‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 6 sur 121 · PRUSSIEN · texte numérisé non relu

PRUSSIEN

(Note 13, p. 22J, t. I.)

65. Metternich à Colloredo (E. D.), Berlin, le 20 septembre 1805. — 66. Metternich à Colloredo (E. D.), Berlin, le 27 septembre 1805.

6«5. Je m'empresse d'avoir l'honneur de soumettre à Votre Excellence les détails suivants d'une conférence que j'ai eue ce matin avec INL le baron de Hardenberg.

Ce ministre m'ayant fait prier de passer chez lui, je m'y rendis à midi. Il me prévint que notre entretien avait été motivé par les résolutions que Sa Majesté avait prises en conséquence de la dernière lettre autographe de l'Empereur Alexandre. « Vous savez sans doute par M. d'Alopéus, me dit le ministre, qu'il a été chargé d'une mission pour le Roi ; ])eul-étre même êtes-vous informé de son contenu ? » Je lui

répondis que M. d'Alopéus m'avait assuré ne pas en avoir été informé lui-même , mais que je n'ignorais pas le fait. (i L Empereur , continua le ministre , prie le Roi , dans les termes les plus polis, d'accorder à ses armées le libre passage par ses États; il lui propose également une entrevue que le Roi s'est décidé à accepter. Je viens d'entretenir M. d Alo- ])éus; je l'ai prié d'en informer le plus tôt possible son auguste Maître, et Sa Majesté enverra ce soir également un officier pour informer de son côté l'Empereur. Le Roi s'étant également décidé à l'envoi de M. le comte de Haugvvitz à Vienne, je viens vous demander des passe-ports pour ce ministre ; il compte se mettre en route demain matin, et vous serez peutêtre bien aise de le voir encore avant son départ ; il est dans la pièce attenante, et je vais le prier d entrer; Sa Majesté vient d'ordonner que toute son armée soit mise incontinent sur pied de guerre ; nous croyons par cette mesure énergique nous mettre à même de porter, à la suite des explications qui auront lieu entre les deux Souverains, un secours d'autant plus prompt à la cause commune. »

.Je retins M. le baron de Hardenberg, qui venait de se lever pour aller cberche r M. deHaugwitz. Je voulaisd'abord m'entretenir confidentiellement avec lui, ce qui n'était pas facile, vu la présence de M. de Haugvitz dans une pièce parfaitement contiguë, et la surdité du ministre. Je dis au baron de Hardenberg que j'aurais l'honneur de lui envoyer le passeport demandé, mais que je ne pouvais que lui exprimer ma conviction intime que le voyage de M. le comte de Haugwitz ne mènerait pas à d'autres résultats qu'à ceux que jVI. le comte de Merveldt et moi avions été cbargés de transmettre au Cabinet prussien. « \ otre Excellence doit sans doute être convaincue, lui dis-je, que les principes de la Cour impériale ne sont plus susceptibles de modifications; je vous ai prévenu de la réponse (jue l'on ferait aux dernières propositions de la France, transmises par la Cour d'ici, et je ne me suis point trompé; je puis maintenant vous assurer avec certitude que le voyage de M. de Haugwitz se borneta à le convaincre sur les lieux de la détermination invariable de Sa Majesté lEmpereur, de poursuivre

la route que les deux Cours impériales se sont tracée ; on a fourni à la France les moyens les plus directs de se prononcer, nous nous sommes expliqués ici sur la pureté de nos intentions ; jamais puissance assurément ne s'est prononcée avec plus de dignité et de sincérité que nous. Vous avez un moyen bien plus direct de prendre une part active à nos négociations pacifiques; joignez-vous aux armements communs; M. de Haugwitz se convaincra que ce n'est que de cette manière que la Prusse peut y parvenir. Le but que vous venez de donner à Tordre de mettre votre armée sur pied de guerre, ([ue vous m'assurez n'être autre que celui de venir à notre appui, annoncez-le à la France ; vous rendrez par ce fait seul le service le plus signalé à la bonne cause, dont je défie que vous sépariez jamais vos intérêts sans vous préparer une ruine assurée ; faites précéder toute autre démarche par celle-ci, et j'entreverrai un but au voyage de M. de Haug^vitz. »

Le baron de Hardenberg m'interrompit pour me dire ([ue Sa Majesté avait cru devoir répondre à l'envoi de ^L de ^lerveldt *par celui d'un de ses ministres, d'un homme dont le rang et le caractère public correspondaient parfaitement aux égards que le Roi nourrissait pour Sa Majesté Impériale ; qu'il serait chargé d'expliquer à Tienne les motifs du voyage du Roi et des armements prussiens; " peut. être, continua-t-il, tout espoir d'éviter encore l'éclat de la guerre n'est-il pas impossible, peut-être même parviendrait-on à renouer le fil des négociations si les hostilités avaient eu lieu, ce qui est trèspossible ; vous ne nous avez pas communiqué toutes vos négo- <iations, il s'agit donc de s'entendre. » Je répondis au baron de Hardenberg que cette supposition avait plus le droit de m'étonner que tout autre, ayant moi-même été chargé de toutes les communications relatives à nos négociations avec la France. « Vous n'en êtes peut-être pas informé vous-même, me dit le baron ; mais ce que je vous dis est très-vrai, et je

'^ Le général comte de Merveldt avait été envoyé à Berlin, comme plénipotentiaire spécial de la Cour d'Autriche, pour agir de concert avec Metternich en vue d'amener la Prusse à entrer dans la coalition. (3'o(e de l Editeur.)

])iiis VOUS le prouver. » Je persistai à affirmer que je ue saurais îiclmettre cette thèse.

