CHAPITRE LXXI
LES EMPORTEURS
Les désorientés. — Les curiosités de Paris, — Les deux layettes. — L'officieux cicérone. — Le conseiller de l'université et le serpent à sonnettes.
Il est dans Paris des individus que l'on voit du matin au soir sur la voie publique; ce sont des promeneurs sans but déterminé; cependant ils se tiennent
sur la totalité; un appoint de
Piiboulet et Manon la blonde.
habituellement dans les rues principales; on les rencontre aussi très-souvent dans les lieux de réunions publiques, tels que les Tuileries, le Palais-Royal, le Jardin des Plantes, celui du Luxembourg, le Louvre, le Carrousel ou la place Vendôme à l'heure de la parade, les galeries du Musée, enfin partout où il y a le plus grand nombre d'étrangers et de provinciaux. Les flâneurs dont je parle sont toujours vêtus, sinon
avec élégance, du moins avec propreté ; on les prendrait pour des négociants ou tout au moins pour des voyageurs du commerce.
Ces messieurs sont associés par trois; l'un d'eux marche en avant, et s'il aperçoit un étranger, avec un peu de tact un étranger se reconnaît à la première vue, il l'accoste en le priant de lui indiquer une rue qu'il a soin de choisir dans les environs du quartier où il se trouve.
L'étranger ne manque pas de répondre qu'il n'est pas de Paris; alors le filou, saisissant la balle au bond, lui dit :
— Ni moi non plus, il y a même fort longtemps que je ne suis venu dans la capitale et je suis tout désorienté par la multitude des changements qui s'y sont opères. Arrivé au coin d'une rue, le désorienté enlitl'écriteau.
— Ah! s'écrie-t-il, c'est ici telle rue I je me reconnais à présent. Tout en cheminant à côté de l'étranger, il engage la conversation, la fait tomber sur ce qu'il y a de curieux à voir dans le moment; tantôt c'est
ce sont les appartements
fois ce sont des tableaux
dans un temps
le Garde-Meuble, tantôt
des Tuileries; une autre
ou des expériences intéressantes ;
c'était le costume du sacre de Napoléon ; plus tard
la layette du roi de Rome; plus tard encore celle
du duc de Bordeaux ; c'étaient aussi les Osages, la
girafe, l'ambassadeur d'Alger; ce sont peut-être les
Chinois. Enfin que ce soit une chose ou une autre, le
flâneur va chercher un billet pour la voir, et ce billet
étant pour deux personnes, il offre à l'étranger de l'y
faire participer. C'est un officier des gardes ou un
MÉMOIRES DE VIDOGQ
[Z AU CONCIERQE
employé du château, ou un personnage considérable quelconque, qui lui a promise." billet, el il doit le joindre dans un café des environs où il lui a donné rendez-vous; il engage en conséquence l'étranger à y venir avec lui; si l'étranger consent à l'accompagner, à un signal convenu les deux articles qui formaieni l'arrière-garde prennent les devants. Le café n'est pas loin, l'étranger y arrive bientôt avec son conducteur: celui-ci s'approche du comptoir, comme pour s'informer si- la personne qu'il attend est venue, et tandis qu'il est censé prendre ce renseignement, il invite l'étranger à monter au billard; l'instant d'après il y monte aussi, et annonce que la personne ne tardera pas à revenir. — En attendant, ditil, je demanderai la permission de vous offrir un petit verre; le petit verre est accepté , et l'on regarde jouer au billard. L'un des joueurs fait un raccroc, le cicérone le fait remarquer à l'étranger, la partie se continue, et des coups baroques se présentent à cha- • que instant.
Le joueur qui
Consultation.
gagner
doit
fait la bête; il se soucie, dit-il, de gagner comme de perdre, l'héritage de son oncle fera face à tout; d'ailleurs, quand il n'y en a plus, il y en a encore; et il débite ces propos en faisant sonner les écus qu'il a dans sa poche. Un coup singulier se présente, il s'engage un pari, le cicérone prend parti, il amène l'étranger à prendre parti avec lui, et si ce dernier a la faiblesse de mettre au jeu, son argent est flambé.
L'étranger neseborne pas toujours à parier, quel»
quefois, laisis anl la queue, il ve il se ni- urer contre «■nui (|ui a l'air d'une mazette, il se pique de le gner, et plus il s'en pique, plus il est certain d'être plumé : le prétendu maladroit Fait tant de ra 1 ■'"' de rac< rocs, qu'il sort victorieux de la lutte. Je connais des personnes qui, dans de t. I ts, ont
perdu jusqu'à trois'Ou quatre mille Iran. \,
Un conseiller de l'Université impériale, M. -ah de Faverolles, presque octogénaire, y perdit
deux montres, une chaîne en
or, (dit douilles napo - Irons et de plus une somme de six cents francs pour laquelle il souscrivit une lettre de change; il n'avait pas jom'.
mais en l'intimidant on lui avait fait accroire qu'il avait parié; son cicérone qui avait de- Viné en lui l'ancien médecin, et l'amateur d'histoire naturelle lui avait proposé de le faire assister à des expériences entre prises dans le but de connaître quels son!, laniture et les effets du venin du serpenta sonnettes. — Eh bien! ce serpent, quand le verronsnous? répétai
HVWHm
sans cesse M. Salvagc. —Nous ne*" tarderons pas. répétait le cicérone, je ne suis pas moins impatient que vous de voir les sonnettes;... et par les sonnette. il entendait l'argent du vieillard.
Les filous (pii le rançonnaient ainsi, ont reçu le nom d'emporteurs au billard: à mon avènement à la police, le p. rsdnnel de cette classe de fripons secoraposait de vingt-cinq à trente individus: aujourd'hui il s'est réduit des quatre cinquièmes, et cette réduction, j'ose le dire, a été opérée par moi. Ceux ([ni
exercent encore ne sont pas riches, les autres se sont dispersés à la suite de détentions plus ou moins longues; avant moi, les emporteurs au billard n'étaient punis qu'administrativement, c'est à-dire arbitrairement; on les envoyait quelques mois à Bicêtre, et à leur sortie on les faisait conduire par la gendarmerie dans leur département. Le premier, je provoquai contre ces escrocs l'application de l'article 403 du Code; on jugea "que j'avais raison, et tous ceux pris en flagrant délit furent condamnés à deux ou trois ans de prison.
Cette sévérité, jointe à la divulgation des moyens de leur industrie, a puissamment contribué à en purger la capitale.