma marraine; vous sentez bien que je ne veux pas la perdre.
Moi. Il est possible, monsieur, que vous ne la perdiez pas ; mais, au préalable, je vous serais obligé de me donner les nom, prénoms, âge, et signalement du domestique.
Le Chevalier. Son nom? ce n'est pas difficile; il s'appelle Laurent.
Moi. De quel pays est-il?
Le Chevalier. Je pense qu'il est de la Normandie.
Madame. Vous êtes dans l'erreur, mon ami, Laurent est Champenois, j'ai vingt fois entendu dire qu'il était né à Saint-Quentin. Au surplus, Cunégonde va nous éclaircir sur ce point (se tournant vers sa bonne) ; Cunégonde, Laurent n'était-il pas de la Champagne?
Cunégonde. Je demande pardon à madame la marquise, je crois qu'il était de la Lorraine : quand on lui écrivait c'était toujours de Dijon.
Moi. Vous me semblez peu d'accord sur son lieu de naissance: et puis Laurent, ce n'est probablement
m, et il y a. plus d'un âne à la,
rota i ■ ■■
m'apprissiez son nom de famille, ou tout au moins que vous me fissiez de sa personne une description assez détaillée pour qu'on pût le reconnaître.
— Son nom de famille 1 j'ignore s'il en avait un; ces gens-là n'en ont pas : d'ordinaire, ils ont celui qu'on leur donne. Je l'appelais Laurent, parce que cela me convenait, et parce que c'était le nom de son prédécesseur : cela se transmet avec la livrée. Quand à son pays, ne vous l'ai-je pas dit? il est Normand, Champenois, Picard ou Lorrain. Pour ce qui est de sa personne, sa taille est ordinaire, ses yeux, mon Dieu ! il a des yeux comme tout le monde, comme... comme vous, comme moi, comme mademoiselle, son nez n'a rien de remarquable, sa bouche est..., je n'ai jamais fait attention à sa bouche. On a un domestique, c'est pour se faire servir! vous sentez bien qu'on ne le regarde pas... Autant que je crois m'en êtr aperçu, il était brun ou châtain.
Madame. Mon ami, j'ai quelqu'idée qu'il était blond.
Gdnégonde. Blond d'Egypte. Il était roux comme une caroiie.
Le Chevalier. C'est possible; mais ce n'est pas là l'important. Ce que monsieur a besoin de savoir, c'est qu'avant le vol je l'appelais Laurent, et il doit encore répondre à ce nom, s'il n'en a pas pris un autre.
Moi. Ceci est fort juste; M. deLaPalice n'aurait pas mieux dit. Cependant, vous conviendrez, que pour me diriger dans mon exploration, quelques données un peu moins vagues, me serait indispensables.
Le Chevalier. Je ne saurais vous en apprendre davantage. Mais, à mon compte, cela doit vous suffire, avec un peu d'adresse vos hommes m'auront promptement fait raison du drôle, ils sauront bientôt où il est à dépenser mon argent.
Moi. Je serais infiniment flatté de pouvoir vous être agréable: mais sa;1 d'aussi faibles indices, comment voulez-vous que je m'embarque?
Le Chevalier. Pourtant j'arrive ici avec des renseignements tellement positifs, que vous n'avez, il me semble, qu'à vouloir : c'est de la besogne toute mâchée que je vous apporte. Peut-être ne vous ai-je pas dit son âge; il peut avoir de trente à quarante.
Gunégonde. 11 n'était pas si vieux, monsieur le marquis; il n'avait pas plus vingt-quatre à vingt-huit ans.
Le Chevalier. Vingt-quatre, vingt-huit, trente, quarante, ceci est indifférent.
Moi. Pas autant que vous le supposez. Mais, monsieur, ce domestique vous vient de quelque part saris doute il vous a été ou recommandé, ou procuré par quelqu'un.
Le Chevalier. Par personne, monsieur, c'est un cocher de cabriolet qui me l'a envoyé; voilà tout.
Moi. Avait-il un livret?
Le Chevalier. Non, assurément, il n'en avait pas.
Moi, Il avait bien quft-lqi uHon, rjeâ 00]
MOIRES DE Vl!OCQ
Le Chevalier. II m'a montré flé» papier; mais tout cela ne signifie rien, je n'y ai pas pris garde.
Moi. En ce cas, comment voulez-vous que je volls trouve votre voleur? Vous ne m'offrez rien, absolument rien, qui puisse me mettre sur la trace.
Lé Chevalier. En vérité vous êtes plaisant... Je ne vous offre rien : voici près d'un quart d'heure (fu • je prends la peine de m'entretenir avec vous. J'ai répondu à toutes vos questions. S'il faut vous mettre les voleurs dans les mains, autant qu'il n'y ait pas de police. Ah! ce n'est pas là M. de Sartines. Je ne lui aurais pas dit la centième partie de tout ce que je viens de vous dire, et mon domestique, ma montre, mon argent serait déjà retrouvés.
Moi. C'était un grand sire, que M. de Sartines. Quant à moi, je ne me charge pas d'opérer de ces mirac!es-là.
Le Chevalier. Eh bien! monsieur, je vais de ce pas chez le préfet me plaindre de votre insouciance. Puisque vous refusez d'agir, mes amis du côté droit, les députés de ma province, sauront que la police n'est bonne à rien, et ils le répéteront à la tribune; j'ai du crédit, de l'influence, j'en userai, et nous verrons.
Moi. Allez, monsieur le marquis, bon voyage. A ce gentillâtre, succède un homme en blouse : le garçon l'introduit :
— C'est ti zici qu'est le maître des mouchards, stilà qu'attrape si bein les voleux?
— Approchez mon ami, que voulez-vous?
— Ça que je veux, c'est zune montre d'argent qu'on m'a chippée tout à l'heure suz une place.
— Voyons, mon brave homme, comment cela s'estil fait ? contez-moi cela au plus juste.