Le comte de ïïaug>vitz étant entré dans 1 appartement dans ce moment, il vint à moi et me réitéra, avec ses phrases habituelles, les assurances de sa satisfaction d'avoir été choisi par Sa Majesté pour la mission la plus agréable qu'Elle ait pu lui confier. Je n'hésitai pas à lui répéter tout ce que je venais de dire à son collèf^ue; j'appuyai principalement sur ma conviction de l'inutilité de cette démarche, et ne mis jamais en doute la thèse que tous les armements ne sauraient avoir eu lieu que dans le sens des Cours impériales. MM. de Haugwitz et de TIardenberg se récrièrent de nouveau sur les intentions et les vues du Roi, assurément les plus conformes aux nôtres. « Il y aurait un seul moyen, ajouta le baron de Hardenberg, de faire tourner nos mesures militaires contre les vœux mêmes du Roi, si on voulait nous forcer la main. Vous savez sans doute aussi bien que moi les bruits de l'entrée des troupes russes sur notre territoire, qui circulent dans le public. C'est dans la vue de s'entendre sur toutes ces mesures que le Roi entreprend un long voyage; l'entrée des Russes, malgré lui, serait indubitablement le signal de la guerre. « Les deux ministres abondèrent dans les assurances du service signalé que ces mêmes armements rendaient par le fait même à la cause ; ils ])rélendirent que la France rabattrait de ses prétentions en voyant des préparatifs aussi sérieux, ne pouvant surtout pas entrevoir de chances qui pussent rallier ces forces à sa cause. J'interrompis ces messieurs pour leur soumettre la remarque que si Sa Majesté et son ministre étaient aussi convaincus qu'ils me le paraissaient de l'effet que ne pouvaient manquer de produire sur le (jouvernenient français des démonstrations ('Mcrgiques, ils ne faisaient qu appuyer la thèse que j'avais été à même d'avancer au nom de ma Cour. « Ne vous bornez ])as, leur dis-je, à laisser deviner vos intentions à la France, prononcez-les de concert avec les Cours impériales, et vous assurerez toutes les chances de succès. » Le comte deHaugwitz se joignit à moi et paraphrasa ma thèse en ajoutant que c'était pour s'entendre complètement avec nous qu il allait à Vienne.

Cette conversation, qui dura plus d'une heure, loula toujours sur plus ou moins de lieux communs : beaucoup de mots, de phrases, et peu de sens. Je crois ne pas devoir retracer ici de nouveau avec plus de détails tant de phrases dites et redites. Je me flatte que Sa Majesté Impériale daignera approuver la modification que les circonstances m'ont forcé d'apporter au refus de l'envoi de M. de Haugvvitz. Le refuser dans un moment où sa mission coïncide avec le voyage que le Roi va entreprendre lui-même n'eût absolument rien changé à des dispositions qui sont le résultat, à ce que m'ont avoué les deux ministres, de la conférence tenue hier; j'aurais d'ailleurs été dans le cas de prévenir M. de Haugwitz lui-même qu'on n'en voulait pas, ce qui n'eût servi qu'à l'aigrir dans un moment où il est appelé dans les conseils du Roi. Son caractère personnel est trop connu à Vienne pour en rappeler les traits détaillés, et Votre Excellence jugera sans doute dans sa haute sagesse jusqu'à quel point Elle voudra m'employer à contrôler ses rapports ; son voyage, en tout cas, est destiné à ne point produire de résultat; je désirerais pouvoir en assurer autant de celui du Roi. J'avoue que mes rapports intimes avec le baron de Wintzingerode, qui connaît à fond son maître, n'ont pu que me faire craindre toute entrevue de ce genre pour ses suites.

Votre Excellence est aussi à même que nous , qui nous trouvons sur les lieux, de juger des dispositions momentanées de la Cour de Prusse. On avait répandu hier les bruits les plus alarmants sur le parti que prendrait le Roi à la suite des vues de son conseil rassemblé ; tout se réduit aujourd'hui à plus de démonstrations militaires et à tout aussi peu de bonne volonté. Le voyage du Roi n'a évidemment d'autre but que de tacher d'amadouer l'Empereur, de gagner au moins du temps, si le premier des buts ne réussit point : l'envoi du comte de Haugwitz n'est qu'une manœuvre de plus dans le même sens; tout semble dépendre maintenant de la fermeté que l'Empereur Alexandre mettra dans sa conduite vis-àvis du Roi, et de l'effet que produira l'entrée des troupes russes, qui parait reposer sur des engagements trop formels

il. 4

50 RECl'Ell. DE DOCUMENTS (n-3-1815).

et des mesures trop concertées pour pouvoir souffrir des retards.

Metternich à Golloredo. Berlin, le 27 septembie 1805.

66. M. le baron de Hardenberg étant revenu de Tempelberg hier, fit prier ce matin, à sept heures, M. d'AIopéus de passer d'abord chez lui. Un retard dans la commission a empêché le ministre de Russie de se rendre chez le baron de llardenberg avant huit heures et demie; il a trouvé ce ministre prêt à monter en voiture pour se rendre chez le Roi. II n'a pu fjue lui dire que les nouvelles qui à toute heure arrivent de la Pologne confirment la plus prochaine entrée des troupes russes ; il supplia de nouveau M. d'Alopéus d empêcher pareille mesure, pour éviter la plus horrible des catastrophes pour la bonne cause. Ce dernier se borna à lui dire que les ordres aux armées n'étaient nullement de son ressort, et qu'il avait prévenu assez à temps la Cour d'ici des déterminations de Sa Majesté Impériale pour qu elle ait pu donner les ordres nécessaires pour le libre passage des troupes. Cette conversalion n'ayant pomt duré au delà de quelques minutes, le ministre de Russie rentra chez lui, où il trouva le comte Ozarowski, un des attachés à la mission, qui venait d'arriver de Saint-Pétersbourg.

Ses dépêches en date du 18 renferment Tordre à M. d'Alopéus de déclarer au ministère « que Sa Majesté Impériale, dans l'espoir devoir accepter par le Roi le rendez-vous qu'il lui a proposé par sa dernière lettre, a suspendu l'entrée de ses troupes jusqu'à cette époque, convaincu toutefois que le Roi n'hésitera pas à faire cause commune avec lui » .

