RETOUR
(du 9 JCIR AU 28 SBPTBMBKB 1851.)
1704. Départ de Bruielles. — A Liège, Âiz-Ia-Gliapelle, Bonn, Goblentz, BÎDgen, OEstrich-Winkel. — ArriTee au Johannisberg. — Visite de la Reine de Hollande à Wiesbade* — Dtner chez la duchesM douairière de Nassau. — DiTerses yisites au Johannisberg. — Le baron Josika. — M. de Bismarck. — Viêite de trois notabilités catholiques. — Chez la grande-duchesse Marie de Leuchtenberg à Francfort. — Le prince de Prusse. — Un enfant renversé par une ' voiture. — Visite du Roi Frédéric-Guillaume IV au Johannisbeiig. — M. Travers Twiss. — Propos de firuck. -* Le Roi de Wurtembei^ désire avoir un entretien avec le prince. — Départ du Johannisberg. — Accueil fait par la Cour à Stuttgard. — Séjour dans cette Tille. — Continuation du yoyage par Uim jusqu'à Donauwœrth. — Coucher à Ratisbonne. — Voyage sur le Danube jusqu'à Linz.
1704. Le 9, nous quittâmes Bruxelles, et, bien que nous n'eussions pas dit que notre départ était définitif, on nous témoigna généralement le regret le plus touchant de nous voir partir.
Nous avons passé la première nuit à Liège; le médecin de Bruxelles, Rieckens, nous accompagnait, et le Roi avait mis à notre disposition un excellent wagon de chemin de fer.
Le 10, nous trouvâmes à Aix-la-Chapelle Leiden*, qui nous accompagna jusqu'à Cologne, où ses voitures nous attendaient. En entrant dans une de ces voitures, nous fûmes poursuivis par les cris d'un homme de mine suspecte qui répétait sans cesse : Est-ce lui? est<e lui? etc. Un instant j'eus peur que
* Nouble négociant de vin à Cologne, dont le firère éuit courrier de Cabinet en Autriche. (iVofe de C Éditeur,)
d'autres individus ne se joignissent à ce misérable; mais il resta seul à crier.
Nous arrivâmes très-heureusement à Bonn, où Ton nous fit un accueil on ne peut plus aflectueux.
Le 11, par un beau temps, nous primes le bateau à vapeur. Tout le monde à bord parut nous accueillir avec prévenance.
A Goblentz, le conseiller Beil vint se joindre à nous ; à Bingen , nous trouvâmes M. de Menshengen et les Ingelheim, la mère et la fille. Ces rencontres m'ont profondément touchée ; il faut que je dise que les larmes que j'ai répandues ont paru toucher également les autres voyageurs. Nos voitures ainsi que nos bagages ont été débarqués à Geisenheim; quant à nous, nous avons quitté le bateau à Œs>trich-Winkel.
Je n'essayerai pas de décrire les sentiments qui se sont emparés de moi à l'aspect de l'admirable vue du Johannisberg ; je croyais bien ne jamais revoir ce château, et jamais le spectacle qu'il présente ne m'a paru aussi merveilleux. Le gouvernement ducal avait commandé des gendarmes pour protéger notre débarquement et pour tenir la foule éloignée ; de même il y avait au château un gendarme chargé d'assurer notre sécurité. Nous avons passé la première soirée avec Leiden.
Le 12, le baron et la baronne de Menshengen sont venus nous voir.
Comme la Reine de Hollande avait écrit à Bruxelles qu'elle serait à Wiesbade le 12, nous avons avancé notre arrivée d'un jour afin de pouvoir la voir encore. Je suis donc allée ce jour-là à Wiesbade, où la Reine m*a reçue immédiatement. A peine y étais-je que la duchesse de Cambridge vint avec sa fille Mary. Je fis encore une visite à la duchesse douairière de Nassau, et je rentrai au Johannisberg au moment où ma mère, Lothaire et le reste de notre famille y arrivaient.
Le 13, je fiis invitée à dtner par la duchesse douairière. Je me rendis à cette invitation, et je rencontrai chez la duchesse la Reine de Hollande, le duc de Nassau et sa jeune femme, que j'ai trouvée très-jolie, la princesse Hélène, fille atnée de la
lOi RECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).
duchesse douairière, et sa sœur, la petite princesse Sophie. Je ne revins qu'à huit heures du soir, et je trouvai en rentrant des nouvelles un peu meilleures de Sàndor. Pendant mon absence, le ministre de Nassau, Winzingerode, avait été chez Clément.