— Vous saurez donc que je m'appelle Louis Virlouet, paysan cultivateur et vigneron zà Cooflans- Sainte-Honorine, marié bien légitimement, père de famille, avec quatre enfants, et mon épouse qui est leur mère; étant venu z'à Paris pour acheter de la futaille, j'allais mon chemin, tout à coup zen passant suz une place qui n'est pas loin d'ici, voilà ti pas, sous votre respect, que je suis obligé de m'arrêter devant zun mur; on me frappe sur l'épaule, je me retourne, c'était zune demoiselle, qui me dit comme ça : c'est-ti toi, mon amiTiodore? oui c'est toi, qu'elle reprend, viens que je t'embrasse; là-dessus avant, que j'eus parlé, elle me baise et pour lors elle me propose une bouteille de vin ; moi qui suis vigneron, vous n'en ignorez pas que les vignerons sont toujours prêts à boire, je ne demande pas mieux relie m'annonce qu'i I e a zune camarade et qu'elle va la chercher; je lui réponds, c'estbon,zallez,maisne soyez pas longtemps.., elle s'en va zet moi je suis à l'attendre en attendant ; ne la voyant pas revenir je perds patience,je veux tirer ma montre pour savoir l'heure; je t'en tiche, il n'y avait pas plus de montre que de beurre sur ma main... Plus de doutance, je suisattrappé, ma montre elle est partie sans me dire adieu... ; je cours, mais je ne retrouve plus la demoiselle, et des messieurs à qui que je me suis attaqué, m'ont dit de venir zici, que votre bande me retrouverait ma montre d'argent de cin-
quanle-einq Iran quej'ai zachetéezù Ppnl i un horloger zà quantième, qui allai) comm • divinité, marquant les jours du mois, a,vec up cordon zep < ii •- \ de ma fille tressé zà la main, qu'il n'j a rien de si beau.
— Avez-vous remarqué à peu [très quelle est la tournure de la femme '
— La femme qui m'a volé ?
— Oui.
— EWe est pas trop vieille, c'est pas une je m. ■>>, non plus; elle est comme le lard de poitrine, ni trop grasse, ni trop maigre; z'entre le /.Ut et le zesi
une particulière qui peut z' avoir autour de cinq pieds moins huit, neuf pouces, je mets 5a là /.environ; avec un bonnet de dentelles, le nez à la reiroussetle, un peu gros : voyons comment qu'il est gros SW nez, que je vous le dise : tenez, approchant comme tes pi lire qui est sur votre papier de marbre, pour l'empêcher de s'envoler ; si c'est pas <;a il s'en faut pas d'un crin de cheval; avec un jupon rouge, des veux bleus, et une tabatière en écaille, à la rose fondue. que ça sent bon tout plein.
— Vous me rapportez-là des particularités bien singulières; ce sont des ragots que vous nous fabriquez; je suis convaincu que ce n'est pas sur la voie publique que vous avez été volé; car pour que vous aviez observé tous ces détails, vous avez dû voir la femme longtemps et de près : allons, au lieu de nous faire des narrés qui n'ont pas lesenscommun, avouez que vous vous êtes laissé entraîner dans une maison de débauche, et que tandis que vous donniez un coup de canif dans le contrat, votre montre a disparu.
— Je vois bein qu'on ne peut rien vous cacher. Oui, c'est vrai.
— Alors, pourquoi me faire un conte?
— C'est qu'on m'a dit qu'il fallait dire comme n pour retrouver ma montre à quantième d'argent, de cinquante-cinq francs.
— Pourriez-vous indiquer la maison où vous êtes allé avec cette femme?
— Oh! pour ça oui; c'est zune maison zau premier, dans une chambre, avec une table, faisant le coin de la rue,
— Voilà, ma foi, des renseignements bien précis pour arriver à la d couverte!
— Ah! tant mieux; je retrouverai ma montre, n'est-ce pas monsieur?
— Je ne dis pas cela ; car vous m'avez donné un signalement si baroque.
— Comment! est-ce que je viens • as de vous dire tout à l'heure, à la minute, qu'elle avait les yeux rouges; c'est-à-dire, s'entend, un jupon roug6, avec des yeux bleus, et un bonnet de dentelles : c est-ti pas clair, des dentelles'? et puis, je ne me souviens pas de la couleur de ses bas; mais je sais bein qu'elle avait des ficelles à ses jarretières'; et que ses soulï< liaient zavec; après ça, il n'y a pas besoin dé vo mettre les points sur les i; vous savez ce que parler veut dire. Sitôt que vous m'aurez faït rendre 11 montre, je vous paierai chopine, et éncoi
MÉMOIRES DE VIDOGQ
que je vous donnerai pour vous boire avec vos camarades.
— Grand merci, je n'agis pas par intérêt.
— Tout ça est bel et bon, il faut que chacun vise de son métier.
— On ne vous demande rien.
— C'est bien; mais vous me la ferez rendre, ma montre à quantième?
— Oui, si on nous la rapporte, je vous la renverrai.
— Je compte sur vous, au moins : n'allez pas me mettre dans la boîte aux oublis»
— Soyez tranquille.
— Bien le bonjour, monsieur le maître.
— Au revoir.
— Oui, jusqu'à la prochaine occasion.
Le vigneron congédié, avec tout l'espoir que méritait l'attentat conjugal qu'il avait à se reprocher, je vois entrer un de ces bons boutiquiers de la rue Saint- Denis, dont le front, tout insignifiant qu'il est, remet pourtant en mémoire la métamorphose du pauvre Actéon.
— Monsieur (Jc'est le bourgeois qui parle), je viens vous prier de vous mettre de suite [à la recherche de ma femme, qui est décampée d'hier soir, avec mon commis.
J'ignore la route qu'ils ont prise, mais ils ne doivent pas être allés loin, car ils ont emporté du butin; argent et marchandise, ils ont tout enlevé : et on ne les rattrapera pas! ohl si, on les rattrapera! j'y perdrais plutôt mon latin. Je suis sûr qu'ils sont encore dans Paris, et si vous vous mettez promptement à leur poursuite nous les aurons?
— Je vous ferai observer que nous ne partons pas comme cela du bonnet ; il nous faut un ordre pour marcher: commencez par porter contre madame votre épouse et contre le ravisseur, une plainte en adultère, dans laquelle vous accuserez ce dernier de vous avoir soustrait des effets et des marchandises.
