PENDANT LE VOYAGE EN BOHÊME
heures à parcourir ces trente- quatre lieues. La direction m'avait préparé un équipage excellent, une grande calèche couverte, dans laquelle six personnes tiennent à l'aise, et attelée d'un seul cheval ; on va aussi vite que le cheval peut courir. Il y a de Linz ici six relais : on se glisse entre les montagnes, on s'élève sans s'en douter, et l'on descend de même. Sans un certain nombre de précipices qui se trouvent à droite et à gauche , et entre lesquels la voie ferrée est construite , avec deux pieds d'espace de chaque côté, je ne connaîtrais rien de confortable comme cette route.
L'Empereur est arrivé ici, aujourd'hui, en très-bonne santé. 11 a été reçu avec enthousiasme, et tout s'est très-bien passé. J'irai le voir demain matin , et je partirai à dix heures. Gomme je ne pourrai arriver que fort tard à Pilsen, je continuerai ma course, sans m'arréter, jusqu'à Kœnigswart. Le temps s'est remis au beau fixe; il fait clair de lune, et je dors aussi bien dans ma voilure que dans mon lit. Je ne m'arrêterai donc pas.
Je suis effrayé de tous les arcs de triomphe dont la route est parsemée, et je vais en commander sans relard à Kœnigswart. J'en ferai établir un à l'entrée du parc, un autre devant le château, ce qui aura l'avantage de masquer celui-ci, et un troisième à la sortie de mes terres. Un autre raffinement obligé , ce sont les petites filles; je ferai rassembler tout ce qu'il me sera possible d'en ramasser. Clam m'a conté que, — sur je ne sais quelle terre où l'Empereur a passé ce matin , — on en avait groupé comme des décors de l'arc de triomphe lui-même : il y en avait une déguisée en Amour; je n'imiterai pas cet exemple. Je serai, par bonheur, en possession de Nobile le 5 ; ce qui me manquera, c'est un poète, et je n'ai pas cru que jamais j'en pourrais regretter l'absence !
Vous autres, établis tout tranquillement, vous êtes exempts de ces tracas, et je ne vous dis rien de bien flatteur en vous assurant que je préférerais de beaucoup me trouvera vos côtés en regardant les enfants jouer et faire M. et madame Guerra du Cirque , au lieu de me livrer à d'aussi ineffables plaisirs !
Kœnigswart, 4 septembre.
1211. Me voilà où je voudrais aous avoir avec moi, ma bonne chère Mélanie. Je suis arrivé h Marienbad ce matin à neuf heures. J'y ai déjeuné et fait l'inspection des Heux, pour que l'Empereur s'y trouve bien*. Tout l'étabhssement de Marienbad est dans le meilleur état, et avec quelques meubles accessoires que j'y enverrai, tout le monde y sera bien. Après avoir rempli ce devoir, je suis arrivé à Kœnigswart à onze heures et demie.
Je me suis établi dans la chambre de Léontine, et j'écris dans mon cabinet ordinaire. Je réserve le grand appartement pour Leurs Majestés. Je suis encore ici seul avec Hiigel, qui a une joue enflée, ce qui ne l'empêchera pas d'aller tirer un cerf demain matin.
Demain commenceront mes fêtes. J'aurai à dîner les Taaffe , qui sont à Marienbad, le baron de Blomberg, avec un M. de Demie, Badois, et Dieu sait qui encore!
Tout cela, et vous allez trouver que je suis bien difficile, ne me console pas de votre absence. Kœnigswart ne vaut rien sans vous, et, en général, plus rien en ce monde ne vaut quelque chose sans vous, ma bonne amie.
Embrassez les enfants et aimez-moi.
5 septembre.
1212. J'ai passé une partie de la matmée à tout préparer pour la cérémonie de la pose de la pierre de l'obélisque**. J'en ferai une espèce de fête, et il y aura certainement des milliers de personnes. La place est parfaite pour sa destination. Comme l'obélisque est encore entre les mains des ouvriers, je fais placer au })ied du monument un drapeau immense aux
* Le pied-;i-terre où descendit l'Empereur était une maison de Marienbad appartenant au prince de Metternich. (^Nole de l'Editeur.)
** Il s'agit de l'érection du monument en mémoire de rEm|)ereur François.
[JSote de l'Editeur.)