LA MISSION DE KCBECR A FRANCFORT ET LES COMPLICATIONS ALLEMANDES
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1954. Metternicb à Riibeck, a Francfort (Lettre). Bnisellej, le 31 décembre 1849. — 1955. L'alliance des tmig Rois et TÉUt fédéral d'Erfurt. (Notes autographes de Metternicb, sans date.)
1954. ...Vous êtes aujourd'hui chargé d'une afiFaire* des plus difficiles. Gomme le comte de Rechberg vous a donné
* Après la retraite de TArcbidac Jean du poste d'administratenr de l'Empire germanique (80 décembre 1849), quatre commissaires fédéraux, deux délégués par l'Autricbe et deux par la Prusse, exercèrent par intérim Tautorité centrale, qu'ils se partagèrent entre eux. L'un des deux commissaires autrichiens éuit le baron de Kiîbeck. Cette imporUnte mission le prit tout à fait au dépourvu. Il écrivit donc au chancelier d'État en le priant instamment de Féclairer de ses lumières; c'est ce qui amena la réponse i-eprodnite ci-dessus.
{Note de FÉdiUur.)
connaissance de la lettre confidentielle que je lui ai adressée, je n^ai pas besoin de motiver le jugement que je porte sur la nature de votre tàcbe. Pour l'Allemagne, il n'y a qu'une seule manière pratique de garantir sa nationalité, c'est de former une confédération d'États. Peu importe que la forme de cette confédération soit monarchique ou républicaine. Le temps ne saurait altérer cette vérité fondamentale , et personne ne saurait en être convaincu plus intimement que moi, parce que ma conviction est le résultat d'une étude qui a formé la base des déclarations faites par la Cour impériale en 1813, base qui s*est trouvée pleinement confirmée par tout ce qui s'est passé dans le cours des trente-quatre années de paix et particulièrement des deux dernières années.
Aujourd'hui, la Prusse oppose V État fédéral h la confédéral tion d'États, Elle serait plus honnête en disant sans détour : La Confédération germanique a fait son temps; elle se com« pose de deux grands États et d'une infinité de petits États. Entre les deux premiers il n'y a pas d'égalité. L'Autriche est un corps politique établi solidement dans ses possessions; la Prusse est géographiquement mal conformée : pour qu'elle se trouve bien, il feut que ses États prennent de la densité. L'agitation est le résultat d'un besoin, vital qui n'est pas satisfait, tandis que le repos est une condition de prospérité. Le moyen de tout concilier se trouve dans la forme d'un État fédéral, forme qui permet aux petits États de trouver aide et protection sous la tutelle du grand État, sans qu'ils soient absorbés formellement par lui. L'Autriche ne saurait jouer ce rôle de protectrice, la nature des choses le lui défend. Elle possède une base assez large pour se soutenir toute seule; la Prusse n'a pas cette base; il faut qu'elle l'acquière.
Vouloir se retrancher derrière l'article XI de l'acte fédéral est une entreprise absurde ; c'est rompre en visière au simple bon sens.
Quoi qu'il en soit, la solution de cette question (qu'on y arrive par des voies honnêtes, c'est-à-dire droites, ou par des voies tortueuses, cela ne fait rien à l'affaire) est-elle difficile? Je la considère non-seulement comme certaine, mais encore
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comme extrêmement dangereuse pour la Prusse elle-même. A toutes les époques et surtout aujourd'hui, il est plus facile de chasser des Souverains que de mélanger des races. Si la Prusse réussissait à réaliser son plan, ce plan si habilement ourdi (et elle a beaucoup de chances de réussir), les conséquences de son succès seront nécessairement incalculables, au point de Tue de Tétendue des dangers qu'il créera non -seulement pour la Prusse , mais encore pour toute la société européenne.
Deux parlements, un parlement exclusivement prussien et on parlement fédéral, ne peuvent pas exister Tun à côté de Tautre. Il faut que Tun soit absorbé par Fautre; or, le plus faible sera nécessairement absorbé par le plus fort.