Dès le 14, nous reçûmes la visite du comte de Thun, notre envoyé à la Diète ; il a toujours eu les meilleurs sentiments à regard de Clément et lui avait écrit à Londres et à Bruxelles des lettres très-aimables. Il venait lui donner un témoignage de son profond respect et de son dévouement.
Tous les envoyés à la Diète sont venus successivement; je parlerai plus tard des plus marquants d'entre eux, attendu qu'ils ne sont pas tous également intéressants.
Dès le lendemain de notre arrivée, nous avons reçu la visite du général Mertens et du général Schmerling, frère de Texministre autrichien, qui, du reste, professe pour mon mari le respect le plus absolu. En général, la garnison de Mayence s'est montrée pleine de prévenance pour nous.
Le 15, le duc de Nassau est venu nous voir. Il a été on ne peut plus aimable et bienveillant.
Le baron Maurice de Gagern, frère du célèbre Gagem, qui est directeur de ce district et que je ne connaissais pas, est également venu nous voir; comme il est, de &it, le premier fonctionnaire ici, il a pu nous rendre de réels services. Clément, ayant appris par lui que sa mère, la femme du vieux Gagem, était morte, écrivit au veuf une lettre de condoléance, que le vieux Gagern fit publier dans tous les journaux.
La duchesse de Cambridge et la princesse Mary ont passé quatre jours au Jobannisberg. Elle a vécu de notre vie, a fait des visites, et nous a même aidés à amuser les étrangers.
Le général de Rochow, qui a rétabli les rapports de la Prusse avec la Diète fédérale» et qui est resté sincèrement dévoué à mon mari, est aussi venu nous voir, à notre grande joie. Le général Schak, qui commande les troupes prussiennes à Mayence, l'accompagnait. Tous deux, en parlant des discus^ sions qui divisaient l'Autriche et la Prusse, ont dit que cette situation était anormale, et qu'elle devait s'améliorer. Le mi-
nistre hessois Dalwigk est également venu souvent chez nous ; il aime à entendre parler Clément. .
Le 21, la duchesse de Cambridge nous a quittés.
Le 25, le baron Josika est venu avec le jeune Hartig, chargé d^aChires à Gassel. Cette visite de Josika a été remarquée à Vienne et même un peu critiquée. On croyait qu'il voulait nous empêcher de retourner à Vienne, et qu^il s'exprimerait d'une manière très-dé&vorable sur le Gouvernement impérial. Pendant les huit jours qu'il a passés ici, nous n'avons pas entendu sortir de sa bouche un seul mot regrettable, pas un mot pouvant justifier tout ce qu'on pense chez nous sur son compte. Il souffre de voir qu'on méconnaît la situation de la Hongrie; il en soufihre aussi bien dans l'intérêt de la Couronne que dans celui du pays, mais il ne dit de personne un mot méchant, n*a aucune appréhension au sujet du retour à Vienne du prince de Mettemich, qu'il regarde, au contraire, comme un sage et utile médiateur. Son langage m'a étonnée, mais pourtant satisfaite.
J'ai vu également avec plaisir le prince Gortschakoff, qui est venu de Francfort pour nous voir.
Juillet.
Le 2, nous avons reçu la visite de lord et de lady Cowley.
Le vieux général Rhevenhiiller a passé la journée du 18 avec nous.
Charles de Buol est venu deux fois ici.
La duchesse Pauline de Nassau et son frère le prince Frédéric de Wurtemberg ont dtné chez nous. Nous voyons également assez souvent le comte Duchàtel.
Août.
L'envoyé de Prusse, M. de Bismarck, qui remplacera le général de Bochow à la Diète, a passé une journée avec nous. Il a eu une longue conversation avec Clément, et il parait avoir les meilleurs principes politiques. Dès le premier mo-
nient il a beaucoup intéressé mon mari. Je Tai trouvé agréable et extrêmement spirituel*
Le 7, nous avons reçu la visite du comte Specht, du professeur MûUer et du poëte Redwitz, trois notabilités catholiques. Le jeune poëte a Tair de se regarder comme une des colonnes du catholicisme. J'avoue que souvent je suis efiFrayée en voyant tant de gens qui s'érigent en champions de la foi, de cette foi qui se défend si merveilleusement toute seule et qui souvent est défendue d'une manière si pitoyable.