Ces ordres devaient être regardés comme non avenus si le Roi avait accédé avant leur arrivée au passage des troupes, et sont une suite de la réponse du Roi à la première lettre de l'Empereur.

M. d'Alopéus se rendit sur-le-champ chez le ministre du C:d)iMot; on fit quelques difficultés de l'ainioncer, MM. de Laforest et Duroc étant attendus d un moment à l'autre; il

persista, et on rintroduisit dans une pièce où le baron de Hardenberg n'a pas coutume de recevoir. Il s'acquitta de ses ordres et ajouta (ce qui lui est explicitement ordonné dans ses dépêches) que, Sa Majesté étant inébranlable dans toutes ses résolutions, Elle ne doutait nullement que le Roi prendrait enfin le seul parti convenable à ses intérêts et à sa gloire. Le baron de Hardenberg témoigna le plus sensible plaisir de cette nouvelle, et lui dit qu'elle venait tout juste à temps; qu'il verrait Sa Majesté avant dîner à Charlottenbourg, et que cela le mettait à l'aise vis-à-vis des envoyés de France, qu'il attendait d'un moment à l'autre. M. d'Alopéus lui demanda s'il était vrai que les Français proposassent de nouveau au Roi d'occuper le Hanovre et qu'on lui en garantit la possession. « Ah! il est question de bien plus, lui répondit le baron; on nous propose une alliance et beaucoup en sus! J'espère, ajouta-t-il, que nous pourrons tirer parti de l'entrevue ; et qui sait si on n'entrahiera pas le Roi? »

Le baron de Hardenberg témoigna dans le cours de cette conversation de l'impatience de ne pas voir débarr[uer les Anglais pour se porter sur le Hanovre. « Personne, dit-il, ne peut les empêcher de reprendre leur propre pays. »

Tous ces détails que je tiens de M. d'Alopéus, qui sort de chez moi et en présence duquel j'ai noté la phrase ci-dessus citée, qu'il m'a dit être la quintessence de ses ordres, m'ont paru de nature à être portés le plus tôt possible à la connaissance de Votre Excellence

Les préparatifs militaires continuent ici avec beaucoup de vigueur ; il se forme dans ce moment un camp entre Kalisch et Sieradz en Pologne, dirigé visiblement contre la marche des troupes russes, et on dit que différents régiments, destinés à en former un autre en Poméranie, se rassembleront le 2 octobre. On embarque sur la Sprée beaucoup d'artillerie de siège, qui ne saurait se porter que vers les embouchures de l'Oder.

L'aveu de pi'opositions, renouvelées et écoutées, dune alliance avec la France, contredit formellement la thèse avancée naguère par le baron de Hardenberg, du parti effectif que

52 DECCEIL DE DOCUMENTS (17-3-1815).

la bonne cause serait censée tirer de l'état actuel des choses et des armées de la Prusse.

lURLPlION DES FRANÇAIS DANS LE PA\S D ANSPACH.

(Note 13, p. 221, t. I.)

G7. Metternich à Colloredo (E. D.), Berlin, le 7 octobre 1805. — 68. Alopéus à Czartoryski (copie de rapport), Berlin, le 6 octobre 1805. — 69. Metternich à Colloredo (dépèche chiffrée), Berlin, le 10 octobre 1805. — 70. Metternich à Colloredo (E. D.), Berlin, le 15 octobre 1 805. — 71. Metternich à Colloredo (E. D.), Berlin, le 16 octobre 1805. — 72. Metternich à Colloredo (E. D.), Berlin, le 18 octobre 1805. — 73. Hardenberg à Duroc et à Laforest (Note), Berlin, le 14 octobre 1805.

67. Je m'empresse d avoir l'honneur d annoncer à Votre Excellence les premiers résultats d'un événement sans doute parvenu à la connaissance de Sa Majesté Impériale par des voies directes. Un corps de quatre mille Français a enveloppé un lieutenant prussien avec vingt-quatre hussards à Sickardsreuth, sur la route de Wùrzbourg à Anspach.- Cet officier, malgré ses protestations qu'il ne saurait permettre le passage des troupes, a été contraint de céder à la force. Les Français, forts de vingt mille hommes, à ce qu'on dit, traversent maintenant le pays d Anspach dans toute sa largeur, pour se porter vers Neul)ourg, sur le Danube. Ils vivent de réquisitions, sans indemniser des fournitures, comme s'ils se trouvaient en pays ennemi.

Le prince Dolgorouki ayant eu hier son audience à Potsdam, M. le baron de Hardenberg s'arrêta encore chez le Roi. Au moment où le ministre était prêt à monter en voiture, on vint lui porter une dépêche qui renfermait la nouvelle susmentionnée. Votre Excellence voudra bien se convaincre, par le rapport ci-joint en copie (n' ()8), que M. d'Alopéus a expédié cette nuit à Pulavie, de l'effet que cet événement inattendu a produit sur le Roi. Je suis forcé de me référer en entier au récit de mon collègue, n'ayant pas encore parlé moimême au baron de Hardenberg, auquel j'ai fait demander une

heure d'entretien pour ce soir, après l'avoir nian(|ué chez hil ce matin.

Bonaparte a dans cette occasion mieux servi Ja cause qu'aucune nég^ociation. Il jette le Roi dans le parti des alliés en le hlessant du côté le plus sensible. Il lui a prouvé directement ce que valent ses promesses, et n'a pas craint de le compromettre à la face de l'Europe; il a l'air d avoir voulu lui enlever et les prétextes de ne pas entrer dans la coalition et ceux de jamais s'en détacher. Le Roi , conquis par les voies de la négociation seules, tendait éternellement vers ce dernier but; forcé d'abandonner tout espoir de rester étranger aux grandes crises politiques , et traité personnellement comme tous les autres monarques de l'Europe, il se trouve aussi intimement lié à la cause générale qu'il pouvait l'être.