Je crois m' être servi, dans ma dernière lettre au comte de Rechberg, de Tirnage d'une « lutte sous la forme d'un contrat réciproquement léonin entre le pnissianisme et le teutonisme» • Pour la compléter, il suffit de considérer un (ait incontestable, o^est que sous les deux ismes se trouve le radicalisme dans toute sa nudité. Si je ne me trompe, je vous ai donné connaissance jadis de ma correspondance avec le Roi Frédéric-Guillaume IV. S'il en est ainsi, vous deves avoir la conviction que toutes mes prévisions relatives à ses excentriques promesses de Constitution se sont réalisées. Ce que je viens de dire de sa tentative de conquête se confirmera de même, si cette tentative finit réellement par s^effectuer.
Si les apparences ne me trompent , je crois qu'à Berlin on avancera de pied ferme dans le détestable système dans lequel le Roi est comme emprisonné.
Les autres Rois voudront-ils ou pourront-ils persévérer dans la résistance que leur commande le sentiment de la conservation personnelle? Pour pouvoir être réalisé dans toute son étendue, le plan prussien exige Toubli complet du droit et de la conscience, et même des dangers qui dérivent de cette entreprise pour la couronne de Prusse elle-même. Ce plan a pour objectif (cela est visible) l'attaque des pouvoirs inférieurs contre la liberté de résolution des pouvoirs supérieurs. Il repose sur l'union du Cabinet prussien et des chefs des
ft04 RECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1853). — APPENDICE.
partis rërolutionoaires ; il forme, par conséquent, une monstruosité politique et morale, un a va banque • de joueurs qui ne s'entendent pas sur le 6u{ à atteindre, mais qui sont d'accord sur les moyens à employer. Dans une telle situation, il reste peu de marge au calcul. Le gain et la perte sont Taflaire d'un coup de dés. Reconnatt-on cela à Berlin? Je me permets d'en douter.
Le Roi (je le connais trop bien pour concevoir le moindre doute à cet égard) se crée un terrain légal idéal, un terrain qu'il a abandonné de fait : Tégoïsme particulier au pays, égoïsme qui va jusqu'à l'aveuglement, ne tient aucun compte des dangers que présente pour la Prusse elle-même lapplication qu'on est en train de feire du système de condensalion. Il y a donc ici une lutte entre les pouvoirs dirigeants, les pouvoirs moraux comme les pouvoirs de feit; or, des luttes de ce genre éclatent toujours dans un avenir plus ou moins prochain, quand même elles ne sont pas visibles dans les premières phases d'une entreprise. Le Roi ira-t-il jusqu'à Vemploî de la force ouverte contre les Rois qui lui résistent? Je ne crois pas qu'il le veuille jamais. Pourra-t-il tenir tète à l'influence que les puissances infernales exercent une fois qu'on les a évoquées? Je ne suis pas compétent pour résoudre ce problème, et j'avoue ne pas connaître ceux qui pourraient en trouver la solution. Dans le Corps germanique, tous les éléments, les bons, les mauvais (j'ai de la peine à en trouver de parfaitement bons), sont confondus dans un vaste chaos, et, en présence d'une pareille situation, le calcul cesse d'être pos* sible.
Un corollaire de cette réflexion, c'est l'assertion suivante : à côté des accidents qui jouent un grand r6le dans des situations où la confusion prédomine, j'assigne une place considérable à la clairvoyance et à l'énergie des Rois allemands menacés dans leur existence par les plans de la Prusse. Mais à côté, sinon au-^ssus des Rois, il y a les menées des partis révolu* tionnaircs, avec toutes leurs nuances, depuis la sagesse des professeurs théoriciens jusqu'à la brutalité du radicalisme extrême; or, ces menées échappent aux calculateurs. — Ce
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n'est pas rintërim de Francfort, mais le parlement d'Erfurt qui laisse entrevoir à qui reviendra le rôle décisif.