J'ai appris avec plaisir que mon fils Paul a reçu un brevet d'officier.
Le 9, j'ai appris que la grande-duchesse Marie de Leychtenberg désirait me voir à Francfort. Le duc de Nassau, qui voulait voir le prince de Prusse, dont l'arrivée à Francfort devait coïncider avec la sienne, m'a proposé de faire ce petit voyage avec lui.
Le 10, je quittai le Johannisberg après la messe du dimanche, pour aller à Biebrich, où le couple ducal me reçut très-affectueusement* Nous allâmes dans la voiture du duc à Gastel, et de là en chemin de fer à Francfort, où les Mens* hengen nous conduisirent à l'hôtel. Le prince Gortschakoff est venu aussitôt me dire que la grande-duchesse m'attendait ; je me suis donc rendue à 1' r Hôtel de Russie » , en compagnie du comte Wolkonsky, grand maftre de la maison de la grandeduchesse. Elle me reçut de la manière la plus affectueuse, parla en termes touchants de son père, et je sentis que ses paroles sortaient du cœur. Nous déjeunâmes avec le duc de Nassau; ensuite vint le prince de Prusse, qui se jeta au cou de la grande-duchesse et ne me remarqua qu'ensuite. Il me regarda fixement pendant quelques instants, puis il me donna la main en disant : « Ahl chère princesse, qu'il y a longtemps que je ne vous ai vue! II y a bien trois années entières; le prince se porte bien, je l'espère? »
Après cette visite, Anselme Rothschild me força de venir déjeuner chez lui; puis je retrouvai à la gare le duc de Nassau, et je retournai avec lui à Biebrich, où j'allai voir encore une fois la duchesse.
De retour au Johanuisberg, j'y trouvai Yalentin Esterhazy, Hâbner et le général russe Berg; ce dernier ne m'a paru nulle* ment changé et toujours également aimable.
Ces jours-ci est arrivée une histoire désagréable qui nous a donné beaucoup d'inquiétude et d'ennui. Un soir, en revenant en voiture de Schlangenbad, les enfents renversèrent sans s'en douter une enfiint qui fut blessée au bras et à la jambe. Je me rendis aussitôt chez la victime de cet accident, et je vis la pauvre fille, qui appartient à une famille assez aisée. Elle avait trois doigts de la main gauche particulièrement endommagés. Quelques démocrates de Winkel voulurent profiter de cette fiàcheuse aventure pour nous susciter des désagréments. Un journal obscur du pays se distingua surtout par sa violence haineuse; c'était une feuille dont le rédacteur, un Juif nommé Etienne, prétendait que c'était mon fils Lothaire qui avait écrasé l'enfant, tandis que la voiture était conduite par un postillon. Je laissai le soin de l'enquête à l'autorité communale, pendant que j'allais moi-même visiter tous les jours la malade. Je tricotai pour elle une petite jupe, lui fis faire une robe et lui donnai finalement un couvert en argent. Son père était un démocrate tellement renforcé qu'il me laissa pendant des semaines venir dans sa maison sans m'honorer de sa présence. Je raconterai plus tard à quel propos il se mit à être plus poli envers moi.
Je m'abstiendrai de nommer toutes les personnes qui vien^ nent nous voir journellement, afin d'éviter une nomenclature inutile.
Parmi les envoyés de la Diète de Francfort qui sont venus rendre visite h Clément, celui-ci a reçu avec plaisir le docteur Strauss, qui est un homme très-distingué; lui et Linde, envoyé de Liechtenstein, comptent parmi les membres les plus intelligents du corps diplomatique de Francfort.
Le vieux Schulenburg a passé trois ou quatre jours chez nous; il est bien affaibli et bien cassé.
Le prince Emile de Hesse est resté vingt-quatre heures avec nous. C'est un de nos amis les plus fidèles.