Une autre remarque non moins importante est celle que I humeur qu'a causée au Roi la supposition que la Russie lui forcerait la main , l'a porté à des efforts que la coalition n'eût sans doute guère pu attendre. Si les armées russes ont été arrêtées sur les frontières les plus reculées de la Monarchie ])russienne, une armée de deux cent mille hommes est maintenant organisée, équipée et prête à marcher sur le flanc de l'ennemi même; cinquante mille \\on\\\\ei qui devaient arrivei' se trouvent remplacés par un nombre quadruple à portée des opérations .

La résolution subite de rompre en visière à la Prusse et de renverser d'un trait de plume l'édifice le plus utile aux intérêts de la France, m'a porté aux conjectures suivantes, en partie appuyées sur des circonstances secondaires, et qui me paraissent expliquées maintenant. L'ordre donné à l'armée française de ne pas respecter la neutralité du territoire prussien peut comcider, en rapprochant les dates, avec l'arrivée des dépêches de ]M. de Laforest et du général Duroc, qui renfermaient les premiers bruits répandus ici de la détermination de l'Empereur de Russie de faire passer les frontières prussiennes à ses troupes le 28 septembre, de gré ou de force. Supposant que ces deux envoyés eussent prétendu savoir ce fait de source et d'une manière irrécusable , et qu'ils eussent également

54 r.ECrEIL DE DOCUMENTS (1773-1815).

appuyé sur Tassurance que sans doute M. de Hardenberg et bien plus encore leurs agents secrets leur auront donnée, que le Roi regarderait cette mesure comme une déclaration de guerre, ne se pourrait-il pas que l'Empereur Napoléon eût expédié cet ordre (qui devait sans doute lui faciliter infiniment ses opérations momentanées) , dans l'espoir que la nouvelle de son exécution arriverait à Berlin à une époque où le Roi se trouverait ou allié ou en pleine guerre avec la Russie , et que dans l'une ou l'autre supposition elle ne saurait rien gâter?... P. S. On a reçu ici aujourd liui la nouvelle certaine du débarquement des Russes en Poméranie ; j'ignore encore quel est leur nombre.

Alopéus à Gzartoryski. Berlin, le 6 octobre 1805. (Annexe au n° 67.)

G8. Lorsque le baron de Hardenberg se trouvait encore chez le Roi, est arrivée une estafette d'Anspach portant la nouvelle inattendue que le 21 septembre (3 octobre) les Français ont forcé le passage par le territoire prussien, en Franconie *

Le Roi , en apprenant cette lésion de territoire , dans le premier mouvement de colère , a ordonné au baron de Hardenberg de renvoyer immédiatement MM. Duroc et Laforest. Un instant après, il lui a enjoint de suspendre leur renvoi, de retourner sans délai à Berlin , d'assembler un comité auquel devaient assister le duc de Brunswick, le maréchal de Mœllendorf, le comte de Scbulcnbourg et lui baron de Hardenberg, et d'envoyer à Sa Majesté le résultat de leurs délibérations. M. de Hardenberg a été de suite chez les généraux mentionnés, qui allèrent s'assembler encore ce soir, à I exception du comte de Schulenbourg , retenu au lil par une maladie qui lui est survenue il y a quelques jours. Tous ont appris avec joie la nouvelle qui les délivre d'une grande gêne.

Le ministre du Cabinet a commencé par obsei'ver au Roi

Alopéus raconte le (ait connne dans la (icpèclie de Metlernich.

{Note de l'Éditeur.)

([ue maintenant Sa Majesté était dégagée de toute p/bniesse et de tout engagement contractés vis-à-vis de la France, et que rien ne rempéchait de se déclarer ouvertement pour son auguste allié. Ce sera sans doute aussi le résultat des délibérations des généraux et ministres mentionnés. Ce résultat va être envoyé demain au Roi, à Paretz, et après-demain nous apprendrons sans doute les déterminations définitives de Sa Majesté. Selon toutes les apparences, c'est M. le prince Dolgorouki qui en sera le porteur. Tout étant prêt pour le départ du Roi, il est probable que Sa ^Majesté ne différera son départ qu'autant qu'il lui faudra de temps pour donner ses ordres, motivés par l'incident que je viens d'avoir l'bonneur de rapporter.

MetteinicK à CoUoredo. Berlin, le 15 octobre 1805.

69. Le ministre prussien , baron de Hardenberg , m'a informé confidentiellement que le Roi a passé de notre coté avec toutes ses forces militaires. Le prince Dolgorouki porte aux Russes l'autorisation d'entrer sur le territoire prussien ; le Roi désire qu'ils suivent le chemin le plus court, c'est-à-dire qu'ils passent par la Silésie et la Bohême. Sur la demande formelle du Roi, on a adressé ce matin au général commandant les troupes russes en Poméranie l'invitation d'avancer immédiatement avec ses vingt mille Russes et les Suédois réunis dans le pays. On a expédié un couri'ier à Dresde pour prier le Prince Electeur de mobiliser sur-le-champ son armée : elle devra se former en arrière de larmée prussienne. Dans le conseil de guerre qui sera tenu aujourd hui, on tiendra surtout compte de la nécessité d'une prompte diversion en faveur de larmée de l'Empire. Les régiments qui se trouvent à Anspach ont reçu l'ordre de se diriger sur Bayreuth. Le baron de Hardenberg m'a prié de tenir un courrier prêt pour ce soir ou |)0ur demain matin, attendu que d'ici là il me fera la communication officielle du fait. Pour le moment, on n'ébruite pas trop l'affaire , afin de sauver les caisses publiques d'Anspach et les troupes qui sont dans le pays.

Metlernich à Colloicdo. Berlin, le 15 octolirc 1805.

70. M. le baron de Hardenberg vient de me mettre à même de communiquer à Votre Excellence les mesures qui vont être prises en suite de la violation du territoire prussien par les Français et qui s'exécutent dans ce moment avec la plus grande promptitude. Quatre armées se forment sur les points suivants, savoir : une de quarante à cinquante mille bommes dans le pays de Bayreutb , sous les ordres du prince de Hobenlobe ; une seconde en Hanovre, sous ceux du duc de Brunswick ; une troisième en Westphalie, et une quatrième de réserve.

