SURVEILLANCE SPÉCIALE
«Vidocq (Eugène-François), condamné à mort par contumace. Cet homme est excessivemententreprenant et dangereux. »
Ainsi, pour tenir en haleine la vigilance de mes gardiens, on me représentait comme un grand criminel. Je partis de Saint-Denis, en charrette, garotté de manière à ne pouvoir faire un mouvement, et jusqu'à Louvres l'escorte ne cessa d'avoir les yeux sur moi; ces dispositions annonçaient des rigueurs qu'il m'importait de prévenir; je retrouvai toute cette énergie à laquelle j'avais déjà dû tant de fois la liberté.
On nous avait déposés dans le clocher de Louvres, transformé en prison; je fis apporter deux matelas, une couverture et des draps, qui, coupés et tressés, devaient nous servir à descendre dans le cimetière; un barreau fut scié avec les couteaux de trois déserteurs enfermés avec nous; et à deux heures du matin, je me risquai le premier. Parvenu à l'extrémité de la corde, je m'aperçus qu'il s'en fallait de près de quinze pieds qu'elle n'atteignit le sol : il n'y avait pas à hésiter; je me laissai tomber. Mais, comme dans ma chute sous les remparts de Lille, je me foulai le pied gauche, et il me devint presque impossible de marcher; j'essayais néanmoins de franchir les murs du cimetière, lorsque j'entendis tourner doucement la clef dans la serrure. C'était le geôlier et son chien, qui n'avaient pas meilleur nez l'un que l'autre: d'abord le geôlier passa sous la corde sans la voir, et le mâtin près d'une fosse où je m'étais tapis, sans me sentir. Leur ronde faite, ils se retirèrent; je pensais que mes compagnons suivraient mon exemple; mais personne ne venant, j'escaladai l'enceinte; me voilà
MEMOIRES DE VIDOCO
dans la campagne. La douleur de mon pied devient de plus en plus aiguë.... Cependant je brave la souffrance; le courage me rend des forces, et je m'éloigr.e assez rapidement. J'avais à peu près parcouru un quart de lieue; tout à coup j'entends sonnerie tocsin; on était alors à la mi-mai. Aux premières lueurs du jour, je vois quelques paysans armés sortir de leurs habitations pour se répandre dans la plaine; probablement ils ignoraient de quoi il s'agissait; mais ma jambe écloppée était un indice qui devait me rendre suspect; j'étais un visage inconnu; il était inévitable que les premiers qui me rencontreraient voudraient, à tout événement, s'assurer de ma personne... Valide, j'eusse déconcerté toutes les poursuites; il n'y avait plus qu'à me laisser empoigner, et je n'avais pas fait deux cents pas, que, rejoint par les gendarmes, qui parcouraient la campagne, je fus appréhendé au corps, et ramené dans le maudit clocher.
La triste issue de cette tentative ne me découragea pas. A Bapaume, on nous avait mis à la citadelle, dans une ancienne salle de police, placée sous la surveillance d'un poste de conscrits du 30e de ligne; une seule sentinelle nous gardait; elle était au bas de la fenêtre, et assez rapprochée des prisonniers pour qu'ils pussent entrer en conversation avec elle; c'est ce que je fis. Le soldat à qui je m'adressai me parut d'assez bonne composition ; j'imaginai qu'il me serait facile de le corrompre... Je lui offri s cinquante francs pour nous laisser évader pendant sa faction. Il refusa d'abord, mais, au ton de sa voix et au clignotement de ses yeux, je crus m'apercevoir qu'il était impatient détenir la somme; seulement il n'osaitpas. Afin de l'enhardir, j'augmentai la dose, jelui montrai trois louis, et il me répondit qu'il était prêt à nous seconder; en même temps, il m'apprit que son tour reviendrait de minuit à deux heures. Nos conventions faites, je mis la main à l'œuvre; la muraille fut percée de manière à nous livrer passage; nous n'attendions plus que lemomentopportun pour sortir. Enfin, minuit sonne, le soldat vient m'annoncer qu'il est là; je lui donne les trois louis, et j'active les dispositions nécessaires. Quant tout est prêt, j'appelle: Est-il temps? dis-je à la sentinelle. — Oui, dépêchez-vous, me répond-elle, après avoir un instant hésité. Je trouve singulier qu'elle nem'aitpas répondu de suite; je crois entrevoir quelque chose de louche dans cette conduite; je prête l'oreille, il me semble entendre marcher; àla clartéde la lune, j'aperçois ausi l'ombre de plusieurs hommes sur les glacis ; plus de doute, nous sommes trahis. Cependant, il peut se faire que j'aie trop précipité mon jugement, pour m'en assurer, je prends de la paille, je fais à la hâte un mannequin, que j'habille; je le présente à l'issue que nous avions pratiquée; au même instant, un coup de sabre à pourfendre une enclume m'apprend que je l'ai échappé belle, et me confirme de plus en plus dans cette opinion, qu'il ne faut pas toujours se fier aux conscrits. Soudain la prison est envahie par les gendarmes ; on dresse un procès-verbal, on nous interroge, on veut tout savoir; je déclare que j'ai donné trois louis; le
conscrit nie; je persiste dans ma déclaration; on le fouille, et l'argent se retrouve dans ses souliers; on le , met au cachot.
Quant à nous, on nous fit de terribles menaces, mais comme on ne pouvait pas nous punir, on se contenta de doubler nos gardes... Il n'y avait plus moyen de s'échapper, à moins d'une de ces occasions que j'épiais sans cesse; elle se présenta plus tôt que je ne l'aurais espéré. Le lendemain était le jour de notre départ; nous étions descendus dans la cour de la caserne; il y régnait une grande confusion, causée parla présence simultanée d'un nouveau transport de condamnés et d'un détachement de conscrits des Ardennes, qui se rendaient au camp de Boulogne. Les adjudants disputaient le terrain aux gendarmes pour former les pelotons et faire l'appel. Pendant que chacun comptait ses hommes, je me glisse furtivement dans la civière d'une voiture de bagages qui se disposait à sortir de la cour.. . Je traversai ainsi la ville, immobile, et me faisant petit autant que je le pouvais, afin de n'être pas découvert. Une fois hors des remparts, il ne me restait plus qu'à m'esquiver ; je saisis le moment où le charretier, toujours altéré, comme les gens de son espèce, était entré dans un bouchon pour se rafraîchir; et tandis que ses chevaux l'attendaient sur la route, j'allégeai sa voiture d'un poids dont il ne la supposait pas chargée. J'allai aussitôt me cacher dans un champ de colza ; et quand la nuit fut venue, je m'orientai.