Le 17 au matin, pendant que nous déjeunions, est venu un
courrier prussien envoyé par le Roi. Ce Prince Toulait profiter de sa présence à Stolzenfels pour visiter Mayence et Francfort ; il a écrit à Clément quMI ne pouvait pas se décider à passer au pied du Johannisberg sans venir serrer la main à Clément*. Il était annoncé pour deux heures.
Nous étions dans un grand embarras à cause des équipages. Par bonheur, nos voisins, les Ingelheim, nous ont prêté les leurs. Je suis allé» avec Richard à Geisenheim pour attendre le Roi, qui est arrivé à trois heures. Son bateau était magnifiquement pavoisé et rempli d'officiers de toutes les armes. Il débarqua, accompagné du vieux général de Stolberg, notre
• Lettre du Roi FrcdénG-Guillaume IV aa prince de Metternicli, datée de Cologne, le 17 août 1851 (apportée par un courrier prussien envoyé de Stolzenfels) : « Mon très-cher prince, "chaque fuis que vous résidiez dans votre beau vignoble au bord du Uhin et que je venais dans cet admirable pays, nous nous promenions ensemble sur le Rhin. Aujourd'hui, je viens vous demander si vous me permettez de monter jusque chez vous. Pourrai-je venir baiser la main à la princesse, qui a montré un si noble caractère?
• Demain, s*il plaît k Dieu, nous passerons devant le Rhingau, mon frère Guillaume et moi. Ce sera vers quatre heures de l'après-midi. Nous dînerons sur le bateau et nous souperonsà Mayence. Si, comme je le crains presque, cette heure n'est pas « une heure trop indue > , je compte aborder à WinkeL Malheureusement il faudra que je sois bientôt revenu à cette station, pour aller encore à Biebrich faire ma cour k la nouvelle duchesse et pour ne pas déranger le sommeil de Mayence. Je vous envoie un messager par lequel je vous prie de me transmettre un oui ou un non,
m Que je puisse voir ou non Votre Altesse, je remercie Dieu d'avoir fait en sorte que vous vous trouviez en Allemagne, que vous soyez au Johannisberg, et que les affaires aillent autrement en Allemagne qu'il y a trois ans, alors que vous n'étiez pas \k. Je vous embrasse de tout cœur et prie Votre Altesse de croire à mon fidèle attachement. FHBDBRic-GuiLLiUMB. »
Réponse du prince de Mettemich, datée du Johannisberg, le 18 aoât 1S51 : « Votre Majesté daignera me permettre de vous envoyer mon fils au point le plus convenable pour un débarquement au pied du Johannisberg, et de vous faire dire par lui le oui demandé. Je n'ai pas besoin d'affirmer que je suis on ne peut plus heureuz du motif de cet envoi.
• Sire, il a passé beaucoup d'jeau sous les ponts du Rhin depuis le jour on Votre Majesté a daigné me débarquer k OEstrich. Le château de Stolzenfels est encore ferme sur sa base, et les flots ont été impuissants k emporter le Johannisberg; je bénis le jour où je serai k même de pouvoir, dans cette dernière résidence, déposer personnellement aux pieds de Votre Majesté l'hommage des sentiments inaltérables que je vous ai voués et que je n'ai pas besoin d'affirmer. MBTTBRiriCH. n
(Note de VÉditeur,)
fidèle et Tëritable ami, du général Neumann et d'un aide de camp nommé ManteufFel, ce qui fit dire par erreur que le ministre ManteufFel avait accompagné le Roi au Johannisberg. Le Roi embrassa mon mari avec une effusion touchante. Ils ont pu causer pendant quelque temps en téte-à-téte sur la terrasse ; mais il est survenu uue pluie qui les a forcés de revenir sur leurs pas ; ils sont entrés dans le salon où nous étions tous réunis. Le Roi a £ait des allusions aux discussions qu'avait provoquées sa visite; il a parlé aussi de sa querelle avec rAutriche et s'est montré passablement irrité contre Félix Schwarzenberg, que malheureusement on s'accorde à regarder comme trop tranchant. Il répéta à plusieurs reprises les mots suivants : « J'ai rompu avec la Révolution, je tiens à ce qu'on le sache. » Ayant vu apparaître un bel arc-en-ciel, il s'écria tout à coup : « Vous le voyez, le ciel sourit à notre entrevue. »
Nous avons offert au Roi une bouteille de notre meilleur vin, et, comme c'était l'anniversaire de la naissance de notre Empereur, il a bu à la santé de ce Prince.
