VOLEURS ET VOLEUSES SOUS COMPTOIR
Des vis-à-vis. — L'horloger et le chapelier. — Dupes et complices. — La Camarde. — La di=i>uie.
Le vol sous comptoir est d'une invention toute moderne; il importe, dans lint'rèi du commerce, de signaler comment il s'e.iéelue. L>e* individus, ce sont plus particulièrement dés te.nnie-i vêtu îs en douestiques, cherchent, dans une i rue un peu large, deux magasins situés presque eu face l'un de l'autre; supposons que les deux établissements appartiennent, le premier à un horloger, le second à chapelier: la voleu e entré chez le rhap' lier, on ta et arge dacheter ,i.i < hap.' m. . eini | , e,l on est jama: p. < ■ o )
va le lui garnir, c'est I én'aire d .me heure; e.i mwiidant, elle va et vient, rentre dans la boutiq le du chapelier, se fait voir sur la porte, et quand elle esl bien sûre d'avoir été aperçue de l'horloger, elle traverse rapidement la rue, se présente à ce dernier et lui dit : — Monsieur un tel (elle donne le nom du chapelier) vou> prie de me confier deux montres d*or du prix de cent vingt à cent trente francs, c'est un cadeau que je désire faire à mou frère, mais monsieur veut choisir. L'horloger reconnaît la domestique, il est plein de sécurité, il lui remet les montres, elle les
MÉMOIRES !)K VIDoCit
ilu LIVRAISON.
emporte; de son comptoir l'horloger peut voir qu'elle rentre en effet chez le chapelier, il assiste presque à l'examen des objets, il les voit passer des mains du bourgeois dans celles des garçons, il ne peut avoir qu'une seule crainte, c'est qu'on ne s'en accommode pas. Un instant après, la garniture du chapeau est terminée, la domestique le prend, et se rend directement chez l'horloger. — Monsieur, lui dit-elle, on prendra celle de cent trente francs ; je vais à deux pas porter ce chapeau, à mon retour je viendrai réarranger avec vous, mais il faudrait me diminuer quelque chose. — C'est bon, c'est bon, répond l'horloger.» Une heure, deux heures, trois heures se passent, et tout s'éclaircit.
Souvent les deux marchands sont volés parla même personne. Une de ces soi-disant domestiques, nommée la Camarde, se présente chez une lingère et la prie de vouloir bien lui remettre quelques coupons de dentelles, pour la femme de l'orfèvre en face; la lingère n'hésite pas à les lui donner : la Camarde, le carton à la main, va chez l'orfèvre et demande deux chaînes d'or pour sa maîtresse, qui est vis-à-vis, puis sortant immédiatement sans laisser le carton, elle revient chez la lingère. — Madame, lui dit-elle, ma bourgeoise désirerait faire voir les dentelles à une de ses amies. — A son aise, qu'elle ne se gêne pas. Aussitôt elle retourne chez l'orfèvre. Madame, dit-elle, va examiner vos chaînes, et lorsque je serai revenue de ma commission, je m'arrangerai aussi d'une petite pour moi. La domestique disparaît : des deux côtés on pense qu'elle va en course; enfin la lingère s'impatiente la première; elle se rend chez sa voisine. — Eh bien 1 comment trouvez-vous les dentelles ? je vous assure que vous feriez bien de tout garder — Croyez-vous que je vous prendrai des dentelles pour les chaînes? — Ne vous en ai-je pas envoyé un carton ce matin, par votre domestique? — C'est-à-dire que c'est votre bonne qui est venue chercher pour vous deux chaînes à condition. — Mais, voisine, vous rêvez, sans doute? — C'est plutôt vous qui voulez prendre votre café. — Il s'agit bien de café, je ne plaisante pas non plus, il s'agit de chaînes d'or, et vous en avez deux à moi. De part et d'autre on commençait à se dire de gros mots, et la dispute allait s'échauffer, lorsque le mari de Porfévre arriva fort à propos pour apprendre aux dames qu'elles avaient été volées.
Des individus, hommes ou femmes, se présentent dans une boutique très-achalandée; après y avoir acheté quelques objets, ils donnent en payement une pièce de vingt francs, ou toute autre pièce dont la valeur excède de beaucoup le montant de leur emplette; le marchand leur rend la différence; tout à coup en examinant la monnaie qu'ils reçoivent, ils remarquent une ou deux pièces qui ne sont pas semblables aux autres; et si l'occasion d'une pareille remarque ne naît pas d'elle-même, ils la font naître au moyen d'une substitution. Quoi qu'il en soit, en montrant au marchand les pièces qu'il leur a données ou est censé leur avoir données : — En avez-vous beaucoup comme cela? lui disent-ils; si vous en avez et que vous consentiez à nous les céder, nous vous
donnerons un bénéfice sur chacune. Les anciennes pièces de vingt-quatre sous, celles de douze, les petits écus, les écus de six livres, soit à la vache, soit au W. sont très -propres à motiver une proposition de ce genre; mais malheur au marchand qui ^e laisse prendre à l'appât d'une telle spéculation; si, jiour procéder à la recherche, il permet l'accès de son tiroir aux personnes qui lui offrent un gain, il peut être assuré qu'elles y puiseront avec tant de dextérité qu'il n'y verra que du feu. C'est là ce qu'on appelle voler à la care ; les filous qui pratiquent ce vol ont pris le nom de careurs.