— Ah! oui, je porterai une plainte, et tandis que je m'amuserai à la moutarde, les traîtres gagneront au large.
— C'est probable.
— Des lenteurs pareilles, lorsqu'il y a péril! enfin, ma femme est ma femme : chaque jour, chaque nuit
Dernière ressource d'une femme déchue.
le délit devient plus conséquent. Je suis mari ; je suis outragé ; je suis dans mon droit. Elle n'aurait qu'à me faire des enfants, qui sera le père? ce ne sera pas le père, ce sera moi. Non, puisqu'il n'y a plus de divorce, la loi doit avoir prévu... ?
— Eh ! monsieur, la loi n'a rien prévu, il y a une forme prescrite, et l'on ne peut pas s'en écarter.
— Elle est jolie, la forme! s'il en est ainsi, c'est bien le cas de dire que la forme emporte fonds. Pauvres maris !
— Je sais bien que vous êtes à plaindre, mais je n'y nuis rien; d'ailleurs, vous n'êtes pas le seul.
— Ah ! monsieur Jules, vous qui êtes si obligeant, rendez-moi le service de les faire arrêter aujourd'hui, même; prenez cela sur vous, je vous en conjure, ne me refusez pas, vous verrez que vous n'en serez pas fâché !
— Je vous répète, monsieur, que pour faire ce que vous désirez, il me faut un mandat de l'autorité judiciaire.
— Allons, je ne le
vois que trop, on me
ravit ma femme et ma
fortune !* "qui protégera-
t-on? le vice. C'est bien
digne de la police 1 s'il
s'agissait d'arrêter un
Bonapartiste, vous seriez
tous en l'air; il s'agit
d'un mari trompé, on
ne bouge pas. C'est un
plaisir de voir comme la
police se fait ; aussi
quand vous me reverrez
il fera chaud. Ma femme
peut revenir quand il lui
plaira, si on me l'enlève
de nouveau, ce n'est pas
à vous que je m'adresseï
rai, Dieu m'en garde!
Le mari se retire, fort mécontent, et l'on vient m' annoncer qu'une espèce d'original sollicite de moi un moment d'entretien. Il paraît. C'est un long corps, un long habit, un long gilet, de longs bras, de longues jambes, et une face longue, blême, glaciale, décharnée, emmanchée d'un long cou raide, comme l'ensemble de lajongue figure à laquelle il appartient; le tout semble se mouvoir par des ressorts. A la vue de cet automate, de sa queue de morue qui lui battait sur les talons, de ses guêtres flottantes, de son jabot ramassé, de son col à rabat, de ses manchettes sans fin, de son grand parapluie et de son très-petit chapeau de soie, il fallut que je me tinsse à quatre pour ne pas éclater au nez du personnage, tant sa mine était comique et son accoutrement grotesque.
MEMOIRES DE VfDOGQ
— Veuillez, monsieur, lui dis-je, prendre la peine de vous asseoir, et me faire connaître le motif qui vous amène.
— Mossio, chai pressente à vo lé hommaiche té la part té mossio Lowender, constabele en Row Street dé lé Capetale té la Grand-Britanié : il mé récommandé à vo, por trover mon famé, qui faisait mo-a cocou ein Parisse, avec mossio Gaviani, oifécier italian, qui corrait lé poublique house.
— Je suis désespéré, monsieur, à l'instant je viens de refuser de prêter l'appui de mon ministère, pour une recherche toute semblable. S'il ne s'agit que d'une exploration inostensible, en considération de M. Lowender, je puis vous indiquer quelqu'un , qui, moyennant salaire, fera toutes les démarches que nécessite la circonstance.
— les, ies, explorachein inostensèble.. . Chai comprends , vo rendez moi bocop satisfait.
— Donnez -moi, s'il vous 'plaît, les noms de votre épouse, son signalement, et tous les détails qui vous paraîtront propres à nous diriger.
— Por le derechen, chai dis à vo que mon famé, il se nomme madame Bécoot, parce que chai souis mossio Bécoot, dé lé famille à mon joumelle dé frère, qui se happellé Bécoot, to comme notre père qu'il était Bécoot aussi. Mon famé, il aéposé mo-a l'an dixhoui cent quinsse, en London : il était bel, il était blond; son z'ioux ilétait blac (noir), sa nez il étaitrecommandaiple,
son dent blanc et petit; il avait beaucoup dé... dé mamelles, il savait parlé français encore meillior que mo-a... Si vo décovrez son démore., chai ferai preindre madame Bécoot et incontinent condouire en lé paquebote por London.
— Je crois vous avoir dit, monsieur, que ce n'est pas moi qui me chargerai de la surveillance; mais je vous mettrai en relation avec une personne qui entrera parfaitement dans vos vues. Givet, allez-moi chercher le duc de Modène, et dites-lui de venir de suite avec le père Martin (le duc de Modène était le sobriquet d'un agent secret, homme de bon ton, que Je lançais dans les sociétés où l'on jouait.)
■joc l.iVi VISON.
Le bureau de charité.
— Oh! oh! vo donnez à mo-a oun doucque, chai souis enchanté, oun doucque! S'il povail sourprendre mon faraeavec ce hoflécier, la divorce que chai volai, il serait comme oun coup dé la tonnerre.
— Je réponds qu'il vous les fera trouver ensemble; je suis même persuadé qu'il vous les fera prendre au lit, si cela vous convient.
— Oh ! oh ! Dans la lite couchée, c'est oune chose bocop meillior por la divorce. Por l'évidence dé crim-con déliciose la lite einseimble... Ah! mossio,
chai souis à vo bocop réconnaissant.
Le duc de Modène ne se fit pas longtemps attendre; dès qu'il fut entré. M. Bécoot s'étant levé, et l'ayant salué d'une triple révérence, lui parla en ces termes :
— Mossio lé doucque, j'avais besoin que vo rendiez service à oun épouse malhouroux qui était désolé par son famé.