L'Electeur de Saxe a été prié de mettre incontinent son armée en état de se former, et de se joindre à l'armée prussienne en Franconie. Les différents corps seront prêts à agir pour le but commun, dès qu'ils seront rassembles, et en état d'entreprendre des opérations qu'il est maintenant extrêmement urgent de concerter, M. le baron de Hardenberg désirerait* (|ue nous fussions mis ici le plus vite possible dans le cas d'entrer en négociation sur ce point de vue, et il serait sans doute à soubaiter qu'un bomme du métier, instruit du détail de nos opérations militaires, vînt ici pour nous aider à cette fin.

La Cour d'ici croit devoir suivre une ligne de conduite qui ne l'expose pas à voir entraver ses vues , bien dignes des principes du Roi et de son ministère , et à les voir anéanties par quelque opération française, avant <|ue tous les moyens de frapper les coups soient prêts et sur les lieux. Il faut quatre à cinq semaines pour que l'armée puisse être réunie dans le pays de Bayreutb ; c'est à cette époque que la colonne russe qui traverse la Silésie peut également avoir atteint les frontières de la Boliême, et que les années réunies pourraient de ce côté agir dans un sens offensif convenu**.

Le Boi esl parfaitonient décidé à soutenir la lionne cause

* «11 serait à tlésirer» (^(inivudcincutdn baron de Hurdcitl/oy/). Voir l'explicalion sur ce point tlans la (lépèelie .suivante n" 71. (iVofc de l'Editeur,^

** uDaii.s un sens oflen.sif fjiii résulteiait d'un concert à établir, dont toute.-; les mesures en {jénéral dépendent." (^Aineiideinoil du iioon de ILirdenlicrij.')

par tous les moyens en son pouvoir. Il prouvera que la violation de son territoire par notre ennemi commun a été aussi vivement ressentie par lui, que les mesures qu'il a cru devoir opposer aux bruits répandus sur l'entrée prochaine des Russes ont été promptes et prononcées.

M. le baron de Hardenber^}, qui ce matin m'a prié de regarder les avis confidentiels qu'il m'a donnés jusqu'ici, et qui se bornent aux données susmentionnées, comme des communications officielles propres à éclairer notre auguste Maître sur les véritables intentions et projets du Roi, m'a prié de les soumettre à Votre Excellence par la voie la plus prompte , et je m'empresse d'expédier dans la journée même un courrier avec la présente dépêche.

[Fm ajoutée par M. le baron de Ilardeuberg.) Le Roi a fait déclarer au ministre de France et au général Duroc , d'une manière très-ferme, que la violation inattendue de sa neutralité le mettait dans la nécessité de faire prendre à ses armées les positions qu'exigeait la sûreté de sa Monarchie, et qu'il regardait les engagements (connus de nous) qui avaient subsisté entre la France et lui comme entièrement annulés. M. le baron de Hardenberg m'a promis sous peu la communication de la déclaration même.

MeUcniicli à Coiloiedo. Berlin, le 16 octobre 1805.

71. Les amendements ajoutés en marge de mon premier rapport m'ont été dictés par M. le baron de Hardenberg luimême, chez lequel je viens de passer plus de deux heures... M. le baron de Hardenberg entama la conversation en me disant « que Sa Majesté accédait à la médiation armée que les deux Cours impériales lui avaient proposée , et qu'en conséquence elle faisait marcher toute son armée » . Il ajouta « qu'il croyait de la plus urgente nécessité de nous concerter sur les mesures tant politiques que militaires qu'entraînerait ce parti, et que M. de Kalckreuth avait été chargé de déclarer pareille détermination à Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies; qu'on entrerait ici en négociation avec M. d'Alopéus,

58 RECUEIL DE DOCUMENTS (mS-lSlS).

et qu'il serait très -fort à désirer que j'eusse également des pleins pouvoirs à cette fin , le salut de la cause dépendant de la plus parfaite unité de nos principes et de nos mesures " .

Je répondis au baron de Hardenberg que la reprise de la négociation armée me paraissait ne pas cadrer avec les circonstances, et que ce qui avait pu faire le salut de l'Europe, il y a peu, n'était plus guère applicable aux circonstances du moment. « Mais vous ne nous avez jamais demandé autre chose? » repritil. Je lui observai qu à la vérité pareille démarche avait précédé la rupture avec la France , qui avait refusé de s'y prêter, mais ([ue je croyais relativement à la Goiu' de Prusse devoir séparer entièrement deux questions : savoir, celle qui lui fut adressée par les deux Cours impériales, et l'injure que le Roi venait d'essuyer de la part de la France. Je lui proposai de passer à la lecture de ma dépêche , dont je le priai de rectifier le sens pour que I Empereur ne fût point induit en erreur sur les véritables intentions du Roi, analyse qui d ailleurs nous mènerait à nous entendre à l'aise sur les vues de Sa Majesté.

Il me proposa le premier amendement* comme n'ayant pas été chargé de me faire pareille demande , quoiqu'il l'adoptât dans toute son étendue.