Il n'est sorte d'expédients auxquels ces fripons ne recourent pour faire des dupes; aujourd'hui ils emploient une ruse, demain une autre; mais il y a toujours un échange sur le tapis; ainsi, quel que soit le prétexte sous lequel un inconnu, homme, femme ou enfant, se présente pour offrir de changer des pièces, il est prudent de 'aire la sourde oreille, et dangereux de se laisser tenter. Combien de changeurs, de buralistes de la loterie, de débitants de tabac, de boulangers, etc., ont été dupes de ces adroits escamoteurs, qui s'attaquent plus particulièrement à tous les commerces de détail.
Les careurs se font aisément reconnaître; car dès qu'on ouvre le comptoir afin de choisir la monnaie qui leur convient, ils ne manquent pas d'y plonger la main, comme pour aider au triage, et indiquer les pièces dont ils s'accommoderont . Si, par hasard, le marchand a besoin d'aller dans son arrière-boutique, pour leur rendre sur une pièce d'or, ils le suivent et s'arrangent si bien qu'ils parviennent aussi à mettre la main dans le sac. Presque tous les careurs sont des bohémiens, des Italiens ou des juifs. La femme Caron, dont il est parlé dans les volumes précédents, était une careuse des plus habiles. Un jour elle entre chez un liquoriste, le sieur Carlier, établi au marché Saint-Jacques; madame Carlier était seule, la femme Caron demande un flacon d'anisette, paie avec de l'or, et dresse si bien ses batteries, qu'après dix minutes d'entretien, la liquoriste va chercher dans sa chambre un sac contenant sept cent cinquante francs; au bout d'un quart d'heure la femme Caron se retire; à peine est-elle partie, madame Carlier, qui peut attester le fait puisqu'elle vit encore, compte son argent, il lui en manquait la moitié; la careuse l'avait fascinée à ce point, qu'en sa présence elle avait réellement vu double. Ce vol m'ayant été dénoncé, au savoir-faire j'en reconnus l'auteur, qui fut arrêtée, convaincue et condamnée.
Il n'est pas, je crois, de prestidigitateur qui osât se comparer à la fameuse duchesse dont il est parlé plus haut dans ces Mémoires; un jour, pendant qu'une boulangère de la rue Martainville, à Rouen, vérifiait avec elle une somme de deux mille francs qu'elle portait dans son tablier, elle lui -en en-, leva à peu près la moitié : la boulangère, sentant que son fardeau s'allégeait, comprit qu'elle était volée; elle allait faire arrêter la duchesse, mais celle-ci ne lui laissa pas le temps de faire un esclandre. — Comptez, madame, lui dit-elle, comptez votre argent. La bon
MFMWRES DE VIDOGQ
sangère compta, et il ne manquait pas un écu. Les voleurs et les voleuses à la rare sont aussi fuit habiles à effectuer des substitutions. Un bijoutier montre de l'or ou des pierreries, ils achètent une bagatelle, et laissent du chrysocale ou du strass, en échange d'objets précieux
La femme Garon, la ducbess" et une autre bohémienne appelée la Gaspard, avaient imaginé un singulier moyen de voler les prêtres: \èiues d'babits de deuil (leur costume était à peu près celui de la veuve d'un riche fermier), elles allaient dans une église, et tâchaient de lier conversation avec une loueuse de chaises ou avec une allumeuse de cierges. On sait que ces serviteurs subalternes aiment beaucoup à causer; les prétendues veuves les questionnaient au sujet de la position financière de chacun des ecclésiastiques de la paroisse, et dès qu'un' d'eux leur semblait valoir le coup de fusil (c'était leur expression), pour avoir accès chez lui, elles le chargeaient de
dire des messes ou ^
bien encore, âmes timorées, elles lui soumettaient quelque cas de conscience, et lui témoignaient le désir d'accomplir de bonnes œuvres ; elles avaient l'intention de faire des aumônes et priaient le prêtre de leur indiquer des malheureux dont elles pussent soulager la misère; le prêtre ne manquait pas designaler à leur charité quelques pauvres ménages qui méritaient d'être secourus; aussitôt elles s'empressaient de visiter les nécessiteux qui leur étaient désignés, et de leur porter soit de l'argent, soit des vêtements. — G'estàla recommandation demonsieùr un tel, disaientelles, que vous devez l'intérêt que nous prenons à votre position. Etces paroissiens indigents couraient remercier monsieur un tel, qui était enchanté de ses pénitentes. 11 était leur directeur, il connaissait leur for intérieur, elles n'avaient que des vertus, il leur aurait donné le bon Dieu sans confession; mais une fois établie, cette confiance qu'il avait en leurs reliques lui coûtait cher: un matin ou un soir, 1 époque du jour n'y fait rien, l'ecclésiastique se trouvait dévalisé, et les pieuses femmes ne reparaissaient plus. Elles détroussèrent ainsi un prêtre de Saint-Gervais. à qui elles enlevèrent sa montre, une bourse pleine d'or. et divers autres objets de prix; un prêtre de Saint- Médard fut également mis â contribuiion par ces bohémiennes... Quand elles avaient ainsi réduit le servi-
