‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunisChapitre 16 sur 45 · SÉJOUR À FRIBOURG ET A BALE · texte numérisé non relu

SÉJOUR À FRIBOURG ET A BALE

Pendant les négociations de Francfort, j'avais pris toutes mes mesures pour gagner la Suisse-et pour l’amener à accorder aux troupes impériales le libre passage sur son territoire. Le baron de Lebzeltern se trouvait à Zurich, près du directoire de la Confédération, et le comte de Senfft était à Berne. Le prince de Schwarzenberg s'était mis directement en rapport avec les chefs militaires des contingents suisses. Nous pouvions étre absolument certains que l'armée serait bien reçue en Suisse, et que dès son apparition les troupes de la République se joindraient à elle.

Le plan du maréchal Blücher étant écarté, les quartiers généraux de l'armée russe, de l'armée autrichienne et des trois Souverains furent transportés à Fribourg en Brisgau.

Le prince de Schwarzenberg avait devancé Leurs Majestés de quelques jours. Il établit son quartier général à Lôrrach. À Franefort, je reçus de lui une lettre par laquelle il m'avertissait de l'impossibilité de remettre le passage du Rhin au delà de la fin de l’année, parce qu'il n'avait pas les moyens de nourrir plus longtemps les nombreuses troupes qui étaient sur pied depuis Schaffhouse jusque sur les hauteurs de Fribourg. En même temps, il me faisait savoir qu'il avait pris, de concert avec les généraux suisses, les mesures nécessaires pour passer le Rhin, de Schaffhouse jusqu'à Bâle, sur tous les points voulus.

Je me rendis chez l'Empereur pour prendre ses ordres, et je partis sans retard pour Fribourg, emportant l'autorisation de Sa Majesté de concerter avec le général en chef toutes les dispositions à prendre pour mener l'opération à bien.

L'Empereur de Russie avait quitté Francfort depuis deux jours. Il était allé à Carlsruhe voir la famille de l’Impératrice. Je m’arrangeai de manière à passer par cette ville à deux heures du matin. L'Empereur François me suivit vingt-quatre heures plus tard. Dès mon arrivée à Fribourg, je trouvai les dernières nouvelles; elles semblaient de nature à me commander d’arréter mon plan diplomatique, qui devait appuyer le plan militaire du feld-maréchal. La même nuit, j'envoyai un courrier au baron de Lebzeltern à Zurich,: avec le projet de la note officielle qu'il devait remettre à la diète réunie dans cette ville. Le prince de Schwarzenberg fit effectuer le passage du Rhin, et, à l’arrivée de l'Empereur à Fribourg, j'eus le bonheur de pouvoir lui annoncer que les troupes de la Confédération s'étaient jointes aux siennes, et que nos soldats avaient reçu partout l'accueil le plus favorable.

Restait encore la difficulté de faire connaître au Czar la manière dont s'était passé un événement qu'il avait regardé comme impossible. L'Empereur François m’ordonna de m'acquitter de cette mission le lendemain, jour où l’on attendait l'arrivée de son allié.

Le 22 décembre, l'Empereur alla au-devant du Czar jusqu’à une demi-lieue de la ville. J’accompagnais Sa Majesté. Au moment où les deux princes se rencontrèrent, le Czar se tourna vers moi en me demandant s'il y avait du nouveau. Je lui dis que je ne serais en mesure de lui répondre qu'après notre arrivée à l'hôtel. L'Empereur François accompagna le Czar jusque dans ses appartements, puis il le quitta. L'Empereur Alexandre me fit venir aussitôt dans son cabinet. « Votre Majesté, lui dis-je, m'a adressé une question à laquelle il m'eût été impossible de répondre en présence d'un si grand nombre de témoins. Je ne sais pas encore comment Votre Majesté prendra, maintenant que nous sommes en tête-à-tête, la nouvelle que j'ai à Lui annoncer. Dans la nuit d'avant-hier à hier l’armée autrichienne a passé le Rhin sur plusieurs points, entre Schaffhouse et Bâle. »

Ces paroles affectèrent vivement l'Empereur. Il se remit pourtant, et me demanda comment l’armée avait été reçue :

« Sire, par des acclamations en l'honneur des alliés; toutes les troupes de la Confédération se sont jointes aux nôtres, et les populations accourent de toutes parts pour apporter à nos soldats des vivres que nous payons comptant (74).»

Tandis que je lui faisais cette communication, il ne me fut pas difficile de lire sur les traits du Czar les sentiments divers entre lesquels son esprit était partagé. Après une pause assez longue, il me prit la main et me dit : « C’est le succès qui couronne toute entreprise; c'est à lui de justifier ce que vous avez fait. Comme Souverain allié, je n'ai pas à vous en dire davantage; mais, comme homme, je vous déclare que vous m'avez fait un mal irréparable. »

Je restai calme et répliquai à Sa Majesté que sa gloire me tenait à cœur autant que cette grande cause qui n'était pas moins la sienne que celle de l'Europe, et que ma conscience ne me reprochaïit rien.

«a Vous ne savez pas quelle peine vous m'avez faite, continua l'Empereur avec vivacité. Vous ne connaissez pas la situation particulière où je me trouve.

a — Je la connais, repartis-je; je crois que pas un seul détail de votre situation ne m'est caché. Ce n'est pas à vous, Sire, à me faire des reproches; c'est plutôt à moi qu'il appartiendrait d'avoir des regrets. Pourquoi Votre Majesté ne m'at-Elle pas initié à ce que j'avais besoin de savoir, ne fût-ce que pour redresser l'erreur? Votre Majesté se serait épargné à Elle-mème et à l'Empereur son ami plus d’un chagrin.

a — Ce qui est fait est fait, dit le Czar calmé; au point de vue militaire, l'opération est bonne ; que les considérations personnelles s'effacent donc devant l’intérét commun. Marchons droit au but, et ne parlons plus de cela. » |

En effet, il ne fut plus question entre nous de cet incident, et jamais le Czar n’y a fait allusion devant l'Empereur François.

On prit aussitôt les dispositions voulues pour poursuivre les opérations militaires. L'Empereur de Russie demanda comme une faveur que sa garde, qui formait la tête des colonnes russes, passät le pont de Bâle le premier jour de l’année grecque

(13 janvier 1814). On accéda à son désir, bien que par ce fait l'opération générale subit un retard aussi sensible qu'inutile.

Notre séjour à Bâle ne fut signalé par rien de remarquable, sauf l’arrivée de lord Castlereagh. Quelques heures d’entretien suffirent pour fonder entre cet homme d'État aussi loyal qu'éclairé et moi une union que les années suivantes, si remplies d'événements, n'ont fait que cimenter et rendre plus intime.

Je trouvai lord Castlereagh médiocrementinitié à la situation du continent. Plein de droiture, étranger à toute prévention et à tout préjugé, aussi juste que bienveillant, il savait du premier coup distinguer la vérité en toutes choses. Je ne tardai pas à me convaincre que ses idées sur la reconstitution de la France dans un sens conforme aux intéréts généraux de l’Europe ne différaient en aucun point des miennes. Le séjour de Bäle ne servit donc que de prélude à la scène politique qui devait bientôt se jouer à Langres.

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