L'agent à qui la méprise de l'Anglais n'avait pas échappé, ne manqua pas de prendre l'air d'importance qui convenait au titre dont on le gratifiait. Après avoir conclu avec dignité le marché pour ses honoraires et pris note des indications que fil. Bécoot était à même de fournir, il promit de se mettre immédiatement en campagne afin d'arriver à un prompt résultat. La conversation en était à ce point,lorsqu'on me remit une invitation de me rendre sur-le-champ au parquet de M. le procureur du roi ; je quittai en conséquence M. Bécoot, et l'audience fut fermée jusqu'au lendemain. Puisque je suis en train de faire des digressions, avant que je le ramène aux catégories, le lecteur ne sera peut-être pas fâché d'apprendre comment se termina l'affaire de M. Bécoot.
A peine quarante-huit heures s'étaient écoulées, le duc de Modène vint me dire qu'il avait découvert la retraite de l'infidèle; elle était avec son Italien, et bien qu'ils fussent sur leurs gardes parce qu'ils avaient appris l'arrivée du mari, il était assuré de les mettre en présence de ce dernier, au milieu des preuves flagrantes de cette intimité horizontale qui, sous le rapport de la conviction, ne laisse rien à dési-
rer. Tandis que le duc était à m'expliquer le stratagème qu'il comptait employer, entra M. Bécoot que j'avais l'ait prévenir; il était accompagné de son frère, autre caricature britannique. « Les deux fontlapaire, observa tout bas l'agent. »
— Bonjor mossio Védoc, ahl voilà mossio lé doucque, chai offre à loui mon poulitesse.
— Monsieur le duc a une grande nouvelle à vous donner.
— Ah! ah! oune grande novelle! vo avez trové? vo povez dire devant mossio, mossio est oune Bécoot, il était ma joumelle, vo avez trové, véridiquement trové !
— Voyons, monsieur le duc, racontez à ces messieurs ce qu'il en est.
— les, tes, raccontez oun po mossio lé doucque.
— Eh bien oui! j'ai trouvé, et pour peu que vous Je désiriez, je m'engage à vous les montrer tous les deux dans le même lit.
— Dans la même lite ! s'écria le frère de M. Bécoot; c'était oun miracle, vo êtes sorcière donque, mossio lé douque.
— Je vous jure qu'il n'y a rien de sorcier là-dedans.
— les, tes, natoural, beaucop natoural; dans la même lite, charmante cohabitachen, charmante ! charmante! répétait en s'extasiant le beau-frère de madame Bécoot, dont le mari qui se pâmait presque d'aise, exprimait par ses contorsions et les grimaces les plus burlesques, la satisfaction qu'il ressentait.
Lady Bécoot et son amant avaient logé pendant quelques mois rue Feydeau, chez une de ces dames qui, pour leur avantage et la commodité des étrangers, tiennent à la fois table d'hôte et d'écarté; mais prévoyant des persécutions, à la nouvelle du débarquement des deux jumeaux, le couple adultère s'était réfugié à Belleville, où un général, des amis de la dame, leur avait donné l'hospitalité. On convint d'aller les relancer dans cet asile, et comme M. Bécoot était pressé, il fut décidé que l'on précipiterait le dénoûment.
Le lendemain était un dimanche, il devait y avoir grand diner chez le général, et à la suite du repas, suivant l'usage de la maison, on devait y donner à jouer. Le duc de Modène, connu depuis longtemps pour un adroit flibustier, avait donc un prétexte sufîi :mt pour s'introduire dans une réunion où les Grecs éiaient admis sans difficulté. Il ne laissa pas échapper l'occasion, S'étant transporté à Belleville, quand Ja soirée fit venue, il alla prendre place dans le salon du général, jusqu'à deux heures du matin, qu'il sortit pour rejoindre les deux frères, qui, non loin de là, étaient dans un carrosse de remise. — C'est pour le coup, leur dit le duc, que le couple est réuni.
— Béuni! s'écrie M. Bécoot.
— Oui, monsieur, et si vous vous sentez le courage de tenter l'escalade, je me charge de vous conduire jusqu'à l'alcôve.
cscllade?lment V° diteS? I'escaIadel Qu'entendez-vo
— Nous franchirons le mur du jardin.
— Goddaml franchir... Voyez-vous mo-a monté? La domestique il crie à la voleur... Non, non, pas franchir... et la pâton et la fissil, pin, pan, patatra, je fais des coulboutes... et mossio Gaviani bien contente. Oh! oh! pas franchir.
— Cependant, si vous voulez que le délit soit matériellement constaté.
— Dans les Bécoot, mossio lé doucque, no n'aimons pas la péril.
— Alors il faudra saisir les coupables hors de la demeure du général, c'est le moyen de ne courir aucun risque. Je sais qu'à l'issue du déjeuner ils doivent monter dans un fiacre qui les emmènera à Paris : vous convient-il de les prendre dans le fiacre?
— Dans le fiacre, tes, ies, por proudeince.
Le duc de Modène ; son auxiliaire, le père Martin, et les deux insulaires, se mirent en faction pour être à l'affût du départ. Pendant qu'on était ainsi aux. aguets, M. Bécoot fit mille questions et réflexions plus saugrenues les unes que les autres. Enfin, vers les deux heures de l'après-midi un fiacre s'arrête à h porte : au bout d'un instant, il s'ouvre pour recevoir madame Bécoot et son cavalier. On croirait qu'à cette vue, M. Bécoot n'aurait plus été le maître de contenir son indignation; il ne sourcilla pas : les maris anglais son étonnants: — Vo voyez, dit-il à son frère, vo voyez, mon famé avec son hamant.
— Oui, oui, je voyé Il était dans lé voitoure.
On était averti que le fiacr.e se dirigeait sur la rue
Feydau. Les Anglais ordonnèrent à leur cocher de fouetter, afin de gagner les devants, et quand ils furent à hauteur de la porte Saint-Denis, à l'endroit où une montée conduit au boulevard Bonne- Nouvelle, il> mirent pied à terre. Bientôt ils aperçoivent le fiacre ; il va au pas; les agents s'avancent pour l'arrêter, et M. Bécoot en ayant ouvert la portière • — Ah ! bonne jor, dit-il avec un flegme inconcevable, mossio, je démandé à vo pardon; je véné prend mon famé, que vo cacholez à mon place.