Arrestation diini un M e\
leur de Dieu à un dém'iment vraiment apostolique, «■Iles mettaient le comble à la scélératesse en volant le- malheureux qu'elles axaient assistés : elles allaient «lie/ eux, les questionnaienl sur leurs besoins, te faisaient ouvrir les armoires, les commode-, examinaient toute, les pièces de leur -arde-n.be. afin île
voir celles qu'il était urgent de remplacer, et m <luiant<etie opération elles apercevaient une montré,
une timbale, des boucles, une chaîne, ou tout autre bijou de quelque valeur, elle- s'en emparaient subtilement, et manifestaient bientôt la volonté de se retirer. — G'est bien, mes enfants, leur disait alors la mère Garon, je sais à présent ce qui vous manque, je le sais mieux (pie vous: et au même Instant elle sortait en ayant soin, pour éviter une vérification trop immédiate, de se Caire accompagner jusqu'au basdfl l'escalier. Les gens que ce- misérables rançonnaient avec cette atrocité étaient d'ordinaire ces pauvres
honteux qui, au sein même de la *- "'. , plus affreuse dé-
tresse, ont conservé quelques débris de leur ancienne aisance.
Pendant quej'étais à la police, plus de soixante plaintes dans lesquelles on signalait des vols de ce genre furent portées contre la mère et la fille Garon :
enfin je parvins à arrêter ces deuxabominables créatures, qui sont encore dans les prisons. Les bohémiens ne se bornent pas à ces moyens de s'approprier le bien d'autrui ; souvent ils assassinent, et il leur répugne d'autant moins de commettre un meurtre, qu'ilsont un mode d'expiation par lequel ils sont all'ranchis de toute espèce de remords: afin de se purifier, pendant un an ils portent une chemise de grosse bure et s'abstiennent de travailler (voler) ; ce laps de temps écoulé, ils se croient blancs comme neige. Lu France la plupart des gens de cette caste se disent catholiques et sont en apparence fort dévots: ils ont toujours sureux des chapelets et de petits crucifix: ils récitent leurs prières matin elsoir, suivent le- offices régulièrement; en Allemagne, il- exercent rarement d'autre profession (pie celles de maquignons ou d'herboristes: quelques-un- s'adonnent à la médecine, c'est-à-dire qu'ils se prétendent possesseurs d'arcanes ou secrets pour guérir. Nombre d entre eux voyagent par bandes: les UB8 disent la bonne aventure, d'autres et ament la \aissc'le de cuivre, les fourchettes de 1er. ou raccommodent la faïence.
Malheur aux habitants des campagnes parcourues par ces vagabonds ! il y aura infailliblement une mortalité sur leurs bestiaux; car les bohémiens sont fort habiles à les tuer, sans laisser de traces qui puissent faire accuser ia malvaillance. Ils tont périr les vaches en les piquant au cœur avec une aiguille longue et très-mince, de façon que, le sang s'extravasant intérieurement, on peut croire que l'animal est mort de maladie; ils asphyxient la volaille avec du soufre; ils savent qu'ensuite on leur abandonnera les cadavres; et tandis qu'on s'imagine qu'ils ontdugoût
pour la charogne, ils font grande chère et mangent
de la viande délicieuse; quelquefois, quand ils ont besoin de jambons, ils prennent un hareng salé et le
font flairer à un cochon
qui, alléché par cette
odeur, les suivrait à la
piste jusqu'au bout du
monde. Je ne m'étendrai
pas davantage sur les
mœurs des bohémiens,
me bornant à renvoyer
le lecteur curieux de
faire plus ample connaissance avec ces nomades,
l'intéressante histoire publiée en Allemagne par
le savant Grellemann *;
c'est là que l'on peut se
faire une idée exacte de
c ; peuple, dont les individus ont été mis en scène
avec si peu de vérité par
le premier romancier de
notre époque.