Le second** fut la suite d'une discussion plus longue. J'avais fait entrer expressément le mot offensif dans ma rédaction; il s'en était servi vis-à-vis de moi vingt fois, et lui seul précise la question du but de l'armement actuel. Il ne put le rayer, mais en subordonna le résultat à un concert préalable. Je lui observai que pareil amendement me paraissait inexplicable , quand il s'agissait de venger une injure personnelle, et qu'elle ne pouvait surtout l'être que d'une seule manière, après s'être prononcé aussi explicitement vis-à-vis de puissances amies auxquelles on avait déclaré qu'on regarderait toute lésion de territoire, même de leur part, comme une déclaration de guerre. «Je conçois, lui dis-je, qu'il faille s'expliquer vis-à-vis

* Voir la note relative à la dôpikhe précédente n" 70, pajjo 5(5. [Note de CEdiieur.'^

** Voir la note «le la page 56. [Soie de l'Editeur.')

ÉPOQl'E DE LA MISSION DE BERLIN (1805). 59

de ses alliés sur un mode d'exécution , mais la question même se trouve sans contredit décidée par le fait seul de linsulte. »

Le baron de Hardenberg, ne pouvant se tirer de ce pas, eut recours à la plus détestable de toutes les objections, savoir, à nier que jamais le Roi ait dit qu'on i-egarderait comme déclaration de guerre la lésion de son territoire. Je lui objectai que, dans ce cas, assurément les deux Cours impériales étaient dans une grande erreur, que l'Empereur de Russie ne pourrait que regretter de ne pas avoir fait avancer ses armées sans plus , et que M. le comte de Haugwitz devait s être trompé lui-même, en précisant de même cette question. « Comment voulez-vous que nous ayons dit pareille chose à l'Empereur de Russie? m'interrompit-il; il ne nous a jamais dit qu'il forcerait le passage, w — « Ah! repris-je , vous convenez donc de ce que vous avez toujours nié, que le bruit de l'entrée de troupes russes n'était qu'un bruit vague et sans fondement; mais que signifiaient vos mesures militaires?» — «Elles étaient prêtes à tout événement, me dit-il, comme elles le sont maintenant vis-à-vis de la France. Nous allons sur-le-cliamp nous porter en Hanovre , et il est question maintenant de savoir quelles mesures nous y adopterons envers les Français. On leur demandera probablement de retirer sur-Ie-cbamp leurs troupes. » — « Mais s'ils ne s'en vont pas? » lui demandai-je. — « Eli! on trouvera alors moyen de les cerner et de les resserrer sur un seul point. — Enfin, tout ce que je vous dis n'a nulle valeur, car cette question même ne sera décidée que demain. » Notre conversation fut interrompue par un message du général Kœckritz, qui prévint le baron de Hardenberg que Sa Majesté se rendrait après-demain, à onze heures du matin, en ville, et lui fixait cette heure pour lui accorder une audience. Le baron me pria d'arrêter mon courrier jusque-là , parce qu'il serait alors dans le cas d'ajouter ses déclarations officielles à ce qu'il venait de me dire. Je lui dis que je croyais ne pas devoir retarder le départ de mes dépêches, et que j'en enverrais un second avec ses nouvelles communications , d'autant plus qu'il me paraissait intéressant de mettre ma Cour le plus

lot possible au fait des principes du Roi et des mesures qui en résulteraient.

Je le priai de répondre encore catégoriquement à une seule question. « Si des succès inattendus et sans doute amenés par les principes de neutralité du Roi, respectés par nos alliés et violés par notre ennemi, devaient exposer les Etats et le centre de la Monarchie autrichienne, agirez- vous alors sans plus tarder?» — « Ce cas est inadmissible, me dit le ministre, car nous serons en guerre bien avant, et nos négociations, que je vous supplie de hâter, auront depuis longtemps décidé de la question et de ses moyens d'exécution. »

Le reste de notre conversation ne roula plus que sur le malheur de savoir le Roi entouré comme il Test; M. de Hardenberg m'assura que la malveillance de ses secrétaires du Cabinet, dont je ne lui épargnai nul détail, n'exerçait sur le Roi qu une influence indirecte*. Il ne put que convenir que le seul retard apporté aux déterminations les plus vigoureuses valait bien souvent la perte d une bataille.

* Dans une dépêche adressée dans le même temps au comte de Colloredo, Metternich s'exprime de la manière suivante sur l'influence exercée par ces messieurs sur le Roi : « Il est de lait que le duc de Brunswick , le maréchal de Mœllendorf et les ministres de Hardenberg et de Schulenbourg ont tout tenté pour retirer le Roi de Parctz, où le retiennent dans ce moment de crise les manœuvres des secrétaires du Cabinet, qui y exercent une influence encore plus étendue que s'il se trouvait à Berlin ou même à Potsdam. Ils ont tout à fait jeté le masque; Lombard a eu rim|)udence de passer toute la soirée du jour où on apprit ici l'entrée des Français dans le pays d'Anspach, avec MM. de Laforest et Duroc, et Beyme a dit à un dîner où il se trouvait, il y a à peu j)rès quinze jours, que la Monarchie autrichienne devait être regardée comme mise à l'enchère; que les j)uissances voisines faisaient bien d'armer pour être pi'ctes à en arracher le lambeau qui leur conviendrait. Sur l'objection qu'on lui fit que la puissance colossale de Bonaparte s'accroîtrait encore sous do pareils auspices, il dit ne pas savoir le mal qu'il y aurait s'il établissait un de ses frères à Vienne. Tout cela se sait, toute la ville en parle; de même M. de Haugwitz, dans sa conversation avec l'Empereur et Votre Excellence, n'a pas craint de rejeter tout sur leur compte, et rien n'arrive jusqu'au Roi que ces deux hommes n'étouffent dans son germe. M. de Hardenberg a pris sur lui, ces jours derniers, de porter plainte au Roi sur Lombard, eu lui (citant le (ait susmentionné et y ajoutant la conviction générale «ju'il était vendit à la France; le Roi prit de l'humeur, fronça le sourcil, et dit : «Je dois savoir mieux que « vous ce qui en est. » {Note de l'Editeur.)

Nous discutâmes si la France déclarerait la guerre au Roi. Malgré tout ce qu'il m'en dit, je suis sûr qu il ne se cache pas qu'il y a tout autant de chances contre que pour ; c'est donc nous et la Russie , et cette dernièi^e surtout, qui pouvpns décider cette question , et j'espère que les premières instructions à M. d'AIopéus seront conformes à ce hut.