— Allons, madame, ajouta le frère, c'été temps por né plous no faire coucous, véné havec.
Gaviani et madame Bécoot sont terrifiés, sans répondre, ils descendent tous deux, et pendant que l'Italien acquitte le prix de la course, contrainte d'obéir, l'infortunée lady est impitoyablement installée dans le carosse, entre les deux Bécoot, en face des deux estafiers. Tout le monde était silencieux, tout à coup, madame Bécoot revenue peu à peu de sa terreur, s'élance à la portière : — Gaviani, Gaviani, cria-t-elle, mon ami, sois tranquille, je ne t'abandonnerai qu'à la mort.
— Taisez-vo, madame Bécoot, lui dit froidement son mari, je ordonné vo la silence, vo êtes oune méchante famé; vo êtes assez hardie por appelé mossio Gaviani; vo êtes oune félon, ouai, madame, vo êtes oune grand félon; je féré mété vo dans lé blac Hole.
" — Vous ne ferez rien.
— Je féré, je féré..., répétait-il en balançant sa tête entre les manches de deux parapluies, dont les
MÉMOIRES DE VIOOCQ
crosses en cornes de cerf, formaient pour son front un singulier accompagnement.
— M. Bécoot, tout ce que vous ferez est inutile... Ali! mon cher Gaviani.
— Encore Gaviani, tojor Gaviani.
— Oui, toujours; je vous déteste, je vous abhorre.
— Vo êtes mon famé.
— Mais regardez-vous donc, M. Bécoot. êtes-vous fait pour avoir une femme? D'abord vous êtes laid, ensuite vous êtes vieux, vous êtes ridicule et vous êtes jaloux.
— Je souis gélousse légalement.
— Vous voulez faire prononcer le divorce, n'est-il pas tout prononcé? Je vous fuis, que demandez-vous de plus?
— Je vol être coucou légalement.
— Vous voulez du scandale.
— Vo volez faire coucou mo-a à ton fantaissie. Je volé à la mien, je vol été coucou havec lé joustice à Ja poublique, avec oun sentence.
— Vous êtes un monstre à mes yeux, vous êtes un tyran ; jamais je ne resterai avec vous.
— Vo resteré avec lé praison.
— Vous ne m'aurez pas vivante, et en proférant cette menace, elle faisait semblant de vouloir se déchirer la figure.
— Tienne loui les mains, mon frère.
Le frère se mit effectivement en devoir de lui tenir les mains, alors, elle se débattit quelques instants, puis elle parut se calmer; mais l'étincelle de ses regards trahissait sa colère et les feux dont elle brûlait.
Rouge, enluminée, et pourtant belle encore, autant que la passion peut l'être, près de ces mines hétéroclites, à côté de ces visages immobiles et morfondus, elle avait l'air de la reine des Baccnantes entre deux magots, ou plutôt d'un volcan d'amour entre deux pics déglace. Quoiqu'il en soit, le retour de M. Bécoot à l'hôtel où il logeait, rue de la Paix, fut un triomphe. Son premier soin fut d'enfermer le lutin dans une chambre, dont il ne confia la clef à personne. Mais quand un mari s'est fait le geôlier de sa femme, il est si doux à celle-ci de tromper sa vigilance 1 On connaît la chanson : Malgré lesverroux et les sentinelles, etc. Le troisième jour de cette captivité conjugale, madame Bécoot, à ce qu'il paraît, s'ennuya d'être en cage; le quatrième, je fis une visite à M. Bécoot; il n'était pas midi, je le trouvai à table avec son frère, en face d'un plum-pudding et d'une douzaine de bouteilles de Champagne, dont ils avaient déjà fait sauter les bouchons.
— Ahl bonne jor, messio Vaidoc; il était bocop de politesse à vo, por venir voir no. Vo bo-a-rez de la Champeigne?
— Je vous remercie, je n'en bois jamais à jeun.
— Vo n'était pas oune bonne Anclaise.
— Eh bien! vous voilà au comble de la joie, le duc de Modène vous a rendu votre femme, je vous en fais mon compliment.
— Complimente I goddam. Il était encore envol éé, madame Bécoot.
— Eh quoil VOCfc "Vve/ nus su la garder.
— Il était envolée, je vo dit, la félon I
— Puisque c'est ainsi, n'en parlons plus.
— Non. plus parler, tujor bo-a-re la Champeigne : il n'était pas félon.
Ces messieurs insistèrent de nouveau pour que je leur tinsse compagnie, mais comme j'avais besoin de garder mon sang-froid, je les priai de me dispenser de la rasade, é1 après leur avoir fait agréer m< s salutations, je pris congé d'eux. Sans doute qu'ils ne tardèrent pas à être sous la table.
Aucune capitale de l'Europe, Londres excepté, n'enserre autant de voleurs que Paris. Le pavé de la moderne Lutèce est incessamment foulé par toutes espèces de larrons. Ce n'esl pas surprenant, la facilité de s'y perdre dans la foule y fait affluer toul ce qu'il Ta de méchants garnements, soit en France, soit à l'étranger. Le plus grand nombre se fixe irrévocablement dans cette cité immense ; quelques autre, n'y viennent que comme des oiseaux de passage, aux approches des grandes solennités, ou durant la saison rigoureuse. A côté de ces exotiques, il y a les indigènes, qui forment dans la population une fraction, dont le dénominateur est assez respectable.