A quatre heures, je ramenai le Roi à OEstrich, où son bateau l'attendait. Le prince de Prusse était resté sur le bateau, sous prétexte d'indisposition. Quand notre hôte fut parti, je m'arrêtai encore à Winkel, chez ma petite invalide. Cette visite, que je fis dans la toilette que j'avais mise pour recevoir le Roi, flatta tellement l'amour-propre du père ultra-démocrate, que depuis ce temps il m'a toujours fisiit bon accueil. Ce trait peint la faiblesse humaine dans toute sa nudité.
La visite du Roi a fiait plaisir à Clément. Il y a. eu dans le pays autant de personnes contentes que de mécontents.
Le 27, nous avons reçu la visite de la grande-duchesse Stéphanie de Bade; elle a dîné au Johannisberg avec les Ingelheim.
Le 29, nous avons appris que notre Empereur avait supprimé la garde nationale.
Septembre.
Notre ami d'Angleterre, M. Travers Tvriss, nous a quittés, le 9, après avoir fait un séjour prolongé chez nous. Dans les
premiers jours du mois, nous avons reçu la visite du prince Frédéric de Prusse, notre voisin du Rheinstein, puis celle des comtes de Redem et de Stolberg.
A la ^ande joie de ma fille Mélanie, le duc de Nassau lui a Ceût cadeau d*un fort beau cheval de selle. Il avait accompagné son présent d'une très-jolie lettre qui prouve qu^il est foncièrement bon et aimable.
Le 6, Tex-ministre Bruck est arrivé ici; il a longuement parlé à Clément des affaires d'Autriche. Il dit que Félix de Schwarzenberg a la meilleure volonté du monde, mais qu'il a trop peu l'habitude de l'administration, tandis que Bach est vu de mauvais œil par tous les partis. Aujourd'hui que Bruck est éloigné des affaires, il nous répète souvent que tous les honnêtes gens désirent notre retour, et qu'on espère à Vienne que les ministres viendront chercher chez Clément les lumières qui leur manquent. Il dit du mal de Krauss comme ministre des finances. Le vieux Hartig écrit à Clément dans le même sens.
Clément m'a dit qu'il était très-embarrassé pour fixer le jour de son départ, parce que le Roi de Wurtemberg tenait absolument à le rencontrer. Ce Prince lui a fait dire par le terrible Klindworth , son conseiller intime, que si Clément s'avisait de vouloir éviter Stuttgard, lui, le Roi, saurait bien le trouver ailleurs.
Enfin l'on a conclu un emprunt à Vienne pour relever nos finances. Clément regarde cette mesure comme manquée, parce qu'à ses yeux elle est incomplète et, partant, inutile.
Clément, à qui la pensée de quitter ce cher séjour est trèspénible, remet son voyage d'un jour à l'autre.
Enfin nous avons quitté le Johannisberg le 16, à sept heures du matin, et nous nous sommes rendus à OEstrich, où les Ingelheim nous attendaient. Nous nous sommes embarqués avec eux, mon frère Louis, Aldenburg, Richard et le docteur Rieckens. Nous ne sommes arrivés à Mannheim qu'à neuf heures du soir. Les voitures de la grande-duchesse Stéphanie nous conduisirent au château, où la grande-duchesse et sa fille, la princesse de Wasa, nous firent l'accueil le plus aimable.
Nous avons eu un excellent gtte, et Clément a dormi à mer-»
JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l85l). 111
veille. Le lendemain, les deux princesses nous ont conduits à la gare, où nos autres compag^nons de voyag^e nous attendaient. Nous avions commande un train spécial pour Heidelberg;, d'où nous partîmes en poste pour continuer notre voyage. A Heidelberg nous trouvâmes une lettre nous annonçant qu'un train spécial, commandé par le Roi de Wurtemberg, nous attendait à Heilbronn. Nous arrivâmes dans cette ville à six heures du soir, et nous pûmes monter immédiatement dans le train.