Je m'empresserai d'avoir l'honneur de soumettre à Votre Excellence , par mes premières expéditions , tout ce qui pourra servir à éclairer davantage la marche de cette Cour, quoique je sois convaincu d'avance qu'avant que les négociateurs aient ouvert leur protocole, nous ne parviendrons jamais à fixer les points de vue de manière à ne pas entendre révoquer le lendemain tout ce qui a été avancé la veille. Nous avons tout au plus quatre semaines de négociations ; les armées seront rassemblées pour cette époque , et tout ce qui ne serait point déterminé jusque-là ne peut que retarder les opérations mêmes. M. de Hardenherg ne m'a pas caché que M. le comte de Merveldt serait le général le plus fait pour réussir près du Roi ; j'en suis convaincu personnellement, et n'ai pas voulu manquer cette occasion de lui rendre cette justice bien méritée. Le baron de Hardenherg est entièrement revenu de lidée de faire arriver un général incognito ; le temps des demi-mesures me paraît autant passé que celui des masques de tout genre.

Mettermch à Colloredo. Berlin, le 18 octobre 1805.

72. Le baron de Hardenherg me fit prier hier matin de passer chez lui dans le courant de la soirée. M'étant rendu à Son invitation, il me dit être chargé par Sa Majesté de me remettre copie de la Note ci-jointe (n* 73), qu'Elle lui avait ordonné d'adresser, en date du 1-4, aux envoyés de France; il se mit aussitôt à m'en faire la lecture. Arrivés à sa fin, je priai M. le baron de Hardenherg de me permettre d'en analyser avec lui un point essentiel , et revins aux mots de « consacrer à ce grand ouvrage sa médiation active , etc. »

« Je suis loin, lui dis-je, de me permettre d'analyser s'il est de la dignité d'un grand Souverain de reparler de médiation

quelconque après une insulte aussi grave que celle que le Roi vient d'essuyer de Bonaparte, mais je vous prie de me préciser le point de vue de votre médiation même. Vous m'avez dit hier que le Roi accédait à la médiation proposée naguère par nous et acceptée par Sa Majesté l'Empereur Alexandre , qui à son tour l'appuie par des démonstrations militaires bien dignes de lénergie d un grand prince. Je ne vous ai pas caché que votre accession à quelque chose qui n'existe plus me paraissait avoir besoin d'interprétation; je vois maintenant qu'il est de nouveau question de votre médiation. Mais pour qui vous chargez-vous du rôle de médiateur? — Est-ce pour les deux Cours impériales? Dans ce cas, il me paraît que vous devez également douter qu'aucune des parties belligérantes veuille de pareille mesure. Le Roi a donc l'air de vouloir en dernier résultat être médiateur dans sa propre cause ! Quant à l'ensemble de votre déclaration à la France , je ne saurais m'empécher de vous prévenir qu il étonnera à Vienne. Les principes que nous professons et les déclarations antérieures que vous avez faites à Vienne et à Pétersbourg sur la vengeance que vous tireriez de toute atteinte au système de neutralité du Roi, ne peuvent qu'y avoir motivé l'attente d une déclaration de guerre. Quel sens voulez-vous que l'Empereur mon Maître attache à une déclaration toute pacifique après ce qui s'est passé à Anspacli? Ce sont donc les Français seuls qui violeront impunément votre territoire, et vous croirez avoir vengé le mal peut-être incalculable qui peut résulter de la confiance illimitée que nous avions dans les assurances les plus positives du Roi, eu déclarant à Bonaparte que vous regardez tous vos engagements vis-à-vis de lui comme annulés, ce qu'il a eu soin de vous prouver bien cati-goriquemonl, en lui assurant néanmoins que la paix avec lui est votre unique vœu, et votre médiation votre premier devoir. «

Le baron de Hardenberg me pria d'assurer ma Cour que le Roi et son ministère n'avaient cru pareille mesure nécessaire que pour assurer le succès de celles qui, de tous côtés, se

préparent « Je puis donc assurer ma Cour, lui dis-je, que

nous pouvons compter sur vous. »

ÉPOQUE DE LA MISSIOIN DE BERLIN (l80r>). 63

« — .Sans nulle faute, répondit le ministre du Cabinet. Comment supposer que Bonaparte veuille dans ce moment écouter des propositions de paix quelconques? Je suis chargé expressément de vous prier de transmettre à Sa Majesté Impériale les expressions de la plus profonde reconnaissance du Roi pour l'accueil qu'Elle a daigné faire à M. le comte de Haugwitz, et surtout pour la réponse dont il a été le porteur : l'amitié personnelle du Roi n'avait pas besoin de nouvelles preuves de celle de l'Empereur; mais croyez que la mission de M. de Haugwitz y aura beaucoup contribué. »

Il s'était opéré un changement tellement sensible dans le langage du ministre depuis avant-hier, que je ne pus m'empécher de le lui faire remarquer. Il me confia qu'il n'avait jamais trouvé le Roi mieux disposé que dans la conférence du matin. Le baron de Hardenberg et le duc de Brunswick confirmèrent la même chose à M. d'Alopéus, et le duc ajouta même qu'il était tombé de son haut, en entendant Beyme tenir un langage absolument conforme aux mesures qu'exige le salut de la bonne cause. A juger de la manière affectueuse et réellement touchée dont M. de Hardenberg ne cesse d'appuyer sur l'effet heureux qu'avaient produit sur le Roi personnellement les rapports de M. de Haugwitz, il n'y a guère de doute que la comparaison des procédés de notre auguste Maître et de l'usurpateur qui menace de ruine l'Europe entière, a tourné tout à fait à notre avantage.