Les voleurs parisiens sont, en général, haïs des voleurs provinciaux ; ils ont, à juste titre, la réputation de ne pas faire difficulté de tendre leurs camarades pour conserver leur liberté : aussi lorsque, par Pell'et d'une circonstance quelconque, ils sont jetés hors de leur sphère, ils ne trouvent pas aisément à qui s'associer; au surplus, ils ont une grande prédilection pour le lieu de leur origine. Ces enfants de Paris ne peuvent pas se séparer de leur mère, ils ont pour elle un fonds de tendresse inépuisable :
A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère t
Transporté dans un département, un voleur parisien est tout désorienté; eùt-il été lancé de la lune comme une aérolithe, il n'y serait ni plus emprunté, ni plus neuf, c'est un badaud, un vrai badaud, dans toute la force du terme; à chaque instant il redoute de prendre martre pour renard : c'est terribk , quand on ne connaît pas le terrain! il ne sait où il met la main et le pied, peut-être marche-t-il sur des chatbons ardents: Cineri doloso. Il n'ose faire un pas., parce qu'il a un band au sur les yeux, et que, s'il se heurter, il est averti que personne n'est là pour lui crier casse-cou : tout au contraire, on s'am use à le voir en péril, parce qu'on est convaincu qu'il est poltron/ s'est-il embarqué dans une gaucherie, on la lui lai achever, on l'y pousse même, et si dans son chemin il rencontre un gendarme, que malheur lui advienne, qu'il succombe enfin, les malins du Colin-Maillard en font des gorges chaudes.
Au sein d'une petite ville, un voleur est tout à fait déplacé; c'est la poule qui n'a qu'un poussin: il est là exactement comme le poisson dans t'huile, comme le poisson dans la friture, ce n'est pas son élément : il y a trop de calme, dans une petite ville, trop de
tranquillité, la circulation est trop i •■'
limpide; mieux vaut beaucoup de tumulte, de la confusion, du frottement, des embarras, du désordre, et un lluide sujet à se troubler. Tous ces avantages, c'est à Paris qu'ils sont rassemblés, dans l'exigu, mais bien rempli, département de la Seine, dans un périmètre de cinq à six lieues, sur un espace qui suffirait à peine à l'établissement du parc d'un grand seigneur; Paris est un point sur le globe, mais ce point est un cloaque? à ce point aboutissent tous les égouts; sur ce point tourbillonnent, passent, repassent, se croisent et s'entrecroisent des myriades de propriétaires de la vie par excellence. Le voleur parisien est habitué à cette cohue; hors de là, il nage dans le vide, et son habileté expire. Il le sait bien, et ce qui le prouve incontestablement, c'est que, parvient-il à s'évader du bagne, c'est toujours sur la capitale qu'il se dirige à tire d'aile; il ne tardera pas à être repris, que lui importe? il aura encore une fois travaillé à sa guise.
Les voleurs provinciaux se font assez promptement au séjour de Paris; ce n'est pas que le climat leur convienne mieux que tout autre, mais ce sont des espèces de cosmopolites, qui trouvent une patrie partout où il y a à dérober : Ubi bene, ibi patria, telle est leur maxime; ils s'accommoderont tout aussi bien de la résidence de Rome que de celle de Pékin, lorsqu'il y aura du butin à faire. Ils n'ont ni l'extérieur agréable, ni les formes découplées, ni la jactance du voleur parisien : eussent-ils vécu un siècle dans Paris, ce seraient toujours des rustres; les amis de Pantin leur reprocheraient toujours d'être bâtis comme des poignées de sottises, et de ne ressembler à personne. La tenue et les manières, voilà leur côté faible; ils n'ont point d'urbanité, et quoiqu'ils fassent, ils ne seront jamais parfumés de cette fleur d'atticisme dont l'odeur suave' charme et enivre ce monde brillant et frivole, qu'on ne p^ut duper qu'après l'avoir séduit; mais s'ils manquent de cet entre-gent, .qui, sous quelques rapports, donne aux indigènes une certaine supériorité, en revanche ils ont plus de capacité : sous une enveloppe grossière, sous des dehors lourds en apparence, ils cachent une dose d'astuce et de finesse qui dans les entreprises de premier ordre, les rend propres à écarter les obstacles et à capter la confiance des personnes réfléchies : que l'on consulte les archives du crime, tous les grands vols, tous les vols hardis et raisonnes sont le fait de voleurs provinciaux. Ces derniers ne sont pas fluets, mais ils sont audacieux, persévérants, méditatifs; ils conçoivent bien et exécutent mieux.
Les voleurs de profession originaire de la capitale sont rarement des assassins; ils ont en horreur le sang, et quand ils le versent c'est toujours à regret; c'est que par des circonstances imprévues ils y ont été forcés. Par extraordinaire ont-ils des armes, ils n'en font usage que pour s'échapper dans le cas de surprise en flagrant délit. Les grands crimes dont Paris est parfois le théâtre, sont presque toujours commis par des étrangers. Une particularité assez remarquable, c'est que les assassinats sont ordinairemont le fait d'un débutant dans la carrière: ceci est
vrai, très-vrai, n'en déplaise à ces moralistes inobser vatcurs, qui répètent d'après le poète :
Ainsi que la vertu le crime a ses degrés.
Avant de commettre une mauvaise action, les voleurs expérimentés calculent les conséquences de cette action, par rapport à eux. Ils connaissent la peine qu'ils encourront; ils jouent, parce qu'ils ont besoin de jouer, mais s'il s'agit d'aller de leur tout, ils y regardent à deux fois. Le Gode, qu'ils étudient sans cesse, leur dit : vous irez jusque-là, vous n'irez pas plus loin; et bon nombre d'entre eux reculent devant la réclusion, devant la perpétuité, devant la mort... Ce n'est pas sans intention que, dans cette énumération, je place la mort en dernier lieu; c'est le moindre des épouvantails, je le démontrerai, que l'on juge, d'après cela, si notre pénalité est bien graduée.
Les voleurs provinciaux en général, moins civilisés que ceux dont l'éducation s'est faite à Paris, n'éprouvent aucune répugnance à tuer; ils ne se bornent pas à se défendre, ils attaquent, et souvent dans leurs expéditions, non-seulement ils sont téméraires, mais encore ils se montrent atroces et cruels au dernier degré : mille traits barbares, consignés dans les fastes .judiciaires, peuvent venir à l'appui de mon assertion.