A Stuttgard, nous trouvâmes un équipage de la Cour qu'on avait mis à notre disposition. Clément, Mélanie et moi nous fûmes conduits au palais royal, où Ton nous donna le bel appartement du prince Pierre d'Oldenbourg, Après le souper, auquel assista également notre ministre plénipotentiaire Handel, le Roi et la Reine entrèrent dans les salons. Tous deux ont été d'une amabilité extraordinaire. Le prince Frédéric est venu au thé* Un domestique belge que j'avais emmené, ne pouvait assez s'extasier sur les splendeurs qui nous entouraient. Ces honneurs nous devenaient presque à charge.
Le matin du 18, Clément voulut aller avec moi chez la Reine, mais il en fut détourné par le Roi lui-même, qui vint le voir. Il me fallut donc aller seule chez la Reine. Mon entretien avec elle dura près de deux heures. Elle parla longuement des jours difficiles que nous venions de traverser, et fit ressortir combien il était nécessaire de s'unir partout contre le mal commun. J'allai ensuite chez la princesse Frédéric, fille du Roi, après quoi je rendis encore visite à la princesse Guillaume de Wurtemberg, née Leuchtenberg, que je n'avais jamais vue. Handel vint m'y trouver pour me dire qu'il était temps de partir.
Nous étions à déjeuner quand la Reine et la princesse Frédéric sont venues nous feire leurs adieux.
Le train spécial commandé par le Roi nous conduisit à Ulm ; Handel était avec nous. Nous allions nous coucher lorsque la grande-duchesse Sophie de Rade se précipita dans notre chambre d'hôtel. Elle fut très-émue en revoyant mon mari, et je dois dire qu'elle se montra bonne et affectueuse au possible.
112 RECUEIL.de documents (1848-1858).
Richard nous avait quittés à Stuttgard pour aller à Paris en passant par Strasbourg.
Le 19, nous quittâmes Ulm dans notre berline de Toyage, et, h six heures du soir, nous arrivâmes en poste à Donauvrœrth. Nous y trouvâmes Yalentin Esterhazy (ministre plénipotentiaire à Munich) et M. Zv?ierzina (secrétaire de légation autrichien), qui a toujours été sincèrement dévoué k mon mari. Us nous annoncèrent la visite de M. Von der Pfordten, que le Roi de Bavière avait envoyé saluer mon mari. Nous dtnàmes avec lui, et Clément passa la soirée à causer avec le ministre bavarois.
Nous quittâmes Donauwœrth le 20, par un temps fort pluvieux. Esterhazy avait emporté un fauteuil afin que Clément pût être assis plus commodément sur le bateau à vapeur. C'était une attention aussi touchante qu'affectueuse.
A cinq heures de l'après-midi, nous arrivâmes .très*heureusèment à Ratisbonne, où nous attendaient la princesse Thérèse Esterhazy et les deux princesses de Taxis. Nous nous couchâmes de bonne heure, et, le 21, à cinq heures du matin, nous nous embarquâmes. Nous dînions sur le bateau à vapeur à cinq heures du soir, lorsque mon fils Paul vint tomber. dans mes bras. Il était arrivé depuis quelques heures avec Flore Wrbna à Aschach, où ils montèrent dans notre bateau. La vue de l'uniforme blanc de Paul, de cet uniforme du régiment qu'avait commandé mon défunt frère Victor, me fit venir les larmes aux yeux. Je ne fos pas moins touchée de l'arrivée de la fidèle Flore, qui s'était exposée à de grandes fetigues pour venir nous surprendre.
A Linz nous attendait une foule nombreuse, parmi laquelle il y avait beaucoup d'officiers. Après être descendus à l'hôtel, nous reçûmes la visite du frère du ministre de Tiotérieur Bach, qui est gouverneur de la province. Julie Hunyady et sa fille, Thérèse Jablonowska, ainsi que beaucoup de généraux et d'officiers, sont venus nous féliciter.
Le 23, je me rendis à la messe avec Flore; puis j'allai visiter une fabrique de tapis, dont le propriétaire est un fidèle ami de mon mari, et dont l'accueil cordial m'a extrêmement touchée.
JOUnNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l85l). 113
La famille Zaremba, Joseph Fûrstenberg et sa femme, bref toutes les personnes de Linz qui sont de notre société, sont Tenues nous Toir.