Vous constaterez sans doute dans cette longue lettre une lacune très-importante. Je veux parler de mon sentiment sur la position de notre Cour (car, malgré les conquêtes de Tannée 1848, je me permets encore de parler d'une Cour) dans les complications allemandes. Ce sentiment, je puis Texpriroer en quelques mots : « Sous la pression du temps, et en raison de sa situation intérieure, TAutriche ne peut se tenir que sur le^ terrain des principes et, en ce qui concerne les événements, prendre une attitude expectante. » On ne peut concevoir une Allemagne sans T Autriche; Tidée de Tunife absolue ne peut pas s'appliquer à l'Allemagne, et celle de Vunion des races qui forment l'Allemagne est la seule qui puisse s'appliquer à ce pays. Quand des forces morales ne peuvent prendre un corps qu'à la seule condition d'être renforcées par des éléments matériels, il ne saurait être question de suivre des voies menant à une position chimérique dans un milieu idéal entre des positions qui n'admettent pas de capitulation. Que l'Autriche ne se départe donc pas du principe de la confédération, et, si cela est inévitable, qu'elle attende dans une position plus libre quel sera le sort du chimérique État fédéral ! Quelque périlleuse que soit cette position, elle sera forte parce qu'elle est correcte, et elle formera, par conséquent, la contre-partie des fautes qui tombent à la charge de l'interrègne de l'année 1848.
Vous trouverez dans le général de Radowitz un auxiliaire très-dangereux dans la sphère d'activité de l'intérim, que je ne m'explique pas très-bien*. Je connais fort bien les qualités et les défauts du personnage. Radowitz est un cerveau excen-
* M. de Radowitz était un des deux commissaires fédéraux de la Prusse, et comme tel, il était chargé de la direction des affaires étrangères; le second commissaire fédéral de la Prusse, le premier président Bœtticher, dirigeait l'intérieur. Des deux délégués fédéraux de l'Autriche, le lieutenant feld-maréchal de Schœnhals et le baron de Riibeck, le premier prit le département de la guerre et le dernier les finances. C'est ainsi que la sphère d'action de l'intérim était partagée entre les quatre commissaires fédéraux.
(Noie de tÉdUeur.)
trique; or, de pareilles personnalités deviennent des puissances fort dangereuses quand elles sont forcées de quitter le terrain de Timagination pour celui de la réalité. Aujourd'hui, Radowitz joue évidemment le rôle du diaholus rotœ. Il est de ces esprits qui ne s'arrêtent pas à mi-chemin, qui s'étourdissent eux-mêmes et tâchent d'étourdir les autres par Tamas d'idées et le déluge de mots qui les caractérisent. Vous saurez échapper aux effets de son éloquence; quant au premier défaut, , Radov^itz finira par y succomber. « Tout est bien qui finit bien y» , est un proverbe qui m'a toujours paru parfaitement insignifiant. Il ne tient pas compte de ce qui périt écrasé entre les points de départ et les points d'arrivée ; or, précisément à notre époque si pleine de dangers de tout genre, le monde a un grand nombre d'accidents de ce genre à surmonter.
i'alliancb des trois rois et l'état fédéral d'ehfurt. (Note de Metternich, sans date.)
1955. Dans l'adhésion de la Cour impériale à la convention des trois Rois, signée à Munich *, il y a deux points qui méritent la plus grande attention : l'entrée de tout l'Empire dans la Confédération germanique et l'admission d'une Chambre de représentants du peuple dans le Corps formant l'autorité la plus haute au sein de la Confédération.
Pour mesurer l'importance de ces chiingements, il suffira peut-être de lire les réflexions suivantes :
1. L'Empire d'Autriche est un corps politique de premier ordre, composé d'éléments très-disparates, mais réunis par la communauté des intérêts. Pour prospérer, pour assurer même leur existence, des corps de ce genre ont avant tout besoin d'un fort pouvoir central. Tout ce qui mène à l'amoindrisse-
* La Bavière, le Wartemberg et la Saxe conclurent à Munich (Î7 février 1850) une convention contre les efforts, faits par la Prusse pour réunir les petits États allemands en une confédération qui serait placée sous le protectorat prussien . {Note de V Éditeur,)