La sagesse des nations a depuis longtemps proclamé comme une vérité, que les loups entre eux ne se mangent pas; afin de ne pas faire mentir le proverbe, les voleurs ont les uns pour les autres des égards de confraternité. Tous se regardent comme les membres d'une grande famille; et quoique les voleurs provinciaux et les voleurs parisiens soient généralement peu disposer à s'entr'aider, l'antipathie ou la prévention ne va pas jusqu'à s'entre-nuire directement. Il y a toujours un pacte qui s'est respecté dans quelques-unes de ces généralités : la bête, dirait un philosophe d'outre-Rhin, se sent dans la bête de sa race, le confrère aime à retrouver le confrère : aussi les voleurs ont-ils des signes de reconnaissance, et un langage particulier. Posséder ce langage, être initié à ces signes, lors même qu'on n'est pas du métier, c'est déjà un titre à leur bienveillance, c'est une preuve ou tout au moins une présomption qu'on fréquente des amis. Mais ces notions, plus précieuses dans quelques circonstances que celles de la franc-maçonnerie, ne sont pas un garant infaillible de sécurité, et sût-on l'argot comme un argousinje conseillerais encore de ne pas s'y fier. Voici, au surplus, une pelite aventure qui, je crois, montrera que je n'ai pas tort : je demande pardon au lecteur si je m'interromps encore pour conter, mais ce sera bientôt dit.
Le père Bailly, ancien guichetier de Sainte-Pélagie, avait, depuis quelque mois, troqué cet emploi contre celui de gardien au dépôt de mendicité de Saint-Denis. Le père Bailly était un vieillard qui aimait passablement le jus de la treille : au reste, quel geôlier ne boit pas avec plaisir, surtout quand on l'y convie et que ce n'est pas lui qui paye? Depuis vingt-cinq ans qu'il était dans les prisons, le père Bailly avait vu bien des
voleurs; il les connaissait presque tous, et tous Veati maienl, parce qu'il se montrait bon enfant: il ne U chagrinait pas trop. Pour ceux dont la bourse était résonnante, il était aux petits soins : petits soins de geôlier, on sait ce que c'est.
Un jour le bonhomme était venu à Paris afin d'y toucher une petite rente, qu'il s'était amassée du produit de ses économies : c'étaient les subsidia senectutis, la provision de la fourmi, la réserve pour la goutte matinale et le tabac de toute la journée. L'échéance était arrivée: le père Bailly reçut son argent, deux cents francs: il les tenait; mais allant et venant, il avait avalé quelques canons, de telle sorte qu'au moment de retourner à son poste, il était un peu gai ; ce n'est pas un mal, cela donne des jambes. Aussi cheminait-il en belle humeur, heureux d'en avoir terminé à sa satisfaction, lorsque sous la porte Saint- Denis, deux de ses anciens pensionnaires l'accostent en lui frappant sur l'épaule: Eh 1 bonjour, père Bailly.
— (Se retournant). Bonjour mes enfants.
— Voulez-vous qu'il nous en coûte une chopine, sur le pouce?
— Sur le pouce? volontiers, car je n'ai pas le temps.
On entre Aux deux Boules.
— Une chopine en trois, à huit, vite et du bon.
— Eh bien ! mes enfants, que faites-vous? ça va-t-il bien? Y paraît que oui, car vous marquez (vous avez l'air à votre aise).
— Pour ce qui est de ça, nous n'avons pas à nous plaindre, depuis que nous sommes décarrés (sortis), le zailaires vont assez bien.
— J'en suis charmé, j'aime mieux vous voir contents; mais prenez garde à retourner rue de la Clé, c'est une fichue hôtel (il a vidé son verre, et tend la main de l'adieu).
— Quoi! déjà? nous ne nous voyons pas si souvent; puisque vous voilà, nous redoublerons bien; allons, encore une chopine.
— Non, non, ça sera pour une autre fois, je suis pressé, et puis, je suis là sur mes pattes. J'ai tant couru depuis ce matin; savez-vous que j'ai devant moi un bon ruban. jusqu'à Saint- Tenaille (Saint-Denis).
— Une minute de plus, une minute de moins, dit un des pensionnaires, ce n'est pas ça qui vous retardera. Nous allons nous asseoir dans la salle ; n'est-ce pas père Bailly?
— Il n'y a pas moyen de vous refuser. Allons, je me laisse aller, mais qu'on nous serve promptement; une chopine, pas plus, et je pars. Il n'y a pas de bon Dieu, il en pleuvrait, je file nette comme torchette. Voyez-vous, j'en fais le serment.
La chopine se boit; une troisième, une quatrième, une cinquième, une sixième s'écoulent, et le père Bailly ne s'aperçoit pas qu'il est parjure. Enfin, il est ivre, complètement ivre: Il n'y a pas à dire, répètet-il à tout bout de champ, il faut que je parte; il se fait nuit; ce n'est pas le tout, c'est que j'ai deux cents francs dans mon paquet; si on allait me servir (voler) en route.
— Qu'avez-vous peur? il n'y a pas un çrinefu qui voulût von-, faire la sottise. On vous connaît trop brave pour cela. Le papa Bailly! il peut passer partout, le papa liai II \-
— Je sais bien, vous avez raison; si c'étaient des amis de Pantin, je pourrais me Taire reconnaître, niais des pantres nouvellement affranchie (des paysans qui lotit leurs premières armes), j'aurais beau faire l'arçon i.
— Il n'y a pas de danger; à votre santé, père Bailly.
— A la vôtre: ah ça! je ne m'ennuie pas, mais c'est cette fois que je m'en vais. II n'y a plus de rémission. Bonsoir, portez-vous bien.
— Vous le voulez, nous ne vous retenons plus. Us l'aident à placer sur son épaule un bâton, à l'extrémité duquel est attaché le paquet qui contient le numéraire. Aussitôt le père Bailly, qui en a sa charge, prend son essor.
Le voilà dans le faubourg, papillonnant, trébuchant, voltigeant, roulant, gravitant, faisant des terre-àterre, et s'avançant pourtant, à force de zigs-zags. Tandis qu'il décrit ainsi des S, des Z et toutes les lettres bancroches de l'alphabet, les deux pensionnaires se consultent sur ce qu'ils feront: Si tu étais de mon avis, dit l'un d'eux, nous lui prendrions ses deux cents balles, à ce vieux rat.
— Parbleu, tu as raison, son argent vaut celui d'un autre.
— Eh oui! suivons-le.