Toutes les mesures se ressentent, en effet, des dispositions qu'il est si instant de cultiver et de fixer par une négociation définitive. Le baron de Hardenberg reçut hier l'ordre de déclarer à M. de Laforest qu'il ne saurait plus être question de négociations quelconques relativement à la conduite que les troupes du Roi observeraient en Hanovre. Je suppose que Topinion du duc de Brunswick, qui s'était, même avant le conseil d'hier, prononcé très-catégoriquement sur la bassesse qu'il y aurait à capituler avec les Fiançais dans ce pays, en déclarant que, dans ce cas, il ne se chargerait pas du commandement, a contribué à cette détermination

Je m'empresse d'expédier le présent courrier , dont les

<34 RECUEIL DE DOCUMENTS (n73-1815).

dépêches prouveront à Sa Majesté Impériale l'extrême fluctuation de cette Cour-ci. Nous sommes arrivés à Fépoque qui, dès les premiers mois de notre négociation, m'a paru seule pouvoir nous mener à un résultat quelconque. Je n'ai point craint d'établir dès lors en thèse que toute négociation serait inutile ; que le Roi ne se prêterait jamais à aucune mesure énergique, à moins d'y être forcé par l'impossibilité absolue de sacrifier plus longtemps à son système d'abstinence ; qu'il n'a- .crirait enfin que quand les puissances coalisées d'un coté, et la France de l'autre, le mettraient dans la nécessité de sacrifier à l'intérêt de ses peuples une soi-disant neutralité dont l'avantage n'était que pour la France, et qui compromettait ses intérêts les plus chers : aveu naïf que renferme sa propre déclaration du 14. Le grand secret des conseillers perfides et vendus à la France qui entourent ce prince, est donc dévoilé à la face de l'Europe. Le Roi lui-même proclame que rien n'a été moins neutre que sa neutralité. La découverte n'en sera pas nouvelle, ni pour nous ni pour la France, mais il nous est réservé de tirer, avec une grande énergie, parti du moment où elle a été faite en Prusse.

Ilardenbery à Duroc et à Laforest. Berlin, le IV octobre 1805. (Annexe du n» 72.) .

73. Le Roi me charge de faire connaître ce qui suit à S. Exe. M. le maréchal Duroc et à M. de Laforest, envoyé extraordinaire, etc.

Sa Majesté ne sait si Elle doit s'étonner davantage des violences que les armées françaises se sont permises dans ses provinces, ou des arguments inconcevables par lesquels on prétend aujourd'hui les justifier. La ï'russe avait proclamé sa neutralité ; mais, fidèle jusqu'au bout à ses engagements antérieurs, dont l'avantage désoiinais était pour la France, elle leur avait fait des sacrifices (jui pouvaient compi'omettre ses intérêts les plus chers. Cette probité toujours la môme, cette relation qui, sans rien coûter à la France, lui valait sur des points- essentiels une sécurité précieuse, de quel prix les a-t-on

ÉPOQUE DE LA MISSION DE BERLIN (l80.j). 65

payées? Justement jaloux (Vune considération qui est due à sa puissance comme à son caractère, le Roi n'a lu qu'avec un sentiment dont il voudrait inutilement se défendre la dépêche justificative communiquée par la légation française à son Cabinet. On s'y appuie de l'exemple des dernières guerres et de l'analogie des cii'constances, comme si les exceptions admises alors n'avaient pas été fondées sur des transactions positives, annulées depuis longtemps par la paix; comme si l'Empereur s'était rappelé ces transactions lorsqu'il prit possession du pays de Hanovre, d'un pays qu'elles avaient mis tant d'années sous la tutelle de la Prusse! On allègue 1 ignorance de nos intentions, comme si l'intention n'était pas ici dans la nature de la chose, tant que le contraire n'est pas stipulé! comme si les protestations solennelles des autorités de la province et du ministre de Sa Majesté auprès de S. A. l'Electeur de Bavière r/eussent pas proclamé suffisamment ce qui n'avait pas besoin de l'être, et que moi-même, la carte à la main, dans mes conférences avec S. Exe. M. le maréchal Duroc et M. de Laforest, je n'eusse pas dès longtemps déclaré l'inadmissibilité d'aucun passage de troupes à travers les margraviats, en leur indiquant la route de communication que la Bavière s'est stipulée, comme la seule où les marches n'auraient pas d'obstacles. On observe que dans les choses aussi graves il faut s'expliquer catégoriquement, comme si le devoir de l'explication appartenait à celui qui se repose tranquillement sur la foi d'un principe, et non à celui qui se propose de le renverser. Enfin on prétexte des faits qui n'ont jamais existé que dans des rapports infidèles ; et, en prêtant aux Autrichiens des torts qu'ils n'ont jamais eus, on ne fait qu'appeler la réllexion du Roi sur le contraste do leur conduite envers lui et de celle des armées françaises.

Le Roi eût pu tirer de ce contraste des conclusions plus graves sur les intentions de l'-Empereur. Il se borne à penser que Sa Majesté Impériale a eu des raisons, du moins, d'envisager les engagements positifs qui ont existé entre Elle et la Prusse, comme n'ayant plus de prix à ses yeux dans les circonstances actuelles; et lui-même, par conséquent, à la veille

peut-être de tout sacrifier au respect de ses promesses, il se considère aujourd'hui comme libre de toute obligation ultérieure au moment présent.

Rendu ainsi à cet état de choses où Ton n'a plus d'autres devoirs que ceux de sa propre sûreté et de la justice universelle, le Roi n'en prouvera pas moins que les mêmes principes l'animent toujours.

Voir l Europe partager la paix qu il aspire à conserver à ses peuples, tel sera son unique vœu; contribuer de tous ses moyens à 1 y ramener sur un pied stable, et consacrer à ce grand ouvrage sa médiation active et ses soins les plus assidus, tel sera son premier devoir.

Mais, entravé de tous les côtés dans ses intentions généreuses, le Roi ne peut plus s'en rapporter qu'à lui-même du soin de veiller à la sûreté de ses peuples. Sans obligations désormais, mais aussi sans garanties, il se voit contraint de faire prendre à ses armées les positions qui deviennent indispensables pour la défense de lEtat.

En priant Son Excellence, etc., etc., de transmettre ces explications à Sa Majesté Impériale, j'ai l'honneur, etc.

PRE.MlIiRE ENTKEA'UE DE METTEUMCH AVEC L EMPEREUR ALEXANDRE

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