— Suivons-le.
Malgré ses tergiversations le père Bailly avait déjà dépassé la barrière : toutefois il ne tardèrent pas à l'apercevoir. Encore aux prises avec son vin. il marchait contre vents et marée; il y avait du tangage, beaucoup de tangage, il chancelait, rétrogradait, obliquait, si bien qu'à le voir dans cet état, par humanité tous les cochers imaginaient de lui proposer une place dans leur coucou : Passe ton chemin, mannequin, répondait à cette olïre le gracieux porte-clefs : le père Bailly a bon pied, bon œil.
Bien lui en eût pris d'être moins fier; car en arrivant dans la plaine des Vertus, il se trouva dans un grand embarras. Qu'on se tigure ce doyen de la geôle entre les grilles des deux voleurs: le saisir à la gorge, et enlever le paquet, fut l'affaire d'un instant. En vain se démanche-t-il à faire le signe qui doit le sauver, du maigre! du maigre! crie-t-ii à tue tète, ce sont les mots de passe qu'il fait entendre; il se nomme: C'est le père Bailly! mais il n'y a ni signe, ni mots, ni nom qui tiennent. Il n'y a ni gras ni maigre, ripostent les voleurs en contrefaisant leur voix, il faut lâcher le baluchon (le paquet); et, en proférant ces paroles, ils disparaissent. — Elle est rude, celle-là, murmure la victime, ils ne la porteront pas en paradis. Cette
1. L'arçon est un signe de reconnaissance qui correspond à ce qu'on appelle In grippe en langage maçonnique; en se coupant ver icalement la figure avec le pouce que l'on descend par le côté du nez sur les lèvres. Ce simulacre est accompagné d'uu crachement.
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a du butin à faire. Les maisons sans portier sont es prophétique menace aurait pu s'accomplir; mais entre eux et la justice il y avait sur le cerveau du vieillard les vapeurs anti-mnémotechniques du Surêne, et sur cette hémisphère les épaisses ténèbres d'une nuit profonde. Le père Bailly est enterré; je reprends le fil de mon discours : attention (
Il serait impossible de classer les voleurs, s'ils ne s'étaient classés d'eux-mêmes. D'abord un individu obéit à son penchant pour la rapine ; il dérobe à tort et à travers tout ce qui se présente : dans le principe c'est, comme dit le proverbe, l'occasion qui fait le larron; mais le bon larron doit, au contraire, faire l'occasion, et ce n'est que dans les prisons qu'il acquiert ce qui lui manque pour atteindre une perfection semblable. Après avoir subi une ou deux petites corrections, car point de commençant qui ne fasse ce qu'on appelle une école, il connaît et on lui fait connaître son aptitude; alors, éclairé sur ses moyens, il se détermine à adopter un genre, et ne le quitte plus, à moins qu'il n'y soit forcé.
Les voleurs d'extraction sont, pour la plupart, Juifs ou Bohémiens; encouragés par leurs parents, ils pratiquent en quelque sorte au berceau. A peine peuventils faire usage de leurs jambes, ils appliquent leurs mains à mal faire. Ce sont de petits Spartiates, à quidu matin au soir on recommande de ne rien laisser traîner. Leur vocation est marquée d'avance; ils suivront les errements de leur caste, les guides et les leçons ne leur manqueront pas; mais il y a voleur et voleur, afin de ne pas ignorer leurs, véritables dispositions, ils s'essayent dans tous les genres, et dès qu'ils ont découvert celui dans lequel ils excellent, ils s y -fixent, c'est un parti pris; ils ont embrassé une spécialité, ils n'en sortent pas.
D'espèce à espèce, les voleurs ont de la morgue. L'escroc, qui est un homme du monde, méprisé le filou; le filou, qui se borne à escamoter adroitement la montre ou la bourse, se tient pour offensé, si on lui propose de dévaliser une chambre; et celui qui fait usage de fausses clefs, pour s'introduire dans un appartement qui n'est pas le sien, regarde comme infâme le métier de voleur de grands chemins. Jusque sur l'échelle du crime, qu'il soit ou plus haut ou plus bas, qu'il monte ou qu'il descende, l'homme a sa vanité et son dédain : partout, dans les plus abjectes conditions de la vie, pour que son moi ne crève pas de dépit et d'humiliation, il a besoin de se persuader qu'il vaut mieux que ce qui est ou devant ou derrière lui. Afin de s'enorgueillir encore, il ne réfléchit du monde extérieur que la portion la plus infime, cellelà du moins ne lui fait pas honte : il est plongé dans la fange, mais s'il élève son front au-dessus du bourbier, s'il croit voir plus bas que lui, il s'imagine qu'il plane, qu'il domine; il y a de la joie pour son cœur. Voilà pourquoi tous les coquins qui n'ont pas franchi celte moyenne région de la perversité, où la probité n'existe que comme une réminiscence, ont tous l'orgueil d'être moins criminels les uns que les au:-es : voilà pourquoi, au delà de cette région, c'est, au con: traire- ù qui fera parade du plushaut degré d
même en deçà de la région moyenne, où l'on pèse le plus ou moins de déshonneur, il n'est pr 3 un fripon qui n'aspire à être le premier dans son genre, c'est-àdire le plus adroit, le plus heureux, ou, ce qui revint au même, le plus coquin.
Il est bien entendu que je ne oarle ici que des voleurs profès, qui sont les Cosaques régurters de notre civilisation. Quant au paysan qui vole une gerbe, au savetier qui fait de la fausse monnaie, au notaire qui se prête à un stellionnat, ou écrit un testament sous la dictée d'un mort, ce sont là des Cosaques irréguliers, de purs accidents, qui ne peuvent avoir leur place dans une classification. Il en est de même des auteurs isolés de tous ces attentats auxquels peut pousser l'effervescence des passions, la haine, la colère, la jalousie, l'amour, la cupidité et les rages d'une dépravation frénétique. Les assassins de profession sont les seuls dont j'aie à m'occuper en décrivant ces catégories; mais auparavant je vais faire comparaître les espèces dont les mœurs sont plus douces... La séance est ouverte, qu'on amène les cambrioleurs.